dimanche 21 juin 2026

49e Concours National de Jazz de La Défense @ La Seine Musicale, samedi 20 juin 2026

Pour des raisons budgétaires, le département des Hauts-de-Seine a décidé d'annuler cette année le festival de jazz de La Défense qui se tient tous les ans, gratuitement, sur le parvis de la Grande Arche. Si les organisateurs promettent que le festival sera de retour l'an prochain, l'exécutif départemental est moins définitif dans sa communication, espérant pouvoir le faire (ainsi que pour le festival Chorus, plus orienté chanson, qui se tient en mars) mais sans le garantir. Si le festival n'a pas lieu cette année, le département a néanmoins tenu à maintenir le Concours National de Jazz, qui existe depuis 1977, et qui est devenu une véritable institution par le tremplin qu'il a permis au fil des années pour des artistes devenus depuis des piliers de la scène française. Mais, faute de festival pour lui servir de cadre, il migre cette année des tours du quartier d'affaires vers l'île Seguin, sur le parvis de la Seine Musicale. Six groupes se succédaient ainsi sur la scène installée en plein air, chacun bénéficiant de 30 minutes de concert, avec un intermède de 15 minutes entre chaque set. Pour être sélectionnés, les groupes doivent déjà avoir un statut professionnel, mais ne pas avoir sorti leur premier disque ou EP depuis plus de 5 ans. Il s'agit donc de mettre en avant des musiciens déjà confirmés, mais encore en début de carrière. A la clé, un prix de 5 000€ pour le groupe vainqueur afin de l'aider dans la diffusion de sa musique, et une certaine exposition médiatique auprès des programmateurs hexagonaux. 


A 16h30, le Blackmany Trio a la lourde tâche de lancer le bal, alors que le public est encore clairsemé - il faut dire que la scène n'a pas encore projeté son ombre sur les quelques transats installés pour l'occasion, et les quelques spectateurs préfèrent s'abriter un peu en retrait, sous des tentes qui permettent d'atténuer l'effet de la chaleur. Le trio mené par le pianiste Daniel Andele, soutenu par le contrebassiste Félix Boucaud et le batteur Isaac Odiana, n'en prend pas ombrage, et déroule sa musique aux sonorités très américaines, dans le cousinage du trio de Robert Glasper par exemple. Les influences hip hop, nu soul ou gospel transpirent dans le jeu du trio. On n'est ainsi pas étonné de les entendre méler la ligne de basse d'Electric Relaxation d'A Tribe Called Quest aux harmonies du Maiden Voyage d'Herbie Hancock dans le précisément nommé Electric Voyage. Mais le trio est aussi européen, et francophone, comme l'illustre leur appropriation d'un tube de Stromae, Formidable, qui fonctionne très bien en format piano, basse, batterie. Le reste du set est constitué de compositions du pianiste, toujours sous fortes influences. L'un des groupes les plus "récents" de la sélection, si j'en crois le descriptif disponible sur le site du concours, qui demandera sans doute à mûrir encore un peu pour s'affranchir de ses références encore très explicites, mais qui produit déjà une musique qui met en avant le plaisir de l'écoute.


Le groupe suivant est un sextet au nom anglais, Who Parked The Car, qui résonne lui aussi d'une forte influence américaine. Mais plutôt à rechercher du côté du jazz fusion et de la funk des 80s. Sous la conduite du claviériste et chanteur, Thomas Salvatore, le groupe déploie des compositions qui malheureusement ne me parlent pas vraiment. Sans doute trop éloigné de mes propres bases esthétiques. Les saxophonistes Sebastian Munoz et Felix Reneault, le guitariste César Aouillé, le bassiste Ludovic Prieur et le batteur Malo Ropers complètent le groupe. Sans remettre en cause leur investissement, la musique ne me parle pas suffisamment, et des six propositions, c'est celle qui me plait le moins. 


L'effet de contraste avec le groupe suivant est fort. On est cette fois dans des territoires qui me parlent beaucoup plus. Oscar Bineau (sax alto et ténor), Robin Nitram (guitare) et Ewen Grali (batterie) forment le Trio Brume. Ils proposent une musique voyageuse, atmosphérique, qui n'oublie néanmoins pas le sens du relief. Ils déploient ainsi des paysages soniques où les zébrures électriques de la guitare répondent à un son de sax qui évoque, de loin, les envolées de Jan Garbarek, tandis que les roulements de la batterie résonnent de rythmes contrastés. Le groupe fait déjà preuve d'une grande maîtrise dans ses compositions, à la fois lyriques et avec une certaine retenue dans leurs effets. Cette année, en plus du prix décerné par le jury professionnel, un prix du public est proposé, et ce sont eux qui emportent mon vote. 


