lundi 10 août 2026

Chicago Underground Duo / SML @ Fundação Calouste Gulbenkian, dimanche 9 août 2026

Déjà le dernier jour de Jazz em Agosto. Comme la veille, deux concerts sont programmés. Tout d’abord, à 18h30, dans l’auditorium de la fondation, Rob Mazurek et Chad Taylor ont poursuivi une aventure au long cours, entamée il y a presque trois décennies. Le premier disque du Chicago Underground Duo est en effet paru en 1998 (enregistré en 1997). Depuis, ils continuent de jouer régulièrement ensemble, dans ce format en duo comme dans des ensembles plus larges (trio, quartet ou plus). Je les avais ainsi vus lors de l’édition 2013 du festival lisboète, avec Pharoah Sanders et les deux orchestres « Underground » de Rob Mazurek rassemblés pour l’occasion : le Chicago Underground donc, et le São Paulo Underground. Treize ans plus tard, c’est la cellule souche de tous ces ensembles qui se produit donc. Et ils n’ont finalement besoin de personne d’autre pour nous entraîner loin avec eux. Chad Taylor est un batteur essentiel de la scène jazz contemporaine depuis les années 90, et sa prestation d’hier soir a largement démontré pourquoi. Avec un format instrumental resserré, son drumming est nécessairement plus mis en avant que dans des orchestres pour fournis. Son jeu a été une réjouissance de tous les instants. Grondements sourds, roulements puissants, polyrythmies explosives, même quand il passe un instant à la kalimba, sa sonorité nous captive. 


Sur cette base rythmique au groove obsédant, Rob Mazurek ajoute différents ingrédients. Puissants solos de trompette à plein pavillon, tels des hymnes à chanter à tue-tête. Beats électroniques et modulations synthétiques qui démultiplient l’intensité rythmique pourtant déjà bien présente. Incantations vocales et chapelet de clochettes qui semblent convoquer quelque esprit frappeur. Trompette en sourdine pour soudainement faire surgir une mélodie nocturne, presque apaisée. Spoken word déclamé avec véhémence. Les registres sont variés, mais l’excellence demeure quelque soit le moyen employé. L’excitation monte même d’un cran quand une silhouette s’avance avec un saxophone sous le bras : un invité surprise, pas annoncé au programme, mais pas n’importe lequel, James Brandon Lewis en personne qui vient souffler sur les braises pour allumer un feu spirituel dont il a le secret. On sait que Chad Taylor est le batteur de son quartet, et qu’ils jouent également souvent en duo, ce qui explique sans doute sa présence alors qu’il n’est pas à l’affiche du festival par ailleurs. Une très belle surprise, prolongée le temps d’un rappel, qui finit de faire de ce concert un souvenir qui restera longtemps en mémoire. 


Le dernier concert du festival, à 21h30 dans les jardins de la fondation, est la deuxième occasion pour moi de voir SML sur scène cette année, six mois après leur passage parisien par Sons d’hiver. Il y a nécessairement moins d’effet de surprise que la précédente fois, je sais quelque part à quoi m’attendre, mais leur capacité à créer des ambiances hypnotiques, changeantes au fur et à mesure de leurs longues plages improvisées (60 minutes d’une traite hier soir, avant un rappel d’une vingtaine de minutes complémentaires), fait toujours son effet. On retrouve ainsi avec plaisir cet amalgame de rythmes digitaux et synthétiques créés par Jeremiah Chiu avec le drumming si inventif de Booker Stardrum (quel nom prédestiné pour un batteur !), véritable propulseur de la « machine » SML. À cela, il faut ajouter la basse obsédante d’Anna Butterss, les « loops humaines » de Gregory Ulhmann à la guitare et les motifs répétitifs et filtrés de Josh Johnson au sax alto. Leur musique cherche clairement à créer des ambiances, il n’y a pas vraiment de mélodie, ne semble pas y avoir de vrai début ni de fin aux morceaux, ce sont juste des modulations autour de propositions rythmiques évolutives, dans un cousinage assumé avec les musiques électroniques ou le minimalisme. La recherche du « groove » sert de boussole, et une fois celui-ci atteint, chacun semble libre d’ajouter sa touche pour peu à peu conduire la musique dans une autre direction. C’est une musique qui se déploie sur la durée, condition nécessaire à l’abandon de soi pour ne plus que se laisser porter par le beat, comme dans un état second. Une conclusion idéale à la programmation impeccable de Jazz em Agosto, dont une caractéristique assez générale (en tout cas pour la majorité des concerts auxquels j’aurai assisté) était cette année l’imbrication naturelle entre rythmes acoustiques et ceux issus des machines. En cela, SML est sans doute une des propositions les plus réjouissantes et abouties sur la scène contemporaine, par-delà les questions de classification par genre musical. 

