dimanche 6 septembre 2015

Jazzfestival Saalfelden 2015, 2e jour (3/3), vendredi 28 août 2015

The Bureau of Atomic Tourism, Congress, 22h30

Ce groupe emmené par le batteur belge Teun Verbruggen ressemble à un alignement international de talents : Andrew D'Angelo (USA) au sax alto et à la clarinette basse, Magnus Broo (Suède) à la trompette, Jozef Dumoulin (Belgique) au fender rhodes, Hilmar Jensson (Islande) à la guitare et Ingebrigt Haker Flaten (Norvège) à la basse. Pourtant, le concert a du mal à prendre et les trois premiers morceaux - deux compositions de D'Angelo et une de Jensson - ne m'emportent pas. Je les trouve froides, manquant cruellement du sens narratif si présent lors du concert précédent (celui de Chris Lightcap). Ca tourne dès lors à vide. Par la suite, en revanche, la mayonnaise prend et l'assemblage prend alors tout son sens. Sur les deux compositions de Jozef Dumoulin et encore plus sur celle de Marc Ducret qui forment la deuxième partie du concert, on trouve en effet le groove, un sens de la progression du discours, et un jeu sur les tensions qui éveillent notre curiosité. La batterie débridée du leader répond à la basse furieuse d'IHF, les cuivres exaltés se jouent des pièges rythmiques proposés par Dumoulin, et le tout est magnifié par le sens de l'écriture de Marc Ducret, vedette malgré lui de ce concert auquel il ne participait pas (mais il a fait partie d'une précédente version du groupe).

Eglise de Saalfelden

Rob Mazurek & Black Cube SP, Congress, 00h00

Le "SP" qui accompagne le nom du groupe, c'est pour Sao Paulo. Composé de six musiciens, il se présente en effet comme une sorte d'extension du Sao Paulo Underground. On retrouve la cellule souche constituée de Rob Mazurek (cornet), Mauricio Takara (batterie, cavaquinho) et Guilherme Granado (synthé, électronique) complétée par le rabeca de Thomas Rohrer, les percussions de Rogerio Martins et la voix de Rodrigo Brandao. Le concert commence comme un rituel candomblé, tous les musiciens agitent frénétiquement des percussions et déclament des invocations aux orixas. Puis une jungle rythmique extrêmement dense se met en place, entre percussions, électronique et onomatopées. Ca ne plaît pas à tout le monde, et tout au long du concert ont lieu quelques défections parmi les spectateurs. Pourtant, ça groove sérieusement ! Rob Mazurek prend des solos puissants sur ce tapis rythmique tandis que Rodrigo Brandao, chanteur surmonté d'une coupe afro aussi touffue que la jungle percussive déployée, psalmodie plus qu'il ne chante en anglais ou en portugais. The Creator Has A Master Plan de Pharoah Sanders (avec qui j'avais vu Mazurek à Lisbonne il y a deux ans) a droit à une citation. La présence de deux instruments plus traditionnels, rabeca (violon rural) et cavaquinho (petite guitare), permet des passages plus relâchés, moins marqués par la nécessité d'occuper tout l'espace disponible, et offre des respirations bienvenues au cours de ce vaste rituel qui se développe de manière ininterrompue sur plus d'une heure. Conçu comme un requiem syncrétique en hommage à sa mère récemment disparue par Rob Mazurek, il s'achève comme il avait commencé par des incantations vocales et percussives de tous les musiciens vers 01h45 du matin. Et pendant ce temps, on a été transporté loin, très loin, par cette irrésistible transe rythmique. L'un des meilleurs concerts du festival à mon goût.

