jeudi 8 décembre 2005

Ari Hoenig Quartet @ Sunside, mercredi 7 décembre 2005

Yeah ! That's what I call jazz ! Concert absolument jouissif du quartet d'Ari Hoenig hier soir au Sunside. Il faut dire que pour l'occasion le batteur américain était entouré d'un groupe superlatif : Rémi Vignolo à la contrebasse, Julien Lourau aux saxes ténor et soprano et Bojan Zulfikarpasic au piano. En sept morceaux, deux rappels et deux heures de concert, ils nous ont proposé une déambulation à travers les diverses facettes du jazz, avec un enthousiasme et une joie de jouer communicatifs.

Le concert a commencé avec The Panther, une composition d'Ari Hoenig dans un style jazz moderne qui n'était pas sans évoquer Wayne Shorter. Lourau au sax soprano a rendu un bel hommage au maître, alors que le leader, le visage déformé par quelques grimaces à faire peur, alternait puissance et musicalité sur les toms. Le deuxième morceau était aussi signé Hoenig. C'était une toute nouvelle composition d'après ce qu'il a annoncé. Dans un esprit plus proche de Sonny Rollins cette fois-ci. Puissance et balancement mêlés, avec un Lourau au ténor désormais. Après une ballade, toujours de la main de Hoenig, duo Vignolo/Hoenig pour introduire le quatrième morceau à la dimension funk prenante, tendance blaxpoitation des 70s. Pour un peu on se serait cru dans Shaft, avec une contrebasse tenant le rôle de la guitare wah wah. Lourau s'est alors replongé quelques années en arrière, du temps où il dirigeait son Groove Gang. La température montait d'un cran dans la salle. Pour ne pas retomber ensuite, avec une impro blues, toujours autour d'une paire rythmique Vignolo/Hoenig idéalement pulsante. Bojan prenait des accords ancrés dans le delta, faisant pleurer son piano avec entrain. Après ces pièces signées du leader, hommage à Dizzy Gillespie avec une reprise de Con Alma délicieusement chaloupée. Les ambiances caraïbes font le bonheur de Julien Lourau, et il l'a démontré une nouvelle fois hier soir. Le concert s'est alors achevé sur une relecture du thème composé par Lourau pour L'évangile du cochon créole, un court métrage du réalisateur haïtien Michelange Quay. Pendant ce morceau, Ari Hoenig en a profité pour citer les musiciens qui l'accompagnaient, ce qui a permis à chacun de prendre des solos particulièrement imaginatifs : Lourau en percussionnant son sax (il en jouait sans souffler dedans), Bojan en s'autorisant quelques arpèges dont il a le secret, et Vignolo en étant accompagné par Ari Hoenig qui se servait du bois de la contrebasse comme percussion. Franc succès auprès du public, qui en a redemandé avec insistance. D'où deux rappels. Tout d'abord Four de Wayne Shorter, histoire d'apaiser les esprits, puis Hulio's Blues de Bojan Z histoire de les chauffer une dernière fois avant la séparation.

Au delà des thèmes, fort variés, joués, l'entente musicale et amicale entre les quarte musiciens faisait vraiment plaisir à voir et entendre. Bojan et Lourau n'en sont pas à leur première collaboration, loin de là. Depuis l'aventure Trash Corporation au début des 90s, ils se retrouvent régulièrement dans les groupes de l'un ou de l'autre, voire chez quelques prestigieux tiers (cf. le disque Mad Nomad(s) d'Henri Texier, Label Bleu, 1995). Leur complicité n'est plus à démontrer. Quant aux deux autres, si ça ne fait pas quinze ans qu'ils se connaissent, ils ont fait preuve eux aussi d'une belle concorde rythmique. L'ensemble était vraiment jouissif, agrémenté de clins d'œil et sourires de connivence, ce qui ne gâchait rien.

mardi 6 décembre 2005

La Campagnie des Musiques à Ouïr & Gabor Gado @ Studio de l'Ermitage, lundi 5 décembre 2005

La Campagnie des Musiques à Ouïr fêtait hier soir la sortie de son nouveau disque au Studio de l'Ermitage. Enregistré à Budapest pour le label BMC Records avec trois musiciens hongrois, il met en avant une nouvelle collaboration originale pour les trois campagnons après le groupe sud-africain Heavy Spirit, Yvette Horner ou encore Brigitte Fontaine (entre autres). Pour le concert d'hier soir, le guitariste Gabor Gado, qui participe à ce nouveau disque, était présent.

La Campagnie, ce sont trois musiciens décalés, entre mélodies populaires et jazz libertaire. Ils parlent de "jazz rural" pour définir leur musique. Denis Charolles tient la batterie, mais aussi le trombone, le clairon et même l'arrosoir. Christophe Monniot souffle à travers saxes alto et sopranino, mais chante et joue des claviers également. Fred Gastard, aux saxes basse et soprano ainsi qu'aux claviers, est désormais le troisième membre du groupe, en lieu et place de Rémi Sciuto. Valse musette et reggae font bon ménage, entre tango et free jazz, au sein du grand capharnaüm de la Campagnie. Difficilement définissable, il faut assister à un de leurs concerts pour comprendre leur musique. Entre joies simples et tourbillons frénétiques, ça pulse et danse joyeusement.

Après quelques morceaux à trois, ils ont donc été rejoints par Gabor Gado. A priori le style du Hongrois, très évanescent, onirique, qui étire les notes au possible, est radicalement opposé à celui de la Campagnie. Et pourtant, au bout de deux morceaux, ça fonctionne parfaitement. Gabor Gado instaure comme un élément liquide dans le jazz terrien du groupe normand.

Christophe Monniot est toujours aussi enthousiasmant au sax. Il a une manière bien à lui de mêler dans son jeu l'héritage free et un aspect constamment dansant à travers un jeu tourbillonnant, comme s'il était l'enfant caché de Nino Rota et Ornette Coleman. Son corps constamment en mouvement quand il souffle dans ses saxes accentue l'aspect entraînant de son jeu.

En environ deux heures, la Campagnie a proposé un excellent concert, peut-être plus strictement jazz qu'à l'accoutumée (malgré un reggae au milieu du concert et une valse pour conclure), avec moins de chants et plus de cuivres tournoyants, ce qui n'était pas pour me déplaire.

dimanche 23 octobre 2005

Cracow Klezmer Band / David Krakauer @ La Cigale, vendredi 21 octobre 2005

Vendredi soir, direction La Cigale pour les concerts du Cracow Klezmer Band et de David Krakauer dans le cadre du festival Klezmopolitan.

