mardi 19 septembre 2006

Sophie Agnel, Daunik Lazro, Olivier Benoit @ Radio France, lundi 18 septembre 2006

J'étais hier soir à la Maison de la Radio pour l'enregistrement de l'émission de France Musique A l'improviste du 27 septembre prochain (l'émission a été reculée d'une heure cette saison, passant du mardi 23h au mercredi 0h - ce n'est pas le genre de musique que l'on diffuse à une heure de grande écoute !). Anne Montaron recevait la pianiste Sophie Agnel, le saxophoniste Daunik Lazro et le guitariste Olivier Benoit. La réunion de ce trio était une première, comme c'est souvent le cas pour l'émission.

Lazro, vu au sein du New Lousadzak de Claude Tchamitchian à Banlieues Bleues un peu plus tôt cette année, était hier soir au baryton. A sa droite, Sophie Agnel était à la tête de tout un attirail d'objets destiné à préparer son piano, tandis que que sur sa gauche Olivier Benoit se tenait avec sa guitare électrique. Le travail sur le son et ses textures était essentiel dans la démarche des trois musiciens hier. Daunik Lazro a commencé par tenir de longues notes comme s'il cherchait à définir le cadre dans lequel allait évoluer le trio. Peu à peu il a "démusicalisé" son jeu, en hoquetant dans son sax et en jouant sur le souffle plus que sur le son, afin d'entrer en interaction avec les bruits émis par ses camarades d'un soir. Sophie Agnel joue elle plus souvent debout qu'assise, et plus souvent dans les cordes que sur le clavier, dont elle ne se sert que d'une main en appui à ce qu'elle trafique dans les cordes. Elle peut frapper les cordes avec une mailloche à la manière d'un cymbalum ou frotter celles-ci pour produire des sons étouffés. Elle peut aussi les pincer à la manière d'une harpe, ou modifier leur sonorité en plaçant des boules, des gobelets en plastique et d'autres objets insolites entre et dessus. Sa recherche se concentre ainsi plus sur l'harmonie des bruits en réponse aux sonorités du saxophone et de la guitare que sur un véritable discours pianistique. La dimension visuelle de son travail est d'ailleurs essentielle pour comprendre sa démarche à mon avis (même si en l'occurrence il s'agit d'un enregistrement radio). Olivier Benoit est lui dans une démarche essentiellement percussive, marquant à l'aide de sa guitare des rythmes plus réguliers que ses deux complices. Mais lui aussi joue de son instrument de manière peu orthodoxe, frottant les cordes, percutant le manche, utilisant des objets métalliques pour modifier le son, etc.

L'interaction entre les trois musiciens est réelle, et tient en haleine au cours de deux longues suites d'une petite demi-heure chacune, complétées par une pièce plus courte en bonus à la fin. La deuxième pièce était sans doute la plus abstraite, avec Daunik Lazro qui a commencé par ne jouer que de l'embouchure de son sax, puis de son sax sans le bec. La démarche évoquait un pointillisme minimaliste qui se fondait parfaitement dans l'approche bruitiste de Sophie Agnel. La douceur qui se dégageait de la musique du trio faisait qu'on était assez loin du malaise parfois recherché dans ce genre de musique. C'était à mon sens essentiellement dû à la poésie du jeu de la pianiste qui, mine de rien, renouvelait constamment son discours sans jamais tomber dans la facilité d'une musique agressive et violente. Il est évidemment beaucoup plus difficile de "charmer" l'auditeur que de le choquer avec une telle esthétique. Et pourtant elle y arrivait comme si elle reprenait un standard ! Étant donné que je connaissais un peu mieux ses deux co-improvisateurs (avec même une admiration de longue date pour Daunik Lazro), Sophie Agnel a ainsi été pour moi la révélation de ce concert. Et comme je pense que c'est une musique qui nécessite vraiment la vision et le direct, il sera intéressant d'aller la voir dans d'autres contextes à l'avenir.

vendredi 8 septembre 2006

William Parker - The Inside Songs of Curtis Mayfield @ Cabaret Sauvage, jeudi 7 septembre 2006

Dans le cadre du festival Jazz à la Villette, William Parker donnait hier soir à entendre son projet autour de la musique du fameux soulman au Cabaret Sauvage. Son groupe avait des intérêts multiples : la présence, (presque) toujours enthousiasmante, de LA paire rythmique William Parker / Hamid Drake, celle de la chanteuse soul Leena Conquest qu'on a déjà pu apprécier avec le contrebassiste sur le bel album Raining on the Moon (Thirsty Ear, 2002), l'évènement de la venue d'Amiri Baraka ou encore celle, moins médiatique mais tout aussi importante pour moi, du pianiste Dave Burrell. Je ne savais à vrai dire pas trop ce qu'il était devenu depuis ses enregistrements, notamment avec Shepp, des années 60-70, et c'était une excellente surprise de pouvoir entendre son jeu à mi-chemin du free et des musiques racines de l'expression afro-américaine en concert. A côté de ces éminentes figures, le groupe était complété par Lewis Barnes à la trompette et Darryl Foster aux saxophones ténor et soprano.

Le nom du projet est assez explicite : en revisitant quelques chansons de Curtis Mayfield, et en les agrémentant de développements inédits, William Parker et son groupe cherchent à en extraire la substantifique moelle, politique et poétique. La présence d'Amiri Baraka, qui intercale ses textes dans les chansons du soulman, relie cette ambition à une tradition littéraire qui marie pamphlet et poésie. Son réquisitoire puissant contre les exactions des conservateurs au cours de l'histoire américaine, soutenu pendant une bonne dizaine de minutes par une rythmique entêtante, trouvait ainsi plus sa force dans la beauté de la langue, dans son rythme, que dans le fond en lui-même, sur lequel on pourrait discuter et nuancer pendant des heures. Mais c'est là la force du pamphlet sur l'argumentation laborieuse. Amiri Baraka est assez étonnant à voir en chair et en os d'ailleurs. D'allure chétive, voûté et plus tout jeune, il semble se redresser à l'aide de sa voix assurée, avec toujours une sorte de sourire ironique en coin. Ses mots claquent avec une violence non dissimulée et une puissance déclamatoire qui contraste avec son apparence physique.

J'aime particulièrement l'association de William Parker et Hamid Drake quand ils regardent vers leurs racines. Ces héros de la free music en tirent toujours un magnifique prétexte où se conjuguent élans libertaires et attachement au groove. Ils ont hier soir fait, à plusieurs reprises, étalement de leur talent en la matière. Un passage, notamment, trouvait quasiment des accents de beats de house music. Mais, du côté des instrumentistes, c'est surtout le jeu de Dave Burrell - et particulièrement son très beau solo en début de concert - qui a retenu mon attention. Élément sans doute le plus free du groupe hier soir, il développait des successions d'accords blues et soul qui s'enchaînaient dans un fracas percussif très expressif, à l'instar de ce qu'il faisait sur l'indépassable Blasé de Shepp à la fin des années 60.

Le répertoire choisi pour l'occasion reprenait des chansons parmi les plus connues de Curtis Mayfield : Pusherman, Move On Up, People Get Ready, Give Me Your Love... Pas vraiment de surprise de ce côté là. L'originalité tenait plus à l'interprétation, dont la partie la plus fidèle à l'originale était confiée aux cuivres, avec parfois Leena Conquest en support vocal - mais qui souvent suggérait plus qu'elle ne chantait réellement les paroles. C'était d'ailleurs assez amusant d'écouter le contraste entre la voix chaude et grave de la chanteuse et celle particulièrement aigüe qui a fait la réputation de Mayfield. Comme un inversement des rôles autour d'une confusion des genres. L'interpénétration des paroles de Curtis Mayfield et des textes d'Amiri Baraka permettait finalement de sortir du simple hommage en rendant véritablement présent le message, si ce n'est l'âme, du soulman. Belle réussite.

mardi 5 septembre 2006

Tony Malaby, Marc Ducret, Daniel Humair @ Sunside, lundi 4 septembre 2006

Grand moment hier soir au Sunside pour le concert de ce trio américano-franco-suisse inédit. S'ils avaient tous déjà joué ensemble deux par deux dans différents groupes, cette réunion à trois était une première. Sans longue préparation à l'avance ni même véritable répétition, Tony Malaby n'étant à Paris que pour deux jours, ces trois experts ès son nous ont offert une leçon d'improvisation créative comme on en entend rarement.

Bien sûr, un trio sax-guitare-batterie avec Marc Ducret fait penser à Big Satan. Pourtant, si nous sommes dans des univers voisins, il n'y a pas identité d'approche ni de son de la part de ces deux trios. L'écriture est une donnée centrale de Big Satan, alors qu'hier les musiciens proposaient leurs recherches en direct. On les sentait constamment à l'affut du moment où ça allait décoller. Et quand c'était le cas, ça l'était vraiment et ils ne lâchaient alors plus leur inspiration autant collective qu'individuelle. Les moments de relâche furent donc rares. En deux sets composés de longues coulées incandescentes, alternant les phases de tension et de répit, le trio semblait sculpter son œuvre sous nos yeux. Humair, puissant sans jamais être violent. Ducret, percussif et heurté avec toujours une sorte d'énergie retenue. Malaby, extatique et véhément avec ce qu'il faut de mélodies enfantines. Ils semblaient tous se situer dans le registre d'une force contrôlée, ne cédant pas aux facilités du jeu totalement explosé.

Ce qui ne trompait pas c'était l'attitude physique des musiciens, qu'ils jouent où qu'ils laissent leurs camarades s'exprimer. Les yeux de Tony Malaby ont bien failli sortir plus d'une fois de leurs orbites. Daniel Humair, les yeux constamment mi-clos, avait des allures de gros chat ronronnant de plaisir en faisant gronder ses toms. Quant à Marc Ducret, son corps élastique se faisait constamment l'écho des soubresauts de sa guitare.

L'étendue de la palette sonore de Malaby au ténor a encore fait des merveilles, de puissantes poussées aux confins des textures d'un baryton à d'aiguisées saillies proches des sonorités d'un soprano. Il a un engagement de tous les instants, qu'il cherche à exploser le mur du son autorisé par un saxophone ou qu'il brise ses excursions free par des cellules mélodiques toutes simples. Même quand il se recule pour laisser Ducret et Humair dialoguer, il semble entièrement pris dans la musique - et participer à l'élaboration de celle-ci.

La complémentarité rythmique entre les deux Européens est elle aussi un élément à noter. On savait Ducret fin rythmicien, il l'a démontré dans une ampleur hors du commun hier soir. Difficile, au final, d'imaginer musique improvisée plus riche, plus belle et plus maîtrisée que celle qu'on a eu la chance d'entendre avec ce trio.

lundi 4 septembre 2006

Steve Coleman & Five Elements @ Cité de la Musique, samedi 2 septembre 2006

Encore une prestation de Steve Coleman qui va faire débat. Comme à peu près tous ses concerts et disques ces dernières années. Il est même fort probable que ceux qui appréciaient l'altiste pour son côté funk/groove ne se retrouvent pas dans la nouvelle direction prise par le chicagoan. Les derniers concerts de Coleman auxquels j'avais assisté m'avaient d'ailleurs, moi aussi, laissé un peu sceptique parfois. Mais cette fois-ci, je me retrouve du côté des convaincus par ce concert à la Cité de la Musique samedi soir, dans le cadre de Jazz à la Villette.

En sortant de la salle, j'ai eu le sentiment d'avoir retrouvé les Five Elements, après quelques années de recherches pas toujours abouties. Le tournant entamé avec Lucidarium (Label Bleu, 2004) semble enfin avoir débouché sur quelque chose de cohérent. Ambiance apaisée, au déroulement lent, où voient le jour des solos de cuivre tranchants comme l'acier, teintés de bleu électrique, sur un tapis rythmique qui joue à l'économie, avec les incantations vocales de Jen Shyu délivrées avec parcimonie. Renouvelant toujours ses sidemen, Coleman semble désormais avoir trouvé la formule juste avec Jonathan Finlayson à la trompette, Tim Albright au trombone, Jen Shyu au chant, Thomas Morgan à la contrebasse et le petit dernier Justin Brown à la batterie. De jeunes musiciens qui lui permettent de renouveler son discours sous une forme peut-être plus "musique contemporaine", mais aussi plus directement ancré dans le langage jazz traditionnel, qui met en relief d'une nouvelle manière ses solos qui transpirent l'héritage bop.