samedi 5 septembre 2015

Jazzfestival Saalfelden 2015, 2e jour (2/3), vendredi 28 août 2015

Maja Osojnik, Congress, 19h00

Le concert de Maja Osojnik est le premier à se dérouler sur la grande scène du palais des congrès, il est donc précédé par le lancement "officiel" du festival par quelques personnalités locales (le maire de Saalfelden, un représentant du Land de Salzbourg, etc.). Après leur départ de la scène, Harald Friedl, qui officie comme le Monsieur Loyal du festival, à présenter brièvement les musiciens avant chaque concert, s'empare du micro et commence un discours où il vante les politiques culturelle et touristique de l'Autriche, capable d'accueillir 36 millions de visiteurs par an soit quatre fois la population du pays... mais incapable d'accueillir quelques milliers de réfugiés. Commencée sous la forme de l'auto-célébration, son intervention est en fait très mordante, rappelant l'exil des Autrichiens fuyant l'Anschluss en 1938 ou l'accueil des réfugiés hongrois fuyant la répression soviétique en 1956 à une époque où le pays, selon ses dires, était moins riche et moins bien organisé. Fortement applaudi, il appelle à une manifestation le lundi suivant à Vienne (on sait depuis qu'elle a réuni 20 000 personnes au moment des obsèques des victimes du "camion de la mort", première étape d'une prise de conscience de l'urgence de la situation, renforcée par la photo du petit Aylan une semaine après) et demande aux journalistes présents dans la salle de relayer son message.

La musique reprend ensuite ses droits, avec la présence d'une chanteuse d'origine slovène, résidente viennoise, qui m'était jusque là inconnue. Dans son groupe, je ne connaissais que la pianiste, elle aussi slovène, Kaja Draksler, auteure d'un formidable disque en solo paru chez Clean Feed en 2013 (The Lives Of Many Others), et, depuis la veille, la rythmique composée de Manu Mayr (elb) et Lukas König (dms) vus au sein de Kompost 3. Le groupe était complété par la violoncelliste américaine Audry Chen et le bassiste et électronicien autrichien Matija Schellander. La voix de Maja Osojnik est grave et son approche oscille entre le chant articulé, porteur de mots, et les feulements, râles et autres onomatopées renforcer par les effets électroniques. Elle échange des cris avec Audrey Chen dans un déluge de chansons bruitistes, souligné par les vives stridences tirées du violoncelle ou le piano préparé de Kaja Draksler. Très percussive dans son attaque de l'instrument, celle-ci sait néanmoins aussi - à la manière d'Eve Risser plus tôt dans la journée - déployer des passages tout en retenu, lui permettant de développer une mélodie majestueuse dans un long crescendo rythmique. Oscillant entre chant et cris, acoustique et électronique, rythme régulier et bruit aléatoire, le propos du groupe est émouvant, original et très varié. Une belle découverte.

Chris Lightcap et Chris Cheek

Chris Lightcap's BigMouth, Congress, 20h30

C'était la première fois que je voyais en concert ce groupe déjà très apprécié sur disque. Cet ensemble à deux ténors - et pas n'importe lesquels avec Chris Cheek et Tony Malaby - développe un jazz baigné de mélodies pop avec ses thèmes chantants et une ambition narrative affirmée qui s'illustrent dans une progression claire, très lisible, des morceaux. La complémentarité des deux saxophonistes est idéale, Chris Cheek souple, relâché, héritier d'un certain cool, Tony Malaby plus souvent sur la brèche, in'n'out, poussant le son dans ses retranchements et capable d'une puissance envoûtante. A l'unisson ou en emmêlant leurs "voix", ils décuplent la force de mélodies d'apparence pourtant simple. Il faut voir Malaby se balancer d'avant en arrière, de droite à gauche, de haut en bas, les yeux écarquillés au cours de ses solos fiévreux, mais aussi quand il s'arrête de jouer, plongé dans l'écoute de ses partenaires, pour comprendre toute la force d'entrain de cette musique. Au piano et au wurlitzer, Matt Mitchell remplace Craig Taborn présent sur les disques du groupe. La tâche n'est pas aisée tant le jeu de Taborn sur les claviers est original et le parfait "dynamiteur" de cette approche pop. Aucune perte dans la cohérence du son d'ensemble n'est pourtant à déplorer et Mitchell relève aisément le défi, capable lui aussi de sortir des phrases distordues d'on ne sait où, perturbant juste ce qu'il faut la rondeur chaleureuse du wurlitzer. Gerald Cleaver (dms) et Chris Lightcap (cb) maintiennent le groove tout au long du concert, discrets mais diablement efficaces. Le groupe est rejoint sur un morceau par Andrew D'Angelo au sax alto pour renforcer encore un peu plus les effets d'enroulements multiples des lignes mélodiques des souffleurs. Effet ébouriffant garanti ! En rappel, comme pour affirmer de la plus simple des manières le lien qu'ils tissent entre pop et jazz, ils reprennent All Tomorrow's Parties du Velvet Undergound comme dernier sortilège. C'est certain, nous avons été envoûtés.

