dimanche 21 juin 2026

49e Concours National de Jazz de La Défense @ La Seine Musicale, samedi 20 juin 2026

Pour des raisons budgétaires, le département des Hauts-de-Seine a décidé d'annuler cette année le festival de jazz de La Défense qui se tient tous les ans, gratuitement, sur le parvis de la Grande Arche. Si les organisateurs promettent que le festival sera de retour l'an prochain, l'exécutif départemental est moins définitif dans sa communication, espérant pouvoir le faire (ainsi que pour le festival Chorus, plus orienté chanson, qui se tient en mars) mais sans le garantir. Si le festival n'a pas lieu cette année, le département a néanmoins tenu à maintenir le Concours National de Jazz, qui existe depuis 1977, et qui est devenu une véritable institution par le tremplin qu'il a permis au fil des années pour des artistes devenus depuis des piliers de la scène française. Mais, faute de festival pour lui servir de cadre, il migre cette année des tours du quartier d'affaires vers l'île Seguin, sur le parvis de la Seine Musicale. Six groupes se succédaient ainsi sur la scène installée en plein air, chacun bénéficiant de 30 minutes de concert, avec un intermède de 15 minutes entre chaque set. Pour être sélectionnés, les groupes doivent déjà avoir un statut professionnel, mais ne pas avoir sorti leur premier disque ou EP depuis plus de 5 ans. Il s'agit donc de mettre en avant des musiciens déjà confirmés, mais encore en début de carrière. A la clé, un prix de 5 000€ pour le groupe vainqueur afin de l'aider dans la diffusion de sa musique, et une certaine exposition médiatique auprès des programmateurs hexagonaux. 


A 16h30, le Blackmany Trio a la lourde tâche de lancer le bal, alors que le public est encore clairsemé - il faut dire que la scène n'a pas encore projeté son ombre sur les quelques transats installés pour l'occasion, et les quelques spectateurs préfèrent s'abriter un peu en retrait, sous des tentes qui permettent d'atténuer l'effet de la chaleur. Le trio mené par le pianiste Daniel Andele, soutenu par le contrebassiste Félix Boucaud et le batteur Isaac Odiana, n'en prend pas ombrage, et déroule sa musique aux sonorités très américaines, dans le cousinage du trio de Robert Glasper par exemple. Les influences hip hop, nu soul ou gospel transpirent dans le jeu du trio. On n'est ainsi pas étonné de les entendre méler la ligne de basse d'Electric Relaxation d'A Tribe Called Quest aux harmonies du Maiden Voyage d'Herbie Hancock dans le précisément nommé Electric Voyage. Mais le trio est aussi européen, et francophone, comme l'illustre leur appropriation d'un tube de Stromae, Formidable, qui fonctionne très bien en format piano, basse, batterie. Le reste du set est constitué de compositions du pianiste, toujours sous fortes influences. L'un des groupes les plus "récents" de la sélection, si j'en crois le descriptif disponible sur le site du concours, qui demandera sans doute à mûrir encore un peu pour s'affranchir de ses références encore très explicites, mais qui produit déjà une musique qui met en avant le plaisir de l'écoute.


Le groupe suivant est un sextet au nom anglais, Who Parked The Car, qui résonne lui aussi d'une forte influence américaine. Mais plutôt à rechercher du côté du jazz fusion et de la funk des 80s. Sous la conduite du claviériste et chanteur, Thomas Salvatore, le groupe déploie des compositions qui malheureusement ne me parlent pas vraiment. Sans doute trop éloigné de mes propres bases esthétiques. Les saxophonistes Sebastian Munoz et Felix Reneault, le guitariste César Aouillé, le bassiste Ludovic Prieur et le batteur Malo Ropers complètent le groupe. Sans remettre en cause leur investissement, la musique ne me parle pas suffisamment, et des six propositions, c'est celle qui me plait le moins. 


