dimanche 7 avril 2024

Jason Moran plays Duke Ellington @ Cité de la Musique, vendredi 5 avril 2024

Depuis qu'il a lancé sa carrière comme leader au tournant du millénaire, Jason Moran a toujours cherché à relier la tradition du piano jazz à ses développements plus contemporains. Il y a dix ans il consacrait par exemple un disque à Fats Waller (All Rise, Blue Note, 2014) mais qui penchait plus du côté d'une relecture, électrique, toute personnelle (le disque était produit par Meshell Ndegeocello) que d'une interprétation à la lettre d'une musique d'une autre époque. De la même manière, j'avais eu l'occasion, à deux reprises, de le voir en concert honorer la mémoire de Thelonious Monk, et notamment le répertoire du fameux concert au Town Hall de 1959 (à Banlieues Bleues en 2009 et à Prague en 2017). Ses propres disques alternent compositions personnelles et interprétations de morceaux de grands noms du clavier jazz (de James P. Johnson à Muhal Richard Abrams en passant par Mal Waldron ou Jaki Byard, qui fut d'ailleurs son professeur). Sur Black Stars (Blue Note, 2001), on trouve même un Kinda Dukish ellingtonien. Rien d'étonnant, finalement, à ce qu'il se présente donc, deux soirs de suite, sur la scène de la Cité de la Musique pour rendre hommage à l'un des compositeurs et pianistes les plus essentiels de l'histoire du jazz. 


Afin d'illustrer différents aspects de l'art du Duke, le concert est organisé en deux sets : tout d'abord une interprétation en solo de quelques standards plus ou moins célèbres, puis une démonstration de swing à la tête d'un big band composé de jeunes musiciens français et américains. Pour la première partie, Jason Moran emmène les compositions d'Ellington vers ses propres territoires, c'est à dire une vision forcément modernistic pour reprendre le titre de l'album solo (Blue Note, 2002) qui a permis à Moran de se faire définitivement un nom sur la scène jazz contemporaine. Un titre tiré du nom d'une composition de James P. Johnson, héros du piano stride dans le Harlem des années 1920, You've Got To Be Modernistic. James P. Johnson qu'Ellington alla justement trouver à Harlem lorsqu'il débarque à New York à l'époque pour lui jouer son Carolina Shout... que Moran interprète donc après avoir rappelé cette tranche d'histoire. Après des interprétations de I Got It Bad (And That Ain't Good), Black And Tan Fantasy ou Wig Wise, Moran honore également la mémoire de Billy Strayhorn, compagnon au combien essentiel du Duke, à travers une relecture profonde de Lotus Blossom. Ce premier set est une merveille d'équilibre, entre respect pour son modèle et nécessaire appropriation dans l'interprétation. 


A l'inverse, le début du second set m'inquiète un peu. Sur les trois premiers morceaux, je trouve le big band bien trop respecteux du son d'époque. Chacun s'applique à reproduire à la lettre une musique qui a quand même quelques décénies au compteur. Du coup, si la forme du swing est là, il en manque l'essence - la jouissance du moment présent. Les - courts - solos des uns et des autres semblent trop planifiés à l'avance et ne font pas sentir leur nécessité, au moment où ils émergent de la masse orchestrale. Heureusement, au fur et à mesure du concert, les jeunes musiciens semblent se libérer. Le choix des compositions, moins ouvertement ancrées dans l'ère swing, leur permet de varier les plaisirs et de faire preuve de plus de subtilité et de personalité dans l'interprétation. Des couleurs plus en clair-obscur s'immiscent ici ou là malgré le caractère nécessairement rutillant des douze pupitres de soufflants (5 anches, 3 trombones, 4 trompettes). Moran dirige depuis le piano, se lève parfois pour encourager tel ou tel, et prend visiblement de plus en plus de plaisir au fur et à mesure du concert, mettant bien en avant la grande plasticité de l'oeuvre d'Ellignton. A la fin du concert, il incite chacun à se présenter rapidement en faisant passer un micro de pupitre en pupitre. Pour le rappel, il revient avec la seule Anouk Chemla, au chant, pour une interprétation qui allie retenue et intensité de Come Sunday, standard d'entre les standards, tiré de la Black, Brown and Beige Suite et magnifié en son temps par Mahalia Jackson. La jeune chanteuse française, élève de Moran au New England Conservatory, n'a pas à rougir de la comparaison.

