jeudi 14 octobre 2021

Roland Dahinden & Ensemble Radost / Anthony Braxton Trio @ Divadlo Archa, dimanche 10 octobre 2021

Il fallait bien un artiste de la trempe d'Anthony Braxton pour marquer le retour des concerts post-pandémie. Il s'agissait en effet du premier concert de l'année 2021 auquel j'assistais, le premier depuis près d'un an (Iva Bittova & Dunaj en octobre 2020), le second depuis mars 2020 et le début de l'épidémie de covid, et même le premier d'un artiste américain depuis près de deux ans (Greg Osby en novembre 2019). Quelle meilleure affiche que l'un des plus importants compositeurs et improvisateurs de ces cinquantes dernières années pour regoûter au plaisir de la performance live ?

La soirée organisée par Prague Music Performance, organisme spécialisé dans la musique contemporaine et le jazz haut de gamme sur la scène praguoise (Brad Mehldau Trio et John Zorn's Bagatelles marathon déjà vus grâce à eux ces dernières années), se présentait en deux parties articulées autour de la musique du chicagoan. Avant son propre trio, Roland Dahinden, musicien suisse qui fut l'élève puis l'assistant de Braxton à la Wesleyan University, dirigeait l'Ensemble Radost, réunion d'une trentaine de musiciens issus des académies de musique de Prague et de Brno. L'effectif, fourni, comprend quatre batteries, quatre contrebasses, trois guitares, un piano joué à quatre mains, accordéon, vibraphone et cymbalum, trois violons, une viole de gambe, trois trompettes, deux trombones, deux saxophones, deux clarinettes basses, une flute et une chanteuse. Le programme indique les compositions n°174, 136 et 257, mais il est à vrai dire difficile de délimiter des "morceaux" puisque tout s'enchaine pendant près de trois quarts d'heure. La musique passe par des atmosphères fort variées, de l'abstraction contemporaine aux échos de marching bands, jouant sur la complémentarité des timbres que l'orchestre propose, et la possibilité de jouer avec l'espace en activant tour à tour différents "blocs" de l'ensemble. On pense nécessairement au Creative Orchestra que Braxton anima dans les années 70 - il y en a comme des échos - sans que pour autant on ne puisse réduire la performance à une copie de l'original. La musique est par bien des aspects "moins jazz", plus diverse dans les languages utilisés, intégrant des éléments d'une "oeuvre" édifiée au cours de plus de cinq décénies désormais. 

La seconde partie voit Braxton à la tête d'une nouvelle déclinaison de son Diamond Curtain Wall Trio. Cette dénomination fait référence à une musique mêlant écriture, improvisation et électronique. Braxton active ainsi à l'aide d'un ordinateur une sorte de fond sonore cristallin, d'abord suggéré, puis plus présent sur le dernier tiers de la performance. L'approche rappelle celle du premier des quatre concerts du saxophoniste auquels j'ai assisté, en trio avec Taylor Ho Bynum et Tom Crean à la Villette en 2005. Les notes du programme distribué à l'entrée font également référence à ce qui semble être un nouveau language braxtonien, dénommé Lorraine, et présenté de la sorte : "Lorraine is the name of a new music prototype. This is a music system that governs the "sonic winds" of breath. There is a stillness in the air and the ghosts of the past commands the space. Memories and shadows of "beingness" adorn the ornementation of old ruins and blessed relics. Sounds castles in the sky - long forgotten experiences have returned with love and humility. Lorraine has come home to birth a renewal and awareness of the other. Lorraine the traveller." Derrière la description poétique, on retrouve des échos de préoccupations au long cours d'Anthony Braxton : la fréquentation sans cesse renouvellée des standards du jazz, la relecture de son propre répertoire par ses anciens étudiants de la Wesleyan University, ou son système Echo Echo Miror House par lequel des enregistrements d'oeuvres anciennes s'intercallent dans la performance live de nouvelles compositions à l'aide d'iPods. Mais le terme qui reflète sans doute le mieux la performance du jour dans ce court descriptif est celui de sonic winds of breath.