Contrairement aux trois précédents, le groupe suivant s'articulent autour de noms que je connais déjà. Ainsi de la saxophoniste et flutiste Léa Ciechelski, déjà vue au sein de l'ONJ ou du Discobole Orchestra. Ainsi également du claviériste Etienne Manchon. Ils sont accompagnés par la tromboniste Rose Dehors et par le batteur Théo Moutou, pour former le quartet Argentique. Leur musique allie le groove des claviers électriques aux développements plus contemporains des deux souffleurs, jouant sur les dynamiques et les effets de contrastes. Comme pour le groupe précédent, on est sur un terrain qui m'est familier et qui me plait bien. 


Vient ensuite GiGiGi, un trio franco-italien qui pourrait quasiment plus se produire dans un festival pop-rock que sur une scène jazz, même si les étiquettes ont depuis longtemps perdu tout sens et intérêt. Mené par la guitariste et chanteuse Teresa Bertoni, avec à ses côtés Anna Bouchet à la clarinette basse et Matteo Stefani à la batterie, le groupe propose des chansons, en italien ou en anglais, soutenus par des riffs puissants, des loops électros et un engagement communicatif. La fin de leur set propose deux pièces purement instrumentales, et je dois avouer que je préfère quand les voix se taisent. 


Dernier groupe a passé sur scène, le trio de Noé Huchard revient au format piano, contrebasse, batterie, avec respectivement Clément Daldosso et Donald Kontomanou pour ces deux derniers instruments. Fils du batteur Stéphane Huchard, fer de lance d'un hard bop moderne sur la scène parisienne dans les années 90-2000, Noé Huchard a déjà vu son exposition médiatique bien confirmée par contraste avec les autres groupes sélectionnés pour ce concours. Il vient ainsi de recevoir la Victoire du Jazz de la révélation. Sans compter que Donald Kontomanou est un batteur déjà établi depuis longtemps sur la scène parisienne. Quasiment l'impression qu'ils ne "boxent" pas dans la même catégorie que les autres. La musique s'inscrit pleinement dans l'histoire canonique du jazz, en héritage des grands noms des 50s et 60s, juste surlignée de rythmiques plus contemporaines. Ca joue bien, mais ça me parle finalement moins que les propositions du Trio Brume et d'Argentique, à l'écriture plus singulière. 


Après le passage des six groupes sélectionnés pour cette 49e édition, la soirée se poursuit avec AMG, quartet vainqueur de la précédente édition du concours. Le groupe est constitué d'Antoine Fleury au piano, Keïta Janota au sax, Anthony Jouravsky à la contrebasse et Mailo Rakotonanahary à la batterie. Ils ont droit à un set un peu plus long (45 minutes) qui leur permet de déployer leur musique, là aussi sous forte influence US, tendance jazz spirituel des 60s, leur nom étant d'ailleurs une référence à un concept forgé par Yusef Lateef. Ils ont clairement beaucoup écouté Coltrane et McCoy Tyner, mais ne se contentent pas d'une relecture à la lettre des grandes heures passées. On entend ainsi aussi un batteur nourri aux boucles du hip hop, et leur synthèse arrive à dépasser le cadre des références plus ou moins explicites grâce à l'engagement de tous les instants qu'ils mettent dans leurs compositions. Ce qui ressort en effet avant tout de leur set, c'est la force de frappe collective, plus que telle ou telle individualité, pour une musique dense, intense, qui va droit au but. On souhaite au lauréat de cette édition 2026 (qui sera annoncé demain, je mettrai à jour ce billet) d'avoir la même opportunité qu'eux pour pouvoir développer plus largement leur musique, puisqu'en plus de la rétribution financière, le prix intègre également une résidence à la Seine Musicale pour pouvoir accompagner le déploiement et la diffusion. La soirée se terminait avec un concert de Léon Phal auquel je n'ai pas assisté, déjà largement rassasié par les près de quatre heures de musique entendues dans la journée. 

