lundi 2 novembre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 4e soir, dimanche 1er novembre 2026

Georg Gräwe, Brad Jones, Hamid Drake @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30


La dernière soirée du festival commence par la performance d’un rare trio, puisqu’il ne s’agit que de leur deuxième concert ensemble, après une première en 2024 au festival Konfrontanionen de Nickelsdorf, en Autriche. Ce premier concert a fait l’objet d’un disque, qui a donné l’envie aux programmateurs du Jazzfest de remettre en lumière l’association du pianiste allemand, résident viennois, avec les deux Américains. Gräwe et Drake avaient eu l’occasion de jouer ensemble à la fin des 90s dans le quartet “chicagoan” du pianiste, mais ce format équilatéral est encore tout frais. De mon côté, ce n’est que la deuxième fois que j’ai l’occasion d’entendre le pianiste en concert, plus de dix ans après la première, à Saalfelden en 2015. La musique jaillit de son clavier telle un torrent frais, constamment renouvelée, marquée par la vitesse d’exécution. Il égrène les chapelets de notes de manière ininterrompue, sur un mode assez constant d’un bout à l’autre du concert. Peu de variations, mais un flot continu qui provoque une sorte d’hypnose chez l’auditeur. En contrepoint, Hamid Drake propose lui un discours très varié, percussionniste coloriste plus que batteur tenant le rythme, relançant constamment l’attention par des virgules soniques inattendues. Au centre, Brad Jones crée le liant entre ces approches en apparence contradictoires, proposant des phrases et des phases qui alternent discours propre et nécessité d’ancrer la pulsation pour former un tout. Le trio improvise deux longues suites, conservant un aspect très équilatéral, il ne s’agit absolument pas d’un piano soliste soutenu par une paire rythmique, mais bien d’une conversation équilibrée de trois voix indépendantes, nourries par l’écoute mutuelle. Une leçon de musique improvisée.


Ganavya @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00


La chanteuse américaine d’origine tamoule s’est établie depuis peu à Berlin. C’est donc à nouveau une artiste locale qui est mise à l’honneur sur la grande scène, après Mariá Portugal, Camila Nebbia ou Christian Lillinger les jours précédents. Elle a également accouché récemment - il y a sept semaines précise-t-elle alors que son mari fait une brève apparition sur scène avec leur fille dans les bras - et c’est son premier concert depuis cet événement (si l’on excepte son apparition vendredi pour un morceau aux côtés d’Immanuel Wilkins). Pour l’occasion, elle est accompagnée par la harpiste Miriam Adefris et le contrebassiste Sebastian Singwald. Un soutien minimaliste, car ce qui est mis en valeur chez Ganavya, c’est la pureté de sa voix, marquée par la pratique des traditions vocales d’Inde du Sud. C’est la deuxième fois que je la vois sur scène, après son passage à Banlieues Bleues il y a deux ans. Et mon impression est assez concordante : c’est magnifique au début, quand on se laisse happer par les mélopées typiques de la musique carnatique, mais sur la longueur, on se lasse un peu car le registre est quand même assez uniforme. L’accompagnement musical très en retrait n’aide pas relancer l’attention et le passage du tamil (j’imagine) au début à l’anglais sur la fin laisse se dissiper l’aura mystique des sonorités étrangères qui nous avait accroché l’oreille à l’origine. 


