Georg Gräwe, Brad Jones, Hamid Drake @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30
La dernière soirée du festival commence par la performance d’un rare trio, puisqu’il ne s’agit que de leur deuxième concert ensemble, après une première en 2024 au festival Konfrontanionen de Nickelsdorf, en Autriche. Ce premier concert a fait l’objet d’un disque, qui a donné l’envie aux programmateurs du Jazzfest de remettre en lumière l’association du pianiste allemand, résident viennois, avec les deux Américains. Gräwe et Drake avaient eu l’occasion de jouer ensemble à la fin des 90s dans le quartet “chicagoan” du pianiste, mais ce format équilatéral est encore tout frais. De mon côté, ce n’est que la deuxième fois que j’ai l’occasion d’entendre le pianiste en concert, plus de dix ans après la première, à Saalfelden en 2015. La musique jaillit de son clavier telle un torrent frais, constamment renouvelée, marquée par la vitesse d’exécution. Il égrène les chapelets de notes de manière ininterrompue, sur un mode assez constant d’un bout à l’autre du concert. Peu de variations, mais un flot continu qui provoque une sorte d’hypnose chez l’auditeur. En contrepoint, Hamid Drake propose lui un discours très varié, percussionniste coloriste plus que batteur tenant le rythme, relançant constamment l’attention par des virgules soniques inattendues. Au centre, Brad Jones crée le liant entre ces approches en apparence contradictoires, proposant des phrases et des phases qui alternent discours propre et nécessité d’ancrer la pulsation pour former un tout. Le trio improvise deux longues suites, conservant un aspect très équilatéral, il ne s’agit absolument pas d’un piano soliste soutenu par une paire rythmique, mais bien d’une conversation équilibrée de trois voix indépendantes, nourries par l’écoute mutuelle. Une leçon de musique improvisée.
Ganavya @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00
La chanteuse américaine d’origine tamoule s’est établie depuis peu à Berlin. C’est donc à nouveau une artiste locale qui est mise à l’honneur sur la grande scène, après Mariá Portugal, Camila Nebbia ou Christian Lillinger les jours précédents. Elle a également accouché récemment - il y a sept semaines précise-t-elle alors que son mari fait une brève apparition sur scène avec leur fille dans les bras - et c’est son premier concert depuis cet événement (si l’on excepte son apparition vendredi pour un morceau aux côtés d’Immanuel Wilkins). Pour l’occasion, elle est accompagnée par la harpiste Miriam Adefris et le contrebassiste Sebastian Singwald. Un soutien minimaliste, car ce qui est mis en valeur chez Ganavya, c’est la pureté de sa voix, marquée par la pratique des traditions vocales d’Inde du Sud. C’est la deuxième fois que je la vois sur scène, après son passage à Banlieues Bleues il y a deux ans. Et mon impression est assez concordante : c’est magnifique au début, quand on se laisse happer par les mélopées typiques de la musique carnatique, mais sur la longueur, on se lasse un peu car le registre est quand même assez uniforme. L’accompagnement musical très en retrait n’aide pas relancer l’attention et le passage du tamil (j’imagine) au début à l’anglais sur la fin laisse se dissiper l’aura mystique des sonorités étrangères qui nous avait accroché l’oreille à l’origine.