Le concert s'est déroulé comme une grande suite, sans véritable pause entre les morceaux. La première moitié du concert s'apparentait à une sorte de requiem, au déroulement lent et majestueux, pareil à une "explosante fixe" chère aux surréalistes. Coleman mettait en place progressivement sa musique, dans un souci de construction spirituelle évident. L'alternance des formats - à six, en trio, en duo - et les changements de rythmiques - souvent impaires - permettaient de marquer les étapes de cette progression. On retrouvait ainsi les soucis de forme développés par Coleman depuis ses contacts avec l'Ircam. Jen Shyu, dans ses interventions, semblait réciter des prières dans une langue non-articulée, avec une maîtrise de ses effets vocaux plus assurée qu'auparavant.

Par changements de direction successifs, marqués de manière brutale, comme une scansion claire dans la musique, Coleman a progressivement emmené le groupe vers un bouillonnement plus marqué par le groove et l'expressivité des solistes, mais sans que cela ne s'apparente réellement à son discours habituel. Le batteur, par sa légèreté, tranchait singulièrement avec les précédents occupants de ce poste parmi les Five Elements. Là où un Tyshawn Sorey écrasait tout sur son passage de sa frappe surpuissante, Justin Brown développe une approche plus percussive de l'instrument, avec un jeu plus varié, assez peu marqué par le funk. La présence d'une contrebasse, si elle a été amorcée il y a déjà quelques années, trouve enfin, dans ce contexte, toute la place qu'elle mérite, ne cherchant pas à reproduire un groove de basse électrique et n'apparaissant plus comme un élément intrus dans le magma développé.

Ce nouvel écrin met particulièrement en avant la beauté du son de Coleman à l'alto. Moins d'effets pyrotechniques, des interventions solitaires souvent ramassées dans la durée, mais avec un timbre parkérien qui déchire, comme un éclair, la nuit bleue-noire à laquelle s'apparente sa musique. J'ai particulièrement apprécié les passages en trio avec juste la section rythmique. Coleman semblait, à travers eux, insisté sur ce qui le rattache à la tradition jazz classique, loin des fusions en tous genres qui font bien souvent l'actualité de cette musique.

Après cette longue suite qu'on ne saurait qualifier d'introductive, les Five Elements ont enchaîné sur un morceau aux allures de jazz funerals néo-orléanais. On y retrouvait une sorte de candeur de marching band, où alternaient joie insouciante et tristesse mélancolique. C'était pour le moins déconcertant d'entendre Coleman dans ce contexte - une musique qui évoquait presque les fanfares de cirque par moment - mais tout à fait en cohérence avec ce concert qui semblait avoir choisi la thématique de la vie et de la mort, du rapport à la tradition, à sa transmission, et à son présent. Le groupe s'est même payé le luxe d'un rappel - ce que ne fait pas toujours Coleman - aux accents plus habituels. Signe qu'il était sans doute dans un bon jour.

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté." Qui l'eût cru de la part de Steve Coleman ? Si on retrouvait son souci de la forme et de la construction de la musique, le saxophoniste semblait apaisé. Il dégageait une grande sérénité - sûr de la direction dans laquelle il emmenait ses fidèles Five Elements, un groupe qui fête cette année ses vingt ans tout de même.

jeudi 31 août 2006

Ornette Coleman Quartet @ Cité de la Musique, mercredi 30 août 2006

Ornette ! Un prénom étrange et pourtant si familier. Ornette ! Une interjection joyeuse empreinte d'insouciance. Ornette ! Un son d'alto si particulier au service de comptines mélancoliques douces-amères. Ornette, qui se produisait hier soir en quartette sur la scène de la Cité de la Musique en ouverture du festival Jazz à la Villette.

J'avais déjà pu assister à un concert de l'altiste chapeauté au Châtelet il y a deux ans. Il s'y était produit accompagné par deux contrebasses (Tony Falanga et Greg Cohen) et par la batterie de son fil Denardo. La formation était sensiblement la même hier soir, avec juste la basse électrique d'Al McDowell qui remplaçait la contrebasse de Greg Cohen. Au Carnegie Hall, en juin dernier, il s'était même produit avec ses trois bassistes (cf. ici pour un compte-rendu et pour des extraits mp3).

Si McDowell a participé à l'aventure du Prime Time, le registre du concert d'hier n'était pas dans la veine funk développée par le groupe. Sa présence était d'ailleurs assez discrète, et son jeu s'apparentait plus souvent à celui d'une guitare aux accents bossa (enfin, une bossa un peu étrange, fantomatique, "à la Ornette") qu'aux ronronnement d'une basse électrique. Falanga avait, lui, une sonorité plus présente. Il alternait les morceaux en pizzicato et ceux à l'archet. Il y a deux ans, il intervenait essentiellement à l'archet, alors que la part plus rythmique était assurée par Greg Cohen. Cette évolution montre bien que cette nouvelle mouture du quartette n'est pas un simple décalque de l'ancienne. Et rend d'autant plus intéressante la version en quintette à trois basses. A l'archet, Falanga emprunte plus au répertoire classique (comme en a témoigné sa longue citation du prélude de la première suite pour violoncelle de Bach en introduction d'un morceau) qu'à celui des contrebassistes free qui aiment aussi à se réapproprier l'outil. Ses variations sur l'instrument sont d'une très belle complémentarité avec le jeu d'Ornette au saxophone. La beauté vénéneuse de l'altiste tranche avec délice sur le son rond et enveloppant du contrebassiste.

A la batterie, Denardo Coleman n'a pas fait évoluer son jeu en apparence toujours aussi peu maîtrisé. Mais c'est, évidemment, ce qui plait à son leader de père. Très présent sur les cymbales, on a le sentiment que tout au long du concert un fin vacarme, pas spécialement bruyant mais toujours bien audible, perturbe les mélodies si douces, si simples, si joyeusement tristes d'Ornette. On est loin d'un jeu de batterie orthodoxe qui marquerait le rythme de manière assurée. On a plutôt affaire à une sorte de tapis mouvant, pas bien régulier, qui n'en rend que plus attentive l'écoute du saxophone.

Depuis bientôt cinquante ans, les mélodies d'Ornette ont toujours la même saveur. Qu'elles aient été composées pour le quartette du tournant des années 50/60, pour le Prime Time électrique des années 70/80 ou pour l'actuelle formation, on a le sentiment qu'elles sont interchangeables, à raconter toujours, peu ou prou, la même histoire : celle d'un être solitaire, mélancolique, qui trouve quand même la joie de vivre dans sa vie en apparence banale. Cette impression est évidemment obtenue, en plus du caractère de comptine des mélodies, par le son de l'alto d'Ornette. Un mélange d'acidité tranchante et de douceur langoureuse. Une manière de ne pas jouer technique, de jouer faux, mais pourtant si juste dans l'expression des sentiments.

Hier soir, je n'ai reconnu que les deux derniers morceaux : Song X et Lonely Woman en rappel. Pour le reste, il semblait qu'il s'agissait essentiellement de nouvelles compositions qui seront peut-être présentes sur son disque à paraître prochainement, Sound Grammar. En soi, Lonely Woman est déjà un thème magnifique - l'essence du jazz selon Ornette - devenu un véritable standard du jazz contemporain, mais quand en plus il est joué par l'altiste lui-même, il y a ce je ne sais quoi en plus qui le rend absolument magique. Une fragile beauté qui semble caractériser la musique d'Ornette.

Si j'avais - un peu - préféré son concert au Châtelet il y a deux ans, sa prestation d'hier soir, toujours aussi courte (1h20 grand maximum), était quand même un délicieux moment qui venait rappeler pourquoi j'aime toujours autant écouter ses disques. J'y trouve toujours un petit quelque chose qui me parle directement, sans besoin d'intellectualiser, et qui ne sonne décidément pas comme les autres.

lundi 19 juin 2006

Ensemble Intercontemporain @ Centre Pompidou, samedi 17 juin 2006

Deuxième (et dernier) concert dans le cadre du festival Agora de l'Ircam pour moi cette année, après celui du Bit20 Ensemble à la Maison de la Radio la semaine précédente. Cette fois-ci trois œuvres étaient présentées dans la salle de concert du Centre Pompidou samedi soir. L'Ensemble Intecontemporain, fondé tout comme l'Ircam par Boulez dans les années 70, était dirigé par le chef norvégien Christian Eggen. Avant que le concert ne débute réellement, un speaker annonce que les musiciens vont jouer, en hommage à György Ligeti, sa deuxième bagatelle pour quintette à vents - et demande de ne pas l'applaudir en signe de recueillement à la fin. Très belle exécution de ladite œuvre, pleine d'émotion et pourtant toute en retenue.

Après cette introduction-hommage, Christian Eggen rejoint ses musiciens pour l'interprétation de Corrente du compositeur finlandais Magnus Lindberg. Comme son nom l'indique, celui-ci est membre de la communauté suédophone de Finlande et le programme nous indique d'ailleurs que cette œuvre, en date de 1992, est une commande de l'Association suédoise de la littérature en Finlande. Cette précision ne renseigne ceci-dit pas vraiment sur la musique jouée qui ne sonne pas particulièrement "nordique". La musique est très dynamique, marquée par un ostinato rythmique qui se ballade parmi les différents instruments de l'ensemble. C'est plutôt agréable à entendre et assez facile d'accès, même si peu marquant après coup. Une musique de l'instant plus que du souvenir.

La deuxième œuvre est due au compositeur français Franck Bedrossian. Il s'agit même de la création mondiale de Division, troisième volet d'un cycle d'œuvres "interrogeant le rapport du monde instrumental aux sons électroniques" d'après le programme. On est immédiatement jeté dans le grand bain avec une ouverture violente, au son électronique volontairement désagréable. Pendant toute la durée de la pièce, cet espèce d'illbient contemporain sera le point d'ancrage du discours de l'ensemble. Si c'est le dispositif électronique qui répond aux gestes des musiciens, on a parfois l'impression que ce sont en fait ces derniers qui cherchent à prolonger ou rebondir sur les bruits inquiétants émis par les machines. L'ensemble comprend trois solistes, qui interviennent sur des instruments au timbre grave : clarinette basse, trombone ténor-basse et contrebasse. Leur discours sur la texture du son, proche en cela d'un certain free jazz, renforce le caractère pesant de la musique. En l'écoutant j'imaginais une sorte de film catastrophe où roderait un lézard géant (type Godzilla), toujours invisible, au sein d'une mégalopole sombre, sous une pluie battante, l'orage grondant au loin, par une nuit de nouvelle lune où les mécanismes électriques trop bien huilés des humains connaîtraient quelques ratés. Tous les bruits évoqués par ces images - du sifflement menaçant de la bête au tonnerre lointain mais insistant - semblaient présents dans la musique. Si cette description vous paraît peu encourageante, détrompez-vous, j'ai vraiment apprécié l'œuvre que j'ai trouvée, pour le coup, particulièrement évocatrice !

Après l'entracte - où je m'aperçois que je suis assis juste deux rangs derrière Boulez - est donnée à entendre Öl de l'allemand Enno Poppe, une œuvre créée en 2004 à Darmstadt. Comme son titre l'indique ("huile"), la musique est visqueuse, faite de longues coulées mélodiques qui glissent les unes sur les autres. On a ainsi l'étrange impression que l'œuvre se termine cinq, dix, vingt fois, mais à chaque fois elle repart comme si à nouveau un peu de liquide mélodique sortait d'une improbable bouteille. Cette œuvre fait elle aussi partie d'un cycle, qui explore des textures (les deux premières pièces s'appelaient Holz et Knochen, "bois" et "os" en allemand). Je la trouve plus difficile d'accès que les deux premières, car peu de choses semblent se passer pendant les 35 minutes que durent quand même le morceau. Tout comme Bedrossian, Poppe est un jeune compositeur (ils ont tous les deux autour de 35 ans), et c'est intéressant d'entendre leurs recherches afin de prendre un peu le pouls de la jeune génération de compositeurs des deux côtés du Rhin. Le langage de Bedrossian m'était plus familier, car sans doute plus proche d'une certaine forme de bruitisme qu'on peut retrouver dans la free music ou l'illbient électronique (à la DJ Spooky moins le groove).

dimanche 18 juin 2006

Orchestre de Paris @ Théâtre du Châtelet, vendredi 16 juin 2006

Cinquième et dernier concert de mon abonnement à l'Orchestre de Paris pour cette saison (il est temps de réserver la prochaine) en forme de cerise sur le gâteau : Le Château de Barbe-Bleue dirigé par Boulez avec Jessye Norman dans le rôle de Judith, vendredi soir. Pour l'occasion, et en attendant la réouverture de Pleyel, l'orchestre avait délaissé l'acoustique moyenne de Mogador pour le cadre plus luxueux du Châtelet.