Globe Unity Orchestra @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30


Oui, vous avez bien lu, il s’agit de l’historique orchestre d’Alexander von Schlippenbach dont le festival célèbre les 60 ans ! La première de cet ensemble pionnier de la free music européenne a en effet eu lieu lors de l’édition 1966 du festival berlinois ! Le 4 novembre exactement, donc il s’agit de l’anniversaire quasi exact. Bien sûr, le line up n’est plus tout à fait le même soixante ans plus tard, mais on retrouve néanmoins deux participants qui étaient déjà présents sur la scène de la Philharmonie à l’époque : Alexander von Schlippenbach lui-même, 88 ans tout de même, au piano et Manfred Schoof, 90 printemps, à la trompette. Pour l’occasion ils sont entourés par quatorze musiciens, de diverses générations, qui ont croisé la route du pianiste sous une forme ou sous une autre au cours de sa carrière. Il y a ainsi les historiques George Lewis au trombone, Evan Parker au sax soprano ou Paul Lytton à la batterie. Les fidèles Rudi Mahal aux clarinettes et Axel Dörner à la trompette (vus avec Schlippenbach il y a vingt ans pour son projet Monk’s Casino !). Ou encore Daniel Erdmann au sax tenor, Henrik Walsdorff au sax alto, Tomasz Dabrowski et Kasper Tranberg aux trompettes, Christof Thewes et Gerhard Gschlössl aux trombones, Antonio Borghini à la contrebasse, Dag Magnus Narvesen à la batterie et, la seule femme de l’orchestre (la révolution était encore une affaire très masculine à l’époque), Aki Takase qui joue à quatre mains avec son mari sur l’unique piano. Non sans humour, le programme du soir est intitulé Apokalyptische Nabelschau, soit nombrilisme apocalyptique en v.f. Une manière de mettre à distance cette célébration trop officielle et patrimoniale d’un ensemble qui a ouvert la voie à de nombreux orchestres européens par la suite (à commencer par le London Jazz Composers Orchestra mis à l’honneur lors de l’édition précédente du festival). On retrouve les ingrédients attendus d’un tel concert, une musique ample, sauvage, qui impressionne par sa puissance dans les passages a tutti, mais qui laisse aussi l’occasion à chacun ou presque de briller quelques instants dans des solos enfiévrés. A l’occasion, Aki Takase se lève pour guider de gestes énergiques l’orchestre, sans que celui-ci n’en ait sans doute réellement besoin, mais cela marque son engagement à servir la musique de son mari, qui apparaît marqué par le poids des ans, s’avançant sur scène à l’aide d’une béquille, puis voûté au dessus de son clavier pendant toute la durée du concert… jusqu’à ce que, miracle de la musique, il ne se lève à son tour pour guider l’ensemble vers l’apocalypse sonore finale qui fait se lever le public comme un seul homme. Historique !


Ches Smith’s Clone Row @ Quasimodo, 22h30


Contrairement à la veille, j’arrive à temps au Quasimodo pour pouvoir suivre le concert du groupe de Ches Smith dans son intégralité. Je retrouve ce groupe moins de trois mois après les avoir vus à Lisbonne. Mon compte-rendu avait été assez mitigé, alors pourquoi y retourner ? Pour voir si l’environnement différent, dans l’espace confiné d’un club, me faisait percevoir la musique différemment, et puis parce que je ne peux pas être dans la même ville que Mary Halvorson et laisser passer l’occasion de la voir à nouveau sur scène (la 31e fois !). Le premier morceau confirme plutôt mon ressenti de l’été, avec des beats digitaux très agressifs sur lesquels les musiciens semblent avoir un peu de mal à trouver leur place. Mais, une fois ce premier morceau passé, ma perception change du tout au tout, et la suite du concert est des plus convaincantes. L’interaction entre machines et instruments est plus équilibrée, les deux s’interpénètrent avec originalité pour déboucher sur une fusion où il est parfois difficile de définir d’où viennent les sons. L’environnement - gros son, public debout, espace cloisonné - aide à mieux se laisser porter par la musique, qui n’était sans doute pas faite pour le cadre certes magnifique de l’amphithéâtre lisboète mais trop ouvert aux quatre vents. Nick Dunston, dont c’est la troisième apparition lors du festival après sa participation aux ensembles d’Alexander Dawkins et de Camila Nebbia, impose sa puissance groovante aux sonorités anguleuses des machines, quand les cordes emmêlées de Mary Halvorson et Liberty Ellman créent distorsions et courses poursuites ensorceleuses qui nous retournent la tête. Ches Smith, à la batterie comme au vibraphone, accumule les rythmes pour répondre aux beats digitaux, voire les supplante totalement sur la fin, laissant entrevoir une matière plus composée qui devrait faire l’objet d’un second disque du groupe à paraître début 2027. Conclusion enthousiasmante d’un festival à nouveau parfait en tout point, à la programmation qui allie ancrage local et ambition globale, respect des figures historiques et opportunités pour les nouvelles voix, servi par une sonorisation toujours parfaitement adéquate. On reviendra ! 

dimanche 1 novembre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 3e soir, samedi 31 octobre 2026

Christian Lillinger’s Open Form For Society @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30


