Quand le programme du festival Sons d'hiver est sorti, la présence annoncée de Sophie Agnel résonnait comme une surprise et un espoir. On sait en effet que la pianiste française a été diagnostiquée l'année dernière d'une tumeur au cerveau pour laquelle elle a dû subir une lourde intervention chirurgicale suivie d'une longue convalescence et qu'elle ne s'est ainsi pas produite sur scène depuis. Jusqu'au dernier moment, j'ai craint un changement de programme signe d'un état médical toujours précaire, mais finalement Sophie Agnel était bien présente sur scène pour un duo inédit avec la violoniste américaine Gabby Fluke-Mogul. Elle arrive en fauteuil roulant avant d'être soutenue par deux assistants pour l'aider à monter les quelques marches afin de rejoindre la scène. Elle se dirige alors immédiatement en coulisses, derrière les rideaux, et laisse ainsi la violoniste commencer en solo. C'est la première fois que je vois celle-ci sur scène, ne l'ayant auparavant entendue que sur un disque sorti l'année dernière, Mama Killa (Burning Ambulance Music, 2025), où elle jouait en trio avec la guitariste Ava Mendoza et la batteuse Carolina Pérez une musique à la croisée du rock et du free jazz. Pour ce concert, elle commence à déployer une mélodie aux accents folk, mais à la géographie imprécise : irlandaise, est-européenne, americana... les frontières sont volontairement floues et, d'une phrase à l'autre, la musique semble parcourir différentes régions. La mélodie est réhaussée de ponctuations plus libres, nourries d'une pratique assidue des musiques improvisées et des rencontres impromptues. Râles étouffés, feulements, onomatopées et traits dissonants du violon viennent ainsi pimenter une performance qui captive d'entrée de jeu.
Au bout d'une dizaine de minutes, Sophie Agnel s'avance sur scène, toujours soutenue par un assistant, et s'installe au piano alors que la violoniste n'a pas interrompu son discours. La pianiste s'insère dans l'approche proposée à l'aide de courtes phrases, de ponctuations bruitistes, de rythmes répétitifs aussi éphémères qu'obsédants ou également d'onomatopées sussurées. Le registre est souvent de l'ordre de l'infra-son, frôlant à plus d'un tour le silence, mais captivant de bout en bout. L'attention ne retombe jamais tant leur discours mêle une évidente fluidité nourrie d'écoute mutuelle et un goût de la surprise ludique qu'elles ont en partage. D'abord assise, Sophie Agnel se redresse pour se tenir debout et intervenir directement sur les cordes du piano, à son habitude. La voir ainsi est le parfait symbole de son courage et de sa détermination. Son état physique est certes marqué par les traces de la maladie, mais son approche poétique du bruit est intacte. L'accueil chaleureux qui lui est réservé par le public mêle sans doute autant un signe d'encouragement pour sa convalescence à poursuivre qu'un vrai remerciement pour ce concert précis, à la musicalité de haut vol. En guise de conclusion, la pianiste, au bord des larmes, remercie l'équipe du festival, le public et "les gentils" qui prennent soins des autres. Emotion à son maximum.
Emotion différente après la pause. C'est en effet la joie de retrouver Mary Halvorson, Michael Formanek et Tomas Fujiwara, soit le trio Thumbscrew, sur scène qui l'emporte. Mes (rares) fidèles lecteurs auront déjà remarqué par le passé ma passion pour la guitariste américaine. Sa double présence à l'affiche du festival cette année était par conséquent immanquable. Pour l'occasion, elle se produit avec un groupe à la présence scènique assez rare - en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique. Paradoxal quand on pense que c'est sans doute la formation avec laquelle elle a publié le plus de disques (huit au total, tous parus chez Cuneiform). Ce n'est ainsi que la deuxième fois que j'ai l'opportunité de voir Thumbscrew sur scène. La première c'était dans le cadre de l'édition 2018 du Jazzfest Belin. Un concert un peu frustrant car donné non pas sur la scène de la Festspiele, mais dans les allées, à côté du bar, avec le public circulant d'un groupe à l'autre car il y avait plusieurs performances en même temps dispersées aux différents coins du bâtiment. Bref, pas les conditions idéales pour se concentrer sur la musique. Rien de tel cette fois-ci. Placé au troisème rang, j'était au contraire dans des conditions idéales pour profiter de chaque instant. Et c'est vraiment le sentiment que j'ai eu en sortant de la salle. L'attention, comme en première partie, n'est jamais retombée tant j'ai été happé par la qualité extrême de la musique.
Il y a d'abord des mélodies captivantes, qui semblent d'une évidence telle, qu'elles vous emportent facilement. Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir assisté il y a peu au concert de Stéphane Kerecki sur des compositions du Liberation Music Orchestra qui m'a influencé, mais j'ai eu le sentiment à plusieurs reprises d'une qualité charliehadenesque des mélodies. Des influences folk, tirant vers une Espagne fantasmée, un lyrisme d'hymne mais chanté mezzo-voce, une tendresse affirmée qui donne un caractère plaisant à l'oreille. Ces mélodies sont portées par une inventivité rythmique de tous les instants. Le drive de Tomas Fujiwara est d'une incroyable inventivité, maintenant constamment la sens de l'avancement des morceaux tout en variant sans cesse les registres, ce qui donne le sentiment d'un relief multidimensionnel, à la progression à la fois verticale et horizontale. Les effets caractéristiques de la guitare de Mary Halvorson pimentent le discours, mais sans recouvrir la lisibilité mélodique. Enfin, la contrebasse de Michael Formanek alterne ancrage rythmique et développements chantants, telle une présence boisée qui assure la cohésion d'ensemble. Cela donne ainsi l'impression d'être à la fois dans une esthétique directement connectée à l'histoire longue du jazz - comme s'ils jouaient des standards - tout en maintenant un discours qui leur est propre et contemporain - les compositions, à l'exception du rappel, sont toutes de leurs plumes respectives. En plus de la batterie, Tomas Fujiwara intervient également au vibraphone sur quelques morceaux, élargissant le spectre sonore du trio, pour des passages plus ouverts. En conclusion, ils se frottent à un vrai standard, The Peacocks de Jimmy Rowles, avec un tel naturel que cela permet d'éclairer la délicatesse mélodique de leurs propres compositions. Un immense concert !



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