Avant l'opéra de Bartok, l'orchestre a proposé une interprétation intégrale du ballet de Maurice Ravel, Daphnis et Chloé, commandé au compositeur par Diaghilev pour ses Ballets Russes en 1909. L'orchestre était rejoint par le Chœur de l'Orchestre de Paris, placé en arrière-fond, ce qui donnait un nombre impressionnant de personnes sur scène. Mais, avec son autorité naturelle qui se perçoit par l'économie de gestes qu'il effectue pour diriger, Pierre Boulez n'a lui nullement été impressionné par la masse s'offrant à lui et en a au contraire tiré une splendeur magnifique. A tel point qu'il a réussi à me passionner pour une œuvre dont je n'étais a priori pas friand. Si l'attention n'est pas continue du fait de quelques longueurs, il y a toutefois un certain nombre de petits bijoux qui surgissent régulièrement de la partition, au ton très naturaliste : on entend littéralement l'eau qui coule, le vent qui souffle, les oiseaux qui piaillent, Daphnis et Chloé qui dansent dans un décor tiré tout droit de la peinture française du XVIIIe siècle. Le chœur sans parole évoque parfois une influence debussyenne qui ajoute à la beauté irisée des passages où il intervient. C'est avec ce genre d'œuvre qu'on se rend compte de la supériorité du concert sur le disque pour apprécier à sa juste valeur la musique composée. La vision apporte un plus indéniable dans l'attention portée à l'agencement harmonique de l'œuvre.

Après l'entracte, au cours duquel j'ai failli rentrer dans Jack Lang sans faire exprès, venait donc le chef-d'œuvre bartokien, l'une de mes pièces préférées du répertoire classique. Quelle musique ! Il y avait beau avoir la présence de Jessye Norman sur scène, la véritable star du concert c'était l'orchestre - et, indirectement, le compositeur - qui nous a gratifié d'une version en tous points magiques de l'œuvre du génial Magyar. La fin de l'opéra, à partir de l'ouverture de la cinquième porte, a notamment été à couper le souffle. Il faut dire que si au cours de l'œuvre de Ravel l'attention se relâche parfois un peu, il n'en est rien avec Bartok qui captive l'auditoire pendant toute l'heure que dure son drame. Avec une telle partition, il serait il est vrai dommage d'en manquer quelques miettes. La direction précise et sèche de Boulez rend toute sa force évocatrice à la musique de Bartok, changeante à chacune des sept portes, avec néanmoins le retour régulier de motifs et de techniques (la dissonance comme symbole du sang) qui donne son unité à l'œuvre - et qui figure l'inéluctabilité du récit. Du côté des chanteurs, je voyais pour la deuxième fois Peter Fried dans le rôle du Duc Barbe-Bleue après la version dirigée par Eötvös donnée il y a deux ans à la Cité de la Musique. Je le trouve convaincant dans ce rôle. Il faut dire, qu'étant Hongrois, cette langue n'a pas ce caractère étrange(r) pour lui, et qu'il peut ainsi nuancer son expression, du chant lyrique à la psalmodie quasi parlée. Son physique de roc et son visage dur collent en plus parfaitement avec l'image qu'on peut se faire du mystérieux duc. A ses côtés, Jessye Norman, dans une robe verte volumineuse et scintillante, incarne une Judith qui joue plus sur l'expressivité des sentiments et des manières d'être que sur la résonance du texte. Zvezdo a eu à ce sujet une belle image : "Jessye EST Judith. C'est l'histoire d'une diva qui s'invite chez un compositeur hongrois dont elle ne parle pas la langue, mais dont, avec toutes les ressources de la féminité, elle veut cerner le mystère !". J'ai par ailleurs trouvé excellente l'idée de souffler dans les trompettes sans émettre de note au moment de l'ouverture des portes, pour signifier l'entrée du vent dans le château. Ça ne m'avait pas marqué lors de la précédente version que j'avais vue de l'opéra, je ne sais donc pas si c'est une idée originale de Bartok ou si c'est propre à la vision de Boulez de l'œuvre.

L'opéra s'achève par le murmure du Duc, "éjjel... éjjel..." (obscurité... obscurité...) qui résonne pour moi comme le "ewig... ewig..." du Chant de la Terre mahlerien, moment d'émotion intense. Sans doute l'une des plus belles codas de tout le répertoire occidental.

samedi 17 juin 2006

Tony Malaby, Angelica Sanchez, Tom Rainey @ Duc des Lombards, mardi 13 juin 2006

Enfin ! Trois ans après l'avoir découvert un peu par hasard un soir au Sunside, Tony Malaby revenait donner de ses nouvelles comme leader dans la capitale, cette fois-ci au Duc des Lombards. Ça se passait mardi dernier, et j'y étais évidemment. Il y a trois ans, il s'était produit avec un trio sax-basse-batterie (Cameron Brown & Gerald Cleaver complétaient alors le casting). S'il était aussi en trio cette semaine, c'était accompagné par sa femme Angelica Sanchez au piano et par l'incontournable Tom Rainey à la batterie. Musique différente, jouant beaucoup plus sur le son et ses textures cette fois-ci, moins attachée au format thème-solo-thème, évoquant une poésie de la surprise.

Physiquement, il m'a semblé que le saxophoniste avait pris - encore - un peu de poids, ce qui en fait un colosse impressionnant par la taille et le volume. L'impression de puissance que son corps dégage se retrouve dans son jeu au ténor, à la palette très large. Il va quasiment de la texture du soprano à celle du baryton, en restant pourtant sur le seul ténor. Les cellules mélodiques sont assez courtes et s'enchevêtrent souvent dans son jeu, comme s'il jouait plusieurs morceaux en même temps. Son large champ d'expression le conduit de l'introspection quasi méditative aux limites de la transe, avec un engagement corporel de tous les instants. Son balancement rythme, étrange métronome, ses incantations, ce qui permet à Tom Rainey de proposer autre chose qu'un simple soutien rythmique. Sous ses coups et ses caresses, la batterie est un instrument très chantant, comme si c'était elle le véritable instrument leader d'un point de vue mélodique dans ce trio. En effet, au piano, Angelica Sanchez, propose un flux anguleux, rugueux, où les notes jouent sur la répétition et le décalage, comme pour introduire un peu de cette ugly beauty chère à Monk. On regrette d'autant plus les problèmes de réglages de la sonorisation qui écrasait bien souvent le jeu du piano dans les passages en trio, car c'est bien cet instrument qui apporte la plus grande part d'originalité et d'inouï à cet ensemble.

Malgré un public très peu nombreux (quel dommage !), les trois musiciens n'ont pas été avares dans leur musique et nous ont proposé trois sets à l'engagement constant. Le concert s'est achevé sur un blues délicieusement rentre-dedans et entêtant, comme pour souligner l'ancrage dans la tradition des formes libres qu'ils inventent. Tony Malaby est définitivement l'un de mes saxophonistes préférés du moment.

dimanche 14 mai 2006

Big Satan @ Sunset, vendredi 12 mai 2006

Très grand concert du trio Tim Berne/Marc Ducret/Tom Rainey vendredi soir au Sunset. Dix ans après leur concert aux Instants Chavirés documenté par leur premier disque - I think they liked it honey (Winter & Winter, 1996) - ce trio essentiel du jazz contemporain avait droit à une salle plus mainstream. Fallait-il y voir un signe d'affadissement de leur musique ? La réponse a été on ne peut plus claire : certainement pas ; ils sont toujours au centre du jazz le plus créatif, et bien vivant, du moment.

Dans une étuve digne de la forêt tropicale (il faudrait lancer une cotisation pour payer une clim' au Sunset), les trois musiciens ont à mainte reprises atteint le sommet de leur art. Bien que Tim Berne et Marc Ducret, par leurs instruments (sax alto et guitare) et par leur talent de compositeur, soient quasiment naturellement mis en avant, c'est Tom Rainey à la batterie qui a semblé, vendredi, mener le groupe du haut de sa grande classe polyrythmique. Démonstration étonnante de ce qu'on peut faire à l'aide de deux baguettes et de quatre membres. Pas de fioriture ou d'élément un peu exotique chez Rainey, en effet, mais une science des rythmes et des sonorités qu'on peut tirer d'une batterie qui le place parmi les très grands de l'instrument. Il faut le voir - ou en tout cas essayer de le suivre - tenir des rythmiques sur des tempos différents avec chacun de ses membres. Il faut aussi voir comment il tire de la moindre variation dans la tension de ses peaux, des sonorités extrêmement variées qui en font un magnifique coloriste, capable d'allier dans un même mouvement une énergie débouchant sur une sorte de transe entêtante et des subtilités dans le rendu des textures qui donnent à son jeu un caractère très chantant, proche en cela parfois des rythmiques pygmées. Le must du must a été atteint lors du deuxième morceau du deuxième set, où l'on a senti comme une transformation magique de la musique, qui échappait presque aux musiciens et qui semblait avancer toute seule, sur un rythme particulièrement effréné. Ce n'était plus le trio qui était maître de sa musique, mais bien celle-ci qui les possédait. Résultat d'un pacte secret avec Satan (qui fut le chef des chantres, avant d'être déchu, dans la tradition hébraïque) qui expliquerait le nom quelque peu énigmatique du groupe ?

Si Tom Rainey a été l'allumeur de magnifiques mèches, elles n'ont toutefois pu se consumer que grâce à la présence de ces deux grands explorateurs de sonorités singulières que sont Tim Berne et Marc Ducret. L'altiste américain mêle dans son jeu des effluves de la grande tradition afro-américaine - comme des preachings avec des échos de Mingus ou de rhythm'n'blues - et une acidité très downtown, où le rock le plus extrême n'est jamais loin. Mais, si on perçoit de-ci de-là quelques influences, il a surtout développé un langage qui lui est propre, immédiatement identifiable, et qui est la marque des très grands. Marc Ducret a lui aussi un langage singulier - sans doute l'un des plus intéressants à la guitare actuellement - qui transparait dans ses compositions à la poésie toujours très présente, comme si sa guitare récitait des vers plus qu'elle ne produisait des notes. Ce groupe a une formidable particularité, d'ailleurs : celle d'avoir une identité de groupe vraiment forte, et en même temps de permettre d'entendre des compositions de Berne et de Ducret sans que jamais on ne puisse les confondre, en respectant leurs univers respectifs.

Dix ans après leurs débuts en tant qu'entité autonome, l'interaction entre les membres de cet étrange culte sataniste est à son maximum, et pouvoir en être témoin d'aussi près - à quelques centimètres de la batterie pour ma part - donne le sentiment d'assister en direct à la poursuite de la grande aventure entamée il y a un peu plus d'un siècle dans le delta du Mississippi. Je considérais déjà Big Satan - aux côtés des Five Elements et de Masada - comme le groupe le plus important de ces vingt dernières années dans le monde du jazz ; ce concert n'a fait que renforcer ma conviction.

jeudi 11 mai 2006

IXO / Ellery Eskelin, Andrea Parkins, Jim Black, Jessica Constable @ Le Triton, samedi 7 mai 2006

Compte-rendu un peu tardif du concert de samedi dernier au Triton. Il faut dire que ce concert m'a littéralement mis k.o. pendant les quelques jours qui ont suivi : de l'inconvénient de ne pas vouloir rater le passage d'Ellery Eskelin malgré une crève montrant le bout de son nez. Le contre-coup a été rude. Heureusement, musicalement, la soirée fut réussie.