Voici un groupe à l’instrumentation des plus originales. Le batteur leader est ainsi entouré par trois bassistes (Petter Eldh, Jonas Westergaard, Ole Morten Vågan), un vibraphoniste (Christopher Dell) et… cinq claviers ! Anna D’Erricco et Cory Smythe sont au piano, Kaja Draksler au célesta, Elias Stemeseder au synthé et Georg Vogel au clavinet. Kaja Draksler et Elias Stemeseder alternant également au piano droit. J’étais assez curieux de pouvoir entendre ça. La musique puise à plusieurs sources, des musiques électroniques au minimalisme, mais dans une approche beaucoup moins systématique que ces inspirations pourraient laisser penser. Les passages a tutti, quand l’empilement des claviers procure comme un halo harmonique mouvant, où les sons électriques et acoustiques s’emmêlent, débouchent sur une sorte de transe instable qui ne laisse pas deviner vers où elle évolue. Le batteur berlinois dirige de quelques gestes pour indiquer les changements de direction, afin de ne pas perdre ses camarades dans ce maelström rythmique dont les résonances ne permettent pas toujours de savoir de quel instrument la musique provient. Le propos gagnerait sans doute à être plus ramassé parfois. Il ne s’agit pas d’un set d’une traite, il y a des pauses et donc des “morceaux” bien délimités, mais ceux-ci traînent parfois en longueur et on a l’impression que les musiciens ne savent pas toujours comment les terminer, étirant le propos au-delà du raisonnable. Cela dilue par conséquent un propos pourtant convaincant en son cœur, faute de donner une forme plus intelligible aux auditeurs. 


Tomeka Reid Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00


On va dire que je ne suis pas objectif et que la présence de Mary Halvorson dans ce groupe altère mon jugement, mais quelle musique ! C’est absolument fabuleux de bout en bout. Tout est parfait : les compositions, la cohésion du groupe, les voix individuelles, jusqu’à la sonorisation qui fait des merveilles. Les ingénieurs du son de la Festspiele ont restitué de la manière la plus adéquate possible toutes les beautés du quartet de la violoncelliste chicagoane. Chaque instrument est très clairement audible, on arrive à suivre leurs contributions individuelles quelques soient les combinaisons sonores. La contrebasse de Jason Roebke “chante” formidablement quand nécessaire, ancre la pulsation avec détermination à d’autres moments, et à chaque fois on l’entend suffisamment distinctement. Tomas Fujiwara démontre sa science habituelle, quelques soient les registres, des balais très swing, presque a l’ancienne, du premier morceau, aux colorations percussives plus contemporaines de la suite. La guitare de Mary Halvorson offre un contrepoint électrique et juste ce qu’il faut distordu aux notes bleutées qui émanent du violoncelle de Tomeka Reid. Là aussi, leurs sonorités singulières sont parfaitement restituées et toujours parfaitement audibles. Ce groupe a désormais une belle longévité (ils jouent ainsi le répertoire de leur quatrième album en commun), et leur complicité pour servir les compositions de la violoncelliste fait plaisir à entendre. Sur le deuxième morceau du set, je me mets même à trouver quelques résonances avec Bar Kokhba, le sextet qui a sublimé le répertoire de Masada. Une mélodie vaguement orientale, quelques espagnolades, et la complémentarité entre violoncelle, guitare, contrebasse, batterie qui rappelle le line-up (partiel) du sextet zornien. C’est dire le niveau d’excellence. Une heure parfaite, à côtoyer la beauté comme rarement, pour un des meilleurs concerts de l’année. 


Chicago Underground Duo @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30


Moins de trois mois après les avoir vus à Lisbonne, je retrouve Rob Mazurek et Chad Taylor pour une nouvelle présentation de leurs explorations electro-acoustiques primordiales. Le répertoire est assez similaire, on retrouve les hymnes tirés de leur plus récent album, mais avec suffisamment d’engagement dans les improvisations pour que ce ne soit pas juste une redite. Le drumming de Chad Taylor répond aux sons synthétiques générés par Rob Mazurek à l’aide de quelques machines pour faire monter des grooves imparables qui donnent envie de danser dans sa tête comme dirait l’autre. À la trompette comme à la trompette picolo, Mazurek pose des solos puissants qui orientent la musique vers un but, au-delà de la seule transe rythmique. Il crie, agite des clochettes, psalmodie un texte, donnant un aspect mystique, comme issue d’une secrète confrérie syncrétique, à ses interventions. C’est peut-être là la raison du succès, et de la longévité, de ce groupe, dans la manière d’agencer le plus naturellement l’ancestral et le contemporain, l’improvisation et la rigidité des machines, le nord et le sud (kalimba de Chad Taylor et influences brésiliennes où Mazurek a longtemps vécu). Une alliance syncrétique des contraires apparents qui semble refléter le plus justement l’état de nos sociétés actuelles. En parlant aussi bien au corps qu’à l’esprit. 


