samedi 17 octobre 2026

Isaiah Collier plays Coltrane @ Divadlo Dobeška, vendredi 16 octobre 2026

Quelques semaines après la date précise (le 23 septembre), le jeune saxophoniste chicagoan Isaiah Collier, 28 ans à peine, est sur la scène d'un petit théâtre de quartier du sud de Prague pour célébrer le centenaire de John Coltrane. Pour l'occasion, il se présente à la tête d'un quartet afin d'évoquer la formation la plus associée à la discographie du grand homme. Pour l'accompagner on trouve ainsi Liya Grigoryan au piano, Conway Campbell à la contrebasse et Tim Regis à la batterie, le leader alternant saxophones ténor et soprano, ainsi que quelques percussions (clochettes, cymbales, shaker, tambourins, chimes). On est donc en plein dans un hommage à la lettre à la musique de Coltrane. La set list l'est tout autant car, à l'exception d'une composition d'Isaiah Collier en guise de rappel (mais fortement sous influence), les six morceaux joués par le quartet sont tous associés au natif de Caroline du Nord. Que ce soit des compositions de Coltrane directement (Impressions, Tunji, Naima) ou des thèmes écrits par d'autres mais enregistrés, parfois de multiples fois, par lui (I Want To Talk About You de Billy Eckstine, Chim Chim Cheree de la bande originale de Mary Poppins, ou l'incontournable My Favorite Things de La Mélodie du Bonheur). Six titres "seulement", mais une approche là aussi à la manière de Coltrane dans ses enregistrements live, triturés, retournés, étendus, si bien que le groupe joue 1h45 d'une traite, sans même laisser un instant de répit entre chaque morceau. 


Les deux premiers morceaux du set, Impressions et Chim Chim Cheree sont pris très uptempo. Isaiah Collier fait preuve d'une puissance impressionnante, utilisant la respiration circulaire pour produire un continuum de notes qui emporte tout sur son passage. C'est clairement lui le leader, il porte le discours de bout en bout, et même quand il s'arrête quelques instants de souffler, il agite des percussions dans une veine très jazz spirituel qui rappelle les disques de Pharoah Sanders au tournant des années 60/70. Les sidemen, par contraste, semblent très en retrait, à l'exception de Tim Regis à la batterie qui trouve l'occasion à plusieurs reprises d'apporter une touche personnelle, ne cherchant pas juste à mimer les interventions d'Elvin Jones à l'époque. Peut-être que mon positionnement dans la salle, sur la droite de la scène, du côté de la batterie, accentue cet effet, mais j'ai trouvé a contrario le piano et la contrebasse beaucoup moins présents dans l'élaboration du son du groupe. Ils jouent bien entendu, mais plus souvent en support des deux autres que pour développer quelque initiative individuelle, et même leurs quelques solos sont tellement "à la manière de" qu'ils manquent un peu d'une voix singulière qui retiendrait l'attention. Il n'en est rien avec Isaiah Collier, dont la verve aussi bien au ténor qu'au soprano nous fait toucher du doigt la magie de la musique de Coltrane. Une musique à la fois fruit de son époque, le free jazz des roaring sixties, la lutte pour les droits civiques, la recherche d'une spiritualité universelle, mais qui touche à l'intemporel, tellement elle semble toujours aussi neuve, fraîche et aucunement datée. Soit la définition de l'art, à la fois contemporain de son époque et la transcendant. 

La ballade I Want To Talk About You ralentit le rythme mais ne réduit en rien l'intensité du saxophoniste dans ses interventions. Il impressionne par la qualité du chant qu'il déploie, nourrie d'une intériorité qu'il extériorise par une présence très prégnante du grain de son ténor. Tunji, écrite par Coltrane en hommage au percussionniste nigérian Babatunde Olatunji, trouve un registre médium où la puissance spirituelle de la musique s'impose d'elle même. Quand Naima puis My Favorite Things sont l'occasion de revenir sur les rythmes enlevés du début de concert, supports idéaux aux mélodies entêtantes de ces deux "tubes" du répertoire coltranien. En guise de rappel, Isaiah Collier indique que sa composition 30 pieces a été écrite en hommage à Coltrane, et cela s'entend et prolonge parfaitement une soirée riche en réjouissance, célébration à la hauteur de l'importance de l'artiste centenaire. 

samedi 19 septembre 2026

The Necks @ Palác Akropolis, jeudi 17 septembre 2026

Premier concert depuis que je suis redevenu praguois, en début de mois. Avec l’ambition d’être plus productif dans mes compte-rendus de concerts que lors de mon premier séjour dans la capitale tchèque (2016-2022), certes marqué par une activité très réduite les dernières années en raison de la pandémie. Un seul concert chroniqué ainsi en 2021… mais c’était aussi le seul vu cette année-là. J’ai retrouvé un rythme plus régulier de parution depuis mon retour à Paris, que j’essaierai de maintenir pour les mois et années à venir. Afin de parler un peu de la scène tchèque, comme des artistes internationaux de passage. Et pour ce premier concert, ça commence down under avec les Australiens de The Necks. 