L'effet de contraste avec le groupe suivant est fort. On est cette fois dans des territoires qui me parlent beaucoup plus. Oscar Bineau (sax alto et ténor), Robin Nitram (guitare) et Ewen Grali (batterie) forment le Trio Brume. Ils proposent une musique voyageuse, atmosphérique, qui n'oublie néanmoins pas le sens du relief. Ils déploient ainsi des paysages soniques où les zébrures électriques de la guitare répondent à un son de sax qui évoque, de loin, les envolées de Jan Garbarek, tandis que les roulements de la batterie résonnent de rythmes contrastés. Le groupe fait déjà preuve d'une grande maîtrise dans ses compositions, à la fois lyriques et avec une certaine retenue dans leurs effets. Cette année, en plus du prix décerné par le jury professionnel, un prix du public est proposé, et ce sont eux qui emportent mon vote. 


Contrairement aux trois précédents, le groupe suivant s'articulent autour de noms que je connais déjà. Ainsi de la saxophoniste et flutiste Léa Ciechelski, déjà vue au sein de l'ONJ ou du Discobole Orchestra. Ainsi également du claviériste Etienne Manchon. Ils sont accompagnés par la tromboniste Rose Dehors et par le batteur Théo Moutou, pour former le quartet Argentique. Leur musique allie le groove des claviers électriques aux développements plus contemporains des deux souffleurs, jouant sur les dynamiques et les effets de contrastes. Comme pour le groupe précédent, on est sur un terrain qui m'est familier et qui me plait bien. 


Vient ensuite GiGiGi, un trio franco-italien qui pourrait quasiment plus se produire dans un festival pop-rock que sur une scène jazz, même si les étiquettes ont depuis longtemps perdu tout sens et intérêt. Mené par la guitariste et chanteuse Teresa Bertoni, avec à ses côtés Anna Bouchet à la clarinette basse et Matteo Stefani à la batterie, le groupe propose des chansons, en italien ou en anglais, soutenus par des riffs puissants, des loops électros et un engagement communicatif. La fin de leur set propose deux pièces purement instrumentales, et je dois avouer que je préfère quand les voix se taisent. 


Dernier groupe a passé sur scène, le trio de Noé Huchard revient au format piano, contrebasse, batterie, avec respectivement Clément Daldosso et Donald Kontomanou pour ces deux derniers instruments. Fils du batteur Stéphane Huchard, fer de lance d'un hard bop moderne sur la scène parisienne dans les années 90-2000, Noé Huchard a déjà vu son exposition médiatique bien confirmée par contraste avec les autres groupes sélectionnés pour ce concours. Il vient ainsi de recevoir la Victoire du Jazz de la révélation. Sans compter que Donald Kontomanou est un batteur déjà établi depuis longtemps sur la scène parisienne. Quasiment l'impression qu'ils ne "boxent" pas dans la même catégorie que les autres. La musique s'inscrit pleinement dans l'histoire canonique du jazz, en héritage des grands noms des 50s et 60s, juste surlignée de rythmiques plus contemporaines. Ca joue bien, mais ça me parle finalement moins que les propositions du Trio Brume et d'Argentique, à l'écriture plus singulière. 


Après le passage des six groupes sélectionnés pour cette 49e édition, la soirée se poursuit avec AMG, quartet vainqueur de la précédente édition du concours. Le groupe est constitué d'Antoine Fleury au piano, Keïta Janota au sax, Anthony Jouravsky à la contrebasse et Mailo Rakotonanahary à la batterie. Ils ont droit à un set un peu plus long (45 minutes) qui leur permet de déployer leur musique, là aussi sous forte influence US, tendance jazz spirituel des 60s, leur nom étant d'ailleurs une référence à un concept forgé par Yusef Lateef. Ils ont clairement beaucoup écouté Coltrane et McCoy Tyner, mais ne se contentent pas d'une relecture à la lettre des grandes heures passées. On entend ainsi aussi un batteur nourri aux boucles du hip hop, et leur synthèse arrive à dépasser le cadre des références plus ou moins explicites grâce à l'engagement de tous les instants qu'ils mettent dans leurs compositions. Ce qui ressort en effet avant tout de leur set, c'est la force de frappe collective, plus que telle ou telle individualité, pour une musique dense, intense, qui va droit au but. On souhaite au lauréat de cette édition 2026 (qui sera annoncé demain, je mettrai à jour ce billet) d'avoir la même opportunité qu'eux pour pouvoir développer plus largement leur musique, puisqu'en plus de la rétribution financière, le prix intègre également une résidence à la Seine Musicale pour pouvoir accompagner le déploiement et la diffusion. La soirée se terminait avec un concert de Léon Phal auquel je n'ai pas assisté, déjà largement rassasié par les près de quatre heures de musique entendues dans la journée. 

