samedi 4 avril 2026

Raphaël Pichon & Pygmalion - Passion selon Saint Matthieu @ Philharmonie de Paris, vendredi 3 avril 2026

Deux cent quatre vingt dix-neuvième anniversaire de cette oeuvre, créée le vendredi saint de l'an 1727 en la Thomaskirche de Leipzig, qui est sans doute le sommet de la musique sacrée occidentale, voire tout simplement de l'esprit humain. Après l'avoir gravée sur disque il y a quelques années (en 2022), l'ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon reprend le chemin des salles de concert en cette période pascale, avec une halte à la Philharmonie de Paris en ce vendredi saint de l'an 2026. Oeuvre monumentale - le concert commencé à 20h s'achève à 23h30 avec un entracte d'une vingtaine de minutes entre les deux parties - elle conserve, dans le traitement de Raphaël Pichon, un caractère particulièrement équilibré. Avec la puissance mélodique de certains des arias, les interprètes pourraient facilement se laisser déborder par les sentiments, mais il n'en est rien - tout est à juste distance, sous la direction d'un chef d'orchestre attentif à maintenir l'équilibre subtil de l'oeuvre. Deux orchestres et deux choeurs, dont se détachent par moment les solistes, se répondent tout au long de l'oratorio. Les deux ensembles instrumentaux comptent respectivement dix-huit et dix-sept pupitres : six violons, deux altos, un violoncelle, une viole de gambe, une contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, un basson, et un orgue (ou un clavecin) de chaque côté, le premier ensemble comprenant également un théorbe. Les deux choeurs comptent quinze chanteurs chacun. L'un des ensembles se voit confier la tâche d'incarner le récit de la Passion du Christ, du dernier repas à la mise au tombeau, quand le second prend le recul nécessaire au commentaire et à la communion des croyants. 


Deux solistes principaux, qui interviennent tout au long de l'oeuvre, complètent le tout : l'Evangéliste, incarné par Julian Prégardien, et le Christ, personnifié par Stéphane Degout. S'ils sont naturellement mis en avant par leur rôle prépondérant dans le recit, il n'y a nulle volonté de les "starifier". Ils circulent sur scène, vont se fondre dans le choeur par moment, où restent sur le côté quand d'autres solistes sont mis en avant sur tel ou tel aria. Ils prennent leur juste part à l'édification de l'oeuvre, mais sans en rajouter. C'est une constante de la direction de Raphaël Pichon, qui maintient l'interprétation sur un registre assez medium, se "contentant" de faire confiance à la force naturelle de la composition de Bach. L'acoustique de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie suffit à faire parfaitement résonner la musique. Les tousseurs habituels se taisent même pendant toute la durée du Erbarme Dich de l'alto Lucile Richardot. Souffle retenu, attention maintenue, on entend chaque détail. Parmi les solistes qui brillent particulièrement, il faudrait aussi citer la soprano Julie Roset dans l'aria de la femme de Pilate, ou la basse Christian Immler, qui incarne le grand prêtre Caïphe et Pilate. L'Evangéliste de Julian Prégardien se distingue aussi par sa diction très intelligible et son sens des nuances dans l'interprétation. Stéphane Degout, dont la réputation n'est plus à faire, incarne un Christ particulièrement humain, résigné sur son sort, victime expiatoire d'une tragédie dont il semble plus l'objet que le sujet. Cette Passion permet aussi de réaliser la force du mythe du récit des dernières heures du Christ, avec quelques climax qui tirent la dramaturgie vers l'opéra (pourtant interdit à Leipzig à l'époque de Bach, car trop trivial, trop italien, trop catholique) tels la foule hurlant Barabbas à la demande de Pilate sur l'identité du prisonnier à libérer, ou le tremblement de terre qui suit la mort du Christ. Et pourtant, c'est dans une infinie douceur que tout se termine, dans l'attente de la résurrection, avec un choeur final serein, sur une nouvelle mélodie inoubliable. 

