samedi 13 juin 2026

Sakina Abdou, Marta Warelis & Toma Gouband @ 38Riv, vendredi 12 juin 2026

Une bienvenue session de rattrapage ! Le trio composé de Sakina Abdou (ts, as), Marta Warelis (p) et Toma Gouband (dms) s'était en effet déjà produit à la Dynamo l'automne dernier. J'avais pris une place mais, étant malade, avais à regret dû renoncer à assister à leur concert. C'est donc avec joie, et impatience, que j'avais noté qu'ils revenaient jouer à Paris en ce mois de juin. Pour l'occasion, ils se produisaient dans un endroit où je n'avais encore jamais mis les pieds, le 38Riv, un jazz club de poche situé, comme son nom le laisse transparaître, au 38 de la rue de Rivoli. Dans une cave aménagée avec une petite scène et quelques chaises, une cinquantaine de spectateurs peuvent, au grand maximum, s'entasser pour bénéficier d'une grande proximité avec la musique. Chaque soir, les artistes donnent deux concerts, l'un à 19h30, l'autre à 21h30. J'y étais pour le deuxième hier soir. Quand le trio commence, très à l'heure, il reste encore quelques places libres, mais ce n'est plus le cas au bout de 5-10 minutes. Full (small) house, donc, pour une musique intense, libre, inventive. La taille modeste de l'endroit permet de se laisse emporter facilement par le son du trio. L'attention ne retombe ainsi à aucun moment au cours de leur set d'une traite, ou presque (un long morceau d'une cinquantaine de minutes, avant un morceau conclusif plus ramassé). 

Toma Gouband démarre le concert en empoignant des branches d'arbre très feuillues qu'il agite dans l'air et frotte entre elles, avant de s'en servir pour frapper les toms de sa batterie. Les peaux de ces derniers sont recouvertes de toiles et de pierres, ce qui donne des sonorités très naturalistes, végétales et minérales, à son set percussif. Pourtant, nul "bruit" ici, il s'agit d'un véritable discours musical que le batteur maîtrise parfaitement et qui donne un relief particulier à ses interventions, inventives certes, mais avant tout terriblement musicales. Pendant toute la durée du concert, il continue d'utiliser matières végétales et minérales pour "préparer" sa batterie ou pour frapper les différents éléments entre eux, sans que jamais l'accessoire ne prenne le pas sur la volonté de faire sonner le plus justement la musique, au service de l'interaction avec ses partenaires. A ses côtés, la saxophoniste Sakina Abdou empoigne son ténor pour tenir un discours dense, puissant, fait de grondements et de tourbillons mélodiques, qui semblent amener l'orage après que les feuilles agitées par Toma Gouband n'ont annoncé le vent qui se lève. Si elle joue essentiellement du ténor, la saxophoniste use aussi d'un alto en cours de concert, mais je suis tellement absorbé par la musique que je réalise à la fin du set que je n'ai même pas fait vraiment attention au changement d'instrument, tellement le continuum musical est intense. C'était la deuxième fois cette année que je voyais Sakina Abdou en concert, après son passage à Sons d'hiver avec Ya Voy!. Registre bien différent cette fois-ci, plus improvisé, mais on retrouve avec plaisir un engagement de tous les instants dans la musique, qui en fait une des voix qui comptent sur la scène jazz française contemporaine. 


S'il y avait un plaisir évident à retrouver la saxophoniste sur scène, je dois avouer que mon impatience pour ce concert (le premier auquel j'assiste depuis plus de deux mois) tenait surtout à la possibilité d'enfin pouvoir voir sur scène la pianiste polonaise Marta Warelis, repérée sur un nombre croissant de disques marqués du sceau de la plus haute qualité ces dernières années. Taille réduite de la salle oblige, elle se produisait hier sur un piano droit, désossé pour laisser apparaître sa mécanique interne. Elle prépare juste une octave pour pouvoir jouer avec le son cotonneux des cordes étouffées à l'occasion, mais pour le reste elle frappe l'ivoire d'une manière conventionnelle... ou presque. Son jeu est très percussif, fait de spirales infernales et de tourbillons mélodiques ramassés, égrenant les notes rapprochées de manière frénétique, à tel point qu'il est parfois difficile de suivre de l'oeil les marteaux s'abattant sur les cordes sans avoir un train de retard. Les trois musiciens jouent ensemble depuis 2022, explique Sakina Abdou à la fin du concert, se retrouvant occassionnellement pour quelques petites tournées. Chaque set est improvisé, complète-t-elle, mais en faisant désormais appel à une mémoire commune du "jouer ensemble". Cela s'entend parfaitement, car la musique allie en effet à merveille un goût de la surprise et de l'iouï avec un attachement à développer une forme intelligible, sans jamais ne sacrifier la musicalité sur l'autel de la liberté. Petite salle, mais (très) grand concert !

