Contrairement à son concert berlinois, Pat Thomas se « contente » de jouer sur les touches en ivoire. Pas d’intervention directement dans les cordes ni sur le cadre, il déroule son set en jouant selon la « norme », ou presque. On notera tout de même une corde préparée dans les aigus, sur le quatrième morceau, mais pour le reste son inventivité s’exprime autrement. Les morceaux qu’il interprète ont chacun leur couleur particulière. Très blues pour le premier, avec un groove presque dansant sur le deuxième , telle une mécanique bien huilée à la Nancarrow pour le troisième… sans pour autant se départir d’un langage hérité du free jazz qui laisse toute la place au goût de la surprise, aux clusters dissonants, aux résonances harmoniques construites par une succession rapide de notes moins aléatoires qu’il n’y parait au premier abord. Au-delà du free jazz, Pat Thomas a une dette évidente envers Thelonious Monk. Le plus récent disque du quartet [ahmed] lui est d’ailleurs consacré et, comme à Berlin, il interprète une composition de son illustre prédécesseur en guise de rappel, de manière très ramassée, sur une petite minute seulement, le temps de citer le thème et de le prolonger par quelques accords puissants au cœur de son propre langage.
S’il y a bien entendu des passages à quatre, chacun frappant ses percussions de manière simultanée, ce n’est pas l’essentiel du propos, et Fujiwara laisse beaucoup de place à ses compagnons pour briller en solo ou en duo. Le registre est plus souvent medium qu’à pleine puissance. Par ailleurs, le groupe n’est pas purement percussif. Kaoru Watanabe intervient régulièrement à la flûte shinobue, à la sonorité douce et fragile, et Kweku Sumbry au ngoni. Les deux chantent aussi à l’occasion, évoquant des traditions ancestrales que leurs origines laissent paraître, japonaises pour l’un, ouest-africaines pour l’autre. C’est ainsi, me semble-t-il, la première fois que Tomas Fujiwara convoque une musique qui rappelle une part de son héritage personnel, comme son nom de famille le suggère. Mais sans en faire un programme, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres, au service d’une vision élargie des possibles des instruments percussifs. Ches Smith, au vibraphone, ajoute bien souvent une dimension mélodique à son jeu, à base de motifs simples, presque naïfs, qui s’insèrent néanmoins dans les passages a tutti comme une couche essentielle de la résonance harmonique permise par l’accumulation des rythmes et textures. Ce qui ressort à la fin du concert, c’est donc avant tout la dimension de compositeur de Fujiwara, pleine de maîtrise pour permettre de faire vibrer les peaux harmonieusement, sans se laisser déborder par l’excitation rythmique qui pourrait facilement prendre le pas dans un tel contexte. Et c’est d’autant plus réjouissant en live, quand la vue complète l’écoute.






