C'est la première fois que je mets les pieds au Bal Blomet. Il faut dire que si la salle est centenaire (1924), ce symbole du Montparnasse (étendu) des années folles, où communauté antillaise parisienne et poètes surréalistes se mêlaient, n'a réouvert qu'en 2017, à un moment où j'étais loin de Paris. J'avais alors suivi dans la presse la polémique liée à la volonté du nouveau propriétaire d'utiliser le n-word (en français) en référence à l'appelation du lieu dans les années 30 (époque Josephine Baker) avant de finalement, face notamment aux protestations du CRAN, de revenir au nom d'origine du lieu, qui se contente de faire référence à la rue du XVe arrondissement dans laquelle il se situe. Depuis que je suis revenu vivre dans la région, je me disais qu'il faudrait que j'aille voir ce que cette salle mythique donne, maintenant qu'elle a été transformée en club de jazz. Le concert du septet de Stéphane Kerecki ce jeudi était l'occasion idéale. Une belle salle au mur de briques, une scène plus large que profonde, deux étages, des tables rondes et des chaises autour façon cabaret, on sent à la fois la volonté de respecter l'histoire du lieu et d'assurer le confort d'écoute des spectateurs. En arrivant à l'heure précise annoncée du début du concert (20h00), je ne peux trouver qu'une chaise haute à l'étage, derrière les premières rangées de spectateurs, ne voyant que partiellement les musiciens. Mais la sonorisation parfaite fera que je ne bouderai pas mon plaisir tout au long du concert.
Le contrebassiste Stéphane Kerecki fait partie de ces héros discrets de la scène jazz hexagonale. Les archives de ce blog le citent à de multiples reprises sur la période 2005-2007, notamment pour des concerts aux côtés de Yaron Herman, Alexandra Grimal ou Anne Pacéo ("génération La Fontaine"). Sa discographie a révélé depuis un leader au goût sûr, qualité d'écriture et choix de ses accompagnateurs toujours justes. Son trio avec Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez (augmenté de Tony Malaby et/ou Bojan Z sur certains disques) reste un plaisir d'écoute constamment renouvelé. Je le retrouvais donc avec joie sur scène pour ce premier concert de 2026. Et d'autant plus que le répertoire choisi, en écho à son plus récent disque fraîchement paru, puise aux sources d'un orchestre central de mes amours musicales : le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden (et Carla Bley serait-on tenté d'ajouter). Les six disques de l'orchestre sont de précieux jalons de ma discothèque. Le premier disque, paru en 1970 chez Impulse, fut une des pierres angulaires essentielles de ma conversion au jazz à l'adolescence. Cet alliage de chants révolutionnaires lyriques et du free jazz de l'époque (Don Cherry, Gato Barbieri, Dewey Redman, Mike Mantler, Roswell Rudd, Paul Motian !...) a été une porte d'entrée primordiale. Les deux suivants, The Ballad Of The Fallen (ECM, 1983) et Dream Keeper (DIW, 1990), ont prolongé le plaisir, parfaitement complété par le live à Montréal de 1989. Avant que, en 2005, surprise!, Charlie Haden ne reconstitue son orchestre pour protester contre la politique américaine au Moyen-Orient : Not In Our Name. La boucle sera bouclée de manière posthume par Carla Bley en 2016 avec Time/Life qui regroupe deux extraits de concert de l'orchestre avec Haden et trois morceaux enregistrés sans lui, après sa disparition en 2014.
Stéphane Kerecki a donc décidé de reprendre certains des morceaux iconiques de l'orchestre avec un groupe un peu plus restreint, mais tout de même suffisamment fourni en pupitres pour pouvoir rendre hommage à la force de frappe lyrique qui caractérisait le LMO. A ses côtés, on retouve sur scène d'autres noms essentiels de la scène française de ces vingt dernières années : Airelle Besson à la trompette, Emile Parisien au saxophone soprano, Thomas Savy à la clarinette basse, Enzo Carniel au piano, Federico Casagrande à la guitare et Fabrice Moreau à la batterie. Le plaisir d'un tel concert vient autant de la familiarité des thèmes joués, qu'on peut fredonner dans sa tête, que de l'intérêt des arrangements qui leur sont apportés pour les faire sonner un peu différemment de l'original. De manière générale, le groupe se montre assez respectueux de leur forme, dans un traitement parfois un peu plus chambriste que pour la référence américaine, mais sans renier les deux grandes caractéristiques du matériel de base : le lyrisme enflammé hérité des luttes collectives et la tendresse mélodique des compositions de Charlie Haden. Le répertoire alterne en effet des hymnes populaires issus des grands luttes du XXe siècle et les morceaux de la plume du grand contrebassiste. Pour les premiers : le Einheitsfrontlied anti-fasciste de Hanns Eisler et Bertolt Brecht, le chant chilien anti-Pinochet de Sergio Ortega, El Pueblo Unido Jamas Sera Vencido, ou l'hymne de la lutte pour les droits civiques, We Shall Overcome. Pour les seconds : La Pasionaria, en hommage à Dolores Ibarruri, Spiritual, qui puise aux sources de la musique afro-américaine, Sandino, en référence au révolutionnaire nicaraguayen, Song for Che, au titre explicite, ou Silence, le commencement et la fin de tout disait Haden. On pourrait penser qu'il s'agit d'un répertoire un peu poussiéreux, ancré dans le XXe siècle révolu, mais la fin de l'histoire n'a pas eu lieu et les périls fascistes et impérialistes semblent malheureusement plus que jamais une question d'actualité.
Au-delà de leur message nécessairement politique, ces morceaux conservent une qualité musicale indépassable. Et les musiciens assemblés par Kerecki le démontrent à merveille. Le leader fait fructifier l'héritage de Charlie Haden : même capacité à faire chanter la contrebasse, voix mélodique souvent mise en avant, bien loin du rôle rythmique habituel auquel est souvent cantoné l'instrument. Fabrice Moreau alterne les rythmes de marche et les ponctuations plus libres. Enzo Carniel et Federico Cassagrande sont le socle harmonique de l'orchestre qui permet aux soufflants d'exprimer lyrisme, rage ou tendresse sans retenue. Emile Parisien part en respiration circulaire, balancement du buste d'avant en arrière, jambe qui se cabre et pied qui frappe le sol pour incarner La Pasionaria. La clarinette basse de Thomas Savy se fait obstinante sur le Einheitsfrontlied. La profonde douceur de la trompette d'Airelle Besson iradie sur Sandino. L'orchestre a aussi la bonne idée de reprendre Throughout, une composition de Bill Frisell que le LMO avait enregistré sur Not In Our Name. Le duo Kerecki/Carniel évoque plus que jamais celui entre Haden et Bley sur ce morceau où les deux instruments ancrent l'orchestre par un motif répétitif pendant que les autres proposent des développements de traverse à la sublime mélodie de Frisell. Il y a une vidéo disponible sur Youtube du LMO jouant ce morceau en concert, avec des solos magiques de Chris Cheek et Tony Malaby, qui est sans doute la vidéo que j'ai le plus souvent regardée sur ladite plateforme. Alors l'entendre interprétée de la sorte en concert ne pouvait que conclure magnifiquement cette soirée qui donne tout autant envie de se replonger dans la discographie du Liberation Music Orchestra que dans celle de Stéphane Kerecki.

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