Ingebrigt Håker Flaten (Exit) Knarr @ Quasimodo, 22h30


Il était un peu ambitieux de penser pouvoir combiner ma présence à l’heure au Quasimodo avec les concerts du soir de la grande salle de la Festspiele. Le Chicago Underground Duo termine son set à 22h45, et le temps de rejoindre le club de l’autre côté du Ku’damm, j’arrive alors que le concert du groupe à géométrie variable du bassiste norvégien est déjà bien entamé. Mais je ne voulais absolument pas manquer ce concert vues les forces en présence, et comme ils poussent leur set jusqu’à minuit, j’ai quand même le droit à une bonne heure d’une musique féroce. Sur la petite scène du Quasimodo, un peu entassés les uns sur les autres, on retrouve aux côtés d’Ingebrigt Håker Flaten à la contrebasse, Olaf Olsen à la batterie, Jonathan F. Horne et Karl Bjorå aux guitare (ce dernier déjà présent jeudi aux côtés de Karoline Wallace au même endroit), Karl Hjalmar Nyberg au sax tenor, et surtout Amalie Dahl aux sax alto et baryton et Marta Warelis au piano, les deux jeunes femmes étant ma principale source de motivation pour assister à ce concert. Et je ne fus pas déçu, tellement elles ont illuminé la performance du groupe à chacune de leurs interventions. La musique d’Ingebrigt Håker Flaten allie la puissance rythmique entêtante d’un groupe de rock aux développements incontrôlés du free jazz le plus féroce. A ce petit jeu, Marta Warelis intervient en véritable sorcière des claviers, capable d’égrener des déluges de notes en apparence aléatoires, mais qui collent si parfaitement à l’ambiance générale, que ce côté aléatoire n’est évidemment en rien fortuit. Chacun de ses solos explose complètement le cadre et apporte une dimension sauvage particulièrement réjouissante qu’on prend avec encore plus de plaisir en club, à quelques mètres d’intervalle. Amalie Dahl n’est pas en reste et déroule elle aussi des solos brûlants sur ses saxophones, en solitaire, ou accompagnée par Karl Hjalmar Nyberg au tenor dans quelques joutes sonores surpuissantes. A d’autres moments, se sont les guitaristes qui prennent la musique à leur compte, pour quelques interventions pyrotechniques, avant que l’ensemble ne retombe comme par magie sur ses pattes, avec la contrebasse du leader qui martèle le rythme de manière très appuyée pour faire monter le groove. La musique parfaite pour une fin de soirée, pour un concert debout, en club, qui n’aurait sans soute pas la même énergie dans une plus grande salle. 

samedi 31 octobre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 2e soir, vendredi 30 octobre 2026

Camila Nebbia Large Ensemble @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30


Comme la veille, c’est à une résidente berlinoise d’origine sud-américaine que revient l’honneur de lancer la soirée sur la grande scène de la Festspiele. La saxophoniste argentine Camila Nebbia présente pour l’occasion la première d’une œuvre écrite pour un grand ensemble, The darkness, overwhelming and imposing, compelled me to light my own fires, qui s’inspire de l’histoire de son arrière grand-père, émigré libanais en Argentine. Autour du ténor de la compositrice, on retrouve quelques noms connus au sein de la section rythmique (Kit Downes au piano et à l’orgue, Nick Dunston à la contrebasse et Lesley Mok à la batterie), mais surtout beaucoup de découvertes dans le reste de l’orchestre : les cordes de Maria Reich (violon), Joanna Mattrey (alto) et Julia Biłat (violoncelle), le trombone de Weston Olencki, la guitare de Arne Braun et les machines de Ludwig Wandinger. L’ensemble est complété par un dispositif vidéo, où l’on retrouve une expression picturale abstraite propre à Camila Nebbia, souvent utilisée sur les pochettes de ses disques. La pièce, unique, se déploie sur une heure. L’écriture, imagée, s’empare avec bonheur de la plasticité de l’orchestre, alternant les registres, mais avec une volonté constante de faire sens comme un tout. C’est ambitieux et pour tout dire très réussi. On reste captivé de bout en bout, aussi bien dans les passages atmosphériques jouant sur les textures que dans les solos qui irriguent la composition - de Camila Nebbia elle-même, mais aussi d’Arne Braun à la guitare, Joanna Mattrey à l’alto, Weston Olencki au trombone ou Kit Downes aux claviers entre autres. A chaque fois, il ne s’agit pas tant d’un morceau de bravoure individuelle que d’une contribution pertinente à la pièce prise dans son ensemble. Il y a également une inventivité constante de Lesley Mok à la batterie, variant les modes, surlignant ici, apportant un contrepoint là, confirmant tout le bien que je pensais déjà d’elle après l’avoir déjà vue auprès de Théo Girard comme d’Anna Webber. On connaissait jusque là Camila Nebbia pour sa sonorité au tenor et son goût pour l’improvisation dans de petits ensembles. Le concert de ce soir nous a révélé une grande compositrice !