Globe Unity Orchestra @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30
Oui, vous avez bien lu, il s’agit de l’historique orchestre d’Alexander von Schlippenbach dont le festival célèbre les 60 ans ! La première de cet ensemble pionnier de la free music européenne a en effet eu lieu lors de l’édition 1966 du festival berlinois ! Le 4 novembre exactement, donc il s’agit de l’anniversaire quasi exact. Bien sûr, le line up n’est plus tout à fait le même soixante ans plus tard, mais on retrouve néanmoins deux participants qui étaient déjà présents sur la scène de la Philharmonie à l’époque : Alexander von Schlippenbach lui-même, 88 ans tout de même, au piano et Manfred Schoof, 90 printemps, à la trompette. Pour l’occasion ils sont entourés par quatorze musiciens, de diverses générations, qui ont croisé la route du pianiste sous une forme ou sous une autre au cours de sa carrière. Il y a ainsi les historiques George Lewis au trombone, Evan Parker au sax soprano ou Paul Lytton à la batterie. Les fidèles Rudi Mahal aux clarinettes et Axel Dörner à la trompette (vus avec Schlippenbach il y a vingt ans pour son projet Monk’s Casino !). Ou encore Daniel Erdmann au sax tenor, Henrik Walsdorff au sax alto, Tomasz Dabrowski et Kasper Tranberg aux trompettes, Christof Thewes et Gerhard Gschlössl aux trombones, Antonio Borghini à la contrebasse, Dag Magnus Narvesen à la batterie et, la seule femme de l’orchestre (la révolution était encore une affaire très masculine à l’époque), Aki Takase qui joue à quatre mains avec son mari sur l’unique piano. Non sans humour, le programme du soir est intitulé Apokalyptische Nabelschau, soit nombrilisme apocalyptique en v.f. Une manière de mettre à distance cette célébration trop officielle et patrimoniale d’un ensemble qui a ouvert la voie à de nombreux orchestres européens par la suite (à commencer par le London Jazz Composers Orchestra mis à l’honneur lors de l’édition précédente du festival). On retrouve les ingrédients attendus d’un tel concert, une musique ample, sauvage, qui impressionne par sa puissance dans les passages a tutti, mais qui laisse aussi l’occasion à chacun ou presque de briller quelques instants dans des solos enfiévrés. A l’occasion, Aki Takase se lève pour guider de gestes énergiques l’orchestre, sans que celui-ci n’en ait sans doute réellement besoin, mais cela marque son engagement à servir la musique de son mari, qui apparaît marqué par le poids des ans, s’avançant sur scène à l’aide d’une béquille, puis voûté au dessus de son clavier pendant toute la durée du concert… jusqu’à ce que, miracle de la musique, il ne se lève à son tour pour guider l’ensemble vers l’apocalypse sonore finale qui fait se lever le public comme un seul homme. Historique !
Ches Smith’s Clone Row @ Quasimodo, 22h30
Contrairement à la veille, j’arrive à temps au Quasimodo pour pouvoir suivre le concert du groupe de Ches Smith dans son intégralité. Je retrouve ce groupe moins de trois mois après les avoir vus à Lisbonne. Mon compte-rendu avait été assez mitigé, alors pourquoi y retourner ? Pour voir si l’environnement différent, dans l’espace confiné d’un club, me faisait percevoir la musique différemment, et puis parce que je ne peux pas être dans la même ville que Mary Halvorson et laisser passer l’occasion de la voir à nouveau sur scène (la 31e fois !). Le premier morceau confirme plutôt mon ressenti de l’été, avec des beats digitaux très agressifs sur lesquels les musiciens semblent avoir un peu de mal à trouver leur place. Mais, une fois ce premier morceau passé, ma perception change du tout au tout, et la suite du concert est des plus convaincantes. L’interaction entre machines et instruments est plus équilibrée, les deux s’interpénètrent avec originalité pour déboucher sur une fusion où il est parfois difficile de définir d’où viennent les sons. L’environnement - gros son, public debout, espace cloisonné - aide à mieux se laisser porter par la musique, qui n’était sans doute pas faite pour le cadre certes magnifique de l’amphithéâtre lisboète mais trop ouvert aux quatre vents. Nick Dunston, dont c’est la troisième apparition lors du festival après sa participation aux ensembles d’Alexander Dawkins et de Camila Nebbia, impose sa puissance groovante aux sonorités anguleuses des machines, quand les cordes emmêlées de Mary Halvorson et Liberty Ellman créent distorsions et courses poursuites ensorceleuses qui nous retournent la tête. Ches Smith, à la batterie comme au vibraphone, accumule les rythmes pour répondre aux beats digitaux, voire les supplante totalement sur la fin, laissant entrevoir une matière plus composée qui devrait faire l’objet d’un second disque du groupe à paraître début 2027. Conclusion enthousiasmante d’un festival à nouveau parfait en tout point, à la programmation qui allie ancrage local et ambition globale, respect des figures historiques et opportunités pour les nouvelles voix, servi par une sonorisation toujours parfaitement adéquate. On reviendra !
