Ce n’est que la deuxième fois que je les vois en concert, après un passage dans le cadre de Banlieues Bleues en 2014. Après près de quarante ans de carrière (le trio s’est formé en 1987), leur réputation n’est plus à faire. Et leur approche de la musique semble immuablement la même : des morceaux au long cours, qui donnent l’impression, à première vue, de faire du sur-place, mais qui évoluent néanmoins subrepticement, au fur et à mesure, gagnant en densité de manière très maîtrisée, si bien que ce n’est qu’à la fin du morceau qu’on se rend vraiment compte du chemin parcouru. Ce concert praguois n’a pas fait exception à la règle : ils ont joué deux sets, soit deux morceaux d’une petite heure chacun. 


Le premier commence avec Chris Abrahams qui pose un simple motif au piano, courte mélodie vaguement naïve, un peu à la manière de Satie, répétée encore et encore. Il est vite rejoint par Lloyd Swanton à la contrebasse qui complète le discours harmonique du pianiste par quelques incises boisées. Le début du morceau n’est ainsi qu’un duo, et il faudra attendre un moment certain pour que Tony Buck se décide à frapper ses peaux et rejoindre ses acolytes afin de vraiment commencer l’inéluctable crescendo qui fait se mouvoir la musique de The Necks vers un horizon marqué du sceau de la densité du son. Car, en effet, il ne s’agit pas tant d’un crescendo rythmique, la vitesse du morceau reste assez semblable du début a la fin, que d’un sentiment de présence de plus en plus enveloppante de la musique, comme si les motifs répétitifs étaient là pour nous hypnotiser et qu’à force on se retrouvait au cœur du trio, comme sur scène, sans n’avoir pour autant quitté sa chaise. 

Même approche, mais avec quelques différences, pour le deuxième set. Cette fois-ci c’est à Tony Buck que revient l’honneur d'ouvrir le morceau par un motif répétitif qui le parcourra tout du long. Comme lors du premier set, Lloyd Swanton alterne les passages en pizzicato et à l’archet, et lors de ces derniers, la combinaison de la paire rythmique donne parfois l’impression de vrombir tel un drone. A tel point qu’on se demande parfois s’il n’y a pas quelque instrument caché tellement le son ne semble pas simplement venir d’un trio piano, basse, batterie. S’il n’est pas là pour déployer de longues chevauchées improvisées, Chris Abrahams semble un peu plus libre de s’affranchir d’un motif unique sur ce deuxième morceau, ce qui lui permet d’apporter de légères variations qui participent à l’intérêt de leur performance : au sein d’un cadre esthétique bien défini, les combinaisons différentes que les trois musiciens s’autorisent permettent de garder toute sa fraîcheur à leur musique. Et les deux sets de ce concert praguois, par les rôles inversés de Chris Abrahams et de Tony Buck entre les deux parties, l’auront démontré de fort belle manière. 

lundi 10 août 2026

Chicago Underground Duo / SML @ Fundação Calouste Gulbenkian, dimanche 9 août 2026

Déjà le dernier jour de Jazz em Agosto. Comme la veille, deux concerts sont programmés. Tout d’abord, à 18h30, dans l’auditorium de la fondation, Rob Mazurek et Chad Taylor ont poursuivi une aventure au long cours, entamée il y a presque trois décennies. Le premier disque du Chicago Underground Duo est en effet paru en 1998 (enregistré en 1997). Depuis, ils continuent de jouer régulièrement ensemble, dans ce format en duo comme dans des ensembles plus larges (trio, quartet ou plus). Je les avais ainsi vus lors de l’édition 2013 du festival lisboète, avec Pharoah Sanders et les deux orchestres « Underground » de Rob Mazurek rassemblés pour l’occasion : le Chicago Underground donc, et le São Paulo Underground. Treize ans plus tard, c’est la cellule souche de tous ces ensembles qui se produit donc. Et ils n’ont finalement besoin de personne d’autre pour nous entraîner loin avec eux. Chad Taylor est un batteur essentiel de la scène jazz contemporaine depuis les années 90, et sa prestation d’hier soir a largement démontré pourquoi. Avec un format instrumental resserré, son drumming est nécessairement plus mis en avant que dans des orchestres pour fournis. Son jeu a été une réjouissance de tous les instants. Grondements sourds, roulements puissants, polyrythmies explosives, même quand il passe un instant à la kalimba, sa sonorité nous captive. 