samedi 28 mars 2026

Sylvain Rifflet solo / Aérophone @ Studio de l'Ermitage, vendredi 27 mars 2026

Réduite à sa plus simple expression, la musique de Sylvain Rifflet ne perd rien de son caractère, alliance rare du goût des tourneries rythmiques obsédantes et de l'amour du beau son au saxophone ténor ou à la clarinette. Seul en scène, le souffleur joue l'homme orchestre pour "remplacer" ses acolytes absents. Ainsi, s'il joue bien entendu tour à tour de ses deux instruments de prédilection, il active aussi régulièrement une shruti box à l'aide d'une pompe qu'il actionne de son pied. A tel point qu'il se surnomme avec humour "le shadok du jazz". La shruti box est un instrument à soufflet d'origine indienne, sorte d'harmonium rudimentaire sans clavier, mais dont l'ouverture et l'oblitération de petits trous sont permises par la présence de rivets sur le côté, que le musicien modifie d'un morceau à l'autre pour moduler la tonalité de son bourdon. A d'autres moments, il utilise un chapelet de grelots qu'il fixe à sa cheville ou un étrange instrument que je ne saurais nommer qui fait des "boiiiiing" quand il le claque entre ses genoux. Parfois, l'accompagnement rythmique se résume juste à marquer la mesure de manière appuyée en frappant du pied au sol. Mais, en tout cas, à chaque instant, Sylvain Rifflet conserve cette façon qui lui est propre - et qui parcourt toute sa discographie - de déployer de belles mélodies voyageuses sur des boucles rythmiques  rudimentaires mais très prenantes. 


Le répertoire du soir est en grande partie issu de ce son disque Troubadours (Magriff, 2019), enregistré en trio avec le trompettiste Verneri Pohjola et le percussionniste Benjamin Flament, qui cherchait son inspiration dans la musique médiévale, sans jamais chercher à la jouer à la lettre. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des compositions originales. Un morceau me fait dire dans ma tête qu'il y a une inspiration baroque, et qu'on dirait du Bach... ce que Sylvain Rifflet confirmera en fin de concert en annonçant les morceaux qu'il a joués, puisqu'il s'agissait d'un extrait d'une Partita du cantor de Leipzig. Autre emprunt, que je reconnais cette fois-ci sans le moindre doute, le standard de Jimmy Rowles, The Peacocks... déjà entendu il y a quelques semaines lors du concert de Thumbscrew. Un an après l'avoir vu en trio au New Morning, et... vingt-et-un ans après l'avoir vu pour la première fois en concert dans cette même salle du Studio de l'Ermitage, cette soirée était une nouvelle occasion de constater que Sylvain Rifflet est l'un des plus précieux musiciens sur la scène jazz française actuelle. 


Si son nom ne m'est pas inconnu, j'avais un peu bêtement catégorisé le trompettiste, et bugliste, Yoann Loustalot dans la catégorie des sidemen, et n'avais donc jamais pris le temps d'écouter sa propre musique. Jusqu'à présent j'avais eu l'occasion de le voir sur scène aux côtés d'Alexandre Saada à La Fontaine en 2005, puis l'année suivante au sein du Grand Rateau lors de la première édition du festival Grands Formats. Plus récemment, je l'avais recroisé lors du concert de Sylvain Rifflet au New Morning l'année dernière, puisqu'il avait rejoint le groupe le temps d'un morceau en fin de concert. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils se succèdent sur la scène du Studio de l'Ermitage. Pour l'occasion, il se présente au sein du trio Aérophone qu'il forme avec le contrebassiste Blaise Chevallier et le batteur Fred Pasqua. Format certes plus fourni que le solo de la première partie, mais qui reste concentré sur une cellule souche particulièrement soudée. Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la qualité de la restitution sonore du trio, vraiment équilatéral. Il ne s'agit pas de mettre en avant un instrument soliste au détriment de la rythmique. La contrebasse de Blaise Chevallier brille particulièrement dans ce contexe, avec une sonorité parfaitement claire, qui permet de démontrer qu'elle est loin de se résumer à un métronome de luxe, mais contribue au contraire pleinement à l'évolution du discours. On constate d'ailleurs que plusieurs des morceaux joués sont signés du contrebassiste. La majorité des compositions revient néanmoins à Yoann Loustalot, dont une magnifique suite à la mélodie voyageuse, sorte de folklore imaginaire sans attache identifiable, espièglement nommée Serment d'hippocampe. La musique alterne des passages vifs, aux montées en tension inéluctables, et des moments plus pastoraux, où la mélodie serpente autour des inventions de la paire rythmique. Très belle qualité d'écriture, servie par des interprètes habitués à jouer ensemble, et cela s'entend. Le concert célébrait ainsi la sortie de leur quatrième disque en commun, le bien nommé Quatrième Souffle (Bruit Chic, 2025). 