[Edit 22/06] Palmarès 

Lauréats 2026 : GiGiGi
Instrumentiste : Noé Huchard
Coup de cœur du jeune jury : Argentique
Coup de cœur du public : Trio Brume 

Ritual Riots @ Atelier du Plateau, vendredi 19 juin 2026

La Compagnie du Discobole de Stéphane Hoareau et Théo Girard investit l'Atelier du Plateau jusqu'au 4 juillet pour y présenter plusieurs projets. J'y étais pour la première soirée, avec le concert du plus récent projet des deux co-fondateurs, dont le disque vient tout juste de sortir. On connaît les racines réunionnaises du guitariste, et son goût pour confronter le maloya au jazz ou au rock. Par le passé, cela a pris différentes formes : G!rafe, honorant les textes d'Alain Peters, Transkabar, au riffs très rock, ou encore le Discobole Orchestra, avec sa couronne de cuivres. Ce nouvel ensemble rapproche la créolité réunionnaise de celle d'Haïti, dans un déluge percussif. Stéphane Hoareau (g) et Théo Girard (cb) sont en effet accompagnés pour l'occasion par David Doris (congas, kayamb), Claude Saturne (percussions haïtiennes) et David Aknin (batterie). J'avais déjà eu l'occasion de voir le percussionniste d'origine haïtienne aux côtés de Leyla McCalla à Sons d'hiver il y a deux ans, quant au batteur, son nom reste pour moi attaché à la galaxie Chief Inspector qui animait la scène parisienne il y a une vingtaine d'années, comme en témoignent dans les archives des comptes-rendus de concert du Collectif Slang et de Limousine en 2004 et 2005 respectivement. 


Le concert commence avec une guitare aux teintes blues, qui déploie une mélodie délicate, musardeuse, juste ce qu'il faut soulignée par l'accompagnement percussif. Cela fait immédiatement pensé à Ry Cooder ou à Marc Ribot époque Cubanos Postizos. La suite du concert privilégiera les ambiances up tempo, permises par la frénésie percussive du quintet. Le répertoire alterne des compositions du guitariste et quelques morceaux traditionnels haïtiens. Claude Saturne et David Doris chantent dans leurs créoles respectifs, quant Stéphane Hoareau et Théo Girard assurent les choeurs. J'aime particulièrement la voix de David Doris, imprégnée de l'héritage des grands chanteurs du maloya. L'Atelier du Plateau prend des allures tropicales, et pas seulement en raison du début de canicule qui s'abat sur la capitale. La puissance rythmique de l'ensemble ne laisse aucun répit, le déluge percussif est constant, dense et hypnotique, avec en son sein, la guitare de Stéphane Hoareau qui prend tour à tour des accents surf, rock, psyché, blues. L'écoute du disque permet sans doute de mieux apprécier l'apport de chacun grâce à un meilleur équilibre dans la sonorisation des différents instruments, mais en live, c'est l'énergie tournoyante des percussions et des choeurs qui emporte tout sur son passage, à tel point que sur la fin du concert, le directeur du lieu pousse avec entrain des chaises pour laisser la place aux danseurs qui avaient un peu de mal à rester sur place. 

samedi 13 juin 2026

Sakina Abdou, Marta Warelis & Toma Gouband @ 38Riv, vendredi 12 juin 2026

Une bienvenue session de rattrapage ! Le trio composé de Sakina Abdou (ts, as), Marta Warelis (p) et Toma Gouband (dms) s'était en effet déjà produit à la Dynamo l'automne dernier. J'avais pris une place mais, étant malade, avais à regret dû renoncer à assister à leur concert. C'est donc avec joie, et impatience, que j'avais noté qu'ils revenaient jouer à Paris en ce mois de juin. Pour l'occasion, ils se produisaient dans un endroit où je n'avais encore jamais mis les pieds, le 38Riv, un jazz club de poche situé, comme son nom le laisse transparaître, au 38 de la rue de Rivoli. Dans une cave aménagée avec une petite scène et quelques chaises, une cinquantaine de spectateurs peuvent, au grand maximum, s'entasser pour bénéficier d'une grande proximité avec la musique. Chaque soir, les artistes donnent deux concerts, l'un à 19h30, l'autre à 21h30. J'y étais pour le deuxième hier soir. Quand le trio commence, très à l'heure, il reste encore quelques places libres, mais ce n'est plus le cas au bout de 5-10 minutes. Full (small) house, donc, pour une musique intense, libre, inventive. La taille modeste de l'endroit permet de se laisse emporter facilement par le son du trio. L'attention ne retombe ainsi à aucun moment au cours de leur set d'une traite, ou presque (un long morceau d'une cinquantaine de minutes, avant un morceau conclusif plus ramassé). 

