dimanche 30 avril 2006

François Merville Quartet / David Patrois Quintet @ Radio France, samedi 29 avril 2006

Je ne vais pas assez souvent aux enregistrements publics de France Musique. Il y a pourtant régulièrement, que ce soit pour A l'improviste ou pour Jazz sur le vif, des concerts extrêmement stimulants pour des prix plus que modiques (5€ les samedis après-midi, gratuit le lundi soir). J'y étais tout de même hier pour un hommage du quartette de François Merville à Hermeto Pascoal suivi d'un concert du quintette du vibraphoniste David Patrois.

Le premier groupe proposait une réunion intéressante de musiciens que j'apprécie particulièrement : François Merville, entendu auprès notamment de Louis Sclavis ou Bojan Z, à la batterie, le monomaniaque baby-boomer campagnard Christophe Monniot aux saxophones baryton, alto et sopranino et Gilles Coronado à la guitare. Le quartette était complété par Nicolas Le Moullec, que je ne connaissais pas, à la basse électrique. L'hommage au musicien brésilien abordait plus les expérimentations électriques à la Miles (avec qui Pascoal a joué en 1970) que la jungle fantasmagorique aux accents nordestins développée par ce-même Pascoal. Il faut dire que l'univers musical de l'albinos à la barbe fleurie est véritablement protéiforme. Ainsi, si Christophe Monniot n'hésitait pas de temps à autre à glisser une inflexion typiquement brésilienne au sopranino ou au baryton, l'essentiel de la musique proposée se situait dans la continuité du jazz électrique des early 70s, avec évidemment des éléments plus contemporains, fruits des parcours résolument ancrés dans les musiques actuelles des différents protagonistes de ce groupe. Chaque musicien se trouvait à la tête d'une multitude de pédales d'effets, de claviers aux sons trafiqués et de machines électroniques leur permettant de faire émerger un jazz mutant, tour à tour inquiétant et ludique, qui les situait finalement beaucoup plus dans la descendance de Pascoal que s'ils avaient juste cherché à retranscrire l'univers "brésilien" du compositeur. La rondeur profondément groovante de la basse de Le Moullec couplée aux hachures stressantes de Coronado débouchait sur une sonorité vraiment intéressante, douce amère, entre confort et malaise. Une sorte d'illbient-jazz qui évoquait le caractère inquiétant d'une mégalopole tropicale incontrôlable comme peut l'être, par exemple, Sao Paulo. Monniot apportait lui le zest de fantaisie hors cadre qu'on trouve aussi chez Pascoal, pour qui jouer du verre ou du cochon est aussi naturel que du piano ou de l'accordéon. Enfin, le leader donnait la couleur principale aux morceaux qui se succédaient : parfois particulièrement violents, presque rock, à d'autres moments beaucoup plus dans les bruissements et les susurrements, comme pour reproduire les gazouillis plus ou moins facilement identifiables de la jungle amazonienne. Au total, cela donnait un très bel hommage à la personnalité musicale d'Hermeto Pascoal.

La deuxième partie proposait un groupe qui m'était quasiment inconnu. Seul le nom de Sébastien Llado, au trombone et aux conques marines, m'évoquait quelque chose. J'y allais avec moins d'envie que pour le premier concert du fait de la présence d'un vibraphoniste (instrument avec lequel j'ai du mal) comme leader. Mais, pourtant, ce fut très bon également , dans un style moins expérimental néanmoins. David Patrois ne jouait d'ailleurs pas que du vibraphone, mais aussi du marimba, dont je préfère la sonorité. Il était accompagné, outre Llado, par Jean-Charles Richard aux saxophones baryton et soprano, Pierre Durand à la guitare et Luc Isenmann à la batterie, tous excellents interprètes. La musique jouée avait parfois des accents africains et se situait dans un univers assez proche de ce qu'a pu développer Henri Texier avec des groupes comme l'Azur Quintet ou le Strada Sextet. Autrement dit, mélodique, énergique et qui donne facilement la banane. Les sidemen de Patrois ne se faisaient pas prier pour prendre des solos endiablés enthousiasmants. A tel point que parfois, je dois dire, j'en oubliais presque la présence du vibraphone - ou l'occultait inconsciemment - ce qui accentuait le plaisir. En sortant du studio 108 de la Maison de la Radio on entendait les spectateurs siffler ou chantonner certains des airs du concert, signe d'une certaine réussite. Des musiciens dont il faudra tenter de repérer les noms de-ci de-là à l'avenir en tout cas.