Le Cracow Klezmer Band est certainement l'un de mes groupes préférés du genre. Ses trois disques parus dans la série Radical Jewish Culture de Tzadik sont parmi les tous meilleurs de la série. C'était donc avec une impatience certaine que j'attendais leur prestation dans le cadre de ce nouveau festival, destiné à explorer les ramifications contemporaines des musiques juives traditionnelles. Il ne s'agit pas de rejouer encore et toujours les codes du passé, mais au contraire de "déghettoïser" cette musique en en proposant des lectures fort diverses et résolument actuelles. De ce point de vue, le Cracow Klezmer Band fait parfaitement l'affaire. Mais, contrairement à la scène qui s'est développée à New York depuis une quinzaine d'années maintenant, leur musique ne puise pas du côté de la fusion avec les rythmes populaires contemporaines (jazz, rock, funk, hip hop, electro...). S'il fallait trouver un élément de comparaison, c'est plutôt du côté du Nuevo Tango d'Astor Piazzola qu'il faudrait aller le chercher. Pareillement au compositeur argentin, les quatre membres du Cracow Klezmer Band partent d'une tradition localement ancrée pour l'emmener vers les terres de la composition classique. La musique du Cracow Klezmer Band puise ainsi son inspiration du côté de certains compositeurs de la première moitié du XXe siècle. Leur dette envers les contrastes bartokiens est assez audible notamment. Si le langage puise dans les codes klezmer traditionnels, ils ne se contentent ainsi pas d'une relecture de morceaux du siècle dernier, mais composent leur propre musique, tour à tour déchirante et mystérieuse, lancinante et subtile. Le groupe se compose de Jaroslaw Tyrala au violon, Jaroslaw Bester à l'accordéon bayan (l'accordéon russe traditionnel), Wojciech Front à la contrebasse et Oleg Dyyak aux percussions (et occasionnellement à l'accordéon et à la clarinette). Vendredi soir, ils ont essentiellement joué des morceaux de leur album Bereshit (Tzadik, 2003), un petit bijou flamboyant. Ils ont aussi proposé quelques nouveaux morceaux, notamment lors de la seconde partie de leur prestation qui les a vus être rejoints par le clarinettiste américain Don Byron. Si celui-ci est surtout connu des amateurs de jazz, le clarinettiste afro-américain n'est pourtant pas un néophyte en matière de klezmer puisqu'en 1993 il publiait avec quelques musiciens qui allaient exploser dans les années suivantes (Uri Caine, Dave Douglas, Mark Feldman...) un disque consacré à la musique de Mickey Katz, musicien-entertainer juif qui perpétua le genre aux États-Unis après la guerre. La collaboration entre Don Byron et les musiciens polonais était somptueuse, loin des effusions de sentiments du klezmer traditionnel, plutôt axée sur la retenu, le jeu sur les timbres et l'évocation des harmonies de la musique de chambre classique. Un moment d'une rare magie.

La seconde partie du concert était l'œuvre de David Krakauer et de son groupe Klezmer Madness. L'ayant déjà vu à trois reprises, dont une fois cette année à la Cité de la Musique, mon attente était moins grande que pour le Cracow Klezmer Band. Mais c'est toujours un vrai plaisir d'aller écouter cette musique qui s'incarne pleinement en live. Energie bouillonnante, clarinette virevoltante, guitare et basse électriques bondissantes, échantillonneur hip hop manié par Socalled, batterie tournoyante, les ingrédients Krakauer étaient tous au rendez-vous, pour l'exposition de quelques morceaux phares du répertoire du clarinettiste new-yorkais. L'originalité du concert résidait dans la collaboration avec la violoniste tchèque Iva Bittova, gentille allumée des musiques tangentes et inclassables. Sur quelques morceaux, Iva Bittova a joué du violon et poussé de la voix. Une voix étrange, entre celle d'un clown et les chants de gorge qui évoquent plus les folklores paysans hongrois que tchèques bizarrement. L'occasion d'un petit moment de délire au milieu du concert qui ajoutait une dose de fraîcheur faussement ingénue, mais assez bienvenue.

mercredi 5 octobre 2005

Tim Berne, Craig Taborn, Tom Rainey @ Sunside, mardi 4 octobre 2005

Parmi les musiciens que je n'avais encore jamais vus sur scène, Tim Berne était sans doute l'un de ceux dont j'attendais un concert parisien avec le plus d'impatience. Depuis hier, grâce à sa prestation en trio au Sunside, mon attente a été comblée, et grandement !

Pour l'occasion, le saxophoniste (alto) se présentait en trio avec Craig Taborn au piano (acoustique, ce qui change un peu de ce qu'on a pu entendre jusque là sur disque) et Tom Rainey à la batterie. Placé on ne peut plus près des musiciens (à moins d'être sur les genoux du batteur, je pouvais difficilement être plus proche de la batterie), j'ai pleinement profité de la débauche d'énergie sonore qu'offre ce groupe. De quoi en prendre plein les oreilles, et la tête, pour mon plus grand plaisir il est vrai.

Tim Berne, c'est d'abord un son particulier. Comme une lave incandescente qui coule vive, rapide, continue, mais pas nécessairement en ligne droite. Le jeu de Tim Berne et de ses musiciens est plutôt structuré en micro-cellules rythmiques et mélodiques, qui se brisent constamment les unes contre les autres, donnant un discours particulièrement stimulant, par l'alliance d'un flot sonore continu et de multiples variations à l'intérieur de ce flot. Le jeu de Craig Taborn au piano est peut-être de ce point de vue le plus exemplaire. S'il n'est pas incapable de dérouler de douces mélodies dans un style assez traditionnel, comme il l'a fait à quelques reprises, il développe surtout son jeu dans les ruptures mélodiques constantes, un peu comme s'il ne jouait pas la ligne mélodique dans l'ordre "logique" que le beau imposerait. Son jeu n'est cependant pas spécialement free, car très structuré, et réussissant à donner une grande cohérence dans le propos pas si hachuré qu'il n'y parait de prime abord. Il est quelque part ailleurs, à l'image de son leader, qui a développé une voie qui lui est propre dans le jazz contemporain, un peu en marge de ses collègues de la Downtown Scene new-yorkaise.

Mais ma position m'a surtout permis d'apprécier au mieux la performance de Tom Rainey à la batterie. Son air nonchalant (il est grand, maigre et parait un peu ailleurs) ne laisse pas présager de son jeu très dynamique, capable des fulgurances les plus impressionnantes et des variations de sonorité les plus étonnantes. Avec un haut du corps très élastique (il utilise toute la surface de ses bras, des mains aux coudes), il arrive à utiliser sa batterie de manière très complète, ce qui accentue l'aspect toujours très paradoxal de la musique de Tim Berne : un magma rythmique continu, mais composé d'éléments très disparates, qui constitue une incroyable machine au groove décalé, parfait pour les architectures sonores abstraites du leader.

