Déjà le dernier jour de Jazz em Agosto. Comme la veille, deux concerts sont programmés. Tout d’abord, à 18h30, dans l’auditorium de la fondation, Rob Mazurek et Chad Taylor ont poursuivi une aventure au long cours, entamée il y a presque trois décennies. Le premier disque du Chicago Underground Duo est en effet paru en 1998 (enregistré en 1997). Depuis, ils continuent de jouer régulièrement ensemble, dans ce format en duo comme dans des ensembles plus larges (trio, quartet ou plus). Je les avais ainsi vus lors de l’édition 2013 du festival lisboète, avec Pharoah Sanders et les deux orchestres « Underground » de Rob Mazurek rassemblés pour l’occasion : le Chicago Underground donc, et le São Paulo Underground. Treize ans plus tard, c’est la cellule souche de tous ces ensembles qui se produit donc. Et ils n’ont finalement besoin de personne d’autre pour nous entraîner loin avec eux. Chad Taylor est un batteur essentiel de la scène jazz contemporaine depuis les années 90, et sa prestation d’hier soir a largement démontré pourquoi. Avec un format instrumental resserré, son drumming est nécessairement plus mis en avant que dans des orchestres pour fournis. Son jeu a été une réjouissance de tous les instants. Grondements sourds, roulements puissants, polyrythmies explosives, même quand il passe un instant à la kalimba, sa sonorité nous captive.
Sur cette base rythmique au groove obsédant, Rob Mazurek ajoute différents ingrédients. Puissants solos de trompette à plein pavillon, tels des hymnes à chanter à tue-tête. Beats électroniques et modulations synthétiques qui démultiplient l’intensité rythmique pourtant déjà bien présente. Incantations vocales et chapelet de clochettes qui semblent convoquer quelque esprit frappeur. Trompette en sourdine pour soudainement faire surgir une mélodie nocturne, presque apaisée. Spoken word déclamé avec véhémence. Les registres sont variés, mais l’excellence demeure quelque soit le moyen employé. L’excitation monte même d’un cran quand une silhouette s’avance avec un saxophone sous le bras : un invité surprise, pas annoncé au programme, mais pas n’importe lequel, James Brandon Lewis en personne qui vient souffler sur les braises pour allumer un feu spirituel dont il a le secret. On sait que Chad Taylor est le batteur de son quartet, et qu’ils jouent également souvent en duo, ce qui explique sans doute sa présence alors qu’il n’est pas à l’affiche du festival par ailleurs. Une très belle surprise, prolongée le temps d’un rappel, qui finit de faire de ce concert un souvenir qui restera longtemps en mémoire.
Le dernier concert du festival, à 21h30 dans les jardins de la fondation, est la deuxième occasion pour moi de voir SML sur scène cette année, six mois après leur passage parisien par Sons d’hiver. Il y a nécessairement moins d’effet de surprise que la précédente fois, je sais quelque part à quoi m’attendre, mais leur capacité à créer des ambiances hypnotiques, changeantes au fur et à mesure de leurs longues plages improvisées (60 minutes d’une traite hier soir, avant un rappel d’une vingtaine de minutes complémentaires), fait toujours son effet. On retrouve ainsi avec plaisir cet amalgame de rythmes digitaux et synthétiques créés par Jeremiah Chiu avec le drumming si inventif de Booker Stardrum (quel nom prédestiné pour un batteur !), véritable propulseur de la « machine » SML. À cela, il faut ajouter la basse obsédante d’Anna Butterss, les « loops humaines » de Gregory Ulhmann à la guitare et les motifs répétitifs et filtrés de Josh Johnson au sax alto. Leur musique cherche clairement à créer des ambiances, il n’y a pas vraiment de mélodie, ne semble pas y avoir de vrai début ni de fin aux morceaux, ce sont juste des modulations autour de propositions rythmiques évolutives, dans un cousinage assumé avec les musiques électroniques ou le minimalisme. La recherche du « groove » sert de boussole, et une fois celui-ci atteint, chacun semble libre d’ajouter sa touche pour peu à peu conduire la musique dans une autre direction. C’est une musique qui se déploie sur la durée, condition nécessaire à l’abandon de soi pour ne plus que se laisser porter par le beat, comme dans un état second. Une conclusion idéale à la programmation impeccable de Jazz em Agosto, dont une caractéristique assez générale (en tout cas pour la majorité des concerts auxquels j’aurai assisté) était cette année l’imbrication naturelle entre rythmes acoustiques et ceux issus des machines. En cela, SML est sans doute une des propositions les plus réjouissantes et abouties sur la scène contemporaine, par-delà les questions de classification par genre musical.