En effet le souffle, ample, multiple, inventif, est ce qui ressort en premier lieu du trio assemblé pour l'occasion. Anthony Braxton tient, bien entendu, les saxophones (alto essentiellement avec de courts passages au soprano et au sopranino). Face à lui, Susana Santos Silva lui répond à l'aide de trompette et bugle. Entre eux, le soufflet de l'accordéon d'Adam Matlock sert de liant, faisant circuler les idées, parfois réhaussées par la voix de ce dernier, étranges échos de souvenirs enfouis dans notre mémoire collective. Comme lors d'un concert en quartet à Lisbonne en 2013, la qualité du son - porté par le souffle donc - me frappe particulièrement. Braxton et la trompettiste portugaise apportent une attention particulière au rendu sonore de leur expressivité. Comme si les aspects les plus théoriques de la musique s'effaçaient pour laisser juste la place à l'émotion, simple et directe. C'est sans doute là la réussite la plus marquante de la performance, ne pas se laisser enfermer dans ses propres systèmes et languages, mais porter une constante attention à la réception de la musique - ce pour quoi elle est jouée sur scène. Nouvelle démonstration magistrale qu'Anthony Braxton est bien un des monuments les plus essentiels des musiques issues du jazz (sans s'y résumer), toujours alerte et créatif à 75 ans passés. Quatrième concert (deux à Paris, un à Lisbonne, un à Prague) et l'impression renouvellée d'avoir assister à quelque chose d'unique. Et par la même occasion, la confirmation de l'importance de Susana Santos Silva sur la scène contemporaine desdites musiques (quatre ans après l'avoir vue à Wels en duo avec Kaja Draksler, autre excellent souvenir). 

dimanche 18 août 2019

Mary Halvorson - Code Girl @ Fundação Calouste Gulbenkian, dimanche 11 août 2019

Le festival s'achève par le dernier né des projets menés par Mary Halvorson. Si elle a longtemps développé ses groupes à partir de la cellule-souche de son trio avec John Hébert et Ches Smith (trio, puis quintet, puis septet, et enfin octet), ce nouvel ensemble part d'un autre trio : celui qu'elle forme avec Michael Formanek (cb) et Tomas Fujiwara (dms), et qui a déjà enregistré plusieurs albums sous le nom de Thumbscrew. Alors que six musiciens sont présents sur scène, seuls les trois membres du trio de base jouent ainsi continuellement. Les trois autres interviennent de manière parcimonieuse, souvent comme solistes, parfois comme voix mélodiques dédoublées.

Sur la gauche de la scène, on retrouve la chanteuse Amirtha Kidambi. Elle est l'autre élément essentiel de ce groupe. Tout d'abord parce qu'il s'agit d'un projet articulé autour de chansons. Ensuite parce que sa voix si particulière définit la sonorité de l'ensemble. Je l'avais vue au sein du groupe Seaven Teares à Wels en 2017 (festival dont Mary Halvorson était la curatrice), mais j'étais resté assez dubitatif face à la musique proposée, il est vrai plus à cause de l'autre chanteur du groupe que d'elle. Je retrouve néanmoins cette dimension fortement théâtrale de la voix qui m'avait géné il y a deux ans. Au cours d'une même phrase, la voix de Kidambi prend ainsi tour à tour des accents folk, jazz, cabaret, opératique... il faut ainsi un petit temps d'adaptation pour saisir le sens de la démarche. Elle me fait - dans certains passages - un peu penser à ce que Jen Shyu pouvait développer auprès de Steve Coleman, une technique vocale hors des cadres préétablis, capable de développer un discours soliste parallèle aux instrumentistes. Du coup, elle prend beaucoup plus de place que les deux autres "voix" solistes dans la construction des morceaux : Adam O'Farill à la trompette et Maria Grand au sax ténor et au chant. Ils semblent tous les deux plus là comme des voix secondaires - que Maria Grand accompagne Amirtha Kidambi au chant, ou que sax et trompette assument le discours mélodique.



La jeune saxophoniste, découverte elle aussi auprès de Steve Coleman, a néanmoins droit à deux morceaux en soliste, l'un au sax, l'autre au chant, dans lesquels elle déploie une approche plus en retenue, qui donne une sorte de fragilité contrôlée, comme en dentelle, à la musique. Sans doute mes moments préférés du concert, avec les passages ou seul le trio Halvorson, Formanek, Fujiwara intervient.