La première partie était l'œuvre du quartet français IXO, composé d'Yvan Robilliard au piano, Elise Dabrowski à la contrebasse et un peu au chant, Alexandre Authelain au sax ténor et à la clarinette basse, et enfin Emiliano Turi à la batterie. J'avais déjà eu l'occasion de voir les deux derniers sur scène en février lors d'un concert de Mop - groupe dont Turi est le batteur et dont Authelain était l'invité ce soir-là. La musique d'IXO se ressent d'un amas d'influences et d'une volonté d'organiser un discours en apparence déconstruit. Le groupe joue ainsi beaucoup, ai-je trouvé, sur la tension entre articulation et désarticulation, en enchainant les passages au déroulé linéaire à ceux basés sur l'accumulation désordonnée des énergies (et vice-versa). Yvan Robilliard, intervenant à la fois au piano et au fender rhodes, souvent avec une main sur chaque, est celui qui m'a fait la plus forte impression dans les changements de directions et de climats qu'il impulsait. Particulièrement vif dans l'expression de ses idées, il est un peu le moteur du groupe. En revanche, le discours d'Emiliano Turi m'avait semblé plus varié et plus subtil au sein de Mop. Samedi dernier, la palette expressive à laquelle il a eu recours m'a semblé moins large, se contentant d'alterner bruissements et explosions quasi binaires. Si j'adhère assez au type de musique proposée, je n'ai en revanche pas eu la sensation d'être véritablement transporté par IXO samedi soir. Mais c'était sans doute aussi dû à mon mal de crâne montant (le fender rhodes me paraissant d'ailleurs beaucoup trop fort !).

La deuxième partie était l'œuvre du fameux trio Eskelin-Parkins-Black, désormais augmenté de la chanteuse british Jessica Constable. C'était la première fois que j'avais l'occasion de voir en concert le trio, même si j'ai déjà croisé la route de Jim Black plus d'une fois. Que dire de ce groupe majeur qui n'a déjà été dit ? La sonorité d'Eskelin au ténor n'a pas vraiment d'équivalent. Il semble en permanence être dans le rôle d'un funambule qui avancerait à la fois avec la force de celui qui croit en ses capacités et les hésitations de celui pour qui le moindre faux pas peut être fatale. Cela donne une musique qui s'exprime à la fois par la puissance du son et par les subtils déséquilibres du discours. Cet aspect un peu brinquebalant est aussi celui sur lequel joue Jim Black, capable qu'il est de marier l'enthousiasme juvénile du rock et l'approche plus parcimonieuse d'un coloriste bruitiste. Andrea Parkins, elle, apporte une autre dimension à la tête de son accordéon, de ses claviers, de ses pédales et de ses samplers. Elle instaure un climat un peu inquiétant, proche d'une sorte d'illbient urbain, où l'accordéon semble tout droit sorti d'une fin de bal populaire fantomatique qui aurait particulièrement mal tourné. Toute l'identité sonore de ce groupe se trouve là, dans ce jeu de contrastes où se mêlent les fantômes du jazz, du rock, des musiques électroniques et de quelques folklores populaires plus ou moins obscurs. L'arrivée de Jessica Constable dans le groupe accentue peut-être la dimension climatique - jusqu'à présent essentiellement servie par Andrea Parkins - car la chanteuse joue plus sur les effets vocaux - qu'elle modifie constamment à l'aide d'un petit boîtier - que sur le discours articulé. Sa voix, qui n'a pas une ampleur extraordinaire, fait penser à une toile monochrome sur laquelle ne serait perceptible que de très subtiles variations, liées par exemple au changement de direction des poils du pinceau. L'aspect quasi statique de ses interventions accentue le caractère particulièrement fantomatique, et comme en équilibre instable, de la musique du trio. Comme si Eskelin cherchait de plus en plus à figurer musicalement une explosante fixe chère aux surréalistes. J'aurai bien aimé être plus en forme pour profiter à plein de la musique proposée, mais je crois que j'ai quand même bien fait de ne pas renoncer au concert, et ce malgré les conséquences... En espérant les revoir ultérieurement dans un contexte plus favorable.

dimanche 30 avril 2006

François Merville Quartet / David Patrois Quintet @ Radio France, samedi 29 avril 2006

Je ne vais pas assez souvent aux enregistrements publics de France Musique. Il y a pourtant régulièrement, que ce soit pour A l'improviste ou pour Jazz sur le vif, des concerts extrêmement stimulants pour des prix plus que modiques (5€ les samedis après-midi, gratuit le lundi soir). J'y étais tout de même hier pour un hommage du quartette de François Merville à Hermeto Pascoal suivi d'un concert du quintette du vibraphoniste David Patrois.

Le premier groupe proposait une réunion intéressante de musiciens que j'apprécie particulièrement : François Merville, entendu auprès notamment de Louis Sclavis ou Bojan Z, à la batterie, le monomaniaque baby-boomer campagnard Christophe Monniot aux saxophones baryton, alto et sopranino et Gilles Coronado à la guitare. Le quartette était complété par Nicolas Le Moullec, que je ne connaissais pas, à la basse électrique. L'hommage au musicien brésilien abordait plus les expérimentations électriques à la Miles (avec qui Pascoal a joué en 1970) que la jungle fantasmagorique aux accents nordestins développée par ce-même Pascoal. Il faut dire que l'univers musical de l'albinos à la barbe fleurie est véritablement protéiforme. Ainsi, si Christophe Monniot n'hésitait pas de temps à autre à glisser une inflexion typiquement brésilienne au sopranino ou au baryton, l'essentiel de la musique proposée se situait dans la continuité du jazz électrique des early 70s, avec évidemment des éléments plus contemporains, fruits des parcours résolument ancrés dans les musiques actuelles des différents protagonistes de ce groupe. Chaque musicien se trouvait à la tête d'une multitude de pédales d'effets, de claviers aux sons trafiqués et de machines électroniques leur permettant de faire émerger un jazz mutant, tour à tour inquiétant et ludique, qui les situait finalement beaucoup plus dans la descendance de Pascoal que s'ils avaient juste cherché à retranscrire l'univers "brésilien" du compositeur. La rondeur profondément groovante de la basse de Le Moullec couplée aux hachures stressantes de Coronado débouchait sur une sonorité vraiment intéressante, douce amère, entre confort et malaise. Une sorte d'illbient-jazz qui évoquait le caractère inquiétant d'une mégalopole tropicale incontrôlable comme peut l'être, par exemple, Sao Paulo. Monniot apportait lui le zest de fantaisie hors cadre qu'on trouve aussi chez Pascoal, pour qui jouer du verre ou du cochon est aussi naturel que du piano ou de l'accordéon. Enfin, le leader donnait la couleur principale aux morceaux qui se succédaient : parfois particulièrement violents, presque rock, à d'autres moments beaucoup plus dans les bruissements et les susurrements, comme pour reproduire les gazouillis plus ou moins facilement identifiables de la jungle amazonienne. Au total, cela donnait un très bel hommage à la personnalité musicale d'Hermeto Pascoal.

La deuxième partie proposait un groupe qui m'était quasiment inconnu. Seul le nom de Sébastien Llado, au trombone et aux conques marines, m'évoquait quelque chose. J'y allais avec moins d'envie que pour le premier concert du fait de la présence d'un vibraphoniste (instrument avec lequel j'ai du mal) comme leader. Mais, pourtant, ce fut très bon également , dans un style moins expérimental néanmoins. David Patrois ne jouait d'ailleurs pas que du vibraphone, mais aussi du marimba, dont je préfère la sonorité. Il était accompagné, outre Llado, par Jean-Charles Richard aux saxophones baryton et soprano, Pierre Durand à la guitare et Luc Isenmann à la batterie, tous excellents interprètes. La musique jouée avait parfois des accents africains et se situait dans un univers assez proche de ce qu'a pu développer Henri Texier avec des groupes comme l'Azur Quintet ou le Strada Sextet. Autrement dit, mélodique, énergique et qui donne facilement la banane. Les sidemen de Patrois ne se faisaient pas prier pour prendre des solos endiablés enthousiasmants. A tel point que parfois, je dois dire, j'en oubliais presque la présence du vibraphone - ou l'occultait inconsciemment - ce qui accentuait le plaisir. En sortant du studio 108 de la Maison de la Radio on entendait les spectateurs siffler ou chantonner certains des airs du concert, signe d'une certaine réussite. Des musiciens dont il faudra tenter de repérer les noms de-ci de-là à l'avenir en tout cas.

mardi 25 avril 2006

Alexandra Grimal @ La Fontaine, vendredi 21 avril 2006

Vendredi dernier, à La Fontaine, je suis allé écouter et voir la saxophoniste Alexandra Grimal qui se produisait pour l'occasion en quartet avec Erik Vermeulen au piano, Eric Surmenian à la contrebasse et un batteur prénommé Frédéric, mais dont je n'ai pas compris le nom [edit : Frédéric Jeanne me souffle Jazzques]. La Fontaine n'était pas excessivement pleine, pour une fois : j'ai même réussi à avoir une place assise ! Alexandra Grimal, 25 ans au compteur, est une habituée du lieu, mais ce n'était que la première fois que je l'entendais. Et pour le dire en toute simplicité : c'était bien.

Elle n'a joué, ce soir-là, que du soprano. En deux sets riches, elle a toutefois réussi à proposer un répertoire divers, prolongeant parfois la voie tracée sur l'instrument par Wayne Shorter, en s'aventurant sur des terrains plus éclatés à l'occasion, notamment au cours du second set. Quelques jours après, la deuxième partie du concert reste ainsi la plus vive dans ma mémoire. Certainement grâce à une alliance originale de points de repère bien identifiables (Naima, Crepuscule with Nellie) et de jeu sur les textures plus proches du free, comme lors du formidable dernier morceau du concert. Il faut dire que l'interprétation de Naima fut un véritable bijou, avec sans aucun doute l'une des plus belles versions qu'il m'ait été donné d'entendre depuis celles de JC. Eric Surmenian a commencé le morceau en faisant gronder sa contrebasse à l'aide de l'archet, pour installer un climat inquiétant, un brin solennel, et préparer le terrain à la profondeur du chant d'Alexandra au soprano. Avant l'entrée en piste de la saxophoniste, le contrebassiste a été rejoint par le pianiste au jeu puisant autant dans les accords pénétrants de McCoy Tyner que dans les avalanches dissonantes d'un Cecil Taylor. Quant au batteur, il agitait avec sobriété quelques chapelets de percussions, avant de frapper ses toms à l'aide de mailloches pour produire un son étouffé qui semblait ancré dans les champs de coton du sud américain. Sur ce tapis rythmique puissant et respirant le blues, Alexandra a donc littéralement fasciné l'auditoire, et moi le premier, grâce à une profondeur émotionnelle qui m'a procuré des frissons pendant toute la durée du morceau. Et ce n'est pas une image. La réussite absolue du morceau s'est entendue jusque dans le silence qui l'a prolongé pendant quelques instants, avant que le public ne reprenne ses esprits et n'applaudisse chaleureusement les musiciens. On a coutume de dire que le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart, et bien on pourrait facilement paraphraser ce joli cliché au sujet d'Alexandra. Et que dire de la version délicieusement claudicante - grâce notamment à un excellent Erik Vermeulen - de Crepuscule with Nellie qui a suivi ? Ou encore du morceau final, rapidement évoqué plus haut, avec les musiciens qui jouaient sur les textures, sur les sonorités particulières de leurs instruments, plutôt que sur la production de notes et d'un discours articulé ? Tout cela était vraiment très bon !

Quant au premier set - pour en parler rapidement - il était un peu plus mainstream, plus attaché au swing et au discours mélodique du saxophone ou du piano, mais proposait néanmoins lui aussi son lot de belles choses, notamment dans les passages enlevés au cours desquels Alexandra fait des merveilles (comme sur le troisième ou le dernier morceaux du set).

jeudi 13 avril 2006

Yaron Herman Trio @ Sunside, jeudi 13 avril 2006

Deux semaines après l'avoir "découvert" avec le Newtopia Project de Raphaël Imbert dans la cadre de Banlieues Bleues, je suis allé revoir jeudi soir le pianiste israélien Yaron Herman, cette fois-ci en trio au Sunside. Il était accompagné par le contrebassiste Stéphane Kerecki et le batteur Thomas Grimmonprez, deux jeunes musiciens français qu'on commence à voir dans un certain nombre de groupes.