Amir ElSaffar New Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00


Le trompettiste chicagoan d’origine irakienne Amir ElSaffar a assemblé il y a quelques années un quartet pour poursuivre sa quête d’une musique irriguée tout autant par la tradition du maqam que par celle du jazz. Le groupe a publié récemment un disque live, enregistré… à Berlin, dans la Pierre Boulez Saal. Il y a donc une certaine logique à les retrouver sur la scène du festival d’une ville qui leur est indirectement associée. Sont présents les mêmes musiciens que sur le disque, à savoir le saxophoniste tenor norvégien Ole Mathisen, la pianiste grecque Tania Giannouli et l’indispensable Tomas Fujiwara à la batterie. La musique d’Amir ElSaffar fait la part belle à la microtonalité, et le piano de Tania Giannouli a ainsi été réaccordé pour lui permettre de se fondre dans les harmonies de la musique orientale. Le mariage des deux traditions est rendu possible par la transcendance de chacune d’entre elles. On retrouve ainsi des harmonies qui évoquent le Levant, mais complètement intégrées à un language nourri par les approches contemporaines des musiques improvisées occidentales. Les morceaux au long cours nous emportent avec eux, portés par une intensité remarquable de chaque interprète, à commencer par le leader à la trompette, mais aussi aux vocalises sur la fin du concert, tel un chanteur soufi porté par sa dévotion mystique. Une musique qui prend toute sa dimension en concert tellement elle s’incarne dans l’interprétation du moment présent. 


Immanuel Wilkins Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30


Ce concert fait un peu office de session de rattrapage pour moi, ou de deuxième chance. J’avais en effet vu une première fois le quartet du saxophoniste alto Immanuel Wilkins l’année dernière à Radio France, mais j’étais sorti un peu dubitatif du concert, et ne l’avais par conséquent pas chroniqué. Une musique un peu trop à sens unique à mon goût, trop virtuose, sur un registre trop uniforme, véloce et puissante. Ça manquait de quelques moments de respiration. On retrouve le jeu tout en tension du quartet dans ce concert berlinois, avec une sonorisation qui m’a semblé à nouveau poussée à la limite (surtout flagrante sur le piano et l’orgue de Micah Thomas), mais cette fois-ci les registres ont été plus variés, s’autorisant des passages moins enlevés qui apportaient ce qui avait manqué la première fois, de l’air. Ainsi du premier  morceau du concert, où le quartet a accueilli la chanteuse Ganavya (berlinoise, et à l’affiche du festival dimanche) pour quelques vocalises d’inspiration carnatique qui apportaient un contrepoint lumineux à la vélocité du leader. Ainsi d’une morceau plus apaisé en cours de concert qui interrompt le déluge de notes et de rythmes qui fait par ailleurs la marque de fabrique d’Immanuel Wilkins et de ses acolytes. Ces moments de respiration permettent de mieux apprécier qu’il y a un an la densité des morceaux uptempo. Héritier d’une tradition qui remonte à Charlie Parker, Immanuel Wilkins actualise les sinuosités échevelées du bop, bien aidé par une rythmique puissante et très présente, servie par Ryoma Takenaga à la contrebasse et Kweku Sumbry à la batterie. C’est impressionnant, il est vrai, mais la nuance et les contrastes ont du bon parfois. 


Otomo Yoshihide New Jazz Quintet @ Haus der Berliner Festspiele, 23h00


Pour le dernier concert de la soirée, on quitte la grande salle pour se retrouver dans une salle aménagée dernière la scène principale. Finis les fauteuils, c’est debout que le public nombreux vient prendre de plein fouet le free jazz bruitiste de la légende japonaise. Otomo Yoshihide a reformé depuis quelques années son New Jazz Quintet qui avait officié au tournant du millénaire (1999-2004). On retrouve les fidèles Mizutani Hiroaki à la contrebasse et Yoshigaki Yasuhiro à la batterie. Les soufflants ont eux été renouvelés, avec Ruike Shinpei à la trompette et le local de l’étape, le saxophoniste alto américain mais berlinois Chris Pitsiokos. L’idée de base du groupe n’a pas changé, il s’agit de jouer à fond une musique directement issue des grandes heures du free jazz des 60s, entremêlant compositions originales et reprises de morceaux associés à Ornette Coleman ou Eric Dolphy principalement. Aucune annonce ne sera faite pour savoir quels sont les morceaux joués. Sans certitude, le premier morceau m’a évoqué les sonorités chères à Charlie Haden. Un autre morceau au cours du set m’a semblé tiré d’Out To Lunch d’Eric Dolphy. Et le rappel, à la demande de quelqu’un dans le public était Eureka, un morceau de Jim O’Rourke qui est au répertoire du groupe depuis longtemps. Comme Immanuel Wilkins précédemment, il s’agit ici aussi d’une musique puissante, basée sur la dépense d’énergie de ses interprètes, mais la plus grande variété orchestrale d’une part, et les passages bruitistes dont le guitariste nippon a le secret d’autre part, donnent un relief plus escarpé aux morceaux qui en maintient l’intérêt sur la durée. L’engagement constant de chacun nous emporte avec eux, on ressort épuisé mais heureux de ce genre de performance, et d’avoir eu la chance de voir de si près ce groupe mythique à la présence rare.

