dimanche 1 février 2026

James Brandon Lewis Quartet / Famoudou Don Moye's Diaspora Express @ Théâtre Jacques Carat, Cachan, samedi 31 janvier 2026

C'est avec, en tête, le souvenir encore brûlant du concert de clôture du dernier Jazzfest Berlin, il y a à peine trois mois, que je retrouvais avec impatience le quartet de James Brandon Lewis pour entamer une série de quatre soirées dans le cadre de l'édition 2026 de Sons d'hiver. Il est peu dire que leur concert berlinois a laissé une trace indélébile dans ma mémoire tant les quatre musiciens, ce soir là, avaient livré un set d'une rare intensité. L'intensité, ils l'ont gardé pour ce concert francilien, mais l'environnement dans lequel chacun des concerts a été donné fait que je me suis attaché à des éléments différents et bien souvent complémentaires, qui fait qu'il n'y avait aucune redite malgré un répertoire commun. A Berlin, le concert avait lieu dans un club, à l'espace restreint, bas de plafond, devant un public debout, en fin de soirée. Les conditions parfaites pour se sentir comme transpercé par la musique, attentif à chaque solo, chaque disruption rythmique, et à la puissance du son. A Cachan, le concert ouvre la soirée, dans un théâtre de banlieue plus profond que large, aux sièges confortables, et forcément à plus longue distance de l'auditoire. Est-ce à dire que la musique sonne différemment ? Nécessairement, mais sans que cela n'en diminue le plaisir ; on l'entend sous un angle simplement différent. 


De Berlin, j'ai surtout le souvenir des développements des solistes, qui semblaient proposer une version beaucoup plus brute, sauvage, des thèmes enregistrés sur le dernier disque en date du quartet, Abstraction Is Delivrance (Intakt, 2025). Pour cette deuxième confrontation, je perçois plus la cohérence du propos d'ensemble, avec des mélodies inéluctables, qui semblent faire appel à une tradition centenaire des musiques africaines-américainces et sont donc, par là même, familières. Même s'ils ne sont pas absents, il semble y avoir moins de solos des uns et des autres qu'il y a trois mois. C'est peut-être le souvenir déformant d'une mémoire forcément sélective, mais j'ai le sentiment que l'essentiel du discours cette fois-ci ce fait en quartet ou en trio, pour les moments où James Brandon Lewis laisse ses partenaires prendre le discours à leur compte. Il y a, bien entendu, toujours le souffle puissant du leader en première ligne, mais j'ai trouvé hier la complémentarité rythmique parfaite entre le piano d'Aruan Ortiz et la batterie de Chad Taylor particulièrement mise en avant. Plus discret, Brad Jones à la contrebasse a quand même eu le droit à un sensible solo introductif de l'un des thèmes de la soirée. Si les mélodies étaient à nouveau essentiellement issues du plus récent disque du quartet, le saxophoniste a commencé le deuxième morceau de la soirée par un solo durant lequel il citait quelques thèmes de standards, dans un zapping incéssant, en commençant par Le belle vie, comme je l'avais entendu faire lors du concert de son trio électrique à la Maison de la Radio l'année dernière. C'est en effet le troisième concert en leader de James Brandon Lewis en moins d'un an auquel j'assiste (et le cinquième en l'espace de deux ans en incluant ses prestations comme sideman de Marc Ribot et Dave Douglas en 2024), et à chaque fois c'est une nouvelle confirmation de la place centrale qu'occupe désormais le saxophoniste sur la scène jazz américaine et mondiale. Ses disques, notamment ceux de son quartet chez Intakt, le documentaient déjà, mais l'intensité de chaque instant avec lequel lui et ses partenaires jouent en concert en font un générateur de souvenirs particulièrement marquants. Ce concert de Sons d'hiver s'ajoute avec bonheur à la liste. 


La deuxième partie de soirée voyait Famoudou Don Moye, essentiel batteur de l'Art Ensemble of Chicago, qui célèbrera ses quatre-vingt ans cette année, à la tête d'un groupe fourni en percussions et en cuivres. Côté cuivres, Aquiles Navarro (d'Irreversible Entanglements) et Christophe Leloil aux trompette, Sébastien Llado au tromobone et Simon Sieger au soubassophone (mais aussi au piano et à l'orgue Hammond). Côté percussions, très diverses, Dudù Kouaté, Doussou Touré, Baba Sissoko et Blanche Lafuente (de Nout ou Three Days of Forest, entre autres), ainsi, bien sûr, que le leader d'un soir (et même les soufflants qui a plus d'un tour se retrouveront eux aussi à frapper sur peaux et métal). C'est la deuxième fois que je vois Don Moye en concert, après une soirée, là aussi au Jazzfest Berlin, mais lors de l'édition 2018. Une version en grand orchestre de l'Art Ensemble de Chicago (une vingtaine de pupitres) célèbrait le 50e anniversaire du collectif, autour des deux survivants "historiques", Roscoe Mitchell et Don Moye, donc. Le batteur n'était pas là au tout début, dans les années 1966-1968 à Chicago, mais a rejoint le groupe au moment de leur séjour parisien (1969-1971), quand fut ajouté la précision géographique à leur nom. S'il n'était pas encore là sur les enregistrements pour BYG Actuel en 1969, on le retrouve en revanche sur les mythiques Stances à Sophie, en 1970. Il n'a plus quitté le groupe depuis. Le collectif assemblé ce soir rassemble musiciens américains, français et ouest-africains, à la confluence des inspirations personnelles de Don Moye, qui a élu résidence à Marseille. Pour tout dire, la musique proposée souffre un peu d'un manque de direction claire. Une succession de morceaux et d'ambiances différentes, sans véritable colonne vertébrale, se propose à nous. Non que chaque morceau, pris individuellement, n'ait son intérêt, mais ce zapping entre morceaux purement percussifs ("more cow bells!"), standard de jazz et groove de marching band a du mal à proposer une cohérence. Cela est renforcé par quelques flottements entre les morceaux qui laissent le temps à l'attention de retomber. Sur la fin du concert, le groupe est rejoint par James Brandon Lewis venu apporter sa puissance, soutenu par Simon Siger et Sébastien Llado aux soubassophones et tous les autres aux percussions. Et là, la magie opère enfin ! Et laisse entrevoir ce qui manquait auparavant : quelqu'un qui assume le leadership du discours et propose un déroulement aux morceaux, sans donner l'impression de faire du sur place. Pour conclure, tous les musiciens chantent a capella deux morceaux qui convoquent aussi bien les musiques racines africaines-américaines que le spiritual jazz avec un enthousiasme non feint qui réhausse un peu le souvenir mitigé laissé par ce concert. 

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