samedi 6 avril 2024

Ganavya / Amirtha Kidambi's Elder Ones @ La Dynamo, jeudi 4 avril 2004

L'édition 2024 du festival Banlieues Bleues s'achève déjà et je n'en aurai pas beaucoup profité cette année. Un seul concert, mais quel concert (surtout la deuxième partie) ! Pour son avant-dernière soirée, le festival mettait à l'honneur deux musiciennes américaines qui partagent une même origine tamoule. Et, si on entend d'évidentes traces laissées par la fréquentation de la musique carnatique chez chacune d'entre elles, le résultat est en bien des points diamètralement opposé dans la manière dont elles hybrident ces traces avec les ramifications du grand fleuve des musiques issues du jazz. A Ganavya, des développements modaux subtils, sans doute plus proches de la tradition, juste soulignés par un piano bleuté. A Amirtha Kidambi, des inflections dans la voix qui s'immiscent dans de puissantes protest songs servies par un free jazz incandescant. 


Sur le programme, il était annoncé un concert en solo, pourtant lorsqu'elle arrive sur scène, Ganavya Doraiswamy de son nom complet, est accompagné par un pianiste, Richard Sears. Avant de commencer, elle repère au premier rang un violoniste amateur avec qui elle a visiblement eu l'occasion de discuter avant le concert. Elle lui propose de les rejoindre sur scène pour improviser. Ganavya s'empare alors d'une contrebasse (dont elle ne se servira en fait que pour ce premier morceau), et ils improvisent à trois autour des mélopées développées par la voix d'une grande pureté de la leader. Après cette introduction généreuse, le concert se resserre sur le duo chant/piano. Inspirée par les traditions vocales du sud de l'Inde, Ganavya n'en chante pas moins en anglais. Ce qu'on perd en harmonie entre la prosodie du tamil et les rythmes de la musique carnatique, on le gagne en intélligibilité. Le morceau de bravoure de cette première partie est un long morceau d'une vingtaine de minutes, construit sur un crescendo rythmique, au cours duquel la chanteuse et le pianiste jouent au chat et à la souris afin de faire monter en tension la trame rythmique sur laquelle ils s'appuient. Cela finit avec une densité bienvenue, qui fait malheureusement un peu défaut pendant le reste du concert. Si ce morceau captive grâce à son développement progressif, ce n'est pas toujours le cas de morceaux plus anecdotiques, plus courts, certes servis par une voix admirable, mais qui n'évitent pas toujours l'impression de redite ou d'ennui. 

Jusqu'à présent, je connaissais surtout Amirtha Kidambi pour sa participation au groupe Code Girl de Mary Halvorson (deux disques et un concert à Lisbonne en 2019), même si je l'avais découverte en fait un peu plus tôt, à Wels en 2017, avec le groupe Seaven Teares. Elle entamait ce soir une tournée européenne pour soutenir la sortie récente du troisième album de son groupe Elder Ones sur l'excellent label finlandais We Jazz. Si je ne connais pas les deux premiers, ce nouvel opus est très convaincant, et offrait une bonne raison de venir voir en live ce que ça donne. Pour l'accompagner, la chanteuse (également à l'harmonium et au synthé) s'est entourée d'un groupe superlatif : Matt Nelson au sax soprano, Alfredo Colon au sax ténor, Lester St. Louis à la contrebasse et Jason Nazary à la batterie et aux percussions digitales. Les deux derniers, déjà entendus aux côtés de la regrettée Jaimie Branch (sur les disques de son groupe Fly or Die et lors d'un concert à Berlin en 2018, au violoncelle, pour le premier ; sur disque, au sein du groupe Anteloper pour le second). Ils développent une musique d'une incroyable densité, entre héritage free et sens du groove, qui les rapproche quelque part d'Irreversible Entanglements - même communauté d'esprit. 


Sur cette musique en combustion permanente, Amirtha Kidambi peut faire parler toute la puissance de sa voix, qu'elle module constamment, afin d'habiter ses hymnes protestataires destinés à ériger de "nouveaux monuments". New Monuments, c'est en effet le titre du plus récent disque du groupe (et de l'une des chansons du concert). Amirtha Kidambi explique que cela fait référence aux monuments destinés à remplacer les anciens vestiges du colonialisme - statues qu'on déboulonne - et que cela lui a été inspiré par une photo de George Floyd collée sur le visage d'une statue d'un général à Brooklyn lors d'une manifestation du mouvement Black Lives Matter à laquelle elle participait. Les thèmes des différents morceaux sont de nature à provoquer des crises cardiaques en série chez tous les Pascal Praud du moment qui innondent le P.A.F. de leur bile réactionnaire (peut-être une idée ?) : Third Space explore les identités hybrides des descendants d'anciens territoires colonisés qui grandissent en occident ; Farmer's Song fait référence aux protestations de masse des agriculteurs indiens ces dernières années ; The Great Lie dénonce les nouvelles figures du fascisme contemporain ; quant au rappel, Decolonize Your Mind, son titre semble suffisamment clair pour ne pas en rajouter. Le bourdon de l'harmonium et les synthés et machines manipulés par la leader et le batteur créent comme un halo permanent, transpercé par les saillies free des saxophones et la voix d'Amirtha Kidambi, dont les quelques échos de musique carnatique débouchent sur une incarnation puissante, autant instrument à moduler que chant aux paroles explicites. Avec une telle bande son, les luttes collectives contemporaines ont déjà un présent qui chante - pour les lendemains, l'horizon politique actuel n'incite malheureusement pas à l'optimisme. 