Trois sets menés de fort belle manière. Une musique extrêmement vive, marquée d'une certaine urgence de dire, et au final un des discours les plus originaux du jazz actuel.

dimanche 18 septembre 2005

Elise Caron @ Le Triton, samedi 17 septembre 2005

Après l'avoir vue au printemps dans Schweyk aux Amandiers, j'avais envie de découvrir un peu plus l'univers d'Elise Caron. Je suis donc allé hier soir au Triton, où elle donnait un récital intitulé Eurydice bis. Elise Caron est une chanteuse singulière. Interprète du répertoire classique, collaboratrice de compositeurs contemporains (Luc Ferrari, Michel Musseau...), voix libre au contact de diverses formations jazz (dont l'ONJ quand Claude Barthélémy le dirigeait), adepte d'une chanson française de qualité, et enfin comédienne, son talent multiforme est assez impressionnant.

Hier soir, elle était accompagnée par le pianiste Denis Chouillet, le clarinettiste Bruno Sansalone et le bassiste Daniel Diaz. Elle même chante, mais joue aussi de la flûte. L'univers d'Eurydice bis est poétique, drôle, tendre, et d'une justesse dans la transmission des sentiments qui fait que l'on est littéralement fasciné (à ne plus pouvoir quitter Elise des yeux) par ce voyage musical au contact de quelques mythes revisités (Eurydice, Sisyphe) et d'une évocation pleine de magie de la nature (un arbre, une fleur empotée). Il y a aussi beaucoup d'humour et de malice dans ses chansons, qui en font des éléments d'un univers poétique familier et tendre, en rien mièvre, et en lien direct avec la musique jouée. Pas de texte trop lourd qui écraserait la musique ici : pas d'appel à la révolution (sauf pour libérer les libellules), mais au contraire une adéquation parfaite, faite d'espièglerie et de délicatesse, entre des musiciens parfaits de précision et la voix remarquable d'Elise Caron. Contrairement à la grande majorité des tenants de la chanson française, elle chante vraiment et ne se contente pas de "poser" se voix sur la musique. La fréquentation du répertoire classique y est sûrement pour quelque chose. Musicalement, Elise Caron est assez inclassable. La présence d'une clarinette fait parfois penser à l'univers de Louis Sclavis. Certains passages évoquent Prokofiev : l'esprit de Pierre et le Loup est assez proche de celui d'Elise, son jeu à la flûte rappelle le Lieutenant Kijé. Un brin de gouaille très cabaret dans son chant de mezzo-soprano tend vers Kurt Weill parfois. Les comptines de Bartok ou Janacek (Rikadla) ne sont pas loin, par le jeu de Denis Chouillet au piano. Mais Elise Caron a avant tout un univers qui lui est propre, au-delà des influences très diverses qui la composent. Par ailleurs, entre les morceaux, Elise Caron se fait volontiers clown (au sens noble du terme), improvisant et déconnant en utilisant différents registres de voix (présentatrice télé, adolescente pré-pubère...) pour présenter avec humour ses chansons. Les rappels sont l'occasion de laisser l'humour potache d'Elise s'incruster dans sa musique, avec une chanson qu'elle chante à l'envers ("emia et ej... etsetéd et ej...") ou une imitation, pleine de trémolo dans la voix, de la variété à la mode sur la bande FM. De quoi entendre tout ce qui différencie la chanson selon Elise Caron du reste de la chanson française.

A la sortie, l'univers magique d'Eurydice bis procure chez le spectateur un sourire tenace qui en dit long sur la réussite du spectacle.

mercredi 7 septembre 2005

Sonny Fortune & Rashied Ali @ Trabendo, mardi 6 septembre 2005

Cette année, la programmation du festival Jazz à la Villette est organisée autour de deux thèmes : Jazz New Sounds et Coltrane's Sound, dont le concert d'hier soir au Trabendo était un bel exemple. Pour l'occasion le saxophoniste Sonny Fortune et le batteur Rashied Ali dialoguaient autour de la musique du Trane. Les deux philadelphiens sont connectés depuis longtemps à l'univers du grand saxophoniste disparu en 1967. Rashied Ali fut son dernier batteur, entre 1965 et 1967, et il reste l'homme du fabuleux dialogue d'Interstellar Space, sans doute l'un des plus beaux disques de free jazz. Sonny Fortune, lui, a longuement côtoyé McCoy Tyner et Elvin Jones (il fut l'un des piliers de la Jazz Machine du batteur), et par conséquent le répertoire coltranien.

Rashied Ali ayant 70 ans et Sonny Fortune 66, on vient surtout à ce genre de concert avec l'espoir qu'ils aient encore de beaux restes, mais sans véritablement attendre les fulgurances de leur jeunesse. Le concert commence d'ailleurs un peu comme ça, avec une interprétation du thème d'Impressions, célèbre morceau du répertoire coltranien. Là, on se dit : "ok, ils vont jouer quelques thèmes de Coltrane de manière honnête et respectueuse, ça sera pas mal, mais pas génial". Et puis en fait, on a tout faux. Parce qu'après avoir joué deux-trois fois le thème d'Impressions, Sonny Fortune ne s'arrête pas, bien au contraire, il lâche complètement les amarres pour une exploration du morceau qui va durer 90 minutes !!! Et là, c'est peu de dire que la surprise est de taille et remplit de plus en plus de joie les spectateurs, moi le premier, au fur et à mesure du concert. C'est le genre de concert qui n'existe plus normalement, complètement hors norme, avec des improvisations de génie. On sait bien que ce genre de concert a existé autrefois et ailleurs, dans le New York des années 60, grâce à quelques enregistrements sur disques, mais le prendre en pleine poire comme ça (en étant en plus au deuxième rang en ce qui me concerne), c'est le genre de truc dont on ne rêve même pas. Après coup, on se dit qu'on vient d'assister à l'un des meilleurs concerts de sa vie, si ce n'est le meilleur.

Sonny Fortune au sax alto a un style qui emprunte simultanément à Charlie Parker et à Coltrane. Il a la vélocité du Bird et la profondeur émotionnelle de Coltrane. Il ne lâche pas prise un instant pendant les 65 premières minutes du concert (et donc du morceau, puisqu'il n'y en aura qu'un). Boosté par un Rashied Ali en grande forme à la batterie, puissant sur les toms et maintenant un bruissement constant des cymbales, Fortune explore jusqu'à ne plus avoir de souffle le thème d'Impressions, rebondissant de-ci de-là dessus, pour mieux repartir ensuite dans sa recherche sans fin. Pas besoin de jouer extrêmement free, il marie plutôt les différentes facettes du jazz moderne (du bop au free) pour dresser un portrait très cubiste - vue sous différentes faces simultanément - de la magie coltranienne. Au bout de 65 minutes, Fortune s'arrête quand même un instant histoire de reprendre un peu ses esprits et surtout de s'éponger le front et les mains, laissant Rashied Ali seul pendant 5 minutes. Pendant cet intermède en solo, celui-ci nous gratifie d'ailleurs d'un numéro assez hallucinant sur les cymbales, les faisant tourner sur elles même avec fracas mais aussi légèreté. Virevoltant ! Après ce solo, Fortune empoigne à nouveau son saxo pour repartir explorer les Impressions coltraniennes pendant 20 minutes supplémentaires, finissant en citant le thème en entier, ce qu'il n'avait plus fait depuis le début du morceau, une heure et demi auparavant !