samedi 4 avril 2026

Raphaël Pichon & Pygmalion - Passion selon Saint Matthieu @ Philharmonie de Paris, vendredi 3 avril 2026

Deux cent quatre vingt dix-neuvième anniversaire de cette oeuvre, créée le vendredi saint de l'an 1727 en la Thomaskirche de Leipzig, qui est sans doute le sommet de la musique sacrée occidentale, voire tout simplement de l'esprit humain. Après l'avoir gravée sur disque il y a quelques années (en 2022), l'ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon reprend le chemin des salles de concert en cette période pascale, avec une halte à la Philharmonie de Paris en ce vendredi saint de l'an 2026. Oeuvre monumentale - le concert commencé à 20h s'achève à 23h30 avec un entracte d'une vingtaine de minutes entre les deux parties - elle conserve, dans le traitement de Raphaël Pichon, un caractère particulièrement équilibré. Avec la puissance mélodique de certains des arias, les interprètes pourraient facilement se laisser déborder par les sentiments, mais il n'en est rien - tout est à juste distance, sous la direction d'un chef d'orchestre attentif à maintenir l'équilibre subtil de l'oeuvre. Deux orchestres et deux choeurs, dont se détachent par moment les solistes, se répondent tout au long de l'oratorio. Les deux ensembles instrumentaux comptent respectivement dix-huit et dix-sept pupitres : six violons, deux altos, un violoncelle, une viole de gambe, une contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, un basson, et un orgue (ou un clavecin) de chaque côté, le premier ensemble comprenant également un théorbe. Les deux choeurs comptent quinze chanteurs chacun. L'un des ensembles se voit confier la tâche d'incarner le récit de la Passion du Christ, du dernier repas à la mise au tombeau, quand le second prend le recul nécessaire au commentaire et à la communion des croyants. 


Deux solistes principaux, qui interviennent tout au long de l'oeuvre, complètent le tout : l'Evangéliste, incarné par Julian Prégardien, et le Christ, personnifié par Stéphane Degout. S'ils sont naturellement mis en avant par leur rôle prépondérant dans le recit, il n'y a nulle volonté de les "starifier". Ils circulent sur scène, vont se fondre dans le choeur par moment, où restent sur le côté quand d'autres solistes sont mis en avant sur tel ou tel aria. Ils prennent leur juste part à l'édification de l'oeuvre, mais sans en rajouter. C'est une constante de la direction de Raphaël Pichon, qui maintient l'interprétation sur un registre assez medium, se "contentant" de faire confiance à la force naturelle de la composition de Bach. L'acoustique de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie suffit à faire parfaitement résonner la musique. Les tousseurs habituels se taisent même pendant toute la durée du Erbarme Dich de l'alto Lucile Richardot. Souffle retenu, attention maintenue, on entend chaque détail. Parmi les solistes qui brillent particulièrement, il faudrait aussi citer la soprano Julie Roset dans l'aria de la femme de Pilate, ou la basse Christian Immler, qui incarne le grand prêtre Caïphe et Pilate. L'Evangéliste de Julian Prégardien se distingue aussi par sa diction très intelligible et son sens des nuances dans l'interprétation. Stéphane Degout, dont la réputation n'est plus à faire, incarne un Christ particulièrement humain, résigné sur son sort, victime expiatoire d'une tragédie dont il semble plus l'objet que le sujet. Cette Passion permet aussi de réaliser la force du mythe du récit des dernières heures du Christ, avec quelques climax qui tirent la dramaturgie vers l'opéra (pourtant interdit à Leipzig à l'époque de Bach, car trop trivial, trop italien, trop catholique) tels la foule hurlant Barabbas à la demande de Pilate sur l'identité du prisonnier à libérer, ou le tremblement de terre qui suit la mort du Christ. Et pourtant, c'est dans une infinie douceur que tout se termine, dans l'attente de la résurrection, avec un choeur final serein, sur une nouvelle mélodie inoubliable. 