vendredi 30 octobre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 1er soir, jeudi 29 octobre 2026

Mariá Portugal’s Erosão Percussion Trio @ Haus der Berliner Festspiele, 18h00


L’édition 2026 commence avec une artiste locale. Si elle est brésilienne d’origine, la batteuse Mariá Portugal a en effet élu résidence dans la capitale allemande depuis quelques années. C’est ainsi sur un label local, Fun in the church, qu’elle a publié en 2021 un premier album sous son nom, Erosão. Elle y confrontait les belles mélodies issues de la tradition de la chanson brésilienne avec une approche instrumentale plus expérimentale, aussi bien nourrie de free jazz que de bruitages électroniques. L’idée de départ n’était pas sans rappeler la démarche d’un Arto Lindsay, bien que le rendu en soit en bien des points différents. A la suite de la parution de ce disque, Mariá Portugal a décliné l’approche en différents groupes afin d’en prolonger le geste. C’est la version percussive qui se produit en ouverture du festival. Mariá Portugal est ainsi entourée de deux autres batteurs, Emiliano Gordoa, qui manipule également quelques beats électroniques, et Burkhard Beins, qui lui ajoute occasionnellement une basse électrique à sa panoplie. Loin d’une avalanche de rythmes enlevés, le trio propose plutôt un parcours à travers des paysages escarpés, alternant les bruissements à bas bruit et les bruitages plus touffus. Sur ce tapis rythmique loin d’être uniforme, Mariá Portugal chante, en portugais, des mélodies fragiles qui accentuent l’effet de contraste au cœur de son approche musicale. 

A la suite de cette première prestation, un film d’une vingtaine de minutes réalisé lors de l’édition précédente du festival est projeté. Il témoigne d’une semaine d’ateliers mêlant musiciens professionnels, amateurs, danseurs, enfants du quartier de Moabit. On y retrouve ainsi les musiciens qui s’étaient produits sur scène en préambule du concert de Pat Thomas l’année dernière, parmi lesquels Joel Grip ou Michael Griener notamment. Une bonne manière de passer le relais entre les deux éditions du festival, nous rappelant que Mariá Portugal était également de cette dernière soirée de l’édition 2025, au sein du Fire! Orchestra de Mats Gustafsson. 


Anthony Braxton Septet @ Haus der Berliner Festspiele, 19h45


L’événement de cette première soirée, c’est la création d’une nouvelle composition d’Anthony Braxton, basée sur un nouveau langage dont le multi-anchiste chicagoan a le secret. Pour l’occasion, trois saxophonistes et trois tubistes font face au compositeur sur scène. De gauche à droite, le fidèle James Fei à l’alto et au sopranino, Berlinde Deman au tuba, Silke Eberhard à l’alto, Fanny Méteier au tuba, Anna Webber au tenor et Matthew Bookers au tuba. Si parmi les tubistes, je ne connais que Fanny Méteier (aperçue dans l’ONJ de Sylvaine Hélary notamment), c’est un vrai plaisir de retrouver les trois saxophonistes : James Fei déjà entendu auprès de Braxton lors de l’édition 2015 de Sons d’hiver, Silke Eberhard dont les disques, en trio ou avec Potsa Lotsa, tournent régulièrement sur ma platine, et Anna Webber dont le concert à Lisbonne cet été a été un des sommets de l’année. Braxton lui-même n’empoigne que parcimonieusement un soprano, se contentant la plupart du temps du rôle de chef d’orchestre pour conduire ses collaborateurs à travers sa nouvelle composition. Vu l’instrumentarium rassemblé, tout n’est qu’une question d’air et de souffle. Pas à plein poumon néanmoins, plutôt dans un registre retenu, du domaine de l’infrason, où il s’agit d’entendre l’air circuler entre les pupitres avant même de percevoir les notes. Des mélodies fantomatiques se glissent de-ci de-là dans la composition, entourées par l’air circulant et les obstacles électroniques issus d’un laptop. On retrouve les préoccupations esthétiques de Braxton telles que j’avais déjà pu les entendre lors de quatre précédents concerts, mais c’est la première fois que les instruments à vent ne sont pas “complétés” par une autre sonorité (une guitare à la Villette en 2005, à Lisbonne en 2013 ou à Sons d’hiver en 2015, un accordéon à Prague en 2021). 


