dimanche 10 septembre 2023

Tom Skinner / Henri Texier @ Cité de la Musique, mardi 5 septembre 2023

Il y a depuis quelques années une certaine hype autour du renouveau du jazz britannique. Un jazz très métissé, dont les principaux acteurs sont issus des diasporas afro-descandantes de l'ex-empire colonial de Sa Majesté. Pas étonnant d'y retrouver des influences afrobeat ou caraïbéennes en nombre. Le spiritual jazz des 70s est une autre source d'inspiration de cette musique nécessairement syncrétique. On retrouve un peu de ces éléments dans la musique de Tom Skinner, mais sans doute dans un ancrage plus purement jazz - au sens où il fait référence à la source américaine beaucoup plus explicitement que d'autres groupes londoniens contemporains. Le titre du récent disque publié par le batteur avec son quintet, Voices of Bishara, renvoie ainsi directement au nom du label créé par le violoncelliste Abdul Wadud dans les 70s pour publier sa propre musique. On retrouve d'ailleurs un violoncelle, tenu par Kareem Dayes, dans l'instrumentation du groupe de Skinner. Outre ses productions comme leader, Abdul Wadud, disparu l'année dernière, est surtout célèbre pour sa collaboration avec Julius Hemphill à la même époque, et notamment sur le chef d'oeuvre Dogon A.D. paru en 1972. Là aussi, impossible de ne pas avoir en tête la musique d'Hemphill quand résonnent les compositions de Skinner. Il ne s'agit néanmoins ni d'une relecture (ce sont des compositions originales) ni d'un pastiche, plus d'une filiation assumée sur laquelle s'appuyer pour développer sa propre expression. Et ça fonctionne très bien en concert. Outre le violoncelle déjà évoqué, le groupe est constitué de deux saxophones ténor (Robert Stillman et Chelsea Carmichael, cette dernière également à la flute) et d'une contrebasse (Tom Herbert, déjà entendu par le passé au sein de Polar Bear ou d'Acoustic Ladyland). Robert Stillman assume les tourbillons free quand Chelsea Carmichael propose des contrepoints plus voyageurs. L'assise rythmique est solide, nourrie de musiques africaines comme de la tradition jazz. Kareem Dayes alterne, lui, jeu à l'archet et pizzicati selon les morceaux, tour à tour voix mélodique ou renfort rythmique selon les besoins des compositions. L'ensemble fait preuve d'une forte cohésion, concentré sur son propos, qui permet de nous emporter avec lui au cours de l'heure que dure sa prestation. 

On ne présente plus Henri Texier, depuis le temps qu'il est un pilier essentiel de la scène jazz hexagonale. Pour l'occasion, le contrebassiste introduisait un nouveau groupe et un nouveau répertoire, annonciateur d'un disque à paraître d'ici quelques semaines, comme toujours sur Label Bleu, An Indian's Life. Clin d'oeil assumé à An Indian's Week paru il y a tout juste 30 ans (1993 déjà !). Et dernier volet d'un tryptique dédié aux amérindiens, en considérant Sky Dancers (paru en 2015) comme le second. Pour l'occasion, Texier a assemblé un septet, soit son groupe le plus fourni depuis le Sonjal Septet du milieu des 90s, responsable de Mad Nomad(s), paru en 1995, sans doute l'un des disques les plus importants dans le début de mon amour pour le jazz à l'époque - et la preuve que c'était une musique vivante, contemporaine, à vivre en concert, et non juste une musique patrimoniale de légendes décédées. Henri Texier a donc eu un rôle essentiel dans mon éducation musicale, et je l'ai souvent vu sur scène. Ce retour à la Cité de la Musique fait ainsi écho à un concert au même endroit, dans le même cadre de Jazz à la Villette, lors de l'édition 2003 (il y a vingt ans !). Le contrebassiste y présentait déjà un nouveau groupe, le Strada Sextet, un peu avant la publication d'un disque dudit groupe, (V)ivre (Label Bleu, 2004). Mais si je l'ai beaucoup vu en concert à l'époque, cela a été beaucoup moins vrai récemment : la dernière fois date en effet de 2005 (dix-huit ans, une éternité !). 

Ce nouveau groupe rassemble quelques fidèles de plus ou moins longue date et des nouveaux venus dans l'univers de Texier. Du côté des fidèles, bien entendu son fils, Sébastien Texier, au sax alto et clarinettes, membre de toutes les aventures de son père depuis vingt-cinq ans. Egalement Manu Codjia à la guitare, dont la première collaboration remonte justement au Strada Sextet, il y a vingt ans donc. Plus récent mais tout aussi essentiel, le batteur Gautier Garrigue (découvert au sein des excellents Flash Pig) accompagne déjà Texier depuis cinq ans et trois disques. Du côté des nouveaux venus, le trompettiste belge Carlo Nardozza amène un instrument rarement entendu dans les ensembles du contrebassiste (depuis Michel Marre dans La Companera, en 1983 ?). Encore plus inédit, l'ajout d'une chanteuse, en la personne d'Himiko Paganotti. Enfin, le sax ténor est tenu par Sylvain Rifflet - si cet instrument n'a rien d'inédit dans un contexte texierien, il est tenu ici par l'un de ceux qui y a développé l'un des plus beaux sons sur la scène jazz hexagonale. Fidélité et renouvellement dans la composition de l'équipe, mais dès que les premières notes résonnent - solo de contrebasse, puis duo contrebasse-batterie - aucun doute n'est possible, on assiste bien à un concert d'Henri Texier. Si les compositions sont essentiellement inédites (une relecture de Dakota Mab - avec un texte de Sitting Bull récité par Himiko Paganotti en plus - et un standard de Fats Waller - Black & Blue - se glissent néanmoins dans la set list), on est en terrain extrêmement familier. On y retrouve de puissants tutti à l'unisson qui font sonner les morceaux comme des hymnes, et des solos voyageurs qui donnent différentes teintes aux morceaux. L'ajout de la voix à l'ensemble, essentiellement en vocalises (à part le standard évoqué et quelques passages récitatifs), renforce ce côté hymnique. Himiko Paganotti tient alors le rôle de ce chant dans la tête qu'en tant qu'auditeur de Texier on a forcément déjà ressenti. Un chant dans la tête qui nous accompagne nécessairement sur le chemin du retour, en attendant de pouvoir retrouver ce répertoire sur disque d'ici quelques semaines. 