samedi 23 mars 2024

Avishai Cohen Trio @ Théâtre André Malraux, Rueil-Malmaison, vendredi 22 mars 2024

Depuis vingt ans maintenant, le contrebassiste israélien mène un trio au format classique, piano, contrebasse, batterie. Ses acolytes ont été renouvelés plus d'une fois. J'avais vu l'incarnation originelle avec Sam Barsh au piano et Mark Guiliana à la batterie au Parc Floral en 2006. Dix-huit ans plus tard, il est désormais accompagné par deux compatriotes qui n'étaient encore qu'enfants à l'époque : le pianiste Guy Moskovitch, né en 1996, et la batteuse Roni Kaspi, née en 2000 (!). 

Je dois avouer ne pas bien connaître la musique d'Avishai Cohen - étant plus à l'écoute de son homonyme trompettiste. Sans doute une pointe de snobisme face à une musique jugée trop populaire (à l'échelle du jazz) pour être complètement à mon goût. Son passage à deux pas de chez moi était cependant l'occasion de remettre en cause quelques préjugés. 

La musique d'Avishai Cohen est assez typique de toute une scène jazz israélienne contemporaine, mêlant solide connaissance des codes du jazz américain, notamment dans sa partie rythmique, et goût des mélodies chantantes, inspirées des héritages séfarades comme ashkénazes (on pense à Omer Avital, Shai Maestro, Omri Mor, Omer Klein...). Sans doute plus le reflet d'une société diasporique que d'un ancrage local trop marqué. La plupart des morceaux joués hier soir déployaient ainsi, sous les doigts du pianiste, des mélodies en clair-obscur, mais qu'on pourrait facilement fredonner, tendrement lyriques. Le leader met lui aussi particulièrement l'aspect mélodique en avant dans son jeu, bien loin du seul ancrage rythmique dans lequel son instrument est bien souvent cantonné. Roni Kaspi, quant à elle, déploie une puissance maîtrisée, plus rapide que forte. Elle n'utilise que parcimonieusement la grosse caisse, préférant les envolées virevoltantes sur les toms et les cymbales. Cela crée un registre mezzo-voce qui sied bien à une musique qui se tient finalement à distance des facilités que sa popularité pourrait laisser supposer. 


Peu d'annonces du leader entre les morceaux - juste le temps de dire que l'essentiel du matériel est inédit, enregistré il y a quinze jours seulement pour un disque à paraître. De quoi rester concentré sur la musique. Celle-ci s'autorise une variété grandissante au fur et à mesure du concert. Sur la fin, on note ainsi une reprise d'un air connu (mais impossible de l'identifier et de mettre un nom dessus : chanson pop ? standard ? air traditionnel ?), puis pour le dernier morceau avant le rappel une démonstration de feu de la batteuse à travers un solo qui fait rugir le public de plaisir, et ce d'autant plus qu'il constraste avec son jeu plus en retenu du début du concert. Le rappel quant à lui commence par un duo entre Guy Moskovitch et Avishai Cohen, qui troque sa contrebasse pour un micro et chante une sorte de boléro en espagnol, avant que le trio ne revienne au complet pour une ballade conclusive. Accueil très enthousiaste du public, et une vraie bonne surprise pour ma part, bien loin des préjugés que je pouvais avoir.

vendredi 15 mars 2024

Ann O'aro @ Studio de l'Ermitage, jeudi 14 mars 2024

C'est la troisième fois en l'espace de quelques mois que le maloya s'invite dans mes chroniques. Après Wati Watia Zorey Band et Lagon Noir (avec, déjà, Ann O'aro au chant) à Nanterre en décembre, puis le Discobole Orchestra avec Christine Salem au Studio de l'Ermitage début février, les rythmes réunionais étaient donc cette fois-ci ceux du quartet d'Ann O'aro, à l'occasion de la sortie de son troisième album, Bleu (Cobalt, 2024). Pour commencer, la chanteuse monte seule sur scène et s'assoit au piano. La principale nouveauté de ce troisième opus, c'est en effet l'ajout du piano comme "medium d'expression de ses émotions", retour vers un instrument appris pendant l'enfance puis un peu délaissé par la suite, comme elle l'expliquera au cours du concert. Elle y deploie des mélodies simples, tout en flux et reflux, comme un écho des vagues de l'océan Indien qui borde son île, transfigurées par son chant profond, essentiellement en créole, occasionnellement en français. 