Si Amirtha Kidambi est la voix qui donne leur relief aux compositions, on reconnait aisément la griffe Halvorson dans les mélodies proposées (musique et paroles sont d'elle). L'écriture fait ainsi fortement penser au duo qu'elle formait avec Jessica Pavone, et qui s'aventurait sur un terrain avant-folk souvent au service d'un format "chanson" (les deux poussaient de la voix). On retrouve ainsi ces mêmes mélodies acidulées, d'apparence bancale, qui semblent avancer en claudiquant, mais à l'indéniable pouvoir de séduction. Pour l'occasion, Mary Halvorson précise qu'il s'agit d'un tout nouveau répertoire, joué pour la première fois en concert, différent des morceaux enregistrés sur le premier disque du groupe (au format quintet, avec Ambrose Akinmusire à la trompette). De quoi annoncer de nouveaux développements pour ce projet encore assez récent.

mardi 13 août 2019

Ambrose Akinmusire - Origami Harvest @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 10 août 2019

Alors que la moitié du concert est déjà dépassée, Ambrose Akinmusire et Kokayi se mettent en retrait pour un aparté rapide. Ils ont repéré des mouvements dans la foule. Alors que jusqu'à présent les quelques goutes de pluie n'avaient dérangé personne dans l'audience, la soudaine averse pousse les uns vers la sortie, les autres sous les arbres, d'autres encore à sortir capuche ou couvre-chef. Après un bref échange, ils font donc signe au public de venir les rejoindre sur scène, à l'abri de la structure métallique de celle-ci. Imperturbables, les autres musiciens continuent, alors que le public forme désormais un cercle resserré autour d'eux. Le son des instruments n'est alors plus perçu à travers l'amplification nécessaire à un concert en plein air, mais au plus près de la matière propre à chacun. Et quoi de mieux pour un quatuor à cordes !

Le projet "Origami Harvest" d'Ambrose Akinmusire associe en effet les apparents contraires. Sur la gauche de la scène, les trois quarts de son quartet régulier sont présents : Sam Harris au piano et au synthé, Justin Brown à la batterie, et le leader à la trompette. Sur la droite, on retrouve le Mivos Quartet, quatuor à cordes habitué du répertoire contemporain, soit Olivia de Prato (vl), Maya Bennardo (vl), Victor Lowrie Tafoya (vla) et Tyler J. Borden (cello). Au centre, enfin, le rappeur Kokayi, habitué au dialogue jazz-rap après vingt-cinq ans d'expériences communes avec Steve Coleman. Sur disque, le résultat était enthousiasmant (avec d'autres rappeurs), mais j'étais curieux de pouvoir écouter ça sur scène, sans le travail de production inhérent à la réalisation d'un enregistrement.

Au plus près de l'action, pour échapper à la pluie


La vue permet de mieux comprendre comment cette musique fonctionne. Les huit musiciens ne jouent quasiment jamais tous ensemble. On assiste plutôt à une succession de "tableaux" : le plus souvent, piano et batterie offrent des beats hip hop typiques sur lesquels Kokayi rappe, voire chante, ou Akinmusire prend de puissants solos. Entre ces moments frénétiques, les cordes offrent comme des respirations, accompagnées par l'un des autres (trompette, rappeur ou batterie, mais pas tous en même temps) ou seules. A la mi-temps du concert, je me fais la réflexion qu'à force tout se ressemble un peu... et comme tout bon commentateur sportif émettant un jugement par trop définitif, je suis immédiatement démenti par la tournure des évènements. Les morceaux de la seconde moitié me semblent en effet faire un usage plus divers des possibles combinaisons soniques, réduisant quelque peu la part prise par le couple claviers / batterie, offrant aussi plus de libertés aux cordes dans leurs interventions, sur des schémas moins évidents. Cette perception est donc renforcée par l'invitation faite au public de rejoindre le groupe sur scène. Juste en face de Kokayi, à quelques mètres des cordes, leur rendu est totalement différent sans le filtre de l'amplification.