mardi 25 avril 2006

Alexandra Grimal @ La Fontaine, vendredi 21 avril 2006

Vendredi dernier, à La Fontaine, je suis allé écouter et voir la saxophoniste Alexandra Grimal qui se produisait pour l'occasion en quartet avec Erik Vermeulen au piano, Eric Surmenian à la contrebasse et un batteur prénommé Frédéric, mais dont je n'ai pas compris le nom [edit : Frédéric Jeanne me souffle Jazzques]. La Fontaine n'était pas excessivement pleine, pour une fois : j'ai même réussi à avoir une place assise ! Alexandra Grimal, 25 ans au compteur, est une habituée du lieu, mais ce n'était que la première fois que je l'entendais. Et pour le dire en toute simplicité : c'était bien.

Elle n'a joué, ce soir-là, que du soprano. En deux sets riches, elle a toutefois réussi à proposer un répertoire divers, prolongeant parfois la voie tracée sur l'instrument par Wayne Shorter, en s'aventurant sur des terrains plus éclatés à l'occasion, notamment au cours du second set. Quelques jours après, la deuxième partie du concert reste ainsi la plus vive dans ma mémoire. Certainement grâce à une alliance originale de points de repère bien identifiables (Naima, Crepuscule with Nellie) et de jeu sur les textures plus proches du free, comme lors du formidable dernier morceau du concert. Il faut dire que l'interprétation de Naima fut un véritable bijou, avec sans aucun doute l'une des plus belles versions qu'il m'ait été donné d'entendre depuis celles de JC. Eric Surmenian a commencé le morceau en faisant gronder sa contrebasse à l'aide de l'archet, pour installer un climat inquiétant, un brin solennel, et préparer le terrain à la profondeur du chant d'Alexandra au soprano. Avant l'entrée en piste de la saxophoniste, le contrebassiste a été rejoint par le pianiste au jeu puisant autant dans les accords pénétrants de McCoy Tyner que dans les avalanches dissonantes d'un Cecil Taylor. Quant au batteur, il agitait avec sobriété quelques chapelets de percussions, avant de frapper ses toms à l'aide de mailloches pour produire un son étouffé qui semblait ancré dans les champs de coton du sud américain. Sur ce tapis rythmique puissant et respirant le blues, Alexandra a donc littéralement fasciné l'auditoire, et moi le premier, grâce à une profondeur émotionnelle qui m'a procuré des frissons pendant toute la durée du morceau. Et ce n'est pas une image. La réussite absolue du morceau s'est entendue jusque dans le silence qui l'a prolongé pendant quelques instants, avant que le public ne reprenne ses esprits et n'applaudisse chaleureusement les musiciens. On a coutume de dire que le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart, et bien on pourrait facilement paraphraser ce joli cliché au sujet d'Alexandra. Et que dire de la version délicieusement claudicante - grâce notamment à un excellent Erik Vermeulen - de Crepuscule with Nellie qui a suivi ? Ou encore du morceau final, rapidement évoqué plus haut, avec les musiciens qui jouaient sur les textures, sur les sonorités particulières de leurs instruments, plutôt que sur la production de notes et d'un discours articulé ? Tout cela était vraiment très bon !

Quant au premier set - pour en parler rapidement - il était un peu plus mainstream, plus attaché au swing et au discours mélodique du saxophone ou du piano, mais proposait néanmoins lui aussi son lot de belles choses, notamment dans les passages enlevés au cours desquels Alexandra fait des merveilles (comme sur le troisième ou le dernier morceaux du set).

jeudi 13 avril 2006

Yaron Herman Trio @ Sunside, jeudi 13 avril 2006

Deux semaines après l'avoir "découvert" avec le Newtopia Project de Raphaël Imbert dans la cadre de Banlieues Bleues, je suis allé revoir jeudi soir le pianiste israélien Yaron Herman, cette fois-ci en trio au Sunside. Il était accompagné par le contrebassiste Stéphane Kerecki et le batteur Thomas Grimmonprez, deux jeunes musiciens français qu'on commence à voir dans un certain nombre de groupes.