dimanche 3 septembre 2023

Jose James sings Erykah Badu / Meshell Ndegeocello @ Philharmonie de Paris, vendredi 1er septembre 2023

C'est la rentrée ! et le retour d'une tradition bien ancrée. En effet, depuis qu'il a été refondé sous le nom de Jazz à la Villette en 2002 et se tient début septembre (le Villette Jazz Festival se tenait précédemment début juillet), j'ai assisté à au moins un concert de chaque édition jusqu'en 2015. Pour cette édition 2023, je commence par une double affiche sous le signe de la soul, mais pas que, dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris.

En première partie, Jose James propose une relecture de quelques titres emblématiques de la reine de la nu soul, Erykah Badu. Il entame le concert par deux tubes majeurs de la chanteuse : On & On (extrait de Baduizm, le premier opus de Badu, qui date déjà de 1997) et Didn't Cha Know (extrait de Mama's Gun, le second album, produit par la dream team des Soulquarians en 2000). De quoi tout de suite rentrer dans le vif du sujet. Généreux avec le public - au point de descendre se balader dans la salle au cours du concert et serrer quelques mains - Jose James alterne les registres, se fait tour à tour crooner, soulman ou MC pour éclairer les compos de Badu sous différents angles. Il faut dire que, si elle est apparue comme une figure de proue du mouvement nu soul au tournant du millénaire, sa musique s'abreuve aux différentes sources du grand fleuve des musiques africaines-américaines : jazz, soul, funk, hip hop... Et c'est ce que Jose James fait magnifiquement ressortir au cours du concert. On retrouve des titres comme Green Eyes ou Bag Lady, eux aussi issus du chef d'oeuvre Mama's Gun, mais aussi des morceaux un peu plus récents comme The Healer ou Gone Baby, Don't Be Long, issus des deux volumes de New Amerykah (quand même 2007 et 2010 respectivement - on attend la suite depuis ce temps...). Sur scène, il s'entoure d'un quartet qui n'hésite pas à emmener les compositions de Badu vers des développements plus jazz lors de quelques solos instrumentaux : Ebban Dorsey, tout juste 19 ans, est au sax alto, Ashley Henry au piano et claviers, Jharis Yokley à la batterie et Josh Hari joue le remplaçant du remplaçant (d'après la présentation qu'en fait Jose James) à la basse. La voix féline de Jose James fait le reste et place les chansons d'Erykah Badu sur la vaste carte des standards.

Après la pause, c'est Meshell Ndegeocello qui se présente sur scène entourée de cinq compères : Justin Hick chante, Kyle Miles tient la basse, Jebin Bruni est aux claviers, Chris Bruce à la guitare et Abe Rounds à la batterie. C'est l'équipe au coeur de son plus récent album, le splendide The Omnichord Real Book, paru chez Blue Note cette année. Les trois derniers cités formaient aussi le groupe qui soutenait Meshell sur son précédent disque, le beau Ventriloquism (Naïve, 2018) consacré à des reprises de tubes r'n'b des 80s/90s. C'est donc sans trop de surprise un répertoire qui mêle les morceaux de ces deux disques qui nous est proposé. Les compos de Meshell alternent ainsi avec quelques reprises : Waterfalls de TLC au rythme ralenti, Smooth Operator de Sade complètement transfiguré (au point de ne pas chanter le refrain), Nite and Day d'Al B. Sure! lui aussi alangui ou un Atomic Dog méconnaissable de George Clinton. De manière générale, Meshell fait dans la retenue, dans le registre clair-obscur. Son inimitable sprachgesang soulful ne s'en trouve que plus mis en avant. Elle ne joue en effet quasiment pas de basse (ni des claviers qui lui font face) et se concentre sur le chant. On est loin de certains anciens concerts très funky auxquels on a pu assister (je garde un souvenir ému d'un passage à Sons d'Hiver en 2005 avec Steve Coleman, Dave Fiuczynski ou Chris Dave notamment). Mais ça marche tout aussi bien, et on se laisse facilement emporter, même si on regrette presque le confort de la Philharmonie et se rêve à pouvoir écouter ce type de musique dans une salle de plus petite taille, debout, afin de ne pas laisser le temps à l'attention de retomber un peu entre les morceaux. Les voix de Meshell (qui alterne chant et parlé-chanté) et de Justin Hicks (gorgée de gospel et de soul classique) offrent un beau contraste qui donne beaucoup de relief aux morceaux, notamment ceux issus de son plus récent disque - même en l'absence des nombreux invités de marque qui font aussi le succès du disque (Jeff Parker, Joel Ross, Jason Moran, Oliver Lake, Ambrose Akinmusire, Josh Johnson...). Meshell nous fait même le plaisir de revenir à la source originelle, avec une interprétation d'un des morceaux qui figurait sur son premier disque, Plantation Lullabies, sorti il y a trente ans déjà (Maverick, 1993) : "Sit back, relax"... le leitmotiv de I'm Digging You (Like An Old Soul Record) est un appel auquel on ne peut pas résister.