dimanche 9 août 2026

Pat Thomas / Tomas Fujiwara’s Dream Up @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 8 août 2026

Pour sa programmation du week-end, Jazz em Agosto double la mise. Ainsi, avant le concert de 21h30 dans l’amphithéâtre extérieur, un autre rendez-vous est proposé à 18h30, cette fois-ci dans l’un des auditoriums intérieurs de la fondation. C’est la deuxième fois en l’espace de quelques mois que je vois le pianiste britannique Pat Thomas pour un concert en solo, après son passage par le Jazzfest Berlin en novembre dernier. Peut-être que je généralise mon propre ressenti, mais j’ai l’impression qu’il a une sorte de reconnaissance, tardive, à l’international, notamment depuis sa participation au quartet [ahmed] (aux côtés de Seymour Wright, Antonin Gerbal et Joel Grip), alors qu’il a déjà l’âge d’être un vétéran de la free music européenne. À Berlin, il était arrivé sur scène en boitant, s’appuyant difficilement sur une canne pour rejoindre le piano. Cette fois-ci, c’est même en fauteuil roulant qu’il s’avance, poussé par un assistant. Il commence néanmoins au quart de tour, à peine installé sur le tabouret du piano, alors que son assistant n’a pas encore fini de ranger le fauteuil sur le côté de la scène. Pas de temps mort dans les sets de Pat Thomas (c’était pareil à Berlin), la musique jaillit en continu, même les pauses entre les morceaux sont réduites au strict minimum. Le pianiste britannique vit intensément son art, pas nécessairement sur la longueur (quarante-cinq minutes plus un court rappel), mais sans accorder le moindre espace à quelques fioritures inutiles. 


Contrairement à son concert berlinois, Pat Thomas se « contente » de jouer sur les touches en ivoire. Pas d’intervention directement dans les cordes ni sur le cadre, il déroule son set en jouant selon la « norme », ou presque. On notera tout de même une corde préparée dans les aigus, sur le quatrième morceau, mais pour le reste son inventivité s’exprime autrement. Les morceaux qu’il interprète ont chacun leur couleur particulière. Très blues pour le premier, avec un groove presque dansant sur le deuxième , telle une mécanique bien huilée à la Nancarrow pour le troisième… sans pour autant se départir d’un langage hérité du free jazz qui laisse toute la place au goût de la surprise, aux clusters dissonants, aux résonances harmoniques construites par une succession rapide de notes moins aléatoires qu’il n’y parait au premier abord. Au-delà du free jazz, Pat Thomas a une dette évidente envers Thelonious Monk. Le plus récent disque du quartet [ahmed] lui est d’ailleurs consacré et, comme à Berlin, il interprète une composition de son illustre prédécesseur en guise de rappel, de manière très ramassée, sur une petite minute seulement, le temps de citer le thème et de le prolonger par quelques accords puissants au cœur de son propre langage. 

À 21h30, dans les jardins de la fondation, on retrouve un musicien déjà vu à plusieurs reprises lors des précédentes éditions de Jazz em Agosto (et à de nombreuses autres occasions), l’un de mes favoris depuis quasiment deux décennies désormais. Pour l’occasion, Tomas Fujiwara propose une formule inédite (juste entendue sur disque) avec son quartet percussif auteur du beau Dream Up (Out Of Your Head Records, 2025). Par rapport au disque, le line up est néanmoins renouvelé à moitié. Si on retrouve le leader à la batterie et Kaoru Watanabe aux tambours taiko (les tambours traditionnels japonais) et à la flûte shinobue (petite flûte traversière en bambou), le groupe est complété par Kweku Sumbry au ngoni, balafon, djembe et timbales et Ches Smith, de retour sur scène après son concert de la veille, au vibraphone et occasionnellement aux congas. Avec un groupe centré sur les percussions, on pourrait s’attendre à un déluge rythmique incessant déployé jusqu’à l’épuisement. Il n’en est rien, et Tomas Fujiwara propose au contraire une musique basée sur l’écoute mutuelle, qui laisse beaucoup de place à la retenue (à tel point qu’on a parfois l’impression que les sons des animaux nocturnes, batraciens, oiseaux ou autres insectes, font partie de la musique - en tout cas ils ne sont pas toujours recouverts), et qui ne cherche pas la « performance » démonstrative. De manière assez illustrative, les morceaux sont d’ailleurs relativement courts. 