Sur cette base rythmique au groove obsédant, Rob Mazurek ajoute différents ingrédients. Puissants solos de trompette à plein pavillon, tels des hymnes à chanter à tue-tête. Beats électroniques et modulations synthétiques qui démultiplient l’intensité rythmique pourtant déjà bien présente. Incantations vocales et chapelet de clochettes qui semblent convoquer quelque esprit frappeur. Trompette en sourdine pour soudainement faire surgir une mélodie nocturne, presque apaisée. Spoken word déclamé avec véhémence. Les registres sont variés, mais l’excellence demeure quelque soit le moyen employé. L’excitation monte même d’un cran quand une silhouette s’avance avec un saxophone sous le bras : un invité surprise, pas annoncé au programme, mais pas n’importe lequel, James Brandon Lewis en personne qui vient souffler sur les braises pour allumer un feu spirituel dont il a le secret. On sait que Chad Taylor est le batteur de son quartet, et qu’ils jouent également souvent en duo, ce qui explique sans doute sa présence alors qu’il n’est pas à l’affiche du festival par ailleurs. Une très belle surprise, prolongée le temps d’un rappel, qui finit de faire de ce concert un souvenir qui restera longtemps en mémoire. 


Le dernier concert du festival, à 21h30 dans les jardins de la fondation, est la deuxième occasion pour moi de voir SML sur scène cette année, six mois après leur passage parisien par Sons d’hiver. Il y a nécessairement moins d’effet de surprise que la précédente fois, je sais quelque part à quoi m’attendre, mais leur capacité à créer des ambiances hypnotiques, changeantes au fur et à mesure de leurs longues plages improvisées (60 minutes d’une traite hier soir, avant un rappel d’une vingtaine de minutes complémentaires), fait toujours son effet. On retrouve ainsi avec plaisir cet amalgame de rythmes digitaux et synthétiques créés par Jeremiah Chiu avec le drumming si inventif de Booker Stardrum (quel nom prédestiné pour un batteur !), véritable propulseur de la « machine » SML. À cela, il faut ajouter la basse obsédante d’Anna Butterss, les « loops humaines » de Gregory Ulhmann à la guitare et les motifs répétitifs et filtrés de Josh Johnson au sax alto. Leur musique cherche clairement à créer des ambiances, il n’y a pas vraiment de mélodie, ne semble pas y avoir de vrai début ni de fin aux morceaux, ce sont juste des modulations autour de propositions rythmiques évolutives, dans un cousinage assumé avec les musiques électroniques ou le minimalisme. La recherche du « groove » sert de boussole, et une fois celui-ci atteint, chacun semble libre d’ajouter sa touche pour peu à peu conduire la musique dans une autre direction. C’est une musique qui se déploie sur la durée, condition nécessaire à l’abandon de soi pour ne plus que se laisser porter par le beat, comme dans un état second. Une conclusion idéale à la programmation impeccable de Jazz em Agosto, dont une caractéristique assez générale (en tout cas pour la majorité des concerts auxquels j’aurai assisté) était cette année l’imbrication naturelle entre rythmes acoustiques et ceux issus des machines. En cela, SML est sans doute une des propositions les plus réjouissantes et abouties sur la scène contemporaine, par-delà les questions de classification par genre musical. 

dimanche 9 août 2026

Pat Thomas / Tomas Fujiwara’s Dream Up @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 8 août 2026

