samedi 28 mars 2026

Sylvain Rifflet solo / Aérophone @ Studio de l'Ermitage, vendredi 27 mars 2026

Réduite à sa plus simple expression, la musique de Sylvain Rifflet ne perd rien de son caractère, alliance rare du goût des tourneries rythmiques obsédantes et de l'amour du beau son au saxophone ténor ou à la clarinette. Seul en scène, le souffleur joue l'homme orchestre pour "remplacer" ses acolytes absents. Ainsi, s'il joue bien entendu tour à tour de ses deux instruments de prédilection, il active aussi régulièrement une shruti box à l'aide d'une pompe qu'il actionne de son pied. A tel point qu'il se surnomme avec humour "le shadok du jazz". La shruti box est un instrument à soufflet d'origine indienne, sorte d'harmonium rudimentaire sans clavier, mais dont l'ouverture et l'oblitération de petits trous sont permises par la présence de rivets sur le côté, que le musicien modifie d'un morceau à l'autre pour moduler la tonalité de son bourdon. A d'autres moments, il utilise un chapelet de grelots qu'il fixe à sa cheville ou un étrange instrument que je ne saurais nommer qui fait des "boiiiiing" quand il le claque entre ses genoux. Parfois, l'accompagnement rythmique se résume juste à marquer la mesure de manière appuyée en frappant du pied au sol. Mais, en tout cas, à chaque instant, Sylvain Rifflet conserve cette façon qui lui est propre - et qui parcourt toute sa discographie - de déployer de belles mélodies voyageuses sur des boucles rythmiques  rudimentaires mais très prenantes. 


Le répertoire du soir est en grande partie issu de ce son disque Troubadours (Magriff, 2019), enregistré en trio avec le trompettiste Verneri Pohjola et le percussionniste Benjamin Flament, qui cherchait son inspiration dans la musique médiévale, sans jamais chercher à la jouer à la lettre. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des compositions originales. Un morceau me fait dire dans ma tête qu'il y a une inspiration baroque, et qu'on dirait du Bach... ce que Sylvain Rifflet confirmera en fin de concert en annonçant les morceaux qu'il a joués, puisqu'il s'agissait d'un extrait d'une Partita du cantor de Leipzig. Autre emprunt, que je reconnais cette fois-ci sans le moindre doute, le standard de Jimmy Rowles, The Peacocks... déjà entendu il y a quelques semaines lors du concert de Thumbscrew. Un an après l'avoir vu en trio au New Morning, et... vingt-et-un ans après l'avoir vu pour la première fois en concert dans cette même salle du Studio de l'Ermitage, cette soirée était une nouvelle occasion de constater que Sylvain Rifflet est l'un des plus précieux musiciens sur la scène jazz française actuelle. 


Si son nom ne m'est pas inconnu, j'avais un peu bêtement catégorisé le trompettiste, et bugliste, Yoann Loustalot dans la catégorie des sidemen, et n'avais donc jamais pris le temps d'écouter sa propre musique. Jusqu'à présent j'avais eu l'occasion de le voir sur scène aux côtés d'Alexandre Saada à La Fontaine en 2005, puis l'année suivante au sein du Grand Rateau lors de la première édition du festival Grands Formats. Plus récemment, je l'avais recroisé lors du concert de Sylvain Rifflet au New Morning l'année dernière, puisqu'il avait rejoint le groupe le temps d'un morceau en fin de concert. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils se succèdent sur la scène du Studio de l'Ermitage. Pour l'occasion, il se présente au sein du trio Aérophone qu'il forme avec le contrebassiste Blaise Chevallier et le batteur Fred Pasqua. Format certes plus fourni que le solo de la première partie, mais qui reste concentré sur une cellule souche particulièrement soudée. Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la qualité de la restitution sonore du trio, vraiment équilatéral. Il ne s'agit pas de mettre en avant un instrument soliste au détriment de la rythmique. La contrebasse de Blaise Chevallier brille particulièrement dans ce contexe, avec une sonorité parfaitement claire, qui permet de démontrer qu'elle est loin de se résumer à un métronome de luxe, mais contribue au contraire pleinement à l'évolution du discours. On constate d'ailleurs que plusieurs des morceaux joués sont signés du contrebassiste. La majorité des compositions revient néanmoins à Yoann Loustalot, dont une magnifique suite à la mélodie voyageuse, sorte de folklore imaginaire sans attache identifiable, espièglement nommée Serment d'hippocampe. La musique alterne des passages vifs, aux montées en tension inéluctables, et des moments plus pastoraux, où la mélodie serpente autour des inventions de la paire rythmique. Très belle qualité d'écriture, servie par des interprètes habitués à jouer ensemble, et cela s'entend. Le concert célébrait ainsi la sortie de leur quatrième disque en commun, le bien nommé Quatrième Souffle (Bruit Chic, 2025). 