samedi 28 mars 2026

Sylvain Rifflet solo / Aérophone @ Studio de l'Ermitage, vendredi 27 mars 2026

Réduite à sa plus simple expression, la musique de Sylvain Rifflet ne perd rien de son caractère, alliance rare du goût des tourneries rythmiques obsédantes et de l'amour du beau son au saxophone ténor ou à la clarinette. Seul en scène, le souffleur joue l'homme orchestre pour "remplacer" ses acolytes absents. Ainsi, s'il joue bien entendu tour à tour de ses deux instruments de prédilection, il active aussi régulièrement une shruti box à l'aide d'une pompe qu'il actionne de son pied. A tel point qu'il se surnomme avec humour "le shadok du jazz". La shruti box est un instrument à soufflet d'origine indienne, sorte d'harmonium rudimentaire sans clavier, mais dont l'ouverture et l'oblitération de petits trous sont permises par la présence de rivets sur le côté, que le musicien modifie d'un morceau à l'autre pour moduler la tonalité de son bourdon. A d'autres moments, il utilise un chapelet de grelots qu'il fixe à sa cheville ou un étrange instrument que je ne saurais nommer qui fait des "boiiiiing" quand il le claque entre ses genoux. Parfois, l'accompagnement rythmique se résume juste à marquer la mesure de manière appuyée en frappant du pied au sol. Mais, en tout cas, à chaque instant, Sylvain Rifflet conserve cette façon qui lui est propre - et qui parcourt toute sa discographie - de déployer de belles mélodies voyageuses sur des boucles rythmiques  rudimentaires mais très prenantes. 


Le répertoire du soir est en grande partie issu de ce son disque Troubadours (Magriff, 2019), enregistré en trio avec le trompettiste Verneri Pohjola et le percussionniste Benjamin Flament, qui cherchait son inspiration dans la musique médiévale, sans jamais chercher à la jouer à la lettre. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des compositions originales. Un morceau me fait dire dans ma tête qu'il y a une inspiration baroque, et qu'on dirait du Bach... ce que Sylvain Rifflet confirmera en fin de concert en annonçant les morceaux qu'il a joués, puisqu'il s'agissait d'un extrait d'une Partita du cantor de Leipzig. Autre emprunt, que je reconnais cette fois-ci sans le moindre doute, le standard de Jimmy Rowles, The Peacocks... déjà entendu il y a quelques semaines lors du concert de Thumbscrew. Un an après l'avoir vu en trio au New Morning, et... vingt-et-un ans après l'avoir vu pour la première fois en concert dans cette même salle du Studio de l'Ermitage, cette soirée était une nouvelle occasion de constater que Sylvain Rifflet est l'un des plus précieux musiciens sur la scène jazz française actuelle. 


Si son nom ne m'est pas inconnu, j'avais un peu bêtement catégorisé le trompettiste, et bugliste, Yoann Loustalot dans la catégorie des sidemen, et n'avais donc jamais pris le temps d'écouter sa propre musique. Jusqu'à présent j'avais eu l'occasion de le voir sur scène aux côtés d'Alexandre Saada à La Fontaine en 2005, puis l'année suivante au sein du Grand Rateau lors de la première édition du festival Grands Formats. Plus récemment, je l'avais recroisé lors du concert de Sylvain Rifflet au New Morning l'année dernière, puisqu'il avait rejoint le groupe le temps d'un morceau en fin de concert. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils se succèdent sur la scène du Studio de l'Ermitage. Pour l'occasion, il se présente au sein du trio Aérophone qu'il forme avec le contrebassiste Blaise Chevallier et le batteur Fred Pasqua. Format certes plus fourni que le solo de la première partie, mais qui reste concentré sur une cellule souche particulièrement soudée. Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la qualité de la restitution sonore du trio, vraiment équilatéral. Il ne s'agit pas de mettre en avant un instrument soliste au détriment de la rythmique. La contrebasse de Blaise Chevallier brille particulièrement dans ce contexe, avec une sonorité parfaitement claire, qui permet de démontrer qu'elle est loin de se résumer à un métronome de luxe, mais contribue au contraire pleinement à l'évolution du discours. On constate d'ailleurs que plusieurs des morceaux joués sont signés du contrebassiste. La majorité des compositions revient néanmoins à Yoann Loustalot, dont une magnifique suite à la mélodie voyageuse, sorte de folklore imaginaire sans attache identifiable, espièglement nommée Serment d'hippocampe. La musique alterne des passages vifs, aux montées en tension inéluctables, et des moments plus pastoraux, où la mélodie serpente autour des inventions de la paire rythmique. Très belle qualité d'écriture, servie par des interprètes habitués à jouer ensemble, et cela s'entend. Le concert célébrait ainsi la sortie de leur quatrième disque en commun, le bien nommé Quatrième Souffle (Bruit Chic, 2025). 