Pour sa programmation du week-end, Jazz em Agosto double la mise. Ainsi, avant le concert de 21h30 dans l’amphithéâtre extérieur, un autre rendez-vous est proposé à 18h30, cette fois-ci dans l’un des auditoriums intérieurs de la fondation. C’est la deuxième fois en l’espace de quelques mois que je vois le pianiste britannique Pat Thomas pour un concert en solo, après son passage par le Jazzfest Berlin en novembre dernier. Peut-être que je généralise mon propre ressenti, mais j’ai l’impression qu’il a une sorte de reconnaissance, tardive, à l’international, notamment depuis sa participation au quartet [ahmed] (aux côtés de Seymour Wright, Antonin Gerbal et Joel Grip), alors qu’il a déjà l’âge d’être un vétéran de la free music européenne. À Berlin, il était arrivé sur scène en boitant, s’appuyant difficilement sur une canne pour rejoindre le piano. Cette fois-ci, c’est même en fauteuil roulant qu’il s’avance, poussé par un assistant. Il commence néanmoins au quart de tour, à peine installé sur le tabouret du piano, alors que son assistant n’a pas encore fini de ranger le fauteuil sur le côté de la scène. Pas de temps mort dans les sets de Pat Thomas (c’était pareil à Berlin), la musique jaillit en continu, même les pauses entre les morceaux sont réduites au strict minimum. Le pianiste britannique vit intensément son art, pas nécessairement sur la longueur (quarante-cinq minutes plus un court rappel), mais sans accorder le moindre espace à quelques fioritures inutiles. 


Contrairement à son concert berlinois, Pat Thomas se « contente » de jouer sur les touches en ivoire. Pas d’intervention directement dans les cordes ni sur le cadre, il déroule son set en jouant selon la « norme », ou presque. On notera tout de même une corde préparée dans les aigus, sur le quatrième morceau, mais pour le reste son inventivité s’exprime autrement. Les morceaux qu’il interprète ont chacun leur couleur particulière. Très blues pour le premier, avec un groove presque dansant sur le deuxième , telle une mécanique bien huilée à la Nancarrow pour le troisième… sans pour autant se départir d’un langage hérité du free jazz qui laisse toute la place au goût de la surprise, aux clusters dissonants, aux résonances harmoniques construites par une succession rapide de notes moins aléatoires qu’il n’y parait au premier abord. Au-delà du free jazz, Pat Thomas a une dette évidente envers Thelonious Monk. Le plus récent disque du quartet [ahmed] lui est d’ailleurs consacré et, comme à Berlin, il interprète une composition de son illustre prédécesseur en guise de rappel, de manière très ramassée, sur une petite minute seulement, le temps de citer le thème et de le prolonger par quelques accords puissants au cœur de son propre langage. 

À 21h30, dans les jardins de la fondation, on retrouve un musicien déjà vu à plusieurs reprises lors des précédentes éditions de Jazz em Agosto (et à de nombreuses autres occasions), l’un de mes favoris depuis quasiment deux décennies désormais. Pour l’occasion, Tomas Fujiwara propose une formule inédite (juste entendue sur disque) avec son quartet percussif auteur du beau Dream Up (Out Of Your Head Records, 2025). Par rapport au disque, le line up est néanmoins renouvelé à moitié. Si on retrouve le leader à la batterie et Kaoru Watanabe aux tambours taiko (les tambours traditionnels japonais) et à la flûte shinobue (petite flûte traversière en bambou), le groupe est complété par Kweku Sumbry au ngoni, balafon, djembe et timbales et Ches Smith, de retour sur scène après son concert de la veille, au vibraphone et occasionnellement aux congas. Avec un groupe centré sur les percussions, on pourrait s’attendre à un déluge rythmique incessant déployé jusqu’à l’épuisement. Il n’en est rien, et Tomas Fujiwara propose au contraire une musique basée sur l’écoute mutuelle, qui laisse beaucoup de place à la retenue (à tel point qu’on a parfois l’impression que les sons des animaux nocturnes, batraciens, oiseaux ou autres insectes, font partie de la musique - en tout cas ils ne sont pas toujours recouverts), et qui ne cherche pas la « performance » démonstrative. De manière assez illustrative, les morceaux sont d’ailleurs relativement courts. 