Comme souvent avec Ann O'aro, les thèmes qu'elle aborde n'ont rien de léger. Cette fois-ci elle y évoque la veillée d'un mort ou les cancrelats qui tombent dans l'eau à travers les trous d'un vieux pont au bois pourri. Elle rappelle avec humour, mais non sans noirceur, qu'elle avait sous-titré la tournée qui accompagnait la sortie de son premier disque, Ann O'aro (Cobalt, 2018), "Ann O'aro, entre inceste et convivialité". Le thème des violences sexuelles est certes moins présent qu'au début - mais son chant semble toujours habité d'une part d'exorcisme cathartique, comme pour transformer les douleurs d'hier en paroles réparatrices - à la fois par la mise à distance qu'elles permettent, et par le mariage avec la musique qui entraîne le corps vers une extériorité plus positive. 


Pour l'accompagner, on retrouve ses deux complices qui étaient déjà présents sur son disque précédent, Longoz (Cobalt, 2020), Teddy Doris au trombone et Bino Waro aux percussions. Le groupe est désormais complété par Brice Nauroy aux machines. Sa présence, et celle du piano, densifient et diversifient les climats parcourus. Effets dubs ou boucles samplées en directes permettent de jouer avec une matière sonore bien souvent en ébulition - chant intense d'Ann O'aro, solos rutilants de Teddy Doris, rythmes variés entre percussions traditionelles et batterie de Bino Waro. La piano n'est pas toujours présent - la chanteuse alterne les morceaux au chant seul et ceux où elle s'accompagne. Les machines non plus. On retrouve par conséquent parfois les ambiances minimalistes, comme nues jusqu'à l'os, du trio qui officiait seul sur Longoz. Pour mieux en prendre le contrepied par la suite. Pour le rappel, pour "calmer le public" dit-elle, Ann O'aro chante un morceau a capella, alors que ses camarades sont restés sur le côté, hors scène. Pas certain que l'intensité qu'elle met dans son chant ait un effet si appaissant. Plutôt saisissant. De beauté. 

dimanche 10 mars 2024

Louise Jallu / Dave Douglas Gifts Quintet @ Radio France, samedi 9 mars 2024

A priori les propositions esthétiques des groupes menés par Louise Jallu et Dave Douglas sont assez différentes, et pourtant cela faisait pleinement sens de les réunir sur la scène du studio 104 de la Maison de la Radio tant ils jouent, chacun à leur façon, avec des airs incrustés dans la mémoire collective, sans jamais cependant ne chercher à coller à une approche patrimoniale. "Jeu", c'est bien le mot, et c'est d'ailleurs le titre du tout nouvel album de la jeune bandonéoniste française qui sort ces jours-ci. Nourrie de tradition argentine, instrument oblige (son précédent disque s'attaquait d'ailleurs au répertoire d'Astor Piazzolla), elle crée un pont avec la tradition classique européenne dans ce nouvel opus. Ainsi, la plupart des morceaux proposés lors du concert s'amusent à citer des thèmes plus ou moins connus : une sonate de Schumann, un prélude de Fritz Kreisler, le Boléro de Ravel, une sonate de Bach et même une chanson de Brassens, Les sabots d'Hélène. Quelques compositions personnelles, une Milonga en mi majeur et le final A Gennevilliers, en hommage à sa ville natale qui fut, dit-elle, la première d'Europe à ouvrir une classe de bandonéon, complètent le panorama. Si on reconnaît aisément la rythmique si caractéristique du Boléro ou l'écriture contrapuntique de Bach, il ne s'agit en rien d'une interprétation à la lettre des oeuvres, mais bien de libres variations dynamisées par le sextet rassemblé par Louise Jallu. Les têtes connues - Mathias Lévy au violon ou Karsten Hochapfel à la guitare - côtoient les découvertes - Grégoire Letouvet au piano et claviers, Alexandre Perrot à la contrebasse et Ariel Tessier à la batterie. Ensemble, ils offrent un vaste champ des possibles qui illumine de couleurs variées les morceaux interprétés : majestueux ici, plus urgent là, ludique à plus d'un tour, mais toujours finement contrasté. Louise Jallu déploie, sur ces paysages changeants, le soufflet de son instrument et colore de teintes résolument argentines le grand répertoire européen. On se prend facilement au "Jeu". 