Alexander Hawkins’s Willow Music @ Haus der Berliner Festspiele, 21h15


Les deux premiers concerts de la soirée ont proposé une musique marquée par une certaine retenue. C’est donc avec un vrai effet de contraste que commence le troisième. Le pianiste britannique Alexander Hawkins a en effet assemblé une sorte de petit big band, qui s’inspire très clairement de toute une tradition du jazz pour grand ensemble, et peut-être avant tout des suites de Duke Ellington. En plus du pianiste qui, à la manière de Braxton précédemment, se concentre plus sur son rôle de chef d’orchestre que d’instrumentiste, ils sont dix sur scène. Nick Dunston à la contrebasse et Stephen Davis à la batterie forment la paire rythmique qui ancre l’ensemble dans un swing constant. Chelsea Carmichael (sax tenor et flute), Tom Challenger (sax alto, clarinette et flute), Marco Colonna (clarinette), George Crowley (clarinette basse et sax tenor) et Alicia Gardener-Trejo (flute et clarinette basse) forment un quintet à vent, assis en première ligne, qui ouvre la musique vers des développements free et contemporains. Matthias Müller (trombone), Charlotte Keeffe (trompette) et Olivia Hughes (tuba) servent de lien entre la rutilance propre à la tradition et les dérèglements contrôlés qui irriguent l’écriture d’Alexander Hawkins. Découvert il y a une quinzaine d’années au sein du Convergence Quartet (avec Taylor Ho Bynum, Dominic Lash et Harris Eisenstadt ), le pianiste britannique a depuis lors construit patiemment une carrière des plus intéressantes, publiant de nombreux disques en leader sur le label suisse Intakt, dans des formats très variés (solo, duos, trio ou ensembles plus fournis), qui en font une des voix à suivre sur la scène jazz actuelle. Pour ce concert, il propose une sorte de big band désarticulé, qui s’inspire clairement des références du passé, sans s’y réduire complètement néanmoins. Ainsi de cet étonnant passage en quintet à vent seulement qui pourrait se retrouver dans un programme de musique contemporaine. Ainsi du contraste entre une paire rythmique qui assure le groove et des soufflants qui multiplient les discours non coordonnés. On reste à bonne distance d’une écriture trop classique (on n’a ainsi pas à faire à une succession de solos soutenus par la machine cuivrée), mais qui n’oublie néanmoins pas d’où elle puise sa source. On sait également le goût pour les musiques africaines du pianiste (collaborateur de Louis Moholo-Moholo notamment), et on n’est donc pas surpris quand le dernier morceau s’appuie sur une rythmique afrobeat que n’aurait pas renié Fela. Little big band kaleidoscopique qu’on aimerait pouvoir retrouver sur disque afin d’avoir l’occasion de mieux pénétrer son riche programme.


Karoline Wallace’s Eon @ Quasimodo, 22h30


Après les concerts de la grande salle de la Festspiele, la première soirée se termine dans la cave plus intimiste du Quasimodo. Pour l’occasion, la chanteuse norvégienne Karoline Wallace est venue avec le groupe responsable de son plus récent disque, Eon, paru sur le nouveau label norvégien qui monte, Sauajazz. Aux côtés de la chanteuse, on trouve ainsi Signe Emmeluth au sax alto, à la flûte et aux machines, Karl Bjorå à la guitare, Joel Ring au violoncelle et Martin Langlie à la batterie et occasionnellement au banjo et aux machines. Le passage du disque à la scène accentue la sauvagerie et l’énergie de la musique. A quelques mètres de distance, on est ainsi frappé par l’intensité avec laquelle ils jouent, quand le disque mettait l’accent sur les contrastes. La voix de Karoline Wallace n’est en effet pas du genre à hurler. Elle susurre de douces mélodies, articule des chansons (en norvégien) qui semblent plus folk que punk. Et, si elle conserve une certaine douceur dans son approche sur scène, ses compagnons d’arme sont eux dans une approche beaucoup plus débridée, à commencer par Signe Emmeluth, particulièrement intense au saxophone. La saxophoniste danoise avait eu les honneurs de la grande scène lors de l’édition précédente du festival, et c’est un vrai plaisir de pouvoir la retrouver dans ce contexte plus brut de décoffrage, où elle laisse exploser tout son potentiel expressif. La confirmation qu’on tient là une de ces nouvelles voix qui comptent sur la scène jazz européenne. Grand concert ! 