S’il y a bien entendu des passages à quatre, chacun frappant ses percussions de manière simultanée, ce n’est pas l’essentiel du propos, et Fujiwara laisse beaucoup de place à ses compagnons pour briller en solo ou en duo. Le registre est plus souvent medium qu’à pleine puissance. Par ailleurs, le groupe n’est pas purement percussif. Kaoru Watanabe intervient régulièrement à la flûte shinobue, à la sonorité douce et fragile, et Kweku Sumbry au ngoni. Les deux chantent aussi à l’occasion, évoquant des traditions ancestrales que leurs origines laissent paraître, japonaises pour l’un, ouest-africaines pour l’autre. C’est ainsi, me semble-t-il, la première fois que Tomas Fujiwara convoque une musique qui rappelle une part de son héritage personnel, comme son nom de famille le suggère. Mais sans en faire un programme, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres, au service d’une vision élargie des possibles des instruments percussifs. Ches Smith, au vibraphone, ajoute bien souvent une dimension mélodique à son jeu, à base de motifs simples, presque naïfs, qui s’insèrent néanmoins dans les passages a tutti comme une couche essentielle de la résonance harmonique permise par l’accumulation des rythmes et textures. Ce qui ressort à la fin du concert, c’est donc avant tout la dimension de compositeur de Fujiwara, pleine de maîtrise pour permettre de faire vibrer les peaux harmonieusement, sans se laisser déborder par l’excitation rythmique qui pourrait facilement prendre le pas dans un tel contexte. Et c’est d’autant plus réjouissant en live, quand la vue complète l’écoute. 

samedi 8 août 2026

Ches Smith’s Clone Row @ Fundação Calouste Gulbenkian, vendredi 7 août 2026

Un concert en demi-teinte, pour tout dire. Des musiciens pourtant grandement appréciés, mais quand la musique n’est pas aussi « géniale » que celle à laquelle ils nous ont habitués, la déception pointe le bout de son nez. Sur le papier, le quartet assemblé par Ches Smith (batterie, vibraphone) avait pourtant tout pour me plaire, avec la présence de Nick Dunston à la contrebasse et Liberty Ellman et Mary Halvorson aux guitares. Mais le parti pris esthétique du leader pour ce groupe m’a laissé un peu dubitatif par moment. La première impression a été peut-être trop décisive, mais je suis resté de marbre, comme extérieur à la musique, lors du premier morceau. Comme pour la majorité des morceaux du concert, Ches Smith commence par lancer une sorte de boîte à rythme digitale aux sonorités peu plaisantes, qu’il complète par son jeu percussif à la batterie et au vibraphone, changeant régulièrement d’instrument sans du coup laisser le temps à un discours véritablement construit de se déployer. Ses acolytes entrent progressivement en jeu, mais sans donner l’impression que le morceau n’aille véritablement quelque part. Ça ressemble alors à un exercice de style assez vain. Le deuxième morceau me rassure, me laissant penser que le premier n’était peut-être qu’un tour de chauffe avant l’entrée dans le vif du sujet. La complémentarité des deux guitares fait son effet, dans un jeu de course poursuite aux multiples distorsions qu’on attend forcément vues les forces en présence. Pourtant, la suite du concert fait resurgir les doutes face à ce qui semble être un choix esthétique assumé, mais qui ne me parle pas. Les beats digitaux lancés par Ches Smith et les interventions de Nick Dunston à l’aide d’une sorte de joystick pour retraiter les sons émis par ses partenaires font trop écran pour moi et m’empêchent de rentrer pleinement dans la musique. Je ne suis pas contre par principe l’intervention d’éléments électroniques dans un cadre improvisé, comme les concerts des deux précédents soirs l’ont illustré à merveille, mais cette fois-ci j’ai le sentiment que la sauce ne prend pas complètement et les morceaux me donnent l’impression de faire du sur place. 