S’il y a bien entendu des passages à quatre, chacun frappant ses percussions de manière simultanée, ce n’est pas l’essentiel du propos, et Fujiwara laisse beaucoup de place à ses compagnons pour briller en solo ou en duo. Le registre est plus souvent medium qu’à pleine puissance. Par ailleurs, le groupe n’est pas purement percussif. Kaoru Watanabe intervient régulièrement à la flûte shinobue, à la sonorité douce et fragile, et Kweku Sumbry au ngoni. Les deux chantent aussi à l’occasion, évoquant des traditions ancestrales que leurs origines laissent paraître, japonaises pour l’un, ouest-africaines pour l’autre. C’est ainsi, me semble-t-il, la première fois que Tomas Fujiwara convoque une musique qui rappelle une part de son héritage personnel, comme son nom de famille le suggère. Mais sans en faire un programme, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres, au service d’une vision élargie des possibles des instruments percussifs. Ches Smith, au vibraphone, ajoute bien souvent une dimension mélodique à son jeu, à base de motifs simples, presque naïfs, qui s’insèrent néanmoins dans les passages a tutti comme une couche essentielle de la résonance harmonique permise par l’accumulation des rythmes et textures. Ce qui ressort à la fin du concert, c’est donc avant tout la dimension de compositeur de Fujiwara, pleine de maîtrise pour permettre de faire vibrer les peaux harmonieusement, sans se laisser déborder par l’excitation rythmique qui pourrait facilement prendre le pas dans un tel contexte. Et c’est d’autant plus réjouissant en live, quand la vue complète l’écoute. 

samedi 8 août 2026

Ches Smith’s Clone Row @ Fundação Calouste Gulbenkian, vendredi 7 août 2026

Un concert en demi-teinte, pour tout dire. Des musiciens pourtant grandement appréciés, mais quand la musique n’est pas aussi « géniale » que celle à laquelle ils nous ont habitués, la déception pointe le bout de son nez. Sur le papier, le quartet assemblé par Ches Smith (batterie, vibraphone) avait pourtant tout pour me plaire, avec la présence de Nick Dunston à la contrebasse et Liberty Ellman et Mary Halvorson aux guitares. Mais le parti pris esthétique du leader pour ce groupe m’a laissé un peu dubitatif par moment. La première impression a été peut-être trop décisive, mais je suis resté de marbre, comme extérieur à la musique, lors du premier morceau. Comme pour la majorité des morceaux du concert, Ches Smith commence par lancer une sorte de boîte à rythme digitale aux sonorités peu plaisantes, qu’il complète par son jeu percussif à la batterie et au vibraphone, changeant régulièrement d’instrument sans du coup laisser le temps à un discours véritablement construit de se déployer. Ses acolytes entrent progressivement en jeu, mais sans donner l’impression que le morceau n’aille véritablement quelque part. Ça ressemble alors à un exercice de style assez vain. Le deuxième morceau me rassure, me laissant penser que le premier n’était peut-être qu’un tour de chauffe avant l’entrée dans le vif du sujet. La complémentarité des deux guitares fait son effet, dans un jeu de course poursuite aux multiples distorsions qu’on attend forcément vues les forces en présence. Pourtant, la suite du concert fait resurgir les doutes face à ce qui semble être un choix esthétique assumé, mais qui ne me parle pas. Les beats digitaux lancés par Ches Smith et les interventions de Nick Dunston à l’aide d’une sorte de joystick pour retraiter les sons émis par ses partenaires font trop écran pour moi et m’empêchent de rentrer pleinement dans la musique. Je ne suis pas contre par principe l’intervention d’éléments électroniques dans un cadre improvisé, comme les concerts des deux précédents soirs l’ont illustré à merveille, mais cette fois-ci j’ai le sentiment que la sauce ne prend pas complètement et les morceaux me donnent l’impression de faire du sur place. 


La seconde partie de concert corrige heureusement un peu le tir, et les quatre/cinq derniers morceaux me parlent plus. Peut-être que je m’habitue à la musique et que je suis capable d’aller y chercher les éléments qui me plaisent le plus. Ce sont surtout les deux guitaristes qui, à ce jeu-là, me réjouissent et semblent décider à faire décoller les morceaux par leur capacité à prendre le discours à leur compte et donner enfin le sentiment que la musique « avance ». Ches Smith, aussi, prend plus le temps, au vibraphone ou à la batterie, mais pas aux deux simultanément, et propose un discours qui semble plus construit. On retrouve ainsi sa réjouissante capacité à propulser un morceau tout en maintenant des breaks qui relancent constamment l’attention. Ça décolle enfin ! Dommage qu’il ait fallu attendre 45 minutes… ce qui est trop long pour dissiper complètement le goût d’inachevé à la sortie du concert. Je me demande si le cadre du concert - en plein air - ne faisait pas lui aussi un peu écran. C’est une musique qui demanderait peut-être à être écoutée dans un espace plus restreint, debout, le corps prêt à répondre à une démarche plus centrée sur le rythme que sur les mélodies ou les harmonies. Tout n’était heureusement pas à jeter, mais mes attentes étaient peut-être trop fortes, et je n’ai pas pu me défaire de ce léger goût de déception, au final.