Toma Gouband démarre le concert en empoignant des branches d'arbre très feuillues qu'il agite dans l'air et frotte entre elles, avant de s'en servir pour frapper les toms de sa batterie. Les peaux de ces derniers sont recouvertes de toiles et de pierres, ce qui donne des sonorités très naturalistes, végétales et minérales, à son set percussif. Pourtant, nul "bruit" ici, il s'agit d'un véritable discours musical que le batteur maîtrise parfaitement et qui donne un relief particulier à ses interventions, inventives certes, mais avant tout terriblement musicales. Pendant toute la durée du concert, il continue d'utiliser matières végétales et minérales pour "préparer" sa batterie ou pour frapper les différents éléments entre eux, sans que jamais l'accessoire ne prenne le pas sur la volonté de faire sonner le plus justement la musique, au service de l'interaction avec ses partenaires. A ses côtés, la saxophoniste Sakina Abdou empoigne son ténor pour tenir un discours dense, puissant, fait de grondements et de tourbillons mélodiques, qui semblent amener l'orage après que les feuilles agitées par Toma Gouband n'ont annoncé le vent qui se lève. Si elle joue essentiellement du ténor, la saxophoniste use aussi d'un alto en cours de concert, mais je suis tellement absorbé par la musique que je réalise à la fin du set que je n'ai même pas fait vraiment attention au changement d'instrument, tellement le continuum musical est intense. C'était la deuxième fois cette année que je voyais Sakina Abdou en concert, après son passage à Sons d'hiver avec Ya Voy!. Registre bien différent cette fois-ci, plus improvisé, mais on retrouve avec plaisir un engagement de tous les instants dans la musique, qui en fait une des voix qui comptent sur la scène jazz française contemporaine. 


S'il y avait un plaisir évident à retrouver la saxophoniste sur scène, je dois avouer que mon impatience pour ce concert (le premier auquel j'assiste depuis plus de deux mois) tenait surtout à la possibilité d'enfin pouvoir voir sur scène la pianiste polonaise Marta Warelis, repérée sur un nombre croissant de disques marqués du sceau de la plus haute qualité ces dernières années. Taille réduite de la salle oblige, elle se produisait hier sur un piano droit, désossé pour laisser apparaître sa mécanique interne. Elle prépare juste une octave pour pouvoir jouer avec le son cotonneux des cordes étouffées à l'occasion, mais pour le reste elle frappe l'ivoire d'une manière conventionnelle... ou presque. Son jeu est très percussif, fait de spirales infernales et de tourbillons mélodiques ramassés, égrenant les notes rapprochées de manière frénétique, à tel point qu'il est parfois difficile de suivre de l'oeil les marteaux s'abattant sur les cordes sans avoir un train de retard. Les trois musiciens jouent ensemble depuis 2022, explique Sakina Abdou à la fin du concert, se retrouvant occassionnellement pour quelques petites tournées. Chaque set est improvisé, complète-t-elle, mais en faisant désormais appel à une mémoire commune du "jouer ensemble". Cela s'entend parfaitement, car la musique allie en effet à merveille un goût de la surprise et de l'iouï avec un attachement à développer une forme intelligible, sans jamais ne sacrifier la musicalité sur l'autel de la liberté. Petite salle, mais (très) grand concert !

samedi 4 avril 2026

Raphaël Pichon & Pygmalion - Passion selon Saint Matthieu @ Philharmonie de Paris, vendredi 3 avril 2026