La seconde partie de concert corrige heureusement un peu le tir, et les quatre/cinq derniers morceaux me parlent plus. Peut-être que je m’habitue à la musique et que je suis capable d’aller y chercher les éléments qui me plaisent le plus. Ce sont surtout les deux guitaristes qui, à ce jeu-là, me réjouissent et semblent décider à faire décoller les morceaux par leur capacité à prendre le discours à leur compte et donner enfin le sentiment que la musique « avance ». Ches Smith, aussi, prend plus le temps, au vibraphone ou à la batterie, mais pas aux deux simultanément, et propose un discours qui semble plus construit. On retrouve ainsi sa réjouissante capacité à propulser un morceau tout en maintenant des breaks qui relancent constamment l’attention. Ça décolle enfin ! Dommage qu’il ait fallu attendre 45 minutes… ce qui est trop long pour dissiper complètement le goût d’inachevé à la sortie du concert. Je me demande si le cadre du concert - en plein air - ne faisait pas lui aussi un peu écran. C’est une musique qui demanderait peut-être à être écoutée dans un espace plus restreint, debout, le corps prêt à répondre à une démarche plus centrée sur le rythme que sur les mélodies ou les harmonies. Tout n’était heureusement pas à jeter, mais mes attentes étaient peut-être trop fortes, et je n’ai pas pu me défaire de ce léger goût de déception, au final. 

vendredi 7 août 2026

Anna Webber’s Shimmer Wince @ Fundação Calouste Gulbenkian, jeudi 6 août 2026

Parmi les cinq soirées de l’édition 2026 de Jazz em Agosto pour lesquelles j’ai pris des places, le concert d’Anna Webber est sans doute celui qui me motivait le plus, a priori, à faire le voyage. Non que les autres soirées n’étaient elles aussi alléchantes, mais l’album du quintet de la saxophoniste et flûtiste canadienne (Shimmer Wince, Intakt Records, 2023) est à mes oreilles l’un des tous meilleurs disques de ces dernières années, et en plus je n’avais encore jamais eu l’opportunité d’entendre Anna Webber en concert. J’ai l’impression qu’elle est assez discrète de ce côté-ci de l’Atlantique, et elle confirme en tout cas pendant le concert que c’est la première fois qu’elle vient à Lisbonne. C’est aussi la première fois que je vois la violoncelliste Mariel Roberts, quant aux autres ils me sont un tout petit peu plus familiers : ainsi de Lesley Mok à la batterie, vue en novembre dernier aux côtés de Théo Girard, ainsi d’Elias Stemeseder aux synthétiseurs, vu à deux reprises à Berlin, en solo en 2018 et aux côtés de Felix Henkelhausen en 2025, ainsi enfin d’Adam O’Farrill à la trompette, vu trois fois aux côtés de Mary Halvorson, dont une précédente fois à Lisbonne en 2019. 


La musique d’Anna Webber, si elle emprunte à différentes techniques compositionnelles qu’on peut reconnaître à tel ou tel moment, conserve néanmoins un aspect complètement inédit, très original, qui en fait tout l’intérêt. On peut y entendre des traces de musique répétitive quand un même motif semble répété ad lib. par un instrumentiste, mais elle prend alors le contrepied par des breaks soudains qui réorientent les morceaux ou suspendent le temps d’un silence une mécanique trop bien huilée. On peut y voir transparaître un attrait pour les tourneries rythmiques chères à Steve Coleman quand les instruments « solistes » (saxophone, trompette, violoncelle) ancrent finalement plus le rythme que la batterie, qui peut alors se permettre une expression plus coloriste et sur la retenue. On y retrouve un goût pour des mélodies inexorables qui semblent avancer toutes seules à travers un champ rythmique extrêmement dense, fait de multiples couches, et qui est un peu la marque de fabrique de la scène brooklynienne contemporaine. On y constate également une certaine réhabilitation des sons synthétiques, bien loin néanmoins des gimmicks trop datés des années 80, qui confrontent les sons des instruments acoustiques à des sonorités moins « propres ». Si Elias Stemeseder intervient essentiellement dans le rôle de la basse, il fait jaillir de-ci de-là des phrases qui évoquent de loin l’un de ses glorieux compatriotes adeptes des claviers en tous genres, Joe Zawinul. Tout cela donne une musique extrêmement riche, au déroulé difficile à prévoir, qui garde par conséquent une grande fraîcheur par le goût constant de la surprise qu’elle réserve. Le répertoire, déployé sur 90 minutes, alterne les morceaux qui apparaissaient sur le disque du groupe et de nouvelles compositions encore inédites. De quoi espérer un nouvel album, qui permettra de se replonger à l’envi dans ces compositions labyrinthiques qu’une seule écoute ne saurait épuiser. Cette musique est tellement riche qu’il faut y retourner encore et encore pour l’apprécier à sa juste valeur. Peut-être consciente de cela, Anna Webber propose en rappel de rejouer un des morceaux déjà joués pendant le concert (le premier, m’a-t-il semblé), promettant que ça sera néanmoins complètement différent. Car, si l’architecture compositionelle est essentielle à cette musique, elle conserve néanmoins toute la fraîcheur de l’improvisation, servie par des musiciens qui en font l’actualité sur cette dernière décennie (grand passage en duo flûte / batterie niché au cœur du concert qui l’illustre à merveille). Concert très attendu, donc, qui aura grandement été au rendez-vous de ses promesses.