A la fin du concert, après des applaudissements extrêmement nourris, les deux musiciens ont dédié leur "recherche" (puisque c'est le terme qu'ils ont employé) à Coltrane et aux sinistrés de la Nouvelle-Orléans, avec beaucoup de simplicité et de sincérité dans les quelques mots prononcés. Devant l'insistance du public, ils sont revenus pour un rappel - chose qu'ils ne font par en temps normal ont-ils précisé - pour un morceau évidemment plus court et pas issu du répertoire coltranien, histoire de remercier un public qui fut particulièrement bon, il est vrai. Un concert vraiment extraordinaire.

dimanche 4 septembre 2005

The Young Philadelphians @ Trabendo, samedi 3 septembre 2005

Suite du festival Jazz à la Villette. Hier soir, toujours au Trabendo, se produisaient The Young Philadelphians, trio guitare-basse-batterie composé de Marc Ribot, Jamaaladeen Tacuma et Calvin Weston. S'ils ne sont plus si "young" que ça, les deux derniers sont effectivement originaires de Philadelphie, ville mondialement connue pour la Liberty Bell et pour le fameux Philly Sound. Comme les musiciens d'hier soir ne sonnaient pas spécialement comme des cloches, c'est plutôt du côté du Philly Sound qu'il faut chercher le lien entre la ville et le groupe. S'il n'y avait pas ces torrents de cordes soul qui ont fait la gloire de la ville dans les 70s, la musique du trio était quand même marquée par une bonne dose de funk. Il faut dire que Tacuma est sans doute l'un des bassistes électriques les plus rebondissants de la musique afro-américaine contemporaine.

Tacuma et Weston se connaissent depuis leur passage dans le Prime Time ornettien dont ils assuraient la rythmique free-funk. Leur collaboration en trio avec un guitariste n'est pas une première puisqu'ils ont déjà gravé de splendides plages à la fois expérimentales et funk avec James Blood Ulmer ou Derek Bailey (cf. Mirakle chez Tzadik). Weston et Ribot se connaissent également depuis de nombreuses années puisqu'ils ont joué ensemble dans les Lounge Lizards de John Lurie dans les 80s. A travers ces différentes collaborations, on a une petite idée de la musique jouée par le trio, au croisement du funk, du jazz et du rock.

Voir Marc Ribot sur scène, c'est toujours être assuré d'entendre quelque chose de totalement différent à chaque fois. S'il a bien un son propre, facilement identifiable, il promène sa guitare au contact de tellement de musiciens et groupes différents, qu'il renouvelle constamment son discours. Assez discret lors du concert de Spiritual Unity à Banlieues Bleues en avril dernier, il ne s'est pas privé de solos dévastateurs hier soir. Jouant assis, il ne reste pour autant pas stoïque au dessus de son instrument mais donne l'impression de se battre avec, comme s'il tentait de maîtriser un animal sauvage, pour en extraire des sons incisifs, aux sonorités rock et blues - avec également quelques éléments caraïbes et surf pour pimenter le tout.

Jamaaladeen Tacuma, lui, est la colonne vertébrale du groupe, n'abandonnant jamais son sens du groove très communicatif, que ce soit en appui rythmique de Ribot ou au cours de solos particulièrement énormes durant lesquels son large sourire en dit long. Calvin Weston, quant à lui, a une frappe puissante, rapide, plus orientée vers les rythmes binaires hier, qui se marie à merveille avec le jeu de Tacuma à la basse. On sent qu'ils se côtoient depuis des années.

Au cours du concert, le trio a été rejoint sur quelques morceaux par un saxophoniste alto marseillais dont je n'ai pas compris le nom. La musique puisait alors plus clairement dans la musique new-yorkaise de la fin des 70s et du début des 80s, entre scène loft et no wave, entre punk et funk.

Étrangement, la majorité du public a attendu les 2/3 du concert pour se lever, alors que ce n'est pas spécialement une musique destinée à être écoutée assis religieusement. La dimension du plaisir corporel assez évidente qui se dégage du jeu rebondissant de Tacuma exigeait un esprit un peu plus festif de la part de l'audience. Le dernier tiers du concert, avec un public enfin sautillant et dansant, fut par conséquent le plus agréable. Les musiciens avaient enfin le sourire et rallongeaient leurs solos pyrotechniques.

Les morceaux joués n'ont pas été annoncés, si ce n'est le premier rappel, un morceau de Tacuma intitulé Dream escape. J'ai juste reconnu au cours du concert un Oh when the saints joué à 200 à l'heure et GP, un morceau de James Carter qui se trouve sur son album Layin' in the cut auquel participent les trois musiciens d'hier soir (et Jef Lee Johnson pour compléter le quintet). Le concert s'est achevé sur un morceau chanté en espagnol par Ribot, mais plus proche d'un rock mexicano-californien que des Cubanos Postizos, le groupe de vraie-fausse musique cubaine du guitariste.

vendredi 2 septembre 2005

Anthony Braxton, Taylor Ho Bynum, Tom Crean @ Trabendo, jeudi 1er septembre 2005

Tous les ans à l'occasion du festival Jazz à la Villette, le Trabendo se rappelle qu'il y a encore quelques années il s'appelait le Hot Brass et qu'il était un club de jazz. J'y étais hier soir pour le premier des six concerts du festival pour lesquels j'ai pris des places cette année. S'y produisait Anthony Braxton en trio. Le Chicagoan, figure emblématique de l'intersection de la musique contemporaine et du free jazz, était accompagné par deux jeunes musiciens qui m'étaient jusque là inconnus : Taylor Ho Bynum à la trompette et Tom Crean à la guitare. Une formation atypique, sans section rythmique, mais avec tout de même un ordinateur manipulé par Braxton, plus pour alimenter la musique en obstacles sonores que pour soutenir le jeu des solistes ceci dit.