[Edit 22/06] Palmarès 

Lauréats 2026 : GiGiGi
Instrumentiste : Noé Huchard
Coup de cœur du jeune jury : Argentique
Coup de cœur du public : Trio Brume 

Ritual Riots @ Atelier du Plateau, vendredi 19 juin 2026

La Compagnie du Discobole de Stéphane Hoareau et Théo Girard investit l'Atelier du Plateau jusqu'au 4 juillet pour y présenter plusieurs projets. J'y étais pour la première soirée, avec le concert du plus récent projet des deux co-fondateurs, dont le disque vient tout juste de sortir. On connaît les racines réunionnaises du guitariste, et son goût pour confronter le maloya au jazz ou au rock. Par le passé, cela a pris différentes formes : G!rafe, honorant les textes d'Alain Peters, Transkabar, au riffs très rock, ou encore le Discobole Orchestra, avec sa couronne de cuivres. Ce nouvel ensemble rapproche la créolité réunionnaise de celle d'Haïti, dans un déluge percussif. Stéphane Hoareau (g) et Théo Girard (cb) sont en effet accompagnés pour l'occasion par David Doris (congas, kayamb), Claude Saturne (percussions haïtiennes) et David Aknin (batterie). J'avais déjà eu l'occasion de voir le percussionniste d'origine haïtienne aux côtés de Leyla McCalla à Sons d'hiver il y a deux ans, quant au batteur, son nom reste pour moi attaché à la galaxie Chief Inspector qui animait la scène parisienne il y a une vingtaine d'années, comme en témoignent dans les archives des comptes-rendus de concert du Collectif Slang et de Limousine en 2004 et 2005 respectivement. 


Le concert commence avec une guitare aux teintes blues, qui déploie une mélodie délicate, musardeuse, juste ce qu'il faut soulignée par l'accompagnement percussif. Cela fait immédiatement pensé à Ry Cooder ou à Marc Ribot époque Cubanos Postizos. La suite du concert privilégiera les ambiances up tempo, permises par la frénésie percussive du quintet. Le répertoire alterne des compositions du guitariste et quelques morceaux traditionnels haïtiens. Claude Saturne et David Doris chantent dans leurs créoles respectifs, quant Stéphane Hoareau et Théo Girard assurent les choeurs. J'aime particulièrement la voix de David Doris, imprégnée de l'héritage des grands chanteurs du maloya. L'Atelier du Plateau prend des allures tropicales, et pas seulement en raison du début de canicule qui s'abat sur la capitale. La puissance rythmique de l'ensemble ne laisse aucun répit, le déluge percussif est constant, dense et hypnotique, avec en son sein, la guitare de Stéphane Hoareau qui prend tour à tour des accents surf, rock, psyché, blues. L'écoute du disque permet sans doute de mieux apprécier l'apport de chacun grâce à un meilleur équilibre dans la sonorisation des différents instruments, mais en live, c'est l'énergie tournoyante des percussions et des choeurs qui emporte tout sur son passage, à tel point que sur la fin du concert, le directeur du lieu pousse avec entrain des chaises pour laisser la place aux danseurs qui avaient un peu de mal à rester sur place. 