Avec ce trio, Yaron Herman met avant tout en lumière la dette qu'il a envers Keith Jarrett. Référence évidente, qui n'est d'ailleurs pas niée, mais qui ne doit pas occulter l'univers propre de Yaron. La teneur du premier set était en cela assez révélatrice : des morceaux signés Ornette Coleman, George Gershwin, Miles Davis et Gabriel Fauré côtoyaient les propres compositions du pianiste. Entre standards revus à la mode du Trio de Jarrett, musique classique post-romantique et du début du XXe siècle, et incursions dans les formes élaborées du jazz moderne, sans oublier une plongée dans le folklore israélien comme l'ont révélé les deux autres sets, l'univers de Yaron Herman est riche de multiples facettes, toutes reliées entre elles par un attachement constant à la belle mélodie - celle qu'il peut fredonner en martelant ou caressant l'ivoire du piano - et à l'énergie dramatique que permettent les variations rythmiques. Parfois Yaron Herman se fait extrêmement délicat, comme s'il cherchait à tirer de la moindre note toute la substance infinie qu'elle contient. A d'autres moments, il s'avance au contraire à toute allure dans un égrènement sauvage renforcé par une main gauche puissante et volontiers tonitruante. Ses deux acolytes d'un soir étaient le soutien idéal à ce jeu marqué par la primauté de l'élément rythmique. S'ils ne prenaient que peu de solos et ne sortaient pas réellement de leur rôle d'accompagnateur, ils n'en étaient pas moins parfaitement en accord avec les pensées du pianiste, comme les prolongements naturels de ses doigts.

Yaron Herman joue essentiellement sur le registre du plaisir. Celui de jouer, au sens plein du terme, comme celui de communiquer au public ses territoires intérieurs. Mais il est aussi le réceptacle d'un héritage, au sens quasi philosophique, au carrefour de la mélodie française du début du XXe siècle et des développements du jazz moderne. Et, s'il est aussi un jeune homme bien de son temps, qui ingurgite à longueur de temps la pop music mondialisée produite à la chaine, plutôt que de rester passif face à ce déferlement d'images et de sons, il en tire profit pour alimenter son univers personnel en se servant du format "chanson" pour entraîner l'auditeur sur des terrains musicaux plus complexes. Il y a chez Yaron Herman aujourd'hui des éléments qui ne sont pas sans rappeler le Bojan Z d'il y a dix ans. Pas tant dans le jeu pianistique que dans la création d'un univers personnel où s'entremêlent folklores, jazz moderne, classique post-romantique et pop music. Souhaitons lui de suivre une voie aussi riche dans les années à venir.

samedi 8 avril 2006

Andrew Hill @ New Morning, samedi 8 avril 2006

Le trop rare Andrew Hill était sur la scène du New Morning samedi soir, à la tête du quintet avec lequel il a enregistré son récent Time Lines paru chez Blue Note. Retour au label de ses débuts dans les années 60, après une récente résurrection en deux somptueux disques chez Palmetto. Cela fait quelques temps déjà que j'espère un concert parisien du pianiste à lunettes. Lors de son précédent passage en France, il avait soigneusement évité la capitale. Heureusement, la force de frappe de Blue Note aidant, il était bien là ce week-end.

Andrew Hill c'est d'abord un phrasé très original. Comme une sorte de prolongement de Monk par certains aspects - le goût de la surprise, du carillonnement claudiquant, de la mélodie désarticulée - mais complètement lui-même pourtant, grâce à un tendre lyrisme qui insuffle un caractère très chantant à son jeu, notamment quand il s'aventure sur le terrain de la ballade. Andrew Hill c'est également une grande retenue dans le comportement. Économe en gestes et en parole, il n'hésite pas à se taire pendant de longs moments pour laisser ses sidemen s'exprimer avec tout le temps qui leur est nécessaire. Et, à ce petit jeu-là, le plus impressionnant - parce que le plus inattendu sans doute - a été pour moi John Hébert à la contrebasse. De grands talents de soliste, comme il l'a prouvé au cours de la formidable introduction du troisième morceau du premier set, mais aussi un art de la pulsation élastique remarquable, qui lui permet de tenir un discours en accord parfait avec le jeu tout en brisures du pianiste. Il semble parfois similaire à ses petites balles de caoutchouc bondissantes, dont il est difficile de prévoir le rebond et la direction, mais qui toujours captivent par leur vivacité.

L'autre grand bonhomme du concert, pour moi, a été Greg Tardy. Mais là, je m'y attendais plus. Je l'aime surtout à la clarinette, dont il n'a que peu joué en définitive. Mais ses quelques incursions sur l'instrument apportent un élément décisif à la sonorité de ce groupe, entre deux âges, sur la ligne de crête entre la pulsation régulière et les formes plus abstraites dessinées par tous les membres du quintet (Hill, Hébert et Tardy en tête quand même). Car, ce qu'il y a de vraiment captivant dans ce groupe, c'est que la section rythmique participe autant que les soufflants ou le piano à la mouvance émouvante de cette musique tout en flux et reflux imprévisibles, venant se briser sur de multiples petits rochers imaginaires. Ainsi Eric McPherson à la batterie - certainement le plus actif des musiciens samedi - déploie un constant tapis percussif, à la fois soyeux et complexe, qui n'est ni dans le pur accompagnement régulier, ni dans la performance individuelle indépendante du reste du groupe. Il donne l'impression d'être un sol mouvant, sur lequel les autres musiciens aiment à faire danser leurs instruments, sachant que certains gestes seront involontaires compte-tenu du revêtement aléatoire. Le quintet était complété par Charles Tolliver à la trompette, seul musicien à être de la même génération que le leader. Si son discours est moins surprenant que les quatre autres, son attaque franche et légèrement acidulée est un élément indispensable à la sonorité d'ensemble du groupe.

Le plus beau moment de la soirée a été pour moi l'interprétation de Malachi, thème dédié à la mémoire du contrebassiste de l'Art Ensemble of Chicago (Malachi Favors), lors du deuxième set. Une ballade pleine de tendresse mélancolique, dont la mélodie a un effet apaisant propice au recueillement. Ce qui restera également, c'est ce jeu proche d'un carillon d'Andrew Hill au piano à de nombreuses reprises. Comme une multitude de clochettes qu'il agiterait gaîment. Et qui provoquerait, chez lui comme chez les spectateurs, un sourire radieux synonyme de bonheur simple mais profond.

vendredi 7 avril 2006

Soirée "Ethiopiques" @ MC93, Bobigny, vendredi 7 avril 2006

L'édition 2006 du festival Banlieues Bleues s'achevait vendredi soir à la MC 93 de Bobigny par une soirée éthiopienne. Si la musique ouest-africaine connaît une large diffusion en Europe depuis quelques décennies déjà, ce n'était jusqu'à récemment pas le cas des rythmes en provenance de la corne de l'Afrique. Mais, depuis quelques années désormais, un producteur français, Francis Falceto, s'est mis dans l'idée de diffuser plus largement les trésors de la musique éthiopienne - de son âge d'or d'avant la dictature de Mengestu aux rythmes contemporains de l'Ethiopie urbaine. Pour cela il a créé une série de compilations sous le nom d'Ethiopiques. Avec une vingtaine de volumes déjà parus, c'est un monde de musiques pour la plupart inouïes en Occident qui se révèle à nous. La musique éthiopienne a en effet la particularité d'être pentatonique, ce qui lui donne un air lancinant, comme une sorte de groove plaintif - un blues terriblement entêtant. On retrouve cette caractéristique principale chez tous les musiciens éthiopiens, par delà les époques et les genres, instrumentistes comme chanteurs. C'est ce que la soirée de vendredi nous a en tout cas fait découvrir à trois reprises.

La première partie - la plus réussie - mettait au prise le trio du chanteur aveugle Mohammad Jimmy Mohammad avec la batterie explosive d'Han Bennink. Un très grand moment pour tout dire. Tout d'abord, le trio de musiciens traditionnels éthiopiens produisait à l'aide de trois fois rien une transe vocale et rythmique absolument fascinante. D'allure frêle, assis sur sa chaise en ne bougeant que l'avant-bras pour battre la mesure, Mohammad Jimmy Mohammad n'impressionne pas à première vue. Mais dés qu'il commence à chanter, le jugement ne peut que se modifier. Une voix puissante au groove entêtant s'échappe de son corps. Le public - très nombreux - est immédiatement captivé. Et pourtant - à part peut-être les membres de la communauté éthiopienne francilienne venus en nombre - je présume que pas grand monde ne le connaissait avant le concert. Pour l'accompagner il y a deux musiciens sur des instruments rudimentaires. A sa droite, un percussionniste qui joue sur quelques tambours aux allures de caisses claires, avec un son très mat et peu varié. A sa gauche, un joueur de krar, la lyre traditionnelle à cinq cordes de la musique éthiopienne. Depuis l'antiquité grecque, les occasions sont rares d'entendre des lyres dans la musique occidentale. Quelle surprise par conséquent quand on se rend compte que loin d'être limitées, les possibilités offertes par l'instrument sont impressionnantes. Le musicien présent vendredi en tirait des rythmes aussi funky qu'une guitare électrique entre les mains de Sly Stone ! Mais avec un côté lancinant, typique de la musique pentatonique. Déjà à eux trois, les musiciens éthiopiens avaient de quoi renverser l'auditoire. Mais - riche idée - ils collaborent depuis quelques temps avec le monstre hollandais, particulièrement en verve vendredi. Au groove hypnotique des Éthiopiens, Han Bennink apporte sa science de batteur free, faisant s'envoler les rythmes avec légèreté et vivacité, comme un feu d'artifice constamment alimenté. Les cymbales tournoient à vive allure sous les coups des baguettes explosives de Bennink, avec toujours dans l'idée de se mettre au service des musiciens qu'il accompagne - et non de tirer la couverture à lui. Il n'a par exemple pris qu'un solo au cours du concert, préférant laisser au premier plan la voix de Mohammad Jimmy Mohammad ou le son incisif de la krar. A la fin du concert, il a même abandonné sa batterie, pour se contenter de marteler le sol avec ses baguettes, comme pour présenter la musique du trio éthiopien dans tout le dépouillement qui lui convient - une sorte de groove minimal qui tourne et tourne encore et encore, porté par la voix de miel du chanteur. Vraiment une grosse claque !

La deuxième partie du concert était également le fruit d'une collaboration hollando-éthiopienne. Les anarcho-punks de The Ex avaient en effet invité le saxophoniste ténor Gétatchèw Mèkurya à jouer avec eux. On retrouvait bien entendu Katherina à la batterie, Andy et Terrie aux guitares, G.W. Sok à la voix sur quelques morceaux et Colin McLean, qui remplace Luc depuis le départ de celui-ci vers de nouvelles aventures, à la basse. Mais, en plus de la formule de base du collectif, il y avait également une section de soufflants : Xavier Charles à la clarinette, Brody West au sax alto et Joost Buis au trombone. De quoi apporter un peu de la douceur du souffle humain au milieu des riffs électriques des guitares, bien mises en avant. Avec The Ex, c'est une autre sorte d'entêtement qui se fait jour. Celui de morceaux au rythme incisif, bondissant, très électrique. Mais aussi une coloration "folklorique" de Katherina à la batterie, tout en chaloupements chaleureux. Leur invité éthiopien a développé une technique complètement externe à la tradition occidentale du saxophone - qu'elle soit européenne ou américaine. Il a en effet cherché à transcrire sur l'instrument la technique vocale du shellèla. A l'origine il s'agit d'un chant improvisé des guerriers éthiopiens pour galvaniser les armées avant le combat. Vociférations, invectives à l'ennemi et promesses d'héroïsme alimentaient ces chants. Transposés sur le saxophone ténor, cela donne une musique qui n'est pas sans évoquer certaines techniques issues du free, sans s'y résumer pleinement toutefois. On trouve un mélange de lyrisme et de fureur qui va finalement très bien avec la démarche impro-punk de The Ex. Jouant des morceaux éthiopiens traditionnels à leur sauce (hollandaise), ils ont proposé d'excellents moments, qui restent bien coller à la mémoire par la suite par leur côté à la fois très rentre-dedans et terriblement musical, grâce notamment au drumming de Katherina. Au-delà des genres et des continents, une musique populaire et engagée qui touche à l'universel. Très beau.