samedi 17 octobre 2026

Isaiah Collier plays Coltrane @ Divadlo Dobeška, vendredi 16 octobre 2026

Quelques semaines après la date précise (le 23 septembre), le jeune saxophoniste chicagoan Isaiah Collier, 28 ans à peine, est sur la scène d'un petit théâtre de quartier du sud de Prague pour célébrer le centenaire de John Coltrane. Pour l'occasion, il se présente à la tête d'un quartet afin d'évoquer la formation la plus associée à la discographie du grand homme. Pour l'accompagner on trouve ainsi Liya Grigoryan au piano, Conway Campbell à la contrebasse et Tim Regis à la batterie, le leader alternant saxophones ténor et soprano, ainsi que quelques percussions (clochettes, cymbales, shaker, tambourins, chimes). On est donc en plein dans un hommage à la lettre à la musique de Coltrane. La set list l'est tout autant car, à l'exception d'une composition d'Isaiah Collier en guise de rappel (mais fortement sous influence), les six morceaux joués par le quartet sont tous associés au natif de Caroline du Nord. Que ce soit des compositions de Coltrane directement (Impressions, Tunji, Naima) ou des thèmes écrits par d'autres mais enregistrés, parfois de multiples fois, par lui (I Want To Talk About You de Billy Eckstine, Chim Chim Cheree de la bande originale de Mary Poppins, ou l'incontournable My Favorite Things de La Mélodie du Bonheur). Six titres "seulement", mais une approche là aussi à la manière de Coltrane dans ses enregistrements live, triturés, retournés, étendus, si bien que le groupe joue 1h45 d'une traite, sans même laisser un instant de répit entre chaque morceau. 


Les deux premiers morceaux du set, Impressions et Chim Chim Cheree sont pris très uptempo. Isaiah Collier fait preuve d'une puissance impressionnante, utilisant la respiration circulaire pour produire un continuum de notes qui emporte tout sur son passage. C'est clairement lui le leader, il porte le discours de bout en bout, et même quand il s'arrête quelques instants de souffler, il agite des percussions dans une veine très jazz spirituel qui rappelle les disques de Pharoah Sanders au tournant des années 60/70. Les sidemen, par contraste, semblent très en retrait, à l'exception de Tim Regis à la batterie qui trouve l'occasion à plusieurs reprises d'apporter une touche personnelle, ne cherchant pas juste à mimer les interventions d'Elvin Jones à l'époque. Peut-être que mon positionnement dans la salle, sur la droite de la scène, du côté de la batterie, accentue cet effet, mais j'ai trouvé a contrario le piano et la contrebasse beaucoup moins présents dans l'élaboration du son du groupe. Ils jouent bien entendu, mais plus souvent en support des deux autres que pour développer quelque initiative individuelle, et même leurs quelques solos sont tellement "à la manière de" qu'ils manquent un peu d'une voix singulière qui retiendrait l'attention. Il n'en est rien avec Isaiah Collier, dont la verve aussi bien au ténor qu'au soprano nous fait toucher du doigt la magie de la musique de Coltrane. Une musique à la fois fruit de son époque, le free jazz des roaring sixties, la lutte pour les droits civiques, la recherche d'une spiritualité universelle, mais qui touche à l'intemporel, tellement elle semble toujours aussi neuve, fraîche et aucunement datée. Soit la définition de l'art, à la fois contemporain de son époque et la transcendant. 

La ballade I Want To Talk About You ralentit le rythme mais ne réduit en rien l'intensité du saxophoniste dans ses interventions. Il impressionne par la qualité du chant qu'il déploie, nourrie d'une intériorité qu'il extériorise par une présence très prégnante du grain de son ténor. Tunji, écrite par Coltrane en hommage au percussionniste nigérian Babatunde Olatunji, trouve un registre médium où la puissance spirituelle de la musique s'impose d'elle même. Quand Naima puis My Favorite Things sont l'occasion de revenir sur les rythmes enlevés du début de concert, supports idéaux aux mélodies entêtantes de ces deux "tubes" du répertoire coltranien. En guise de rappel, Isaiah Collier indique que sa composition 30 pieces a été écrite en hommage à Coltrane, et cela s'entend et prolonge parfaitement une soirée riche en réjouissance, célébration à la hauteur de l'importance de l'artiste centenaire.