jeudi 6 août 2026

The Sleep Of Reason Produces Monsters @ Fundação Calouste Gulbenkian, mercredi 5 août 2026

Avec un tel nom, emprunté au titre d’une célèbre eau-forte de Goya, il ne faut pas s’attendre à un déroulé tranquille et linéaire. TSORPM commence ainsi à fond, par une furieuse explosion sonore où le sax alto de Mette Rasmussen et la trompette piccolo de Gabriele Mitelli produisent un hymne puissant à l’unisson, alors que Lukas König frappe de tout son poids sur sa batterie et que Mariam Rezaei prépare encore sa platine. Elle les rejoint rapidement pour “perturber” encore un peu plus le son produit à l’aide de scratches agressifs qui s’immiscent comme un virus sonore dans le son des instruments traditionnels. Ce quartet européen (une Danoise, un Italien, un Autrichien et une Anglaise) emmêle et démêle les genres, mais plutôt ceux sur la frange la plus extrême des musiques de notre temps : free jazz, illbient, punk, noise. Pourtant, tout n’est pas que bruit, et on se surprend à plus d’un tour à être entraîné par cette capacité qu’ils ont, l’air de rien, à ménager des montées en tension inexorables, à soutenir un rythme lourd qui fait hocher la tête mécaniquement, à déployer des mélodies “hymniesques” servies par la folle énergie des souffleurs. Le son des instruments acoustiques est amplifié, déstructuré, recomposé, perturbé, complété par divers dispositifs synthétiques. Outre les platines, Mariam Rezaei dispose d’un laptop devant elle. Gabriele Mitelli alterne entre trompette sur le devant de la scène et machines quand il vient s’installer aux côtés de la turntablist en fond de scène. Lukas König triture aussi une bass station et des synthés modulaires. Seule Mette Rasmussen se “contente” de son saxophone, si ce n’est un chapelet de clochettes qu’elle agite en fin de concert. 


Plus d’une fois, la sonorité de Gabriele Mitelli me fait penser à celle de Rob Mazurek. Ils partagent une même approche, où des mélodies puissantes déroulées à la trompette répondent à un tapis rythmique synthétique extrêmement dense. On n’est ainsi pas surpris d’apprendre qu’ils ont enregistré un disque ensemble, paru sur le label portugais Clean Feed. Des quatre musiciens présents ce soir, c’était le seul que je n’avais encore jamais vu sur scène. Mette Rasmussen et Mariam Rezaei faisaient partie du Fire! Orchestra de Mats Gustafsson vu sur scène en novembre dernier lors du Jazzfest Berlin. Quand à Lukas König, je l’avais découvert au sein de Kompost 3 à Saalfelden en 2015, avant de le revoir à deux reprises à Prague avec 5K HD (les mêmes que Kompost 3 plus la chanteuse Mira Lu Kovacs pour des chansons electro-pop-jazz de belle facture) et enfin en soutien de Moor Mother à Sons d’hiver en 2023. Un éclectisme musical encore élargi avec sa participation a TSORPM. 

Leur concert lisboète se tient d’une traite. 80 minutes d’un flot musical ininterrompu. Les registres varient néanmoins, chacun ne joue pas en continu, et les passages puissants a tutti alternent avec des plages plus sereines, qui soit mettent en valeur un soliste particulier (et à ce jeu-là, on apprécie surtout la profondeur de chant sprirituelle dont est capable le sax alto de Mette Rasmussen), soit créent des moments de répit où les sons synthétiques prennent le pas sur les instruments plus traditionnels pour déployer des plages ambient destinées à préparer la prochaine prise d’assaut sonore. Il y a tellement de moments intenses dans leur set, qu’on leur pardonne finalement facilement les quelques longueurs de-ci de-là qui s’immiscent dans leur musique. Le public ne se laisse ainsi pas prier pour leur réserver une standing ovation dès que la dernière note résonne dans le cadre enchanteur des jardins de la fondation Gulbenkian. Très peu de défections en cours de route, pour une musique qui n’est pourtant pas faite pour toutes les oreilles. Le public de Jazz em Agosto est habitué aux propositions aventureuses, et je me réjouis d’en faire partie pour une quatrième fois, après mes venues en 2013, 2018 et 2019.