Après ces deux formidables moments de musique(s), la troisième partie a un peu fait baisser la tension - et l'attention. Il est vrai qu'il était difficile de maintenir le rythme imposé par The Ex. Pour l'occasion, le big band américain Either Orchestra arrangeait à se manière - un peu trop "pépère" à mon goût - des morceaux éthiopiens. La suite inaugurale en trois mouvements était un peu lisse, avec des arrangements trop explicites qui laissaient finalement assez peu de place à la fantaisie et à la surprise. Hommage sans doute trop respectueux à une musique qui vit pourtant par le groove. Ils ont ensuite été rejoints pour deux morceaux par la chanteuse Tsèdènia Gèbrè-Marqos, joli timbre de voix, qui me rappelait par moments Gigi (la seule chanteuse éthiopienne que je connaisse). Un autre accompagnement aurait peut-être débouché sur quelque chose de plus captivant cependant. Après un autre morceau purement instrumental, les Américains ont fait appel à celui qui, visiblement, avait attiré la majorité des spectateurs, le chanteur Mahmoud Ahmed, gloire nationale, et sans doute le chanteur éthiopien le plus connu internationalement. Et, c'est vrai qu'il a une voix assez captivante, qui a fait redécoller l'attention sur la fin. De quoi prendre du plaisir, à défaut d'atteindre à nouveau les sommets du début de soirée.

jeudi 6 avril 2006

Julien Lourau vs RumbAbiertia / Omar Sosa Trio @ Salle André Malraux, Bondy, jeudi 6 avril 2006

Deux musiciens que je suis depuis longtemps se partageaient hier soir la scène de la Salle André Malraux de Bondy dans le cadre de Banlieues Bleues. Julien Lourau et Omar Sosa font en effet partie de ces quelques musiciens (avec Bojan Z, Akosh S, Steve Coleman) qui, lorsque j'étais au lycée (95-98), ont largement participé à ma "conversion" au jazz, en montrant que cette musique pouvait aussi s'écrire au présent, au pluriel et en live. Depuis j'ai toujours une tendresse particulière quand je les revois - ce que j'essaie de faire assez régulièrement.

Pour l'occasion, Julien Lourau proposait un nouveau projet, avec le groupe cubain RumbAbierta. En compagnie d'Eric Löhrer à la guitare, partenaire de longue date du saxophoniste, et du chanteur-percussionniste chilien Sebastian Quezada qui intervenait déjà sur Fire, Julien Lourau s'entourait de quatre percussionnistes et un bassiste de la grande île caraïbe. Première (bonne) surprise : ce groupe joue de la vraie rumba traditionnelle et pas un ersatz "world music" à la sauce salsa. Sur un riche tapis rythmique, Lourau commence par quelques sinuosités au sax soprano. Les deux premiers morceaux ne me convainquent pas vraiment. La superposition des deux univers paraît un peu artificielle. Lourau change la donne en passant au ténor pour le troisième morceau. Je ne sais pas si cela est dû à la sonorité plus chaude du ténor, mais une véritable interaction entre les musiciens semble se mettre en place, notamment rythmiquement. Lourau semble ainsi beaucoup plus à l'écoute des percussionnistes, réagissant à leurs propositions, et ne se contentant plus de "plaquer" son discours par dessus. Le quatrième morceau voit s'éclipser Lourau et Löhrer pour laisser les musiciens latino-américains interpréter une rumba traditionnelle du plus bel effet. On entend les échos mystiques de la santeria, le culte syncrétique afro-cubain, dans les riches effets percussifs des différents tambours. La fin du concert, avec un Lourau toujours au ténor, finit d'emporter l'adhésion par son alchimie qui se situe - heureusement - bien loin des clichés du jazz en version latine. Si le projet demandera certainement à être un peu mûri, il propose déjà quelques vraies réussites.

La deuxième partie était l'œuvre d'Omar Sosa en trio avec le bassiste mozambicain Childo Tomas et son compatriote percussionniste Anga Diaz. Le pianiste cubain a fourni l'une des plus belles prestations qu'il m'ait été donné de voir de sa part sur scène, avec sans doute ma première rencontre live avec lui, en 1999 à l'Elysée-Montmartre. S'il se présentait avec la même formule qu'en juillet dernier au Parc Floral, la musique proposée était assez différente. On sent tout d'abord une plus grande cohérence au sein du trio, ce qui donne des morceaux beaucoup moins éclatés, resserrés sur le jeu de Sosa au piano. Le discours s'attache plus à la mélodie et a moins recours à des formules-types, notamment rythmiquement. Sosa s'éloigne toujours un peu plus des systématismes du latin jazz, et introduit des effets électroniques en assez grand nombre, même si leur présence reste discrète. Il utilise ainsi des samplers, ou encore par moments une machine qui dédouble les notes qu'il joue au piano, pour donner un son entre un rhodes et un clavecin. On retrouve néanmoins les principales caractéristiques du discours de Sosa, à savoir un étonnant mélange de piano-tambour très afro-cubain, de jeu mélodique puisant dans la tradition européenne (romantique notamment) et d'éléments de jazz très ouverts, qui lui servent à "déconstruire" le beau jeu à la latine. Ses partenaires sont désormais comme deux jambes sur lesquelles il s'appuierait à parts égales. Childo Tomas, à la basse électrique chantante et au chant très spirituel, est l'élément liquide du trio. Anga Diaz, entre batterie sur sa droite et percussions afro-cubaines sur sa gauche, est l'élément tellurique du groupe, proposant un roulement grondant permanent. Omar Sosa est lui le feu qui tour à tour réchauffe tendrement et brûle violemment tout sur son passage. Jusqu'à présent Omar Sosa avait comme deux axes de développement bien séparés : d'un côté les climats intimistes du solo ou des duos piano/percussions ; de l'autre des grandes formations baroques et un peu barrées. Avec cette formule du trio, il se situe dans un entre-deux qui lui va à ravir, qui lui permet de proposer toute l'étendue de sa palette stylistique. Une grande réussite.

mercredi 5 avril 2006

Le maigre feu de la nonne en hiver / AlasNoAxis @ Studio de l'Ermitage, lundi 3 avril 2006

Au concours du nom de groupe le plus étrange, il ne fait aucun doute que "Le maigre feu de la nonne en hiver" a de bonnes chances de l'emporter. Derrière cet original intitulé se cache en fait un trio sax alto / basse électrique / batterie, sur un modèle qui rappelle (de loin) Aka Moon, et qui se produisait lundi soir sur la scène du Studio de l'Ermitage. Au sax, Philippe Lemoine allonge la note, se fait volontiers lancinant, dans un esprit qui évoque une sirène ou certaines formes développées dans la musique carnatique. Avec cette attaque originale des notes, il provoque comme une sorte de stridence hypnotique qui fait beaucoup pour l'identité sonore du groupe. A la basse, Olivier Lété opère dans un registre plus classique, entre grooves bondissants et jeu "guitaristique" plus mélodique. Quant à Eric Groleau à la batterie, il éclate le rythme dans différentes directions pour déboucher sur une accumulation percussive très présente. Il y a de bonnes idées dans ce groupe, dans une veine très "funk cérébral". Peut-être un peu trop d'ailleurs. A la longue, les différents morceaux se ressemblent tous et il manque une chaleur qui entraînerait le public au cœur de la musique. On se contente donc de rester spectateur, un peu sur le côté, en constatant de jolies formules sur l'instant, sans qu'il ne reste vraiment par la suite de moment fort à se remémorer. Même leur reprise d'un morceau de Brigitte Fontaine (Queen of Kékéland, à l'origine enregistré avec Sonic Youth) à la fin de leur prestation manque de la folie qui caractérise pourtant la chanteuse.

La deuxième partie - et le gros morceau - du concert était l'œuvre du groupe de Jim Black, AlasNoAxis. J'aime beaucoup Jim Black le batteur, que ce soit sur disque avec le trio d'Ellery Eskelin ou le Tiny Bell Trio entre autres multiples bonnes choses, ou sur scène lors des deux fois où je l'ai vu - en trio avec Ducret et Sclavis à la Cité de la Musique ou en trio avec Assif Tsahar et Mat Maneri déjà à l'Ermitage - mais jusqu'à récemment je restais assez mitigé face à son propre groupe. J'avais emprunté un album du groupe, Splay (Winter & Winter, 2002), une fois à la médiathèque sans vraiment apprécier. Trop post-rock à mon goût. Pourtant, la présence combinée de Jim Black et de Chris Speed dans ce groupe m'avait conduit à persister et à acheter (en solde) un autre disque du combo, le premier : AlasNoAxis (Winter & Winter, 2000). Meilleure impression, mais toujours avec quelques réserves sur un projet décidément un peu trop rock à mon goût. Le passage du groupe par Paris à l'occasion d'une tournée européenne me donnait donc l'occasion de réviser mon jugement. Et, pour tout dire, j'ai été plus convaincu que par les disques. On retrouve certes cet assemblage entre post-rock et post-jazz, avec des éléments grunge (Jim Black est originaire de Seattle) et downtown (Chris Speed est un des héros de cette scène), mais cela fait beaucoup plus sens en live, quand toute l'énergie du groupe peut s'exprimer. Si sur disque le projet reste un peu froid, sur scène l'inventivité rythmique de Jim Black s'expose pleinement.

Outre les deux Américains, le groupe compte deux musiciens islandais (d'où l'aspect post-rock ?) : Hilmar Jensson à la guitare et Skuli Sverrisson à la basse. Aux côtés du sax ténor entêtant de Chris Speed, ils élaborent une ambiance sonore faite de vrombissements et de répétitions qui laisse au premier plan le drumming de Jim Black. La particularité première de ce groupe, c'est en effet que la batterie est très clairement l'instrument leader, celui qui organise le discours du groupe et qui se permet d'être le plus bavard. La guitare reste assez discrète. Le son de la basse est certes très présent, mais sans qu'elle ne se livre à des développements hors-cadre. Quand à Chris Speed au sax ténor ou à la clarinette, il ne tient pas vraiment de discours mélodique, mais accumule plutôt les couches d'un mille feuille sonore destiné à créer une hypnose rythmique. L'assemblage débouche sur un son très percutant, un peu "crade", et d'une redoutable efficacité qui permet au leader de s'amuser pleinement sur sa batterie, ses multiples percussions et son ordinateur. On se prend progressivement au jeu, à balancer la tête d'avant en arrière dans un mouvement hypnotique qui monte en tension au cours des morceaux, pris entre l'explosion rythmique de Jim Black et les stridences de Chris Speed. Vraiment le genre de musique qui s'apprécie avant tout en concert.

dimanche 2 avril 2006

Newtopia Project / Hugh Masekela @ Espace 1789, Saint-Ouen, vendredi 31 mars 2006

Un nouveau groupe à suivre ! Vendredi soir, à l'Espace 1789 de Saint-Ouen, j'ai eu le grand plaisir de découvrir le Newtopia Project du saxophoniste marseillais Raphaël Imbert dans le cadre du festival Banlieues Bleues. J'avais déjà évoqué ce musicien il y a quelques mois suite à la parution d'un "Rebond" de sa plume dans Libé, mais je n'avais encore jamais eu l'occasion d'entendre sa musique. J'y allais plutôt confient en raison du couronnement du groupe au dernier concours de La Défense, mais en fait la musique proposée à dépasser mes attentes. C'était en tous points somptueux.