A propos de support, Sylvain Rifflet laisse le choix aux spectateurs de repartir avec un CD pour 15€ ou de cliquer tous les jours pendant quinze ans sur un de ses albums sur Spotify... ce qui lui rapportera la même chose. Ayant déjà tous les CD de Sylvain dans mes étagères, je me rabats sur celui d'Aérophone... n'étant pas utilisateur de Spotify ! En guise de rappel, le saxophoniste rejoint le trio pour interpréter Sénégal, un morceau de Don Cherry, ce qui finit de placer ce double plateau sous le signe du voyage.

dimanche 15 mars 2026

Meshell Ndegeocello @ Cité de la Musique, mercredi 11 mars 2026

Chaque passage de Meshell Ndegeocello à Paris est un petit évènement. Je suis loin de l'avoir vue à chaque reprise, mais c'est quand même la cinquième fois depuis un quart de siècle. La dernière n'était il n'y a pas si longtemps, en 2023, dans la salle voisine de la Philharmonie. Cette venue rapprochée sonne comme l'illustration d'une inspiration renouvelée de la bassiste depuis quelques années, notamment depuis que ses disques (les deux derniers en date) sont parus chez Blue Note. Elle s'est entourée d'une nouvelle équipe de musiciens et s'est un peu éloignée du format purement "chanson" pour des développements hors format, parfois plus atmosphériques, parfois plus libres, même si on retrouve sur certains morceaux toute sa capacité à créer des mélodies obsédantes et des refrains qui restent en tête longtemps après leur écoute. Pour l'accompagner, on retrouve donc peu ou prou la même équipe que la dernière fois, à savoir Chris Bruce à la guitare, Abraham Rounds à la batterie, Justin Hicks au chant, et un nouveau venu, Jake Sherman aux claviers (rhodes, orgue hammond, piano). Meshell quant à elle tient parfois la basse, parfois chante, et à l'occasion fait les deux en même temps. C'est le groupe qui est au coeur de son plus récent disque, No More Water: The Gospel Of James Baldwin (Blue Note, 2024) qui, comme son titre l'indique, rend hommage au grand écrivain africain-américain réfugié en France. Elle indique d'ailleurs qu'elle est particulièrement heureuse de pouvoir présenter ce répertoire à Paris (deux soirs de suite) compte-tenu des liens entre Baldwin et notre pays. 