samedi 13 juin 2026

Sakina Abdou, Marta Warelis & Toma Gouband @ 38Riv, vendredi 12 juin 2026

Une bienvenue session de rattrapage ! Le trio composé de Sakina Abdou (ts, as), Marta Warelis (p) et Toma Gouband (dms) s'était en effet déjà produit à la Dynamo l'automne dernier. J'avais pris une place mais, étant malade, avais à regret dû renoncer à assister à leur concert. C'est donc avec joie, et impatience, que j'avais noté qu'ils revenaient jouer à Paris en ce mois de juin. Pour l'occasion, ils se produisaient dans un endroit où je n'avais encore jamais mis les pieds, le 38Riv, un jazz club de poche situé, comme son nom le laisse transparaître, au 38 de la rue de Rivoli. Dans une cave aménagée avec une petite scène et quelques chaises, une cinquantaine de spectateurs peuvent, au grand maximum, s'entasser pour bénéficier d'une grande proximité avec la musique. Chaque soir, les artistes donnent deux concerts, l'un à 19h30, l'autre à 21h30. J'y étais pour le deuxième hier soir. Quand le trio commence, très à l'heure, il reste encore quelques places libres, mais ce n'est plus le cas au bout de 5-10 minutes. Full (small) house, donc, pour une musique intense, libre, inventive. La taille modeste de l'endroit permet de se laisse emporter facilement par le son du trio. L'attention ne retombe ainsi à aucun moment au cours de leur set d'une traite, ou presque (un long morceau d'une cinquantaine de minutes, avant un morceau conclusif plus ramassé). 

Toma Gouband démarre le concert en empoignant des branches d'arbre très feuillues qu'il agite dans l'air et frotte entre elles, avant de s'en servir pour frapper les toms de sa batterie. Les peaux de ces derniers sont recouvertes de toiles et de pierres, ce qui donne des sonorités très naturalistes, végétales et minérales, à son set percussif. Pourtant, nul "bruit" ici, il s'agit d'un véritable discours musical que le batteur maîtrise parfaitement et qui donne un relief particulier à ses interventions, inventives certes, mais avant tout terriblement musicales. Pendant toute la durée du concert, il continue d'utiliser matières végétales et minérales pour "préparer" sa batterie ou pour frapper les différents éléments entre eux, sans que jamais l'accessoire ne prenne le pas sur la volonté de faire sonner le plus justement la musique, au service de l'interaction avec ses partenaires. A ses côtés, la saxophoniste Sakina Abdou empoigne son ténor pour tenir un discours dense, puissant, fait de grondements et de tourbillons mélodiques, qui semblent amener l'orage après que les feuilles agitées par Toma Gouband n'ont annoncé le vent qui se lève. Si elle joue essentiellement du ténor, la saxophoniste use aussi d'un alto en cours de concert, mais je suis tellement absorbé par la musique que je réalise à la fin du set que je n'ai même pas fait vraiment attention au changement d'instrument, tellement le continuum musical est intense. C'était la deuxième fois cette année que je voyais Sakina Abdou en concert, après son passage à Sons d'hiver avec Ya Voy!. Registre bien différent cette fois-ci, plus improvisé, mais on retrouve avec plaisir un engagement de tous les instants dans la musique, qui en fait une des voix qui comptent sur la scène jazz française contemporaine. 


S'il y avait un plaisir évident à retrouver la saxophoniste sur scène, je dois avouer que mon impatience pour ce concert (le premier auquel j'assiste depuis plus de deux mois) tenait surtout à la possibilité d'enfin pouvoir voir sur scène la pianiste polonaise Marta Warelis, repérée sur un nombre croissant de disques marqués du sceau de la plus haute qualité ces dernières années. Taille réduite de la salle oblige, elle se produisait hier sur un piano droit, désossé pour laisser apparaître sa mécanique interne. Elle prépare juste une octave pour pouvoir jouer avec le son cotonneux des cordes étouffées à l'occasion, mais pour le reste elle frappe l'ivoire d'une manière conventionnelle... ou presque. Son jeu est très percussif, fait de spirales infernales et de tourbillons mélodiques ramassés, égrenant les notes rapprochées de manière frénétique, à tel point qu'il est parfois difficile de suivre de l'oeil les marteaux s'abattant sur les cordes sans avoir un train de retard. Les trois musiciens jouent ensemble depuis 2022, explique Sakina Abdou à la fin du concert, se retrouvant occassionnellement pour quelques petites tournées. Chaque set est improvisé, complète-t-elle, mais en faisant désormais appel à une mémoire commune du "jouer ensemble". Cela s'entend parfaitement, car la musique allie en effet à merveille un goût de la surprise et de l'iouï avec un attachement à développer une forme intelligible, sans jamais ne sacrifier la musicalité sur l'autel de la liberté. Petite salle, mais (très) grand concert !