A propos de support, Sylvain Rifflet laisse le choix aux spectateurs de repartir avec un CD pour 15€ ou de cliquer tous les jours pendant quinze ans sur un de ses albums sur Spotify... ce qui lui rapportera la même chose. Ayant déjà tous les CD de Sylvain dans mes étagères, je me rabats sur celui d'Aérophone... n'étant pas utilisateur de Spotify ! En guise de rappel, le saxophoniste rejoint le trio pour interpréter Sénégal, un morceau de Don Cherry, ce qui finit de placer ce double plateau sous le signe du voyage.

dimanche 15 mars 2026

Meshell Ndegeocello @ Cité de la Musique, mercredi 11 mars 2026

Chaque passage de Meshell Ndegeocello à Paris est un petit évènement. Je suis loin de l'avoir vue à chaque reprise, mais c'est quand même la cinquième fois depuis un quart de siècle. La dernière n'était il n'y a pas si longtemps, en 2023, dans la salle voisine de la Philharmonie. Cette venue rapprochée sonne comme l'illustration d'une inspiration renouvelée de la bassiste depuis quelques années, notamment depuis que ses disques (les deux derniers en date) sont parus chez Blue Note. Elle s'est entourée d'une nouvelle équipe de musiciens et s'est un peu éloignée du format purement "chanson" pour des développements hors format, parfois plus atmosphériques, parfois plus libres, même si on retrouve sur certains morceaux toute sa capacité à créer des mélodies obsédantes et des refrains qui restent en tête longtemps après leur écoute. Pour l'accompagner, on retrouve donc peu ou prou la même équipe que la dernière fois, à savoir Chris Bruce à la guitare, Abraham Rounds à la batterie, Justin Hicks au chant, et un nouveau venu, Jake Sherman aux claviers (rhodes, orgue hammond, piano). Meshell quant à elle tient parfois la basse, parfois chante, et à l'occasion fait les deux en même temps. C'est le groupe qui est au coeur de son plus récent disque, No More Water: The Gospel Of James Baldwin (Blue Note, 2024) qui, comme son titre l'indique, rend hommage au grand écrivain africain-américain réfugié en France. Elle indique d'ailleurs qu'elle est particulièrement heureuse de pouvoir présenter ce répertoire à Paris (deux soirs de suite) compte-tenu des liens entre Baldwin et notre pays. 


En introduction, avant que l'ensemble du groupe n'entre en scène, Jake Sherman et Abraham Rounds jouent en duo trois morceaux extraits d'un disque qu'ils viennent d'enregistrer ensemble. Soul classique et claviers 70s sont mis à l'honneur. Le deuxième morceau, A Good Man Is Hard To Find (dont les paroles rappellent qu'un homme bien se détourne quand une femme refuse ses avances) se transforme au fur et à mesure pour finir par dire A Good President Is Hard To Find. Introduction au discours forcément en partie politique de l'hommage à l'auteur de The Fire Next Time. On reste dans une veine qui doit beaucoup à la soul, notamment par la voix de Justin Hicks, une fois que l'ensemble des musiciens est monté sur scène, même si on retrouve le kaléïdoscope d'influences de la musique de Meshell : jazz, funk, hip hop, gospel, afrobeat... La musique oscille entre développements atmosphériques et chansons plus classiques, issues du dernier album comme du précédent. C'est excellent de bout en bout, notamment grâce à la sonorisation parfaite des équipes de la Cité de la Musique. Certains morceaux restent bien en tête tels What Did I Do? (adresse à un policier pointant une arme sur le narrateur), Trouble, Eyes ou The 5th Dimension. Des hymnes renouvelés d'une expérience des populations noires américaines qui, si elle a objectivement progressé depuis l'époque de Baldwin, a considérablement régressé ces dernières années sous l'impulsion d'un pouvoir fédéral qui ne cache même pas son racisme ni ses pratiques fascistes. De l'expérience particulière africaine-américaine, on atteint néanmoins rapidement l'universel, grâce à une véritable musique de l'âme qui s'incarne parfaitement dans la dualité des voix de Justin Hicks (soul classique, gorgée de gospel) et de Meshell Ndegeocello (plus nu-soul parlée-chantée). De quoi, finalement, rendre le parfait hommage à James Baldwin qui a toujours su, dans ses écrits, lier le particularisme de l'expérience noire à l'aspiration aux valeures universelles. Pour la série de rappels (quatre morceaux), Meshell et ses musiciens se permettent ainsi de reprendre un hymne, sans doute trop souvent entendu, mais dont les paroles entrent en résonnance avec cette aspiration : Imagine de Lennon. 

samedi 7 février 2026

Jeremiah Chiu / Anna Butterss / SML @ Théâtre de la Cité Internationale, vendredi 6 février 2026