En deuxième partie de concert, je retrouve l'un des musiciens les plus présents dans ma discothèque : son nouvel album, Gifts, à sortir en avril mais déjà disponible à la sortie du concert, est ainsi le 70e disque en leader ou co-leader de Dave Douglas à rejoindre mes étagères ! Si on y ajoute les disques sur lesquels il intervient en sideman - à commencer par ceux de Masada - on ne doit pas être loin d'une centaine. Bref, j'adore vraiment Dave Douglas. La joie de le retrouver sur une scène parisienne était accrue par le line up ébouriffant de son nouveau groupe : James Brandon Lewis au sax ténor, Tomeka Reid au violoncelle, Rafiq Bhatia à la guitare et Ian Chang à la batterie. Les deux derniers sont sans doute un peu moins connus, mais ont déjà contribué chacun à un disque du trompettiste : Uplift (2018) pour le batteur et Marching Music (2020) pour le guitariste. Ils sont par ailleurs tous les deux membres du trio post-rock Son Lux et apportent donc une ouverture vers des sonorités à la fois pop et électriques qui contrastent avec la démarche plus jazz des trois autres. Tomeka Reid a elle aussi déjà illuminé de sa présence de récents disques du trompettiste, Engage (2019) et Secular Psalms (2021) et est, au-delà de ça, un pilier fondammental des scènes jazz contemporaines de Chicago et de New York. Le saxophoniste débute lui auprès de Dave Douglas, mais son nom n'a cessé de grandir depuis une dizaine d'années et son abondante discographie est marquée du sceau de l'excellence. 


Pour ce concert, et ce nouveau disque, Dave Douglas a choisi de mettre à l'honneur la musique de Billy Strayhorn. Mais, comme pour Louise Jallu en première partie, il ne s'agit en rien de jouer à la lettre une musique d'hier ; plutôt de se l'approprier et de la prolonger par des compositions personnelles et des arrangements résolument modernes pour les quelques compositions du compagnon du Duke interprétées ce soir (Take The A Train, Blood Count, Day Dream). Cette démarche revisiteuse est en fait une constante dans la carrière du trompettiste. Il a ainsi, par le passé, rendu hommage à Booker Little (In Our Lifetime, 1995), Wayne Shorter (Stargazer, 1997), Joni Mitchell (Moving Portrait, 1998), Mary Lou Williams (Soul On Soul, 2000), Jimmy Giuffre (Riverside, 2014), Carla Bley (The New National Anthem, 2017) ou encore Dizzy Gillespie (Dizzy Atmosphere, 2020). Le principe est toujours le même : quelques relectures de "standards" des musiciens honorés et beaucoup de nouvelles compositions qui s'amusent de l'empreinte laissée dans la mémoire collective par les personnalités mise en avant. 


Au-delà du répertoire de Billy Strayhorn, le grand plaisir de ce concert est la grande plasticité de l'orchestre et les climats changeants qu'il parcourt. La plupart des solos sont laissés aux instruments a priori plus rythmiques : Rafiq Bhatia et Ian Chang font, à de multiples occasions, la démonstration de pourquoi Dave Douglas les a choisis pour "bousculer" façon rock une musique si ancrée dans l'ère swing. Tomeka Reid, quand à elle, extrait la sève blues des compositions de Strayhorn dans quelques solos de grande classe, à l'archet comme en pizzicati. Si elle n'est pas présente sur le disque (joué en quartet, donc), elle n'est pas en reste et chacune de ses interventions est essentielle à l'équilibre du groupe. Les deux soufflants ne cherchent pas le solo démonstratif. Leurs interventions sont souvent ramassées, en solo comme en duo, comme pour réhausser de quelques épices la potion magique du quintet. On retrouve néanmoins le son caractéristique de chacun, entre puissance et suavité pour le saxophoniste - que j'avais déjà pu appécier aux côtés de Marc Ribot il y a quelques semaines - attaques claires et précision mélodique pour le trompettiste. Le tout fonctionne à merveille et tient en alerte pendant tout le set malgré un public un peu mou dans ses réactions - applaudissements polis, mais on est loin, il est vrai, d'une ambiance de club. 

La première partie était diffusée en direct sur France Musique (et peut donc être réécoutée sur l'appli Radio France). La seconde devrait être diffusée d'ici quelques semaines.