En introduction, avant que l'ensemble du groupe n'entre en scène, Jake Sherman et Abraham Rounds jouent en duo trois morceaux extraits d'un disque qu'ils viennent d'enregistrer ensemble. Soul classique et claviers 70s sont mis à l'honneur. Le deuxième morceau, A Good Man Is Hard To Find (dont les paroles rappellent qu'un homme bien se détourne quand une femme refuse ses avances) se transforme au fur et à mesure pour finir par dire A Good President Is Hard To Find. Introduction au discours forcément en partie politique de l'hommage à l'auteur de The Fire Next Time. On reste dans une veine qui doit beaucoup à la soul, notamment par la voix de Justin Hicks, une fois que l'ensemble des musiciens est monté sur scène, même si on retrouve le kaléïdoscope d'influences de la musique de Meshell : jazz, funk, hip hop, gospel, afrobeat... La musique oscille entre développements atmosphériques et chansons plus classiques, issues du dernier album comme du précédent. C'est excellent de bout en bout, notamment grâce à la sonorisation parfaite des équipes de la Cité de la Musique. Certains morceaux restent bien en tête tels What Did I Do? (adresse à un policier pointant une arme sur le narrateur), Trouble, Eyes ou The 5th Dimension. Des hymnes renouvelés d'une expérience des populations noires américaines qui, si elle a objectivement progressé depuis l'époque de Baldwin, a considérablement régressé ces dernières années sous l'impulsion d'un pouvoir fédéral qui ne cache même pas son racisme ni ses pratiques fascistes. De l'expérience particulière africaine-américaine, on atteint néanmoins rapidement l'universel, grâce à une véritable musique de l'âme qui s'incarne parfaitement dans la dualité des voix de Justin Hicks (soul classique, gorgée de gospel) et de Meshell Ndegeocello (plus nu-soul parlée-chantée). De quoi, finalement, rendre le parfait hommage à James Baldwin qui a toujours su, dans ses écrits, lier le particularisme de l'expérience noire à l'aspiration aux valeures universelles. Pour la série de rappels (quatre morceaux), Meshell et ses musiciens se permettent ainsi de reprendre un hymne, sans doute trop souvent entendu, mais dont les paroles entrent en résonnance avec cette aspiration : Imagine de Lennon. 

samedi 7 février 2026

Jeremiah Chiu / Anna Butterss / SML @ Théâtre de la Cité Internationale, vendredi 6 février 2026

Quatrième soirée, et dernière pour mois cette année, dans le cadre du festival Sons d'hiver. Sous l'intitulé Los Angeles Sound System, le festival programme trois propositions inédites en France. Des artistes dont les disques sont sortis sur International Anthem, le label américain basé à Chicago à qui l'on doit notamment la découverte de Jaimie Branch ou d'Irreversible Entanglements, ou l'enregistrement des plus récents disques de l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek ou de groupes menés par Jeff Parker. Le guitariste de Tortoise fait le lien entre la Windy City et la cité des anges. S'il a été un pilier des scènes jazz et post-rock des rives du lac Michigan pendant plus de vingt ans, il s'est relocalisé sur la côte Pacifique il y a maintenant une dizaine d'années. C'est dans un club de la ville, le Enfield Tennis Academy, qu'il a tenu une résidence tous les lundis soirs, entre 2016 et 2023, pour y jouer avec un quartet composé de musiciens locaux : le saxophoniste Josh Johnson, la bassiste Anna Butterss et le batteur Jay Bellerose. Deux disques enregistrés live en témoignent, dont le deuxième publié par International Anthem (The Way Out of Easy, 2024). Autour de ce groupe et de ce club (désormais fermé), une communauté de musiciens aux préoccupations esthétiques communes a commencé à émerger. Ce sont eux que l'on retrouve sur la scène du Théâtre de la Cité Internationale pour cette soirée inédite. Anna Butterss indiquera même que c'est la première fois que son groupe joue en dehors des Etats-Unis.


En introduction, Jeremiah Chiu est seul sur scène avec ses synthétiseurs modulaires. Pendant une trentaine de minutes, il produit une musique au rythme régulier à l'aide de différents sons synthétiques en tournant quelques boutons sur ses machines. Visuellement il ne se passe pas grand chose, mais les boucles rythmiques hypnotisent et les modulations permettent à cette musique de ne pas faire du surplace. Une manière d'introduction aux deux groupes suivants, qui s'inscrivent eux aussi dans un goût prononcé pour les boucles rythmiques issues des musiques électroniques. 


De sa fréquentation du quartet de Jeff Parker, la bassiste australienne Anna Butterss a conservé un goût pour des morceaux au long cours, qui se déploient sur des rythmiques obsédantes, au-delà des genres bien définis. Il y a des éléments post-rock, jazz, électro, mais surtout un feeling constant qui donne l'impression d'une plongée dans un atelier de création en action devant nos oreilles. La section rythmique qu'elle forme avec le batteur Ben Lumsdaine est au coeur de la musique. A eux deux, ils maitiennent constant un groove downtempo autour duquel la guitare de Gregory Uhlmann et le saxophone alto de Josh Johnson enroulent leurs interventions filtrées à l'aide de multiples pédales d'effets. J'avais bien aimé le disque de ce groupe, publié par International Anthem en 2024, Mighty Vertebrate, et, si l'on retrouve la même esthétique en concert, les morceaux semblent étendus sur la durée, combinés entre eux, ce qui donne l'impression d'un flux sonore permanent qui nous enveloppe et nous transporte. On n'est jamais loin d'une forme d'hypnose. C'est très prenant en live.