Braxton, qui fête cette année ses 60 ans, est un peu le père du jazz contemporain, dans sa frange la plus exploratoire. A leurs manières (différentes), les trois altistes qui auront le plus contribué à renouveler le discours du jazz ces 20 dernières années (i.e. Steve Coleman, John Zorn et Tim Berne) lui doivent tous beaucoup. Le multisaxophoniste de Chicago n'intervenait hier soir qu'à l'alto et au sopranino - en plus des machines - pour un discours très abstrait, mais qui n'en oublie pour autant pas le trait, la trace. Ce n'était pas une musique nébuleuse, atmosphérique, mais plutôt sinueuse, pointilliste par moment, plus expressionniste qu'impressionniste. Pour continuer dans la métaphore picturale, le discours développé me faisait penser tour à tour à des œuvres de Miro et de Pollock. Des toiles certes abstraites, mais qui s'attachent à promouvoir la ligne, le symbole ponctuel, le petit dessin significatif, au contraire des toiles plus contemplatives d'un Rothko par exemple. Ainsi, les trois musiciens variaient les rythmes, modulaient sans cesse leur jeu, se faisant vifs et ramassés ici, plus sinueux là, proposant toujours un discours très captivant. Chose assez rare, j'ai ainsi été complètement absorbé par la musique durant toute la durée du concert, ne pensant à rien d'autre qu'à suivre leur discours, qui demande il est vrai une bonne dose d'attention et de concentration pour en saisir le maximum de richesse. Ils ont joué la durée d'un sablier - placé à côté de l'ordinateur de Braxton - soit un peu plus d'une heure, sans interruption aucune. La musique coulait dans un flot continu, avec des rapides, des tourbillons, des rochers (électroniques) au milieu, des passages plus apaisés aussi.

Sur les deux pupitres devant Braxton se trouvaient sur celui de droite des partitions et sur celui de gauche d'étranges dessins minimalistes qui n'étaient d'ailleurs pas sans rappeler ceux de Miro. On sait que Braxton est un véritable intellectuel de la musique, nourri d'une connaissance philosophique assez poussée, qui mêle constamment écriture contemporaine savante et improvisation acrobatique, sans que l'on sache toujours très bien distingué l'un de l'autre au cours du jeu. Transcription personnelle d'orientations musicales à suivre et source d'inspiration picturale, ces dessins conservent leur caractère énigmatique pour le commun des mortels.

Les deux jeunes sidemen de Braxton ont été de très intéressantes découvertes, notamment le trompettiste Taylor Ho Bynum. Son jeu, nourri de celui du maître, est une captivante exploration des possibilités de l'instrument, parfois bouché, parfois non. A des moments rutilant, à d'autre d'une douceur crépusculaire, il ne se répétait jamais, surprenant et renouvelant constamment l'attention du public. Je vais creuser un peu dans sa discographie à l'avenir pour en connaître un peu plus sur lui. Outre le discours développé par chacun, ce qui frappait également c'était le jeu collectif qui changeait constamment de combinaison auditive, à deux, à trois, écrit, improvisé, bruitiste, souffle retenu, jaillissement festif, cordes pincées, grattées, pavillon bouché, conque marine, éléments électroniques... Comme s'il s'agissait d'explorer quasi mathématiquement (une autre préoccupation de Braxton) l'ensemble des possibilités offertes par une telle formule instrumentale dans un temps limité (le sablier).

lundi 25 juillet 2005

Daniel Humair "Baby Boom" Quintet @ Arènes de Montmartre, dimanche 24 juillet 2005

J'adore ce groupe. J'adore les musiciens qui le composent. J'adore la musique qu'ils jouent.

Le Baby Boom Quintet mené par Daniel Humair était hier soir dans les Arènes de Montmartre dans le cadre de Paris quartier d'été pour un fantastique concert. J'avais déjà pu voir le groupe en 2003, au moment où il s'était formé, et j'avais déjà beaucoup apprécié le concert. Mais hier c'était encore mieux que dans mon souvenir, comme si la musique était encore plus incarnée, plus dansante, avec un véritable son de groupe au-delà des fortes individualités qui le composent. Car ce groupe s'appuie véritablement sur quelques figures majeures de la jeune garde du jazz hexagonal : Matthieu Donarier (saxes ténor et soprano), Christophe Monniot (saxes baryton, alto et sopranino), Manu Codjia (guitare) et Sébastien Boisseau (contrebasse).

A l'origine, il y a deux ans, les styles respectifs des deux saxophonistes étaient en tous points opposés. D'un côté Monniot, bouillonnant, amuseur, loufoque, excité. De l'autre Donarier, calme, timide, souple, mélodieux. S'ils ont chacun conservé leur caractère propre, Monniot est un peu moins clownesque dans son personnage mais encore plus facétieux dans sa musique, tandis que Donarier est plus expressif, dansant en même temps que son sax, mais toujours aussi souple dans ses sonorités, comme j'avais déjà pu le constater lors de son récent splendide concert en trio aux Trois Frères. Seuls ou en duo, ils sont les fers de lance lumineux de ce quintet supersonique.

Sur le côté gauche de la scène hier, il y avait un autre phénomène de la jeune génération du jazz français : Manu Codjia. J'en ai déjà parlé à de nombreuses reprises (et pour cause, c'est l'un des musiciens que je vois le plus souvent en concert), mais je ne peux m'empêcher de souligner une nouvelle fois son talent félin. Écouter les notes sortir de la guitare de Codjia pour s'envoler dans la nuit parisienne alors que ses compères se sont tus un instant a quelque chose d'absolument magique, il faut dire. Les habitants de l'immeuble d'en face n'y étaient visiblement pas insensibles, vus que certains étaient montés sur le toit pour profiter du concert, un verre de vin à la main. Il y en a qui ne s'embêtent pas (quoi, moi, jaloux ?).

Les trois larrons font beaucoup pour la réussite de ce groupe. Daniel Humair les a recrutés à leur sortie du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, endroit où il était leur professeur. Depuis quelques années le CNSMP est devenu le véritable vivier du jazz hexagonal. Je ne sais pas trop ce qu'on leur enseigne là-bas, mais visiblement ce n'est pas du formatage. Chacun développe son propre discours, original, sans chercher à copier les grands anciens. Précieux.

Le groupe a joué des compositions d'un peu chacun de ses membres. Du leader bien sûr, mais aussi de Sébastien Boisseau (le beau U Maleho Pablo), de Matthieu Donarier (le délicieux Saveur Exquise) ou encore de Christophe Monniot (la très dansante Bourrée des Mariés). Des thèmes présents sur leur disque intitulé Baby Boom (Sketch, 2003), mais aussi quelques nouveautés. A chaque fois la répartition entre jeu collectif, solos, duos, trios est absolument parfaite, toujours là pour surprendre et susciter l'attention la plus dévouée. Et, surtout, rien n'est systématique, tout se fait selon l'humeur du moment. La gamme quasi complète des saxos (du sopranino au baryton) joués par Donarier et Monniot permet elle aussi de varier avec bonheur les sonorités. On se laisse ainsi entraîner par le tourbillonnant jeu de Monniot à l'alto, le son puissant de Donarier au ténor, l'espièglerie de Monniot au sopranino, et ainsi de suite. Sans oublier bien sûr la classe rythmique exemplaire de Humair derrière sa batterie. Ce n'est pas un grand pour rien.