Deux cent quatre vingt dix-neuvième anniversaire de cette oeuvre, créée le vendredi saint de l'an 1727 en la Thomaskirche de Leipzig, qui est sans doute le sommet de la musique sacrée occidentale, voire tout simplement de l'esprit humain. Après l'avoir gravée sur disque il y a quelques années (en 2022), l'ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon reprend le chemin des salles de concert en cette période pascale, avec une halte à la Philharmonie de Paris en ce vendredi saint de l'an 2026. Oeuvre monumentale - le concert commencé à 20h s'achève à 23h30 avec un entracte d'une vingtaine de minutes entre les deux parties - elle conserve, dans le traitement de Raphaël Pichon, un caractère particulièrement équilibré. Avec la puissance mélodique de certains des arias, les interprètes pourraient facilement se laisser déborder par les sentiments, mais il n'en est rien - tout est à juste distance, sous la direction d'un chef d'orchestre attentif à maintenir l'équilibre subtil de l'oeuvre. Deux orchestres et deux choeurs, dont se détachent par moment les solistes, se répondent tout au long de l'oratorio. Les deux ensembles instrumentaux comptent respectivement dix-huit et dix-sept pupitres : six violons, deux altos, un violoncelle, une viole de gambe, une contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, un basson, et un orgue (ou un clavecin) de chaque côté, le premier ensemble comprenant également un théorbe. Les deux choeurs comptent quinze chanteurs chacun. L'un des ensembles se voit confier la tâche d'incarner le récit de la Passion du Christ, du dernier repas à la mise au tombeau, quand le second prend le recul nécessaire au commentaire et à la communion des croyants. 


Deux solistes principaux, qui interviennent tout au long de l'oeuvre, complètent le tout : l'Evangéliste, incarné par Julian Prégardien, et le Christ, personnifié par Stéphane Degout. S'ils sont naturellement mis en avant par leur rôle prépondérant dans le recit, il n'y a nulle volonté de les "starifier". Ils circulent sur scène, vont se fondre dans le choeur par moment, où restent sur le côté quand d'autres solistes sont mis en avant sur tel ou tel aria. Ils prennent leur juste part à l'édification de l'oeuvre, mais sans en rajouter. C'est une constante de la direction de Raphaël Pichon, qui maintient l'interprétation sur un registre assez medium, se "contentant" de faire confiance à la force naturelle de la composition de Bach. L'acoustique de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie suffit à faire parfaitement résonner la musique. Les tousseurs habituels se taisent même pendant toute la durée du Erbarme Dich de l'alto Lucile Richardot. Souffle retenu, attention maintenue, on entend chaque détail. Parmi les solistes qui brillent particulièrement, il faudrait aussi citer la soprano Julie Roset dans l'aria de la femme de Pilate, ou la basse Christian Immler, qui incarne le grand prêtre Caïphe et Pilate. L'Evangéliste de Julian Prégardien se distingue aussi par sa diction très intelligible et son sens des nuances dans l'interprétation. Stéphane Degout, dont la réputation n'est plus à faire, incarne un Christ particulièrement humain, résigné sur son sort, victime expiatoire d'une tragédie dont il semble plus l'objet que le sujet. Cette Passion permet aussi de réaliser la force du mythe du récit des dernières heures du Christ, avec quelques climax qui tirent la dramaturgie vers l'opéra (pourtant interdit à Leipzig à l'époque de Bach, car trop trivial, trop italien, trop catholique) tels la foule hurlant Barabbas à la demande de Pilate sur l'identité du prisonnier à libérer, ou le tremblement de terre qui suit la mort du Christ. Et pourtant, c'est dans une infinie douceur que tout se termine, dans l'attente de la résurrection, avec un choeur final serein, sur une nouvelle mélodie inoubliable. 

samedi 28 mars 2026

Sylvain Rifflet solo / Aérophone @ Studio de l'Ermitage, vendredi 27 mars 2026

Réduite à sa plus simple expression, la musique de Sylvain Rifflet ne perd rien de son caractère, alliance rare du goût des tourneries rythmiques obsédantes et de l'amour du beau son au saxophone ténor ou à la clarinette. Seul en scène, le souffleur joue l'homme orchestre pour "remplacer" ses acolytes absents. Ainsi, s'il joue bien entendu tour à tour de ses deux instruments de prédilection, il active aussi régulièrement une shruti box à l'aide d'une pompe qu'il actionne de son pied. A tel point qu'il se surnomme avec humour "le shadok du jazz". La shruti box est un instrument à soufflet d'origine indienne, sorte d'harmonium rudimentaire sans clavier, mais dont l'ouverture et l'oblitération de petits trous sont permises par la présence de rivets sur le côté, que le musicien modifie d'un morceau à l'autre pour moduler la tonalité de son bourdon. A d'autres moments, il utilise un chapelet de grelots qu'il fixe à sa cheville ou un étrange instrument que je ne saurais nommer qui fait des "boiiiiing" quand il le claque entre ses genoux. Parfois, l'accompagnement rythmique se résume juste à marquer la mesure de manière appuyée en frappant du pied au sol. Mais, en tout cas, à chaque instant, Sylvain Rifflet conserve cette façon qui lui est propre - et qui parcourt toute sa discographie - de déployer de belles mélodies voyageuses sur des boucles rythmiques  rudimentaires mais très prenantes. 