Quatrième soirée, et dernière pour mois cette année, dans le cadre du festival Sons d'hiver. Sous l'intitulé Los Angeles Sound System, le festival programme trois propositions inédites en France. Des artistes dont les disques sont sortis sur International Anthem, le label américain basé à Chicago à qui l'on doit notamment la découverte de Jaimie Branch ou d'Irreversible Entanglements, ou l'enregistrement des plus récents disques de l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek ou de groupes menés par Jeff Parker. Le guitariste de Tortoise fait le lien entre la Windy City et la cité des anges. S'il a été un pilier des scènes jazz et post-rock des rives du lac Michigan pendant plus de vingt ans, il s'est relocalisé sur la côte Pacifique il y a maintenant une dizaine d'années. C'est dans un club de la ville, le Enfield Tennis Academy, qu'il a tenu une résidence tous les lundis soirs, entre 2016 et 2023, pour y jouer avec un quartet composé de musiciens locaux : le saxophoniste Josh Johnson, la bassiste Anna Butterss et le batteur Jay Bellerose. Deux disques enregistrés live en témoignent, dont le deuxième publié par International Anthem (The Way Out of Easy, 2024). Autour de ce groupe et de ce club (désormais fermé), une communauté de musiciens aux préoccupations esthétiques communes a commencé à émerger. Ce sont eux que l'on retrouve sur la scène du Théâtre de la Cité Internationale pour cette soirée inédite. Anna Butterss indiquera même que c'est la première fois que son groupe joue en dehors des Etats-Unis.


En introduction, Jeremiah Chiu est seul sur scène avec ses synthétiseurs modulaires. Pendant une trentaine de minutes, il produit une musique au rythme régulier à l'aide de différents sons synthétiques en tournant quelques boutons sur ses machines. Visuellement il ne se passe pas grand chose, mais les boucles rythmiques hypnotisent et les modulations permettent à cette musique de ne pas faire du surplace. Une manière d'introduction aux deux groupes suivants, qui s'inscrivent eux aussi dans un goût prononcé pour les boucles rythmiques issues des musiques électroniques. 


De sa fréquentation du quartet de Jeff Parker, la bassiste australienne Anna Butterss a conservé un goût pour des morceaux au long cours, qui se déploient sur des rythmiques obsédantes, au-delà des genres bien définis. Il y a des éléments post-rock, jazz, électro, mais surtout un feeling constant qui donne l'impression d'une plongée dans un atelier de création en action devant nos oreilles. La section rythmique qu'elle forme avec le batteur Ben Lumsdaine est au coeur de la musique. A eux deux, ils maitiennent constant un groove downtempo autour duquel la guitare de Gregory Uhlmann et le saxophone alto de Josh Johnson enroulent leurs interventions filtrées à l'aide de multiples pédales d'effets. J'avais bien aimé le disque de ce groupe, publié par International Anthem en 2024, Mighty Vertebrate, et, si l'on retrouve la même esthétique en concert, les morceaux semblent étendus sur la durée, combinés entre eux, ce qui donne l'impression d'un flux sonore permanent qui nous enveloppe et nous transporte. On n'est jamais loin d'une forme d'hypnose. C'est très prenant en live.


Après la pause, on retrouve peu ou prou les mêmes musiciens. Le groupe SML (pour Small, Medium, Large) comprend en effet Jemeriah Chiu aux synthétiseurs, Anna Butterss à la basse, Josh Johnson au saxophone et Gregory Uhlmann à la guitare. Seul le batteur, Booker Stardrum, n'était pas encore intervenu sur scène. Si l'esthétique reste au-delà des genres, fusion contemporaine d'électro, de jazz, de rock, l'énergie mise par les musiciens fait sonner la musique différemment. Beaucoup plus uptempo que le groupe précédent, on passe ici de l'hypnose à la transe. Le batteur, notamment, me fait grosse impression, donnant l'impression de concasser le rythme constamment en complément des beats synthétiques produits par Jemeriah Chiu. Rythmique tendue qui démultiplie le groove, avec la basse obsédante d'Anna Butterss pour assurer le hochement de tête régulier. Comme dans le précédent groupe, Josh Johnson passe le son de son saxophone au filtre de multiples pédales, crée des boucles à l'aide d'un sampler, et cherche plus à créer des climats qu'à jouer des solos. Il se fond dans la masse sonore du groupe, comme le guitariste, y ajoutant des couches visant à densifier encore un peu plus le propos. On a beau être confortablement assis dans son fauteuil, il est impossible de rester stoïque face à un tel déferlement de beats puissants, proche de l'ambiance d'une rave party. Merci au festival Sons d'hiver d'avoir permis de voir ces musiciens pour la première fois sur scène à Paris. En espérant qu'il y aura d'autres occasions.