Le concert s'est achevé sur une reprise du joyeux Cd-Rom de Bojan Z. Un thème qui colle parfaitement à l'approche très fellinienne de Donarier et Monniot, respectivement au soprano et au sopranino. Une sorte de 8 1/2 cirquo-balkanico-jazz au plaisir communicatif.

Pour le rappel, ils ont continué dans les reprises, allant les chercher outre-atlantique cette fois-ci, avec un mélodieux Mood Indigo (Ellington) enchaîné avec un tonitruant Boogie Stop Shuffle (Mingus). Un peu à la manière du merveilleux rappel lors du concert du Matthieu Donarier Trio évoqué plus haut (un A Night in Tunisia échevelé qui résonne encore dans ma tête), ils ont ainsi démontré leur attachement non-aliénant au riche héritage afro-américain. Pas de doute, le Baby Boom Quintet est un grand groupe de jazz. Souhaitons lui longue vie !

dimanche 17 juillet 2005

Fernanda Abreu / Tom Zé @ Parc de la Villette, samedi 16 juillet 2005

Revoilà Tom Zé ! Quelques mois après son concert dans le cadre de Banlieues Bleues, le génial trublion de la MPB se produisait - gratuitement - dans le parc de la Villette hier soir. Avant de revenir sur sa prestation, quelques mots sur la première partie.

Le concert a commencé par une énergique démonstration de samba-funk de la part de la reine du genre, Fernanda Abreu. Entre chant samba et funk parlé (comme on appelle le rap au Brésil), son style vocal oscille constamment entre deux extrêmes. D'un côté gouailleuse, de l'autre mélodieuse. La musique de son groupe est à son image - double. On retrouve des éléments de samba traditionnelle mélangés au rythmes lourds et enlevés du funk. En quasiment deux heures de concert, elle a proposé un large éventail de son répertoire, de son tube Rio 40 Graus qui l'a fait connaître hors du Brésil il y a une dizaine d'années à une reprise à succès du Jack Soul Brasileiro de Lenine. De quoi bien chauffer le public avant le concert de Tom Zé.

Depuis son concert d'avril dernier, j'ai acheté le nouveau disque de Tom Zé, Estudando o Pagode - Na Opereta Segregamulher e Amor, ce qui permet de comprendre un peu mieux le pourquoi des chansons proposées au public. Tom Zé a en effet écrit une opérette (inachevée est-il précisé) sur la condition de la femme au Brésil. Je notais dans ma note d'avril que le thème central des chansons était le féminisme. En voici donc l'explication. Musicalement, Tom Zé a choisi de se servir du pagode, un dérivé populaire et commercial de la samba qui a connu son heure de gloire dans les années 90. Genre musical méprisé par les classes sociales éduquées au Brésil, Tom Zé l'a choisi pour le sortir de la ségrégation dans lequel il se trouve (à l'image de la femme, donc). On retrouve là le génie de Tom Zé qui mêle avec délice le populaire et l'intellectuel (les paroles des chansons faisant de nombreuses références à la mythologie grecque ou aux thèses féministes les plus élaborées). Ceci se retrouve aussi musicalement, comme par exemple sur le morceau Ave Dor Maria, qui fait s'entrechoquer l'Ave Maria de Gounod et un "pagode entambouriné". Ce qu'il y a de bien également à posséder ce nouveau disque, c'est que le livret de l'opérette est disponible à la fois en portugais et en français. Malgré les nombreux concerts brésiliens auxquels j'assiste, mon portugais progresse en effet assez lentement, et il n'est pas inutile d'avoir quelques traductions ! Ça permet en tout cas d'apprécier encore plus finement les chansons de Tom Zé.

Pour le concert d'hier soir, Tom Zé a donc commencé par chanter quelques unes des chansons de cette opérette : l'une qui traite d'un discours fait à l'ONU pour défendre les femmes brésiliennes maltraitées, l'autre qui évoque une hypothétique gay pride au Vatican, une troisième qui met en scène un macho qui tape sa femme, etc. On l'aura compris, Tom Zé n'est pas du genre à adhérer au discours ambiant sur le Brésil de Lula qui irait irrémédiablement vers le bonheur. Quand l'accent est mis sur les inégalités sociales dans les discours officiels, Tom Zé en profite pour mettre en lumière la première des inégalités qui frappe le Brésil (et bien d'autres pays malheureusement). Dans le même ordre d'idées, il a eu la bonne idée d'insérer dans son spectacle une reprise d'une chanson de son précédent album (l'extraordinaire Jogos de Armar, véritable petit bijou d'inventivité musicale) traitant de la prostitution infantile au Nordeste. Avec toujours ce ton faussement angélique, quand par exemple il fait mine de se réjouir que la prostitution des enfants participe à l'accroissement du PIB brésilien (O Pib Da Pib).

Attitude symptomatique de son rapport au pays, quand un spectateur lui a lancé un drapeau brésilien pour qu'il le brandisse (et joue ainsi des gentils clichés occidentaux sur le Brésil sea, sex and sun), il a refusé. On retrouve là l'attitude politique du mouvement tropicaliste dont il fut l'un des éminents membres dans les années 60. Ce qui lui valu d'ailleurs, ainsi qu'à Caetano Veloso par exemple, l'inimitié à la fois des militaires au pouvoir et de l'opposition de gauche menée par le parti communiste, particulièrement nationaliste et antiaméricaine. Les tropicalistes mélangeant allègrement musiques traditionnelles brésiliennes et éléments de la pop culture anglo-saxonne, avec une démarche politique que l'on qualifierait aujourd'hui de libérale-libertaire, ça ne pouvait que déplaire.

Pour en revenir au drapeau, il l'a quand même pris à la fin de son concert, mais pas vraiment pour le brandir. Pendant que lui et ses musiciens revêtissaient casques de chantier et bleus de travail, son guitariste jouait l'hymne national brésilien façon Stars and Stripes hendrixien à Woodstock. Grinçant. D'autant plus quand il a commencé à produire le rythme en tapant avec un marteau sur le casque d'un de ses musiciens (qui lui rendait). On retrouve là une démarche typique de Tom Zé, qui fait musique de tout, et notamment des sons industriels. Deux de ses meilleurs disques ne s'appellent pas pour rien Com Defecto De Fabricacao (avec défauts de fabrication) et Jogos de Armar (jeux de construction). Dans le même morceau, Tom Zé et ses musiciens ont également utilisé des scies à métaux pour jouer quelques rythmes étincelants (au sens propre !).