Kokayi improvise alors quelques strophes sur la pluie qui redouble d'intensité, ajoutant par son free style un peu de légèreté à un propos par ailleurs très conscient, comme une bande son du mouvement Black Lives Matter. "Say their names : Trayvon Martin, Sandra Bland, Eric Garner..." Frissons garantis. Et la confirmation que la démarche d'Ambrose Akinmusire est décidément très politique, directement connectée au contexte social des vies noires contemporaines aux Etats-Unis. C'était déjà le cas lors d'un précédent concert, avec une approche musicale différente, vu il y a quelques années à Sons d'hiver. Comme je l'indiquais alors, il reprend le flambeau d'une longue tradition dans la culture afro-américaine. Et, servie par une telle musique, on peut être certain que la flamme n'est pas prête de s'éteindre.

samedi 10 août 2019

Robyn Schulkowsky & Joey Baron / Tomas Fujiwara - Triple Double @ Fundação Calouste Gulbenkian, vendredi 9 août 2019

Pour cette deuxième soirée, je ne me contente pas du concert de 21h30 dans l’amphithéâtre en plein air, mais prends également une place pour celui de 18h30 dans un des auditoriums de la fondation. Petite surprise, celui-ci est bien rempli pour assister à un duo de percussions ! Est-ce le nom de Joey Baron qui suffit à déplacer les foules ? Pour l’occasion le génial batteur dialogue avec Robyn Schulkowsky, issue de la musique contemporaine. Qui dit duo de percussionnistes ne dit cependant pas nécessairement pyrotechnie démonstrative. Les deux musiciens entament ainsi leur dialogue dans la retenue, à mains nues sur les toms (batterie, bongos, et quelques petits gongs pour lui, timpani, congas, cymbales, divers gongs pour elle). On sait, pour l’avoir vu plusieurs fois à l’œuvre dans cet exercice au sein de concerts de Masada, combien Joey Baron est enthousiasmant dans ce registre, vrai mélodiste des peaux, capable de toutes les nuances. Sa compagne d’un soir est dans le même état d’esprit, et le concert commence ainsi sous les meilleures auspices. Par la suite, ils élargiront leur registre d’interventions, balais, baguettes, mailloches pour Baron, essentiellement mailloches pour Schulkowsky, privilégiant continuellement l’écoute de l’autre et la retenue. Robyn Schulkowsky dédicace ainsi l’une de leurs interventions à Rosa Parks, exemple de résistance tranquille (le morceau s’intitule « Quiet resistance »). Il ne s’agit pas ici de revendiquer avec fureur sa colère, mais de faire l’éloge d’une force mentale capable de se dresser sereinement face à l’injustice. La musique qui sous-tend l’hommage est à l’avenant, simple, pure, douce mais très loin du « prêt à écouter » des beats globalisés. Sur la fin, Joey Baron développe brièvement un langage plus ostensiblement jazz, Robyn Schulkowsky se prête au jeu, ravie d’explorer des modes qu’elle ne fréquente pas habituellement. Et tous les deux arborent continuellement un grand sourire tout au long de leur performance qui en dit long sur leur plaisir à partager cette petite heure sur scène.


A 21h30, dans l’amphithéâtre des jardins de la fondation, on retrouve aussi deux percussionnistes. Tomas Fujiwara est accompagné par Gerald Cleaver au sein de son Triple Double, sextet associant deux trios à l’instrumentation similaire : trompette/cornet, guitare, batterie. Ralph Alessi et Taylor Ho Bynum se partagent les cuivres et Mary Halvorson et Brandon Seabrook les cordes. C’est la deuxième fois que je vois le groupe sur scène après Wels en 2017, et mon enthousiasme n’a en rien décru depuis lors, bien au contraire. Cette musique est extraordinaire de bout en bout : grande lisibilité des morceaux (peut-être aidée par deux ans d’écoute répétée du disque du groupe) dont les mélodies simples semblent avancer toutes seules, musicalité extrême de chaque intervention, en solo, en duo, en trio ou à tutti, véritable travail d’arrangement pour maintenir constamment l’attention au plus haut grâce à des combinaisons instrumentales différentes, et large place laissée à l’improvisation pour étirer au maximum le plaisir - mais jamais au détriment de la cohérence d’ensemble. Il y aurait de nombreux passages à mettre en lumière, mais l’un de ceux qui résument le mieux la démarche est sans doute le morceau du rappel : alors que les deux batteurs maintiennent un rythme obsédant, les quatre autres se relaient pour assurer le discours. Celui-ci semble ainsi rebondir de droite à gauche de la scène : d’abord Brandon Seabrook, puis Taylor Ho Bynum, puis Ralph Alessi, et enfin Mary Halvorson, et on repart sur Seabrook. Au premier tour, les solos sont développés dans la durée, puis se raccourcissent au fur et à mesure, tour après tour, jusqu’à ce que l’ensemble se fonde dans une reprise du thème à tutti après quatre ou cinq tours de solos. Beau travail sur l’espace et le temps dans la construction du discours. Il faudrait également évoquer les nombreux duos, contrastés quand les deux guitaristes se répondent, complémentaires quand les deux batteurs allient leur puissance de frappe, inventifs quand Bynum et Fujiwara nous rappellent qu’ils ont pris l’habitude d’un tel dialogue depuis près de deux décennies. Qualité de l’écriture, engagement total de chaque interprète, vrai travail d’arrangement, rapport parfait entre forme et liberté, composition et improvisation, il est fort probable que ce Triple Double soit l’un des plus beaux groupes de la décennie écoulée. Mais avec Bynum, Halvorson et Fujiwara, c’est presque une habitude.