Le groupe est à l'origine un quartet sudiste composé, outre du leader au sax alto, de Stéphan Caracci au vibraphone, de Simon Tailleu à la contrebasse et de Cédrick Bec à la batterie. Sur cette cellule centrale sont venus se greffer deux formidables musiciens : le tout jeune pianiste israélien Yaron Herman et le saxophoniste et flûtiste sud-africain Zim Ngqawana, qui lui m'était déjà connu (sur disque). Le concert a commencé par de légers murmures de Zim Ngqawana à travers une petite flûte traditionnelle, avant que Cédrick Bec ne fixe progressivement un rythme lent et majestueux, tout en retenu, qui n'était pas sans évoquer un paisible rythme cardiaque. Sur ce tapis soyeux, Zim Ngqawana a développé un discours tendre à la flûte traversière, qui m'évoquait l'aube naissante sur une grande étendue plane. Peut-être la savane sud-africaine, au moment où les animaux se réveillent alors que le soleil pointe ses premiers rayons. Douceur captivante qui fait se retenir le souffle des spectateurs émerveillés par tant de beauté simple et dépouillée. Progressivement, les autres musiciens entrent dans la danse. Le pianiste plaque quelques accords délicats, comme une évocation de la rosée matinale dans laquelle se reflète la lumière de l'aube. Le vibraphone et la contrebasse deviennent les poumons de ce corps en éveil dont la batterie tient le rythme cardiaque. Enfin, Raphaël Imbert introduit au sax alto une légère dose d'acidité pour entrainer le groupe vers une très progressive montée en tension qui débouche sur un deuxième mouvement puissant, où la tranquillité laisse la place à un lyrisme exacerbé qui puise dans le free joyeux de Pharoah Sanders ou Gato Barbieri. D'ailleurs, à plusieurs moments au cours du concert, Raphaël Imbert m'évoquera le saxophoniste argentin dans une version alto. Ce premier morceau, signé Zim Ngqawana, proposera encore quelques variations marquées par l'alternance de passages largo et allegro, selon une progression naturelle et prenant son temps.

Après cette sublime entrée en matière, le groupe a proposé une Suite élégiaque en quatre parties composée par Raphaël Imbert en souvenir d'êtres chers trop tôt disparus. Là aussi, la forme des variations alternées emprunte à la construction classique, avec un jeu sur les timbres, sur les ambiances, sur l'alternance des solos, duos, trios, etc., qui paraît d'un grand naturel. A la fin du parcours on s'aperçoit que chaque musicien a pu profiter d'un passage en solo pour briller, et pourtant rien ne semble prévu à l'avance. Il n'y a aucun systématisme apparent dans cette musique. Juste une grande spiritualité et la volonté de faire dire quelque chose à la musique (ce qui explique le point de vue de Raphaël Imbert dans le "Rebond" évoqué plus haut). La révélation la plus marquante du concert fut incontestablement Yaron Herman au piano. Sans dévaluer en rien les autres musiciens, parfaits en tous points, le pianiste apporte un plus indéniable avec un jeu d'une subtilité dans les nuances à en faire fantasmer plus d'un. Quand on sait qu'il n'a commencé le piano qu'à 16 ans (et qu'il en a aujourd'hui 24 !), on se demande si ce que l'on entend est bien réel. Dans son jeu comme dans son attitude, on retrouve des éléments présents chez Keith Jarrett, à commencer par ce véritable corps-à-corps très physique qu'il livre avec le piano, et sa position ni assise ni debout qu'il prend lorsque la musique s'emballe. De plus, il est aussi à l'aise dans les passages tout en retenus, au climat "debussyen", que dans les envolées romantiques ou lorsque le piano se fait percussif à la mode free. Si la musique de Newtopia évoque irrésistiblement le grand air, l'ouverture à tous les vents (de la brise la plus délicate aux grandes bourrasque face à l'océan), Yaron Herman emmène le groupe vers le grand large qui fait toute la différence entre un bon concert et un moment inoubliable. L'une des plus belles révélations de ces dernières années, en ce qui me concerne.

La deuxième partie du concert était moins directement jazz puisqu'assurée par Hugh Masekela. Le trompettiste et chanteur sud-africain, dont la musique aura longtemps servie de bande son à la lutte contre le régime d'apartheid, était à la tête d'un groupe de sept musiciens tous originaires d'Afrique australe (deux claviers, un sax ténor, une guitare, une basse, une batterie et des percussions). L'ambiance était à la fête et à la danse avec une musique puisant aussi bien dans les rythmes populaires du pays zoulou que dans la culture afro-américaine (jazz, soul, funk) ou dans celle de l'Ouest de l'Afrique (highlife, afrobeat). Quelques refrains connus ornaient la soirée, comme le formidable Stimela, en hommage aux mineurs sud-africains, ou son "tube" Bring back Nelson Mandela. Le groupe a invité quelques autres artistes à venir le rejoindre sur scène : une chanteuse dont je n'ai pas compris le nom, dans une très belle tenue traditionnelle, ou le saxophoniste britannique Soweto Kinch venu souffler sur l'hommage à Mandela. Mais surtout Yaron Herman, encore lui, qui aura joué trois morceaux avec le groupe, à commencer par une superbe version d'Ose Shalom, un chant populaire juif, juste interprété par le pianiste, le trompettiste et Ngenekhaya Mahlangu au saxophone ténor. C'était à la fois étonnant et émouvant d'entendre cette mélodie au milieu des rythmes africains. Et la nouvelle preuve, si besoin était, qu'on tient là un formidable musicien qu'il faudra suivre dans les années à venir.

jeudi 30 mars 2006

Iva Bittova & Bang on a Can All-Stars @ Théâtre de la Ville, lundi 27 mars 2006

Un peu de retard par rapport à mon rythme habituel pour ce concert qui se tenait lundi soir au Théâtre de la Ville. Un concert d'ailleurs difficilement résumable, qui résiste à la catégorisation trop facile. Musique contemporaine ? Peut-être, mais alors pas dans le sens où on l'entend le plus souvent. "Nouvelle musique" ? C'est le terme consacré... qui ne dit pas grand chose sur les caractéristiques du concert. Musique savante ? Oui, à condition que ce ne soit pas antinomique de "musique populaire". Musique populaire alors ? Oui, à condition que ce ne soit pas antinomique de "musique savante". Musique écrite ? Là, oui. Pas d'improvisation, même si certains acteurs de ce concert - musiciens ou compositeurs - sont aussi des habitués des musiques improvisées. Classique ? Rock ? Folklorique ? Un peu de tout ça. Folklore imaginaire, pour reprendre la formule de Bela Bartok, semble finalement le terme qui correspond le mieux.

Mais, en détails, ça donne quoi ? Et bien ça donne quatre compositeurs d'ici (République Tchèque, Royaume-Uni) et ailleurs (États-Unis x2) pour un résultat très convaincant. Le concert a commencé par My lips from speaking, une pièce de Julia Wolfe, cofondatrice du festival new-yorkais Bang on a Can, interprété au piano par Lisa Moore. Une même phrase est répétée, déformée, dédoublée, fragmentée par la pianiste dans une progression spirituelle et énergique. Pendant l'interprétation, je me disais qu'il y avait dans cette musique des éléments rhythm'n' blues et churchy, et en lisant le programme après coup, je me suis aperçu que la phrase en question était en fait l'introduction de Think d'Aretha Franklin. A l'origine il s'agissait d'une pièce pour six pianos, ce qui devait renforcer la dimension "accumulatrice" de la musique. Pour l'occasion, Lisa Moore jouait accompagnée par un enregistrement (qui ne reproduisait pas les cinq pianos manquant ceci-dit, mais qui dédoublait le jeu de la pianiste).

Après cette introduction, les autres membres du Bang on a Can All-Stars ont rejoint la pianiste pour interpréter une création de Fred Frith, intitulée Snakes and Ladders. Le titre de cette œuvre du guitariste britannique fait référence à un jeu de plateau style jeu de l'oie à base de serpents et d'échelles : si vous tombez sur une case avec une échelle, vous pouvez grimper sur une autre case située plus loin dans le jeu, alors que si vous tombez sur une case avec un serpent, vous devez revenir vers la case d'où vous venez. Sur cette idée de départ, Fred Frith a écrit une pièce joyeuse et ludique où la mélodie ne résulte pas d'un jeu continu des musiciens, mais de la juxtaposition des notes des six membres du groupe : Lisa Moore au piano, Evan Ziporyn à la clarinette, Wendy Sutter au violoncelle, Mark Stewart à la guitare, Robert Black à la contrebasse et David Cossin aux percussions. On retrouve bien l'idée de saut et de non-linéarité qui résulte de l'utilisation des échelles dans le jeu.

La première partie du concert s'est achevée sur une pièce de Philip Glass datant de 1969, Music in Fifths. Le compositeur minimaliste joue ici sur les répétitions, les infimes variations et la construction arithmétique. Les musiciens semblent répéter à l'infini la même phrase, dans une transe puissante et minimale, et pourtant l'oreille perçoit bien qu'il y a des variations de tons qui introduisent une étrange complexité dans cette œuvre d'apparence simpliste. Accumulation régulière d'apparence logique, et pourtant pas prévisible. Une construction à base d'additions et de soustractions, nous dit le programme, qui conduit l'auditeur vers une sorte d'hypnose.

Après l'entracte, le Bang on a Can All-Stars a été rejoint par la compositrice, violoniste et chanteuse morave Iva Bittova. Je l'avais déjà vu - furtivement - lors du concert de David Krakauer l'année dernière à la Cigale. Une rencontre alors un peu frustrante car vraiment courte. Cette fois-ci, on avait l'occasion de profiter plus longuement de l'univers étonnant et multiforme de la musicienne. Encore quelqu'un qui est difficilement définissable. Dans sa discographie on trouve des interprétations d'œuvre de Bartok et Janacek, des disques de musiques folkloriques, d'autres de musiques improvisées, ses propres compositions, bref un joyeux mélange qui se retrouve dans sa façon de jouer. Elle a ainsi commencé par une petite performance en solo, avec juste son violon et son chant entre gazouillis d'oiseau et onomatopées humaines. Après cette introduction surprenante elle a été progressivement rejointe par les membres du Bang on a Can All-Stars, d'abord la pianiste, puis le guitariste, le contrebassiste et le batteur, et enfin par le clarinettiste et la violoncelliste. Ensemble, ils ont interprété Elida, une composition en neuf tableaux d'Iva Bittova sur des poèmes inspirés par la poétesse tchèque Vera Chase. Iva Bittova a essentiellement officié au chant, ne jouant qu'occasionnellement du violon. La musique proposée est un amoncellement d'influences diverses : on retrouve des folklores d'Europe de l'Est, plus ou moins imaginaires, une touche de klezmer avec la clarinette d'Evan Ziporyn, un zest de rebetiko à travers le banjo de Mark Stewart, quelques éléments tziganes dans la fougue du violon ou du violoncelle. Il y a aussi des éléments parfois un peu rock, quand guitare électrique et batterie se font plus insistantes. Quelques influences post-bartokiennes, tels des Contrastes pop. Mais, quelques soient les ingrédients à la base de cette étrange mixture, le résultat est des plus convaincants, réjouissant au sens le plus littéral du terme. En sortant de la salle, on se prend à rêver d'un trio improbable où Iva Bittova côtoierait Phil Minton et Médéric Collignon, dont elle partage la vision du chant. Avis aux programmateurs !

lundi 27 mars 2006

New Lousadzak / Bojan Z Trio @ Espace Paul Eluard, Stains, samedi 25 mars 2006

Suite des aventures séquano-dionysiennes samedi soir avec le New Lousadzak de Claude Tchamitchian suivi de Bojan Zulfikarpasic en trio à l'Espace Paul Eluard de Stains.