Enfin, dernier élément tomzéïen emblématique, les chansons aux paroles inventées, avec des mots polyglottes qui ne veulent pas forcément dire grand chose en eux-mêmes, mais dont les sonorités s'accordent bien avec la musique, comme sur l'amusant Jimi Renda au cours duquel Tom Zé ajoutait des paroles mi-français mi-portugais mi-anglais (oui, je sais, ça fait trois demis... mais c'est très tomzéïen ça comme concept !).

On l'aura compris, ce concert était vraiment enthousiasmant et une nouvelle démonstration du génie du septuagénaire tropicaliste, toujours à sautiller dans tous les sens, à amuser tout autant qu'à faire réfléchir son public. Tom Zé est grand !

dimanche 10 juillet 2005

Brian Blade Fellowship / The Bad Plus @ Parc Floral, samedi 9 juillet 2005

Le Paris Jazz Festival s'était un peu transformé en Paris Drums Festival hier. Entre Brian Blade à la tête de son groupe Fellowship et David King au sein de The Bad Plus, on a eu le droit à une démonstration de maniement des baguettes, dans deux styles très différents, mais tous les deux impressionnants.

La première partie était donc assurée par Brian Blade à la tête d'un quintet tout en souplesse et élasticité, à l'image du leader. J'ai déjà vu Brian Blade au Parc Floral. C'était il y a deux ans avec le quartet de Wayne Shorter, autrement dit un immense moment de musique. C'est peu dire qu'il m'avait fait une forte impression. J'étais donc assez impatient à l'idée de le retrouver à la tête de sa propre formation. Celle-ci est composée de Myron Walden, particulièrement brillant au sax alto et à la clarinette basse, Melvin Butler au sax ténor, Jon Cowherd au piano et Doug Weiss, qui a des faux airs de Charlie Haden physiquement, à la contrebasse. Parmi les sidemen, l'altiste est celui qui m'a le plus impressionné, aussi bien au sax qu'à la clarinette, comme sur la très belle introduction du deuxième morceau, où il était simplement accompagné par le pianiste et des clochettes agitées par Brian Blade. Le pianiste n'était pas mauvais non plus, capable de moments particulièrement lyriques, comme si sa musique jaillissait d'une source vive et continue. D'ailleurs, un bon nombre des compositions jouées par le groupe étaient de lui. Mais le meilleur c'était évidemment Brian Blade lui-même, qui a une façon de dynamiter le rythme, de l'éclater en de multiples micro-rythmes tous plus dansants les uns que les autres, que son jeu s'apparente à un perpétuel feu d'artifice joyeux et particulièrement bondissant. La musique jouée était dans l'esthétique jazz la plus pure, du jazz sans épithète, mainstream, simplement du jazz. Et du bon, du très bon. Un peu à l'image de cette nouvelle scène américaine documentée par un label comme Fresh Sound New Talent. Ni conservateurs, ni révolutionnaires, les musiciens connaissent les codes du jazz et jouent dedans et non autour. Le contraire des esthétiques fusionnelles (electro, funk, rock, world...) qui font bien souvent vivre le jazz contemporain. Et ça a du bon aussi parfois. Notamment quand tout cela est souligné par un batteur de la trempe de Brian Blade. Le public ne s'y est pas trompé qui a fait une belle standing ovation au groupe (chose très rare pour les premières parties, et pourtant je fréquente le PJF depuis pas mal d'années maintenant).

La seconde partie était radicalement différente. Bien qu'également issus de la scène américaine contemporaine, The Bad Plus développent une approche moins strictement jazz. Ils empruntent de nombreux éléments à la culture rock : répertoire mais aussi manière de construire les morceaux, mélodiquement et rythmiquement parlant. David King, le batteur du groupe, a d'ailleurs le parfait look du rockeur énervé : corpulence qui en impose, tatouages, piercing... Le genre de mec qu'on n'aimerait pas croiser un soir dans une rue sombre. Pourtant, arborant constamment un sourire qui lui bouffe tout le visage, il a l'air tout gentil. Sa batterie ne doit pas penser la même chose, vue la manière dont il s'en occupe. Avec sa frappe lourde, très rapide, il est dans l'explosion permanente. Si le jeu de Brian Blade s'apparente à un feu d'artifice, avec David King on serait plutôt face à l'artillerie lourde. On ne parle pas de "loud jazz" pour rien à propos de The Bad Plus. Leur marque de fabrique pourrait d'ailleurs bien être cet alliage assez spécial de mélodies simples, naïves, légères et d'un rythme extrêmement présent, en intensité sonore et en vitesse d'exécution.

Le groupe a joué essentiellement des nouveaux morceaux aux titres toujours aussi improbables (j'ai retenu un joli Rhinoceros is my profession) qui devraient se retrouver sur leur prochain disque, qu'ils viennent juste d'enregistrer. Ils ont également interprété quelques morceaux tirés de leur disque These are the Vistas (Columbia, 2003) comme Big Eater et le beau Everywhere You Turn. Ou encore l'un de mes morceaux préférés de leur répertoire, lors des rappels, And Here We Test Our Powers Of Observation tiré de leur album Give (Columbia, 2004). Les compositions se répartissent de manière assez équilibrée entre les trois membres du groupe : David King donc, mais aussi Ethan Iverson au piano et Reid Anderson à la contrebasse.

Que serait enfin un concert de The Bad Plus sans reprise de tube de la pop music mondiale ? Hier, on a eu le droit à une reprise un peu anecdotique du We are the Champions de Queen, mais aussi à une belle version de Human Behavior de Björk.

dimanche 26 juin 2005

Las Ondas Marteles / Julien Lourau Quintet @ Parc Floral, dimanche 26 juin 2005

Ça valait le coup de faire abstraction du temps peu encourageant ce midi pour aller assister aux concerts donnés au Parc Floral cet après-midi. Non seulement parce que soleil et ciel bleu furent finalement de la partie, mais surtout parce que Julien Lourau a donné un excellent concert.

En première partie, il y avait tout d'abord Las Ondas Marteles, un trio français qui fait dans les musiques cubaines et mexicaines. Le groupe est constitué du guitariste Sébastien Martel (Olympic Gramofon, Mathieu Chedid), de son frère Nicolas au chant et aux percussions, et de Sarah Murcia à la contrebasse (Magic Malik Orchestra, Caroline). Ils ont publié un fort joli disque l'année dernière chez Label Bleu (Y después de todo) en hommage au poète cubain Miguel Angel Ruiz. Leur musique emprunte essentiellement au boléro et au son traditionnel cubain, avec juste quelques délicates griffures électriques à la guitare qui évoquent un peu les Cubanos Postizos de Marc Ribot. En trois petits quarts d'heure ils ont offert au public du Parc Floral un florilège de leurs chansons fort agréable. Le genre de première partie idéale.