Le répertoire du soir est en grande partie issu de ce son disque Troubadours (Magriff, 2019), enregistré en trio avec le trompettiste Verneri Pohjola et le percussionniste Benjamin Flament, qui cherchait son inspiration dans la musique médiévale, sans jamais chercher à la jouer à la lettre. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des compositions originales. Un morceau me fait dire dans ma tête qu'il y a une inspiration baroque, et qu'on dirait du Bach... ce que Sylvain Rifflet confirmera en fin de concert en annonçant les morceaux qu'il a joués, puisqu'il s'agissait d'un extrait d'une Partita du cantor de Leipzig. Autre emprunt, que je reconnais cette fois-ci sans le moindre doute, le standard de Jimmy Rowles, The Peacocks... déjà entendu il y a quelques semaines lors du concert de Thumbscrew. Un an après l'avoir vu en trio au New Morning, et... vingt-et-un ans après l'avoir vu pour la première fois en concert dans cette même salle du Studio de l'Ermitage, cette soirée était une nouvelle occasion de constater que Sylvain Rifflet est l'un des plus précieux musiciens sur la scène jazz française actuelle. 


Si son nom ne m'est pas inconnu, j'avais un peu bêtement catégorisé le trompettiste, et bugliste, Yoann Loustalot dans la catégorie des sidemen, et n'avais donc jamais pris le temps d'écouter sa propre musique. Jusqu'à présent j'avais eu l'occasion de le voir sur scène aux côtés d'Alexandre Saada à La Fontaine en 2005, puis l'année suivante au sein du Grand Rateau lors de la première édition du festival Grands Formats. Plus récemment, je l'avais recroisé lors du concert de Sylvain Rifflet au New Morning l'année dernière, puisqu'il avait rejoint le groupe le temps d'un morceau en fin de concert. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils se succèdent sur la scène du Studio de l'Ermitage. Pour l'occasion, il se présente au sein du trio Aérophone qu'il forme avec le contrebassiste Blaise Chevallier et le batteur Fred Pasqua. Format certes plus fourni que le solo de la première partie, mais qui reste concentré sur une cellule souche particulièrement soudée. Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la qualité de la restitution sonore du trio, vraiment équilatéral. Il ne s'agit pas de mettre en avant un instrument soliste au détriment de la rythmique. La contrebasse de Blaise Chevallier brille particulièrement dans ce contexe, avec une sonorité parfaitement claire, qui permet de démontrer qu'elle est loin de se résumer à un métronome de luxe, mais contribue au contraire pleinement à l'évolution du discours. On constate d'ailleurs que plusieurs des morceaux joués sont signés du contrebassiste. La majorité des compositions revient néanmoins à Yoann Loustalot, dont une magnifique suite à la mélodie voyageuse, sorte de folklore imaginaire sans attache identifiable, espièglement nommée Serment d'hippocampe. La musique alterne des passages vifs, aux montées en tension inéluctables, et des moments plus pastoraux, où la mélodie serpente autour des inventions de la paire rythmique. Très belle qualité d'écriture, servie par des interprètes habitués à jouer ensemble, et cela s'entend. Le concert célébrait ainsi la sortie de leur quatrième disque en commun, le bien nommé Quatrième Souffle (Bruit Chic, 2025). 


A propos de support, Sylvain Rifflet laisse le choix aux spectateurs de repartir avec un CD pour 15€ ou de cliquer tous les jours pendant quinze ans sur un de ses albums sur Spotify... ce qui lui rapportera la même chose. Ayant déjà tous les CD de Sylvain dans mes étagères, je me rabats sur celui d'Aérophone... n'étant pas utilisateur de Spotify ! En guise de rappel, le saxophoniste rejoint le trio pour interpréter Sénégal, un morceau de Don Cherry, ce qui finit de placer ce double plateau sous le signe du voyage.