jeudi 3 septembre 2015

Jazzfestival Saalfelden 2015, 2e jour (1/3), vendredi 28 août 2015

Donkey Monkey, Kunsthaus Nexus, 12h30

J'avais eu l'occasion de voir le duo Donkey Monkey (Eve Risser, piano, et Yuko Oshima, batterie) l'année dernière à Jazz à la Villette, mais augmenté du trio de souffleurs de Journal Intime. Cette fois-ci elles ne sont que toutes les deux, se faisant face, Eve à gauche et Yuko à droite. Le concert commence par deux longs morceaux-hommages (à Carla Bley et à György Ligeti) quand la suite est marquée par un format plus court, peut-être plus abstrait aussi. L'hommage à Carla Bley s'apparente à un collage baroque, nourri de références à Escalator Over The Hill jusque dans les paroles chantées en duo : les accords percussifs sur piano préparé précèdent de superbes mélodies majestueusement développées par Eve Risser, tout en dégageant beaucoup d'humour et de joie de vivre. L'hommage à Ligeti utilise le vocabulaire des études pour piano du compositeur hongrois : d'apparentes mécaniques virtuoses bien huilées, mais qui se dérèglent progressivement sous les coups de boutoir percussifs de Yuko Oshima. La suite du concert offre un bouquet de morceaux ayant pour thème commun les fleurs, où alternent poésie, échanges percussifs, délicates dissonances, et langues emmêlées. Le duo brille d'abord par l'originalité du propos - mais c'est surtout l'attachement à développer une matière sonore capable de susciter l'émotion qui s'impose au final.

All Included, à moitié flou

All Included, Kunsthaus Nexus, 14h00

La musique développée par ce quintet suédo-norvégien est caractéristique de l'écriture de son leader, le saxophoniste Martin Küchen. Déjà repéré à la tête des excellents Exploding Customer (en quartet), Trespass Trio et Angles (du sextet au nonet), il s'appuie sur un vocabulaire free-bop et un goût pour les hymnes - entre romantisme révolutionnaire et mélodies folkloriques. Alternant entre le sax alto (son écorché), la flûte (mélopées orientalisantes) et le sax ténor (sur la brèche), il donne beaucoup de "chair" à sa musique. Elle a quelque chose de profondément incarnée, très humaine, entre espoirs et douleurs. Accompagné par Thomas Johansson à la trompette (découvert au sein de Cortex, quartet tout aussi recommandé) et Mats Äleklint au trombone (également membre des ensembles Angles), il déploie de majestueux unissons qui donnent du relief aux morceaux en encadrant les solos rageurs des uns et des autres. Si Martin Küchen est le leader de l'ensemble, il partage en fait l'écriture des morceaux avec le contrebassiste, Jon Rune Strom, capable d'une rondeur puissante sur l'instrument tout en étant assez attaché à le faire chanter - bien au-delà du seul rôle rythmique qu'il partage avec le batteur Tollef Ostvang. Par ses références, l'ensemble ne manque d'évoquer Charlie Haden. Même goût des belles mélodies et de la liberté dans leur interprétation.

mardi 1 septembre 2015

Jazzfestival Saalfelden 2015, 1er jour, jeudi 27 août 2015

Cinq ans après ma première incursion, j'étais de retour cette année dans les Alpes autrichiennes pour l'un des festivals à la programmation la plus alléchante d'Europe. Le principe est le même qu'en 2010 : une programmation payante qui s'organise autour de deux salles et une programmation gratuite plus "grand public" sur la place de la mairie. Revue détaillée de la première, dont l'origine géographique des musiciens présents témoigne de l'existence de quelques places fortes du jazz contemporain : aux côtés des incontournables artistes américains, de nombreux suédois, norvégiens et français, ainsi qu'une belle représentation de la scène autrichienne et de ses voisines (Hongrie, Slovénie...). Et surtout, de nombreuses rencontres transnationales à l'heure où les drames qui touchent les réfugiés syriens (et d'ailleurs) nous rappellent la fragilité des valeurs auxquelles sont attachés ceux pour qui la notion de frontière ne prend tout son sens que dans son franchissement. Curieux télescopage, en effet, que ces festivités plus que jamais marquées par l'effacement des limites stylistiques et la découverte du camion de la mort sur une aire d'autoroute à l'autre bout du pays (j'y reviendrai, cela ne fut pas sans répercussion sur le festival).