Après la pause, on retrouve peu ou prou les mêmes musiciens. Le groupe SML (pour Small, Medium, Large) comprend en effet Jemeriah Chiu aux synthétiseurs, Anna Butterss à la basse, Josh Johnson au saxophone et Gregory Uhlmann à la guitare. Seul le batteur, Booker Stardrum, n'était pas encore intervenu sur scène. Si l'esthétique reste au-delà des genres, fusion contemporaine d'électro, de jazz, de rock, l'énergie mise par les musiciens fait sonner la musique différemment. Beaucoup plus uptempo que le groupe précédent, on passe ici de l'hypnose à la transe. Le batteur, notamment, me fait grosse impression, donnant l'impression de concasser le rythme constamment en complément des beats synthétiques produits par Jemeriah Chiu. Rythmique tendue qui démultiplie le groove, avec la basse obsédante d'Anna Butterss pour assurer le hochement de tête régulier. Comme dans le précédent groupe, Josh Johnson passe le son de son saxophone au filtre de multiples pédales, crée des boucles à l'aide d'un sampler, et cherche plus à créer des climats qu'à jouer des solos. Il se fond dans la masse sonore du groupe, comme le guitariste, y ajoutant des couches visant à densifier encore un peu plus le propos. On a beau être confortablement assis dans son fauteuil, il est impossible de rester stoïque face à un tel déferlement de beats puissants, proche de l'ambiance d'une rave party. Merci au festival Sons d'hiver d'avoir permis de voir ces musiciens pour la première fois sur scène à Paris. En espérant qu'il y aura d'autres occasions.

vendredi 6 février 2026

¡Ya Voy! / Illegal Crowns @ Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes, jeudi 5 février 2026

Depuis quelques années, le festival Sons d'hiver accompagne le contrebassiste Thibault Cellier dans le développement de ses projets. L'année dernière, j'avais ainsi eu l'opportunité de le voir explorer des partitions inédites d'Ornette Coleman avec le groupe Researching Has No Limits. Pour cette édition 2026, il revient en quartet confronter les musiques traditionnelles de Colombie et du Vénézuela et le jazz le plus brut. Outre le contrebassiste, on retouve dans ce groupe la saxophoniste Sakina Abdou, dont le nom enfle depuis quelques années dans le maigre cercle des amateurs de musiques improvisées. A côté de ces deux éminents représentants d'une scène jazz contemporaine héritière du free jazz se trouvent deux musiciens colombiens qui apportent leur connaissance des rythmes et chansons des deux côtes, Pacifique et Caraïbe, du pays sud-américain : Alejandra Charry au chant et aux percussions et Moises Zamora Mezu au marimba, tambours et autres percussions. Le son du groupe est brut, sauvage, évitant toute frioriture. La contrebasse tellurique fait entendre un grondement boisé qui entre en résonnance avec les tambours puissants issus d'une musique ancestrale, d'avant la cumbia. Le souffle vigoureux du saxophone prolonge le chant plein d'allégresse d'Alejandra Charry. La musique oscille entre chants traditionnels et compositions propres, mais avec une approche constante dans le traitement, qui mêle danse et puissance. La chanteuse arbore un sourire permanent, dégageant un enthousiasme contagieux, qui permet de faire "passer" cette musique qui semble pourtant plus faite pour être écoutée debout, à s'en dégourdire les jambes, que sagement assis dans les confortables fauteuils de ce bel auditorium boisé. Sakina Abdou alterne entre son saxophone ténor et les percussions ou le chant en soutien, Moises Zamore Mezu passe du marimba aux tambours selon les morceaux, chantant lui aussi à l'occasion, quand Alejandra Charry souffle occasionnellement dans une flute, secoue un shekere ou des maracas. Rien n'est figé, tout circule autour de l'ancre que symbolise la contrebasse de Thibault Cellier - sans que celle-ci ne soit néanmoins fixe. Attaque à l'archet ou en pizzicati, discours mélodique ou pulsion implacable, il alterne les registres même si son instrument le contraint à moins circuler sur scène. Belle découverte.