Théo Ceccaldi - Freaks @ Fundação Calouste Gulbenkian, jeudi 8 août 2019

Un an après, retour à Lisbonne pour assister à quelques concerts de la toujours enthousiasmante programmation de Jazz em Agosto, en l’occurrence les quatre derniers soirs. Cela commence jeudi avec le sextet Freaks mené par Théo Ceccaldi.

Avec ce groupe, le violoniste explore une part plus rock de ses amours musicales. Ce qui retient d’emblée l’attention, c’est ainsi l’omniprésence de la paire rythmique formée par Étienne Ziemniak à la batterie et Stéphane Decolly à la basse électrique. Ils assurent un rythme enlevé tout au long du concert, déployant une énergie contagieuse, nourrie de sonorités rock voire electro. Le bassiste n’était pas à l’affiche de la formation d’origine (Valentin Ceccaldi au violoncelle assurait ce rôle), et d’ailleurs il me semble le seul de la troupe à avoir recours à des partitions, mais il est une colonne vertébrale essentielle pour la musique proposée. Essentielle car les paysages musicaux parcourus sont si divers qu’il faut absolument un liant fort pour éviter le risque de la dispersion. Il y a en effet tour à tour des échos de jazz fusion très 70s, notamment dans les sonorités du violon électrique du leader ; d’art du zapping qui fait penser à la downtown scene des 80s ; de fiévreux solos free, notamment des deux saxophonistes, Quentin Biardeau au tenor et Mathieu Metzger à l’alto et au baryton ; des mélodies qui semblent tout droit sortie d’un bal populaire, alliant lisibilité pop et « pompe » rythmique destinée à la danse ; et un art du pastiche qui irrigue de nombreuses compositions telle ce « Henry m’a tuer » qui part sur un rythme typique des compositions d’Henry Threadgill.


A vrai dire, c’est parfois un peu trop. On ne sait plus vraiment où ils veulent en venir, comme cette longue suite entamée par une chanson d’amour parodique qui s’allonge sur 20-30 minutes pour que tout le monde puisse avoir droit à un solo démonstratif. De plus, j’ai toujours trouvé particulièrement délicat l’usage de l’humour en musique. Le juste équilibre est difficile à trouver, et cela peut vite virer au potache faisant écran à l’écoute attentive. De manière anecdotique mais symptomatique, l’accoutrement des musiciens (l’un en kilt, l’autre en jogging, portant des chemises criardes volontairement ringardes) tend à confirmer ce risque. Bien sûr, cela fait partie de la démarche (le groupe ne se nomme pas Freaks pour rien), mais à trop s’y complaire, n’y a-t-il pas un risque de diluer l’écoute dans un cumul d’à-côté peu valorisant ?

Je ne voudrais néanmoins pas être trop dur car, premièrement il y a tellement d’ingrédients différents que le concert offre quand même de nombreuses occasions de prendre du plaisir - tel solo de Quentin Biardeau, l’apport souvent discret mais élégant de Giani Caserotto à la guitare - et deuxièmement on sait pour les avoir entendus dans d’autres contextes que les musiciens assemblés pour l’occasion, à commencer par le leader lui-même, n’ont pas besoin de démontrer outre mesure toute la musicalité dont ils sont capables. On dira juste que mes goûts personnels sont plus sensibles à ce que Théo Ceccaldi a pu produire dans des contextes plus « chambristes » (La Scala, Petite Moutarde, le Velvet Revolution de Daniel Erdmann...), et que cela n’a en rien empêché un accueil très chaleureux du public portugais.