Kompost 3, Kunsthaus Nexus, 21h30

La première soirée du festival se déroule dans la plus petite des deux salles (environ 200 spectateurs à vue de nez) et commence par un quartet local. Kompost 3 élabore une musique aux effluves 70s, tendance Miles électrique, avec la confrontation de la trompette de Martin Eberle, du rhodes (mais aussi de l'orgue Hammond ou du piano) de Benny Omerzell et de la rythmique tenue par Manu Mayr (elb, cb) et Lukas König (dms). Le jeu du claviériste est celui qui baigne le plus dans les références de l'époque quand la rythmique développe des grooves plus contemporains, interrompus par d'incessants breaks qui donnent un aspect délicatement bancal à l'ensemble. Les motifs rythmiques se succèdent ainsi sans relâche, semblent se fracasser les uns contre les autres, et définissent une succession d'ambiances qui vont de la simplicité entêtante de la pop aux distorsions électriques dignes du magma davisien, en passant par la puissance du rock. Au-dessus, Martin Eberle (trompette, trompette à coulisse, avec ou sans sourdine) semble planer, alternant les ambiances contemplatives et quelques saillies véloces pour mieux émerger de la masse sonore. Sans révolutionner le genre, le groupe offre une entrée en matière assez représentative des tendances contemporaines à se défier des frontières stylistiques que l'on retrouvera sous diverses formes tout au long du festival.


Georg Gräwe, Ernst Reijseger & Gerry Hemingway, Kunsthaus Nexus, 23h00

Ce trio germano-hollando-américain est le fruit d'une association au long cours puisque leur premier disque en commun (Sonic Friction, Hat Hut) date de 1989. On monte tout de suite d'un cran dans la musicalité, grâce à une profonde écoute mutuelle, qui permet à cette musique très improvisée de conserver toute sa fluidité durant l'heure passée ensemble. Le jeu du pianiste allemand s'apparente à une succession de pluies, diverses dans leurs approches rythmiques, mais conservant constamment un aspect très liquide. De la fine averse à l'orage, les mouvements très rapides des mains - souvent entrecroisées - définissent un climat changeant, mais toujours fruit d'un environnement tempéré. Ni sécheresse ni ouragan ici, le registre medium est privilégié, par le pianiste comme par ses acolytes. Ce choix des nuances intermédiaires dévoile une musique proche de la voix humaine, donnant l'impression d'un chant continu. Pas une succession de chansons, plutôt de timides fredonnements qui jouent avec les contours flous de mélodies ensevelies dans nos mémoires. Gerry Hemingway, à la batterie, au marimba et à l'aide d'autres sortes de percussions, développe une approche pointilliste, toujours délicate, laissant entrevoir des couleurs changeantes et entremêlées qui ne font sens pour l'oreille qu'avec un peu de recul. Il souligne à merveille la fraîcheur qui se dégage du piano de Georg Gräwe. Assis au centre, entre les deux autres, Ernst Reijseger utilise toutes les techniques possibles sur son violoncelle - archet, pizzicati, préparé à l'aide de pinces à linge, frappé sur le bois, ou joué à l'horizontal comme une guitare - sans qu'à aucun moment l'on ait l'impression que cela soit forcé ou démonstratif. Il reste au service du discours musical développé par le pianiste, répondant du tac au tac aux idées proposées - comme ce rapide passage en walking bass en écho à quelques furtives mesures de blues au mitan du concert. En trois longues suites, ce trio démontre toute l'étendue de la magie du langage improvisé quand il s'appuie sur une longue amitié qui se joue des contraintes d'origine géographique.

dimanche 15 février 2015

Nicolas Paul / Pierre Rigal / Benjamin Millepied / Edouard Lock @ Palais Garnier, samedi 14 février 2015

L'Opéra de Paris propose ces jours-ci un programme de danse contemporaine, mêlant reprises et création, qui s'amuse à déconstruire les codes du ballet classique.

