Camila Nebbia Large Ensemble @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30
Comme la veille, c’est à une résidente berlinoise d’origine sud-américaine que revient l’honneur de lancer la soirée sur la grande scène de la Festspiele. La saxophoniste argentine Camila Nebbia présente pour l’occasion la première d’une œuvre écrite pour un grand ensemble, The darkness, overwhelming and imposing, compelled me to light my own fires, qui s’inspire de l’histoire de son arrière grand-père, émigré libanais en Argentine. Autour du ténor de la compositrice, on retrouve quelques noms connus au sein de la section rythmique (Kit Downes au piano et à l’orgue, Nick Dunston à la contrebasse et Lesley Mok à la batterie), mais surtout beaucoup de découvertes dans le reste de l’orchestre : les cordes de Maria Reich (violon), Joanna Mattrey (alto) et Julia Biłat (violoncelle), le trombone de Weston Olencki, la guitare de Arne Braun et les machines de Ludwig Wandinger. L’ensemble est complété par un dispositif vidéo, où l’on retrouve une expression picturale abstraite propre à Camila Nebbia, souvent utilisée sur les pochettes de ses disques. La pièce, unique, se déploie sur une heure. L’écriture, imagée, s’empare avec bonheur de la plasticité de l’orchestre, alternant les registres, mais avec une volonté constante de faire sens comme un tout. C’est ambitieux et pour tout dire très réussi. On reste captivé de bout en bout, aussi bien dans les passages atmosphériques jouant sur les textures que dans les solos qui irriguent la composition - de Camila Nebbia elle-même, mais aussi d’Arne Braun à la guitare, Joanna Mattrey à l’alto, Weston Olencki au trombone ou Kit Downes aux claviers entre autres. A chaque fois, il ne s’agit pas tant d’un morceau de bravoure individuelle que d’une contribution pertinente à la pièce prise dans son ensemble. Il y a également une inventivité constante de Lesley Mok à la batterie, variant les modes, surlignant ici, apportant un contrepoint là, confirmant tout le bien que je pensais déjà d’elle après l’avoir déjà vue auprès de Théo Girard comme d’Anna Webber. On connaissait jusque là Camila Nebbia pour sa sonorité au tenor et son goût pour l’improvisation dans de petits ensembles. Le concert de ce soir nous a révélé une grande compositrice !
Amir ElSaffar New Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00
Le trompettiste chicagoan d’origine irakienne Amir ElSaffar a assemblé il y a quelques années un quartet pour poursuivre sa quête d’une musique irriguée tout autant par la tradition du maqam que par celle du jazz. Le groupe a publié récemment un disque live, enregistré… à Berlin, dans la Pierre Boulez Saal. Il y a donc une certaine logique à les retrouver sur la scène du festival d’une ville qui leur est indirectement associée. Sont présents les mêmes musiciens que sur le disque, à savoir le saxophoniste tenor norvégien Ole Mathisen, la pianiste grecque Tania Giannouli et l’indispensable Tomas Fujiwara à la batterie. La musique d’Amir ElSaffar fait la part belle à la microtonalité, et le piano de Tania Giannouli a ainsi été réaccordé pour lui permettre de se fondre dans les harmonies de la musique orientale. Le mariage des deux traditions est rendu possible par la transcendance de chacune d’entre elles. On retrouve ainsi des harmonies qui évoquent le Levant, mais complètement intégrées à un language nourri par les approches contemporaines des musiques improvisées occidentales. Les morceaux au long cours nous emportent avec eux, portés par une intensité remarquable de chaque interprète, à commencer par le leader à la trompette, mais aussi aux vocalises sur la fin du concert, tel un chanteur soufi porté par sa dévotion mystique. Une musique qui prend toute sa dimension en concert tellement elle s’incarne dans l’interprétation du moment présent.
Immanuel Wilkins Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30
Ce concert fait un peu office de session de rattrapage pour moi, ou de deuxième chance. J’avais en effet vu une première fois le quartet du saxophoniste alto Immanuel Wilkins l’année dernière à Radio France, mais j’étais sorti un peu dubitatif du concert, et ne l’avais par conséquent pas chroniqué. Une musique un peu trop à sens unique à mon goût, trop virtuose, sur un registre trop uniforme, véloce et puissante. Ça manquait de quelques moments de respiration. On retrouve le jeu tout en tension du quartet dans ce concert berlinois, avec une sonorisation qui m’a semblé à nouveau poussée à la limite (surtout flagrante sur le piano et l’orgue de Micah Thomas), mais cette fois-ci les registres ont été plus variés, s’autorisant des passages moins enlevés qui apportaient ce qui avait manqué la première fois, de l’air. Ainsi du premier morceau du concert, où le quartet a accueilli la chanteuse Ganavya (berlinoise, et à l’affiche du festival dimanche) pour quelques vocalises d’inspiration carnatique qui apportaient un contrepoint lumineux à la vélocité du leader. Ainsi d’une morceau plus apaisé en cours de concert qui interrompt le déluge de notes et de rythmes qui fait par ailleurs la marque de fabrique d’Immanuel Wilkins et de ses acolytes. Ces moments de respiration permettent de mieux apprécier qu’il y a un an la densité des morceaux uptempo. Héritier d’une tradition qui remonte à Charlie Parker, Immanuel Wilkins actualise les sinuosités échevelées du bop, bien aidé par une rythmique puissante et très présente, servie par Ryoma Takenaga à la contrebasse et Kweku Sumbry à la batterie. C’est impressionnant, il est vrai, mais la nuance et les contrastes ont du bon parfois.
Otomo Yoshihide New Jazz Quintet @ Haus der Berliner Festspiele, 23h00
Pour le dernier concert de la soirée, on quitte la grande salle pour se retrouver dans une salle aménagée dernière la scène principale. Finis les fauteuils, c’est debout que le public nombreux vient prendre de plein fouet le free jazz bruitiste de la légende japonaise. Otomo Yoshihide a reformé depuis quelques années son New Jazz Quintet qui avait officié au tournant du millénaire (1999-2004). On retrouve les fidèles Mizutani Hiroaki à la contrebasse et Yoshigaki Yasuhiro à la batterie. Les soufflants ont eux été renouvelés, avec Ruike Shinpei à la trompette et le local de l’étape, le saxophoniste alto américain mais berlinois Chris Pitsiokos. L’idée de base du groupe n’a pas changé, il s’agit de jouer à fond une musique directement issue des grandes heures du free jazz des 60s, entremêlant compositions originales et reprises de morceaux associés à Ornette Coleman ou Eric Dolphy principalement. Aucune annonce ne sera faite pour savoir quels sont les morceaux joués. Sans certitude, le premier morceau m’a évoqué les sonorités chères à Charlie Haden. Un autre morceau au cours du set m’a semblé tiré d’Out To Lunch d’Eric Dolphy. Et le rappel, à la demande de quelqu’un dans le public était Eureka, un morceau de Jim O’Rourke qui est au répertoire du groupe depuis longtemps. Comme Immanuel Wilkins précédemment, il s’agit ici aussi d’une musique puissante, basée sur la dépense d’énergie de ses interprètes, mais la plus grande variété orchestrale d’une part, et les passages bruitistes dont le guitariste nippon a le secret d’autre part, donnent un relief plus escarpé aux morceaux qui en maintient l’intérêt sur la durée. L’engagement constant de chacun nous emporte avec eux, on ressort épuisé mais heureux de ce genre de performance, et d’avoir eu la chance de voir de si près ce groupe mythique à la présence rare.