La première partie proposait la quatrième incarnation du groupe fondé par le contrebassiste Claude Tchamitchian en 1994. Après Lousadzak ("lumière" en arménien) à l'origine, après Grand Lousadzak en 1998, après Acoustic Lousadzak en 2001, voici donc New Lousadzak, et comme pour les précédents, le festival Banlieues Bleues accueillait cette nouvelle formation et ce nouveau répertoire. Sur scène, ils sont huit, disposés en arc de cercle, avec de gauche à droite : Médéric Collignon au cornet et au chant, Daunik Lazro au sax alto, Lionel Garcin au sax ténor, Daniel Malavergne au tuba, Rémi Charmasson à la guitare, Raymond Boni à la guitare également, Claude Tchamitchian à la contrebasse et Ramon Lopez à la batterie et aux percussions (cajon, tablas, xylophone...). Le groupe a proposé deux longues suites sans titre, juste inspirées par des réflexions entendues ça ou là. La première reflétait ainsi une pensée d'Albert Einstein : "je ne sais pas avec quelles armes se fera la troisième guerre mondiale, mais ce dont je suis sûr, c'est que la quatrième se livrera à coups de massue". La seconde suite, quant à elle, partait d'une réflexion de la chanteuse malienne Rokia Traoré, qui disait que dans sa langue natale le verbe "avoir" n'existait pas et que le terme le plus proche signifiait "être avec". On l'aura compris, le propos de départ est volontiers humaniste, et le répertoire proposé répond d'ailleurs au titre de "Human Songs". La musique jouée colle parfaitement avec ce propos. Elle est lyrique, révoltée, engagée, enracinée, déracinée, voyageuse, populaire, puissante, violente, libre, ludique et généreuse.

Le concert a commencé par un grondement terrible des huit instrumentistes, emmenés par une paire rythmique Tchamitchian-Lopez magnifique de sensibilité exacerbée. Il y énormément de bonnes choses dans ce groupe, de Lazro à Collignon en passant par le moins connu Lionel Garcin, mais s'il fallait ne retenir qu'une seule chose (ce qui serait parfaitement absurde), c'est sans doute la performance du leader et du batteur, leur complémentarité et leur engagement, qui s'imposerait. Ces deux musiciens qu'on a l'habitude de voir dans de très nombreux groupes du jazz aventureux hexagonal comme sidemen de luxe se trouvaient enfin mis en avant dans ce projet. Et de quelle manière ! La contrebasse de Tchamitchian semble en contact direct avec les entrailles de la terre quand il la frappe violemment avec les doigts, avant de devenir légère et chantante quand il la caresse de l'archet. La batterie de Ramon Lopez résonne de mille musiques populaires, de l'Inde à l'Espagne en passant par les Caraïbes ou le free américain, pour se faire elle aussi tour à tour martiale ou susurrante.

Emmenée par cette terrible rythmique, le groupe a donné un aperçu de ce que les musiques improvisées européennes peuvent avoir de meilleur. Les solos suraigus et les coups de bec du sax alto de Daunik Lazro (un habitué des Instants Chavirés) donnaient une dimension extrémiste, proche parfois du jeu de John Zorn en contexte d'impro totale, qui contrebalançait le ludisme délicat de Médéric Collignon, dont la performance vocale hallucinante provoquait les rires des quelques enfants présents dans la salle (et les sourires des grands enfants, n'en doutons pas). Mais, au-delà de sa technique vocale peu banale, Collignon est avant tout un extraordinaire joueur de cornet, amenant une douceur mélodique qui contrastait merveilleusement avec l'engagement free des autres musiciens. J'ai bien aimé également la présence, discrète, de l'électricité apportée par les deux guitares, dont un très beau solo aux résonances un peu africaines de Rémi Charmasson à l'entame de la deuxième suite.

Ce New Lousadzak s'inscrit un peu dans la continuité du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et Carla Bley, dans l'esprit c'est certain, et dans la lettre par moment, avec l'espièglerie de Médéric Collignon en lieu et place du lyrisme enfiévré de Gato Barbieri.

La deuxième partie était plus attendue, étant donné que j'ai déjà dû voir Bojan Zulfikarpasic entre dix et quinze fois en concert. Mais je ne m'en lasse pas. Pour l'occasion, il était accompagné par Rémi Vignolo à la contrebasse et Ari Hoenig à la batterie. Comme à la Cigale l'an dernier, Bojan s'entourait de trois claviers : un grand piano devant, un rhodes au son vintage et crade sur sa droite, et un clavier électrique avec des tas de boutons d'effet sur sa gauche. Ce concert était aussi le premier documentant ses nouvelles compositions qu'on devrait bientôt pouvoir retrouver sur son nouvel opus, Xenophonia, à sortir courant avril chez Label Bleu. On y retrouve la "patte" Bojan, avec des arpèges méditerranéens jouées à deux cents à l'heure, mais aussi quelques ballades au clavier romantique. Il y a cependant quelques nouveautés, qu'on percevait de plus en plus ces dernières années dans ses concerts et qui s'affirment désormais pleinement, avec une utilisation plus systématique des claviers électriques et un recours décomplexé aux idiomes de la musique noire américaine, blues et funk en tête. Ari Hoenig était en grande forme. C'est lui qui dynamisait le trio, surprenant et amusant ses deux comparses d'un soir, avec une avalanche de rythmes peu orthodoxes, parfois joués avec une dizaine de baguettes dans les mains. Pas la peine d'épiloguer, c'est toujours un vrai plaisir d'entendre Bojan en live, et ce fut évidemment une nouvelle fois le cas samedi soir.

samedi 25 mars 2006

Benoît Delbecq Unit @ Sunside, vendredi 24 mars 2006

Benoît Delbecq était hier soir à la tête d'un groupe international sur la scène du Sunside. Le pianiste était accompagné par deux grands noms du jazz américain, Mark Turner au sax ténor et Mark Helias à la contrebasse, auxquels s'ajoutaient la violoniste alto canadienne Tanya Kalmanovitch et le batteur néerlandais Chander Sardjoe. Le groupe sonne typiquement "delbecquien", mais avec une certaine ampleur dans le son et une profusion d'idées qui nécessitent concentration et temps d'adaptation. Le premier set a ainsi servi d'entrée progressive dans cette musique riche et complexe, pour que les deux suivants laissent plus facilement libre cours au plaisir de l'écoute.

Ce qui caractérise tout d'abord cette musique, c'est la difficulté qu'il y a à la saisir comme un tout. Entre le piano "ligetien" de Delbecq, l'inventivité rythmique de Chander Sardjoe et Mark Helias, et le discours élaboré de l'alto et du sax, il faut au minimum trois paires d'oreilles pour arriver à tout suivre. Le premier set a donc nécessité un zapping un peu constant d'un élément du groupe à l'autre, pour essayer de tirer le maximum de la riche substance proposée. Les passages à deux ou trois permettaient un focus bienvenu sur le jeu de chacun : le son mat et très saccadé de Chander Sardjoe ne connaît pas vraiment d'équivalent sur l'instrument, le lyrisme tortueux de Tanya Kalmanovitch s'exprimait plus fortement quand elle était libre de l'accompagnement de Mark Turner du fait de la proximité de texture du sax ténor et du violon alto, Turner lui-même intervenait dans un contexte qu'on n'a pas l'habitude de le voir explorer, beaucoup plus ouvert, Mark Helias est un sacré rythmicien au son délicieusement entêtant, et enfin le jeu du leader au piano résonne de mille influences qu'on a peu l'occasion d'entendre dans le jazz, ce qui lui permet de développer un discours tout à fait singulier. La musique jouée n'est ni free, ni mainstream, ni entre les deux. Elle se situe ailleurs, dans une sorte de zone grise par delà jazz et musique contemporaine.

Après l'entrée progressive dans l'ambiance musicale du premier set, la suite du concert permet d'en apprécier un peu mieux la cohérence. Oreilles peu à peu habituées ou plus grande unité du propos ? Sans doute un peu des deux. En tout cas, j'ai trouvé le deuxième set en tous points remarquables. Un très grand moment de musique pour tout dire. Au-delà de la démarche assez écrite et intellectuelle de Delbecq, on sentait et voyait le plaisir des musiciens de jouer ensemble, avec notamment un Chander Sardjoe hilare d'un bout à l'autre du set. Le morceau For Mal Waldron, en hommage au regretté pianiste, avec une progression aussi sinueuse qu'inéluctable, des bruissements du piano préparé et des balais sur la batterie vers un déchaînement de puissance et d'énergie fut sans doute l'un des sommets du concert. Ce groupe donne toute son ampleur aux concepts musicaux forgés au sein de la nébuleuse du Hask pendant une bonne décennie. Si le collectif est aujourd'hui dissout, ses enseignements aux confins des musiques improvisées, de la musique contemporaine et des expérimentations électroniques vit pleinement dans la musique de Benoît Delbecq, peut-être chez le pianiste encore plus que chez les autres héritiers du Hask.

Le troisième set, devant un public clairsemé de passionnés, s'oriente plus vers une sorte de jam session avec des reprises de morceaux joués durant les deux premiers sets, et une plus large place, m'a-t-il semblé, laissée à l'improvisation et à la fantaisie des différents musiciens (Delbecq se faisant moins directif sur qui doit jouer quoi et quand). Une très agréable manière de conclure ce concert aussi exigeant que passionnant, qui a finalement débouché sur une réelle beauté.

vendredi 24 mars 2006

Marc Ducret Trio @ La Fontaine, jeudi 23 mars 2006

Depuis lundi, et jusqu'à samedi, a lieu à La Fontaine une semaine spéciale Marc Ducret. Un si grand musicien dans une si petite salle, ça provoque deux réactions : la joie de pouvoir le voir au plus près d'une part, l'amertume de voir un tel musicien obligé de jouer dans un tel lieu faute d'alternative de l'autre.

Pour le voir au plus près, il faut un peu jouer des coudes ceci dit, tellement le lieu est bondé par un public jeune, essentiellement masculin, chevelu et barbu. A la tête du public, on a déjà un indice sur la musique proposée. Pour l'occasion, le guitariste est à la tête de son trio régulier composé de Bruno Chevillon à la contrebasse et d'Eric Echampard à la batterie, eux aussi incontournables des musiques improvisées en France. Je me souviens d'un concert mémorable où ils accompagnaient Michel Portal, Bojan Z. et Paolo Fresu il y quelques années à la Grande Halle de la Villette. Les deux m'avaient alors fait une énorme impression : Echampard par sa frappe sèche et puissante, Chevillon par l'étendue illimitée de sa palette expressive, acoustique et électrique, à l'archet ou en pizzicati, par delà le jazz et le rock.

Le concert a commencé par un morceau intitulé L'ampleur des dégats, dédié par Ducret à notre Ministre de l'Intérieur. De fait, ce morceau ressemble à la bande son idéale des images de manifs relayées par les médias où les casseurs sont trois fois plus nombreux que les manifestants. Un son très incisif, heurté et percussif à la guitare, qui se fluidifie progressivement pour s'achever vers des éléments un peu rhythm'n'blues. La force de frappe d'Echampard est ici à son maximum : ça fait du bruit. C'est puissant, rapide, sec, mais pourtant pas du tout lourd, grâce à une grande musicalité et un sens des nuances assez remarquable à ce niveau de puissance sonore. Les morceaux de Ducret prennent le temps de raconter une histoire, d'évoluer en fonction du contexte (disposition de la salle, réception du public, interaction entre les trois musiciens...). Ainsi, le concert ne sera composé que de cinq morceaux : trois pour le premier set et deux pour le deuxième, mais avec des développements qui vont de 20 minutes à près d'une heure sur le dernier morceau. Sur les cinq morceaux, trois ont été annoncés. Outre le morceau inaugural déjà cité, on a eu droit à Un certain malaise et au Menteur. Des titres pour le moins explicites et qui collent d'ailleurs assez bien à la musique de Ducret, pas faite pour brosser dans le sens du poil (mais plutôt pour le hérisser... de plaisir bien entendu). Sur Le Menteur, qui a ouvert le second set, Bruno Chevillon a proposé l'un des plus beaux solos de la soirée, où l'on entendait les différents matériaux comme rarement : bois, cordes, doigts, crissements de l'archet... on était face à un véritable sculpteur sonique, qui maléait devant nous sa matière première pour en faire une œuvre expressive et puissante.

De là où j'étais placé, je voyais Ducret de dos, faisant osciller son corps pour quasiment l'entourer autour de sa guitare, rebondir dans tous les sens et dans toutes les directions musicales : des solos ancrés dans le rock, un détachement des notes parfois plus jazz, des éléments bruitistes, des mélodies qui puisent dans le rhythm'n'blues et une énergie créative qui se situe bien au-delà des genres. Si vous ne savez pas quoi faire ce week-end, il vous reste deux soirs pour les voir (entrée libre) !