La première pièce, Répliques, est une courte œuvre de Nicolas Paul (20 minutes), danseur du ballet de l'opéra, et date de 2009. Sur des musiques de chambre de Ligeti (pièces pour deux pianos, Musica Ricercata, trio pour cor, violon et piano), celui-ci aligne quatre danseuses et quatre danseurs et s'amuse des combinaisons possibles, en couple, à quatre, ou tous ensemble. Les danseurs sont vêtus de tenues pastels (rose ou jaune) et se détachent de l'obscurité à travers un jeu de lumière minimal. Je retiens surtout le dernier mouvement, où les danseurs vont par couple, et moulinent des bras ou s'entrelacent sur les rythmes obsessionnels de la mécanique ligetienne.

La pièce suivante est plus consistante, par sa longueur (40 minutes) comme par son propos qui semble plus construit. Œuvre inédite de Pierre Rigal, Salut semble commencer par la fin... et par les saluts des danseurs au public. Alors que des applaudissements enregistrés résonnent des hauts parleurs, et que les spectateurs hésitent à s'y joindre, les huit danseuses et huit danseurs, dans d'élégants costumes noir et blanc revisitant les tenues classiques (tutus et collants pour les femmes, vestes et pantalons pour les hommes), s'approchent du devant de la scène et s'inclinent face au public. La mécanique semble peu à peu s'enrayer, et de danseurs ils se transforment en automates aux rythmes saccadés, levant les bras et les jambes de manière désynchronisée. La pièce accroche immédiatement l'attention par ce propos original, ainsi que par son aspect visuel très séduisant (danseurs en noir et blanc, costumes rétro-futuristes, grand soleil jaune en fond de salle et parterre vert-jaune lumineux). Les danseuses perdent progressivement leurs tutus, les danseurs leurs vestes et pantalons. Tout le monde se retrouve en justaucorps et collants, dans des couleurs plus bariolées, comme s'ils avaient effectué une mue, les amenant du costume de la représentation à la tenue de la vie quotidienne. Les gestes mécaniques gagnent eux aussi progressivement en fluidité et en souplesse, et la chorégraphie s'achève sur une ronde frénétique où tout le monde court et saute sur des rythmes électro (signés Joan Cambon) et des lumières stroboscopiques. Convaincant.

Après l'entracte, Benjamin Millepied, nouveau directeur de la danse de l'Opéra, a glissé un pas de deux intitulé Together Alone (10 minutes). Si lors de la première partie, la musique était enregistrée, elle est désormais interprétée sur scène par la pianiste Elena Bonnay. Il s'agit en l’occurrence d'une étude pour piano de Philip Glass sur laquelle Aurélie Dupont et Marc Moreau se frôlent, s'enlacent, se portent, et tournoient dans un langage assez classique, mais néanmoins convaincant.

La soirée s'achève avec l'autre moment phare, qui prend là aussi le temps de déployer ses idées sur une durée conséquente (40 minutes). Créée en 2002, AndréAuria, œuvre du chorégraphe canadien Edouard Lock, se distingue elle aussi par un fort effet visuel immédiat. En fond de scène, deux pianos se font face (Denis Chouillet et Nicolas Mallarte). Entre les deux, un espace est laissé pour permettre aux six danseuses et cinq danseurs d'entrer en scène. Alice Renavand, étoile depuis moins de deux ans, est la première à s'avancer. Elle se hisse sur les pointes et effectue des mouvements saccadés du bassin en trépignant sur place, comme sous l'effet d'une électrocution. Toute de noir vêtue (comme le reste des danseurs), elle fascine instantanément par l’énergie dégagée. Sa présence scénique fera d'ailleurs merveille tout au long de la pièce. La chorégraphie d'Edouard Lock déploie son caractère épileptique sur la durée, mettant à rude épreuve les corps des danseurs. La musique est signée David Lang et alterne des passages fortement marqués par l’esthétique répétitive du minimalisme américain et des respirations plus mélodieuses en mode mineur qui insufflent une parfum de mélancolie dans cet univers un brin oppressant. A l'instar de la pièce de Pierre Rigal, il s'agit ici de pousser à leur limite - jusqu'au point de rupture - les codes de la danse classique. A coup de dérèglement des gestes chez Rigal, de souffrance physique chez Lock. Dans les deux cas, l'effet procuré sur le spectateur est en tout cas puissant.