Reid Anderson et Dave King ont décidé de mettre fin à l'aventure de The Bad Plus. Pour l'occasion, ils ont entamé une dernière tournée mondiale qui s'achèvera chez eux, à Minneapolis, à la fin de l'année, et qui passait pour la dernière fois par Paris en ce mois de juillet. Formé en 2000, sous la forme d'un trio piano, contrebasse, batterie avec le renfort d'Ethan Iverson, le groupe qui se présente sur la scène du New Morning est un quartet. Après le départ d'Iverson en 2017, le groupe a d'abord continué sous le même format, avec l'arrivée d'Orrin Evans, avant qu'en 2021 le pianiste ne soit remplacé par Chris Speed et Ben Monder, respectivement au sax ténor et à la guitare. Leurs deux derniers disques ont ainsi été enregistrés avec le line up de cette tournée d'adieu, et la présence de Chris Speed dans le groupe avait alors, de mon côté, suscité un regain d'intérêt pour la musique de The Bad Plus. Je les avais vus trois précédentes fois en concert. Tout d'abord au Sunside, en 2003, au moment de la sortie de leur deuxième album, These Are The Vistas (Columbia, 2003), qui avait fait beaucoup pour leur exposition bien au-delà du cercle restreint des amateurs de jazz, propulsé par leur interprétation de tubes de la pop music comme Smells Like Teen Spirit de Nirvana ou Heart of Glass de Blondie. Pourtant, déjà à l'époque, cette hype cachait un peu la véritable valeur de ce groupe, à savoir, selon moi, la qualité d'écriture des compositions de ses membres. Je les avais revus deux ans plus tard, au Parc Floral, puis en 2015 à Jazz à la Villette, en sextet avec Tim Berne, Ron Miles et Sam Newsome pour réinterpréter Science Friction d'Ornette Coleman. Ornette que Reid Anderson et Dave King ont également honoré avec le groupe Broken Shadows, avec Tim Berne et... Chris Speed justement.
La présence de Chris Speed et Ben Monder modifie nécessairement le son du groupe, mais on retrouve néanmoins la même qualité d'écriture des deux compères de la paire rythmique, la véritable signature sonore de The Bad Plus. On retrouve ainsi le caractère très imagé de leurs mélodies imparables, qui semblent autant emprunter à des gimmicks pop destinés à faire des tubes, qu'aux beautés fragiles de la simplicité ornettienne. Un entre-deux improbable qu'ils maintiennent constamment et qui donne un aspect à la fois plaisant et néanmoins inventif à leur écriture. Pour les interpréter, Reid Anderson à la contrebasse et Dave King à la batterie débordent du cadre rythmique, jouant sur les nuances et les digressions pour donner du relief aux morceaux. Dans ce contexte, Ben Monder et Chris Speed semblent prendre le contre-pied en proposant au contraire un jeu qui semble sur la retenue, dans un registre sonore medium toujours égal. On reconnaît immédiatement la patte sonore de Chris Speed au saxophone, faite d'interventions lancinantes, souvent planantes, qui s'incrustent dans l'oreille au fur et à mesure, sans esbrouffe inutile. On retrouve ainsi un cousinage avec ses propres groupes, le quartet Yeah No, le trio Iffy, mais aussi d'autres groupes marquants auxquels il a participé comme l'AlasNoAxis de Jim Black ou le Claudia Quintet de John Hollenbeck. Pas étonnant que les deux derniers groupes aient été menés par des batteurs, car c'est un peu ce qu'on retrouve avec The Bad Plus. Même si Dave King n'est pas la seule tête pensante du groupe, il a sans doute le rôle le plus prépondérant dans le qualité du rendu des morceaux. C'était sans doute amplifié par mon positionnement sur la droite de la scène ce jeudi, du côté où le batteur officiait. Mais c'est vraiment lui qui introduit le plus de variété dans son jeu et qui dynamise les mélodies que les autres servent de manière plus directe. Ben Monder semble plus discret, par caractère ou par nécessité, mais les quelques occasions où sa guitare était mise en avant démontrait son rôle souterrain mais essentiel pour densifier le propos.
Les mélodies familières s'enchaînent pendant deux sets, régulièrement présentées par Reid Anderson en français, avant qu'il ne prenne plus longuement le micro à la fin du concert pour remercier particulièrement le public parisien. On le sent ému et sincère quand il dit qu'ils ont toujours reçu un accueil particulier dans cette ville et qu'il espère qu'ils auront d'autres occassions de revenir, dans de nouveaux formats. Dave King lui emboîte le pas, pour saluer à son tour le public, avant que celui-ci ne les rappelle par deux fois pour prolonger encore un peu le plaisir.