Après la pause, le quintet très électrique de Julien Lourau a pris possession de la scène. J'avais vu une première fois ce groupe il y a un peu plus d'un an au Duc des Lombards pour leur tout premier concert ensemble sur ce nouveau projet du saxophoniste au nom assez évocateur : Fire & Forget, en référence à la formule par laquelle l'artillerie britannique entame les hostilités. Lors du concert, Lourau avait prévenu : on était là pour essuyer les plâtres. D'ailleurs la moitié des morceaux n'avaient pas encore de titres, et on sentait que la musique partait un peu dans tous les sens. Après plus d'un an de concerts et l'enregistrement de deux disques, revoici donc Lourau, pour un projet bien ficelé et bien maîtrisé.

Pour ce groupe il s'est entouré de fidèles qui ont fait partie de certains de ces précédents projets et qui ont tous grosso-modo le même âge (autour de 35 ans). Ce qui donne Eric Löhrer à la guitare, Bojan Z aux claviers, Vincent Artaud à la contrebasse et Daniel Garcia-Bruno à la batterie. La particularité du groupe est de faire un grand appel à l'électricité : guitares, claviers et effets sur les saxes. Un changement à 180° par rapport à The Rise, son projet précédent, tout acoustique.

Le concert s'est ouvert sur le thème-titre du projet, Fire & Forget, dérive martiale en terres électriques et free. Daniel Garcia-Bruno et Vincent Artaud tiennent un rythme lourd, obsédant, militaire, pendant que Lourau joue des effets électriques et se la joue free. Un morceau idéal pour faire partir les oreilles peu au fait des derniers développements du jazz contemporain... ce qui est d'ailleurs arrivé. Il faut dire que si les gens étaient venus pour écouter du bon vieux swing de papa allongés dans l'herbe, ils n'ont pas dû être déçus !

Après cette entrée en matière tonitruante, Lourau a déroulé le répertoire de son groupe pendant un peu plus de deux heures. Par rapport au disque (Fire en tout cas, je n'ai pas encore eu l'occasion d'écouter Forget), les musiciens peuvent se permettre de prendre beaucoup plus de liberté, que ce soit dans la dimension hypnotique des grooves installés ou dans les dérapages électriques et free. Et c'est peu de dire que la formule marche à merveille.

Pour le concert d'aujourd'hui, il y avait en plus deux invités vocaux qui ont chanté sur quelques morceaux. Tout d'abord le grand John Greaves sur A stitch in time et Don't save me. Ça me fait d'ailleurs penser qu'il a enregistré un disque avec Elise Caron qu'il faudrait que je me procure. Outre le chanteur gallois était aussi présent le MC chicagoan Allonymous pour un excellent Sometimes. Non seulement Allonymous a une voix très agréable, mi-rap mi-soul, mais en plus il a une façon de danser à nulle autre pareille !

Le concert a également été l'occasion d'apprécier Bojan Z aux claviers électriques, comme sur la phénoménale intro de Relaxin' @ Guantanamo. Même si je le préfère naturellement face à son Fazioli, il a su développer un sens du groove entêtant qui colle parfaitement à l'esprit du groupe. Tout comme Eric Löhrer au phrasé hypnotiques sur I'd rather not. C'est notamment là qu'on voit la cohérence qu'a gagnée le groupe en un an.

Le concert s'est achevé sur une reprise du thème-titre, histoire de boucler la boucle. Mais c'était sans compter les rappels. Tout d'abord un morceau qui a vu revenir John Greaves et Allonymous ensemble pour une belle opposition de styles vocaux, puis un emprunt au répertoire acoustique de The Rise, avec une version électrique de Tu mi turbi, morceau à la mélodie latine, suivi par une escapade reggae avec le final Lisa et Flavio. Histoire de démontrer une dernière fois que danse et expérimentations ne font pas forcément mauvais ménage. Un grand concert !

dimanche 22 mai 2005

Matthieu Donarier Trio @ Les Trois Frères, samedi 21 mai 2005

Superbe groupe et excellent concert hier soir aux Trois Frères. L'un des tous meilleurs concerts qu'il m'ait été donné de voir cette année. Le saxophoniste Matthieu Donarier échangeait avec le guitariste Manu Codjia et le batteur suédois Joe Quitzke. Jeu fluide, tout en mouvements et sinuosités, à l'instar du corps de Matthieu Donarier qui dansait littéralement en jouant, prenant la forme de son instrument, rythmant de manière très imagée ses belles mélodies.

Les trois compères ne m'étaient pas inconnus. J'avais déjà pu apprécier le jeu tout en souplesse de Matthieu Donarier aux côtés de Gabor Gado et de Daniel Humair, celui félin de Manu Codjia un grand nombre de fois (Texier, Humair, Truffaz, Vignolo, Dr. Knock...), et celui nuancé de Joe Quitzke avec Gabor Gado lui aussi. Ils se sont donc déjà croisés à travers différents groupes et leur complémentarité n'en est que plus belle.

Donarier, aux saxes ténor et soprano, mais aussi à la clarinette et à la clarinette basse, souffle comme s'il chantait une chanson. Pas étonnant d'entendre des mélodies de Trenet ou de Brassens au cours du concert. Mais, même sur ses propres compositions, y compris quand l'écriture puise dans le jazz le plus contemporain, il semble toujours attaché à raconter une histoire.

Manu Codjia, quant à lui, varie habilement son jeu, de délicates griffures en montées d'énergie fulgurantes. Tenant parfois le rôle de bassiste, mêlant à d'autres occasions ses cordes à la ligne mélodique tracé par le saxophone, jouant toujours des effets les plus subtiles (avec quand même six pédales différentes !). Plus je le vois (et c'est assez fréquent), plus je trouve son discours à la guitare comme l'un des plus intéressants développés sur l'instrument actuellement. Très personnel, immédiatement identifiable, mais n'oubliant jamais d'être au service de la musique des leaders pour lesquels il joue. On attend d'ailleurs désormais avec impatience qu'il monte son propre groupe.

Joe Quitzke, troisième sommet de ce beau triangle, est un batteur à la large palette stylistique. Que ce soit dans quelques solos particulièrement énergiques ou dans la mise en place d'un groove subtil et chantant, il assure parfaitement le soulignement rythmique des phrases développées par Donarier et Codjia.

Après deux sets enthousiasmants, qui ont permis de donner une dimension plus incarnée à la musique de leur disque paru l'an dernier sur le label nantais Yolk (Optic Topic), le concert s'est achevé sur une reprise tonitruante et échevelée de A night in Tunisia, standard joué et rejoué, mais qui prenait une dimension magique sous les coups de ce trio qui ne l'est pas moins. S'ils passent près de chez vous, courez les voir, vous ne serez pas déçus !