Deux jours après le concert de Thumbscrew, Mary Halvorson et Tomas Fujiwara étaient de retour sur une scène du festival. Cette fois-ci, ils étaient rejoints par leur complice de toujours, le cornettiste Taylor Ho Bynum (ils se connaissent depuis l'adolescence), et par le pianiste Benoît Delbecq, soit le groupe Illegal Crowns. C'était la troisième fois que j'avais l'opportunité de voir ce groupe sur scène, après un concert au 19 Paul Fort en 2014, quand leur collaboration était encore toute fraîche, et un passage par Wels en 2017. C'est donc le groupe avec lequel j'ai le plus souvent vu Mary Halvorson sur scène ! Et ça tombe bien, car c'est incontestablement l'un de mes collectifs préférés sur la scène jazz actuelle. L'univers si singulier de Benoît Delbecq, que je cotoie désormais depuis un quart de siècle (je pense que les premiers disques sur lequel je l'ai entendu était son Pursuit de 2000 et Jyväskylä de Kartet en 2001 !), se marie à merveille avec celui des trois américains. La particularité de ce groupe est qu'il n'y a aucun leader. Chacun apporte ses propres compositions et le discours change constamment de voix soliste (quand il y en a une) au cours des morceaux. On reconnaît parfois la patte de l'un ou de l'autre à l'écriture, mais ce qui sonne avant tout c'est la grande cohésion et la fluidité sans faille de l'ensemble. 


Le concert commence par une introduction cotonneuse de Benoît Delbecq au piano préparé (avec ses emblématiques pinces à linge) avant qu'il ne soit rejoint pas à pas par Tomas Fujiwara aux balais, puis Mary Halvorson aux griffures économes et enfin le cornet etouffé, sous le feutre d'un chapeau, de Taylor Ho Bynum. Entrée en douceur, mais qui pourtant laisse déjà entrevoir une certaine forme de groove, comme un feu qui couverait encore sous des cendres apparentes. Le groove se fait plus explicite sur Crooked Frame, un composition de Tomas Fujiwara qui ouvre leur dernier disque en date (Unclosing, Out Of Your Head, 2023). On entend un morceau composé depuis la batterie, qui met l'accent sur un sens de la progression inéluctable qu'on retrouvait déjà avec Thumbscrew mardi. Une composition de Mary Halvorson propose un discours en apparence plus déstructuré, fait d'incises juxtaposées, mais qui révèle sa cohérence au fur et à mesure. Benoît Delbecq alterne les modes, boucles rythmiques obsédantes, clusters violemment jetés de manière aléatoire sur l'ivoire, sonorités de kalimba permises par la préparation du piano. Taylor Ho Bynum apporte une lumière directrice dans ses interventions, que celle-ci soit bleutée à la sourdine ou au contraire solaire à plein pavillon. La musique parcourt les pupitres, les combinaisons se font et se défont, à quatre, à trois, en duo, tout semble naturel et le fruit d'une écoute attentive à l'autre. Un passage révélateur voit Mary Halvorson dévorer des yeux ses partenaires, tournant la tête d'un côté à l'autre, alors qu'elle n'a pas à intervenir pendant un instant. Ce regard en dit presque autant sur ce qui anime ce collectif que la magie sonore dont ils nous abreuvent pendant tout leur set. En guise de rappel, Taylor Ho Bynum explique qu'ils vont jouer un morceau intitulé A simple ending for complex times... une mélodie simple, qui respire le blues, et qui entre en résonance avec une intervention du pianiste qui explique qu'il a dû renoncer à accompagner ses partenaires pour une tournée américaine pourtant prévue faute d'avoir pu obtenir un visa. Complex times...