Depuis quelques années, le festival Sons d'hiver accompagne le contrebassiste Thibault Cellier dans le développement de ses projets. L'année dernière, j'avais ainsi eu l'opportunité de le voir explorer des partitions inédites d'Ornette Coleman avec le groupe Researching Has No Limits. Pour cette édition 2026, il revient en quartet confronter les musiques traditionnelles de Colombie et du Vénézuela et le jazz le plus brut. Outre le contrebassiste, on retouve dans ce groupe la saxophoniste Sakina Abdou, dont le nom enfle depuis quelques années dans le maigre cercle des amateurs de musiques improvisées. A côté de ces deux éminents représentants d'une scène jazz contemporaine héritière du free jazz se trouvent deux musiciens colombiens qui apportent leur connaissance des rythmes et chansons des deux côtes, Pacifique et Caraïbe, du pays sud-américain : Alejandra Charry au chant et aux percussions et Moises Zamora Mezu au marimba, tambours et autres percussions. Le son du groupe est brut, sauvage, évitant toute frioriture. La contrebasse tellurique fait entendre un grondement boisé qui entre en résonnance avec les tambours puissants issus d'une musique ancestrale, d'avant la cumbia. Le souffle vigoureux du saxophone prolonge le chant plein d'allégresse d'Alejandra Charry. La musique oscille entre chants traditionnels et compositions propres, mais avec une approche constante dans le traitement, qui mêle danse et puissance. La chanteuse arbore un sourire constant, dégageant un enthousiasme contagieux, qui permet de faire "passer" cette musique qui semble pourtant plus faite pour être écoutée debout, à s'en dégourdire les jambes, que sagement assis dans les confortables fauteuil de ce bel auditorium boisé. Sakina Abdou alterne entre son saxophone ténor et les percussions ou le chant en soutien, Moises Zamore Mezu passe du marimba aux tambours selon les morceaux, chantant lui aussi à l'occasion, quand Alejandra Charry souffle occasionnellement dans une flute, secoue un shekere ou des maracas. Rien n'est figé, tout circule autour de l'ancre que symbolise la contrebasse de Thibault Cellier - sans que celle-ci ne soit néanmoins figée. Attaque à l'archet ou en pizzicati, discours mélodique ou pulsion implacable, il alterne les registres même si son instrument le contraint à moins circuler sur scène. Belle découverte.
Deux jours après le concert de Thumbscrew, Mary Halvorson et Tomas Fujiwara étaient de retour sur une scène du festival. Cette fois-ci, ils étaient rejoints par leur complice de toujours, le cornettiste Taylor Ho Bynum (ils se connaissent depuis l'adolescence), et par le pianiste Benoît Delbecq, soit le groupe Illegal Crowns. C'était la troisième fois que j'avais l'opportunité de voir ce groupe sur scène, après un concert au 19 Paul Fort en 2014, quand leur collaboration était encore toute fraîche, et un passage par Wels en 2017. C'est donc le groupe avec lequel j'ai le plus souvent vu Mary Halvorson sur scène ! Et ça tombe bien, car c'est incontestablement l'un de mes collectifs préférés sur la scène jazz actuelle. L'univers si singulier de Benoît Delbecq, que je cotoie désormais depuis un quart de siècle (je pense que les premiers disques sur lequel je l'ai entendu était son Pursuit de 2000 et Jyväskylä de Kartet en 2001 !), se marie à merveille avec celui des trois américains. La particularité de ce groupe est qu'il n'y a aucun leader. Chacun apporte ses propres compositions et le discours change constamment de voix soliste (quand il y en a une) au cours des morceaux. On reconnaît parfois la patte de l'un ou de l'autre à l'écriture, mais ce qui sonne avant tout c'est la grande cohésion et la fluidité sans faille de l'ensemble.
Le concert commence par une introduction cotonneuse de Benoît Delbecq au piano préparé (avec ses emblématiques pinces à linge) avant qu'il ne soit rejoint pas à pas par Tomas Fujiwara aux balais, puis Mary Halvorson aux griffures économes et enfin le cornet etouffé, sous le feutre d'un chapeau, de Taylor Ho Bynum. Entrée en douceur, mais qui pourtant laisse déjà entrevoir une certaine forme de groove, comme un feu qui couverait encore sous des cendres apparentes. Le groove se fait plus explicite sur Crooked Frame, un composition de Tomas Fujiwara qui ouvre leur dernier disque en date (Unclosing, Out Of Your Head, 2023). On entend un morceau composé depuis la batterie, qui met l'accent sur un sens de la progression inéluctable qu'on retrouvait déjà avec Thumbscrew mardi. Une composition de Mary Halvorson propose un discours en apparence plus déstructuré, fait d'incises juxtaposées, mais qui révèle sa cohérence au fur et à mesure. Benoît Delbecq alterne les modes, boucles rythmiques obsédantes, clusters violemment jetés de manière aléatoire sur l'ivoire, sonorités de kalimba permises par la préparation du piano. Taylor Ho Bynum apporte une lumière directrice dans ses interventions, que celle-ci soit bleutée à la sourdine ou au contraire solaire à plein pavillon. La musique parcourt les pupitres, les combinaisons se font et se défont, à quatre, à trois, en duo, tout semble naturel et le fruit d'une écoute attentive à l'autre. Un passage révélateur voit Mary Halvorson dévorer des yeux ses partenaires, tournant la tête d'un côté à l'autre, alors qu'elle n'a pas à intervenir pendant un instant. Ce regard en dit presque autant sur ce qui anime ce collectif que la magie sonore dont ils nous abreuvent pendant tout leur set. En guise de rappel, Taylor Ho Bynum explique qu'ils vont jouer un morceau intitulé A simple ending for complex times... une mélodie simple, qui respire le blues, et qui entre en résonance avec une intervention du pianiste qui explique qu'il a dû renoncer à accompagner ses partenaires pour une tournée américaine pourtant prévue faute d'avoir pu obtenir un visa. Complex times...


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