A propos de support, Sylvain Rifflet laisse le choix aux spectateurs de repartir avec un CD pour 15€ ou de cliquer tous les jours pendant quinze ans sur un de ses albums sur Spotify... ce qui lui rapportera la même chose. Ayant déjà tous les CD de Sylvain dans mes étagères, je me rabats sur celui d'Aérophone... n'étant pas utilisateur de Spotify ! En guise de rappel, le saxophoniste rejoint le trio pour interpréter Sénégal, un morceau de Don Cherry, ce qui finit de placer ce double plateau sous le signe du voyage.

dimanche 15 mars 2026

Meshell Ndegeocello @ Cité de la Musique, mercredi 11 mars 2026

Chaque passage de Meshell Ndegeocello à Paris est un petit évènement. Je suis loin de l'avoir vue à chaque reprise, mais c'est quand même la cinquième fois depuis un quart de siècle. La dernière n'était il n'y a pas si longtemps, en 2023, dans la salle voisine de la Philharmonie. Cette venue rapprochée sonne comme l'illustration d'une inspiration renouvelée de la bassiste depuis quelques années, notamment depuis que ses disques (les deux derniers en date) sont parus chez Blue Note. Elle s'est entourée d'une nouvelle équipe de musiciens et s'est un peu éloignée du format purement "chanson" pour des développements hors format, parfois plus atmosphériques, parfois plus libres, même si on retrouve sur certains morceaux toute sa capacité à créer des mélodies obsédantes et des refrains qui restent en tête longtemps après leur écoute. Pour l'accompagner, on retrouve donc peu ou prou la même équipe que la dernière fois, à savoir Chris Bruce à la guitare, Abraham Rounds à la batterie, Justin Hicks au chant, et un nouveau venu, Jake Sherman aux claviers (rhodes, orgue hammond, piano). Meshell quant à elle tient parfois la basse, parfois chante, et à l'occasion fait les deux en même temps. C'est le groupe qui est au coeur de son plus récent disque, No More Water: The Gospel Of James Baldwin (Blue Note, 2024) qui, comme son titre l'indique, rend hommage au grand écrivain africain-américain réfugié en France. Elle indique d'ailleurs qu'elle est particulièrement heureuse de pouvoir présenter ce répertoire à Paris (deux soirs de suite) compte-tenu des liens entre Baldwin et notre pays. 


En introduction, avant que l'ensemble du groupe n'entre en scène, Jake Sherman et Abraham Rounds jouent en duo trois morceaux extraits d'un disque qu'ils viennent d'enregistrer ensemble. Soul classique et claviers 70s sont mis à l'honneur. Le deuxième morceau, A Good Man Is Hard To Find (dont les paroles rappellent qu'un homme bien se détourne quand une femme refuse ses avances) se transforme au fur et à mesure pour finir par dire A Good President Is Hard To Find. Introduction au discours forcément en partie politique de l'hommage à l'auteur de The Fire Next Time. On reste dans une veine qui doit beaucoup à la soul, notamment par la voix de Justin Hicks, une fois que l'ensemble des musiciens est monté sur scène, même si on retrouve le kaléïdoscope d'influences de la musique de Meshell : jazz, funk, hip hop, gospel, afrobeat... La musique oscille entre développements atmosphériques et chansons plus classiques, issues du dernier album comme du précédent. C'est excellent de bout en bout, notamment grâce à la sonorisation parfaite des équipes de la Cité de la Musique. Certains morceaux restent bien en tête tels What Did I Do? (adresse à un policier pointant une arme sur le narrateur), Trouble, Eyes ou The 5th Dimension. Des hymnes renouvelés d'une expérience des populations noires américaines qui, si elle a objectivement progressé depuis l'époque de Baldwin, a considérablement régressé ces dernières années sous l'impulsion d'un pouvoir fédéral qui ne cache même pas son racisme ni ses pratiques fascistes. De l'expérience particulière africaine-américaine, on atteint néanmoins rapidement l'universel, grâce à une véritable musique de l'âme qui s'incarne parfaitement dans la dualité des voix de Justin Hicks (soul classique, gorgée de gospel) et de Meshell Ndegeocello (plus nu-soul parlée-chantée). De quoi, finalement, rendre le parfait hommage à James Baldwin qui a toujours su, dans ses écrits, lier le particularisme de l'expérience noire à l'aspiration aux valeures universelles. Pour la série de rappels (quatre morceaux), Meshell et ses musiciens se permettent ainsi de reprendre un hymne, sans doute trop souvent entendu, mais dont les paroles entrent en résonnance avec cette aspiration : Imagine de Lennon.