Deux cent quatre vingt dix-neuvième anniversaire de cette oeuvre, créée le vendredi saint de l'an 1727 en la Thomaskirche de Leipzig, qui est sans doute le sommet de la musique sacrée occidentale, voire tout simplement de l'esprit humain. Après l'avoir gravée sur disque il y a quelques années (en 2022), l'ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon reprend le chemin des salles de concert en cette période pascale, avec une halte à la Philharmonie de Paris en ce vendredi saint de l'an 2026. Oeuvre monumentale - le concert commencé à 20h s'achève à 23h30 avec un entracte d'une vingtaine de minutes entre les deux parties - elle conserve, dans le traitement de Raphaël Pichon, un caractère particulièrement équilibré. Avec la puissance mélodique de certains des arias, les interprètes pourraient facilement se laisser déborder par les sentiments, mais il n'en est rien - tout est à juste distance, sous la direction d'un chef d'orchestre attentif à maintenir l'équilibre subtil de l'oeuvre. Deux orchestres et deux choeurs, dont se détachent par moment les solistes, se répondent tout au long de l'oratorio. Les deux ensembles instrumentaux comptent respectivement dix-huit et dix-sept pupitres : six violons, deux altos, un violoncelle, une viole de gambe, une contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, un basson, et un orgue (ou un clavecin) de chaque côté, le premier ensemble comprenant également un théorbe. Les deux choeurs comptent quinze chanteurs chacun. L'un des ensembles se voit confier la tâche d'incarner le récit de la Passion du Christ, du dernier repas à la mise au tombeau, quand le second prend le recul nécessaire au commentaire et à la communion des croyants.
Deux solistes principaux, qui interviennent tout au long de l'oeuvre, complètent le tout : l'Evangéliste, incarné par Julian Prégardien, et le Christ, personnifié par Stéphane Degout. S'ils sont naturellement mis en avant par leur rôle prépondérant dans le recit, il n'y a nulle volonté de les "starifier". Ils circulent sur scène, vont se fondre dans le choeur par moment, où restent sur le côté quand d'autres solistes sont mis en avant sur tel ou tel aria. Ils prennent leur juste part à l'édification de l'oeuvre, mais sans en rajouter. C'est une constante de la direction de Raphaël Pichon, qui maintient l'interprétation sur un registre assez medium, se "contentant" de faire confiance à la force naturelle de la composition de Bach. L'acoustique de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie suffit à faire parfaitement résonner la musique. Les tousseurs habituels se taisent même pendant toute la durée du Erbarme Dich de l'alto Lucile Richardot. Souffle retenu, attention maintenue, on entend chaque détail. Parmi les solistes qui brillent particulièrement, il faudrait aussi citer la soprano Julie Roset dans l'aria de la femme de Pilate, ou la basse Christian Immler, qui incarne le grand prêtre Caïphe et Pilate. L'Evangéliste de Julian Prégardien se distingue aussi par sa diction très intelligible et son sens des nuances dans l'interprétation. Stéphane Degout, dont la réputation n'est plus à faire, incarne un Christ particulièrement humain, résigné sur son sort, victime expiatoire d'une tragédie dont il semble plus l'objet que le sujet. Cette Passion permet aussi de réaliser la force du mythe du récit des dernières heures du Christ, avec quelques climax qui tirent la dramaturgie vers l'opéra (pourtant interdit à Leipzig à l'époque de Bach, car trop trivial, trop italien, trop catholique) tels la foule hurlant Barabbas à la demande de Pilate sur l'identité du prisonnier à libérer, ou le tremblement de terre qui suit la mort du Christ. Et pourtant, c'est dans une infinie douceur que tout se termine, dans l'attente de la résurrection, avec un choeur final serein, sur une nouvelle mélodie inoubliable.