Avec ce trio, Yaron Herman met avant tout en lumière la dette qu'il a envers Keith Jarrett. Référence évidente, qui n'est d'ailleurs pas niée, mais qui ne doit pas occulter l'univers propre de Yaron. La teneur du premier set était en cela assez révélatrice : des morceaux signés Ornette Coleman, George Gershwin, Miles Davis et Gabriel Fauré côtoyaient les propres compositions du pianiste. Entre standards revus à la mode du Trio de Jarrett, musique classique post-romantique et du début du XXe siècle, et incursions dans les formes élaborées du jazz moderne, sans oublier une plongée dans le folklore israélien comme l'ont révélé les deux autres sets, l'univers de Yaron Herman est riche de multiples facettes, toutes reliées entre elles par un attachement constant à la belle mélodie - celle qu'il peut fredonner en martelant ou caressant l'ivoire du piano - et à l'énergie dramatique que permettent les variations rythmiques. Parfois Yaron Herman se fait extrêmement délicat, comme s'il cherchait à tirer de la moindre note toute la substance infinie qu'elle contient. A d'autres moments, il s'avance au contraire à toute allure dans un égrènement sauvage renforcé par une main gauche puissante et volontiers tonitruante. Ses deux acolytes d'un soir étaient le soutien idéal à ce jeu marqué par la primauté de l'élément rythmique. S'ils ne prenaient que peu de solos et ne sortaient pas réellement de leur rôle d'accompagnateur, ils n'en étaient pas moins parfaitement en accord avec les pensées du pianiste, comme les prolongements naturels de ses doigts.

Yaron Herman joue essentiellement sur le registre du plaisir. Celui de jouer, au sens plein du terme, comme celui de communiquer au public ses territoires intérieurs. Mais il est aussi le réceptacle d'un héritage, au sens quasi philosophique, au carrefour de la mélodie française du début du XXe siècle et des développements du jazz moderne. Et, s'il est aussi un jeune homme bien de son temps, qui ingurgite à longueur de temps la pop music mondialisée produite à la chaine, plutôt que de rester passif face à ce déferlement d'images et de sons, il en tire profit pour alimenter son univers personnel en se servant du format "chanson" pour entraîner l'auditeur sur des terrains musicaux plus complexes. Il y a chez Yaron Herman aujourd'hui des éléments qui ne sont pas sans rappeler le Bojan Z d'il y a dix ans. Pas tant dans le jeu pianistique que dans la création d'un univers personnel où s'entremêlent folklores, jazz moderne, classique post-romantique et pop music. Souhaitons lui de suivre une voie aussi riche dans les années à venir.

samedi 8 avril 2006

Andrew Hill @ New Morning, samedi 8 avril 2006

Le trop rare Andrew Hill était sur la scène du New Morning samedi soir, à la tête du quintet avec lequel il a enregistré son récent Time Lines paru chez Blue Note. Retour au label de ses débuts dans les années 60, après une récente résurrection en deux somptueux disques chez Palmetto. Cela fait quelques temps déjà que j'espère un concert parisien du pianiste à lunettes. Lors de son précédent passage en France, il avait soigneusement évité la capitale. Heureusement, la force de frappe de Blue Note aidant, il était bien là ce week-end.

Andrew Hill c'est d'abord un phrasé très original. Comme une sorte de prolongement de Monk par certains aspects - le goût de la surprise, du carillonnement claudiquant, de la mélodie désarticulée - mais complètement lui-même pourtant, grâce à un tendre lyrisme qui insuffle un caractère très chantant à son jeu, notamment quand il s'aventure sur le terrain de la ballade. Andrew Hill c'est également une grande retenue dans le comportement. Économe en gestes et en parole, il n'hésite pas à se taire pendant de longs moments pour laisser ses sidemen s'exprimer avec tout le temps qui leur est nécessaire. Et, à ce petit jeu-là, le plus impressionnant - parce que le plus inattendu sans doute - a été pour moi John Hébert à la contrebasse. De grands talents de soliste, comme il l'a prouvé au cours de la formidable introduction du troisième morceau du premier set, mais aussi un art de la pulsation élastique remarquable, qui lui permet de tenir un discours en accord parfait avec le jeu tout en brisures du pianiste. Il semble parfois similaire à ses petites balles de caoutchouc bondissantes, dont il est difficile de prévoir le rebond et la direction, mais qui toujours captivent par leur vivacité.

L'autre grand bonhomme du concert, pour moi, a été Greg Tardy. Mais là, je m'y attendais plus. Je l'aime surtout à la clarinette, dont il n'a que peu joué en définitive. Mais ses quelques incursions sur l'instrument apportent un élément décisif à la sonorité de ce groupe, entre deux âges, sur la ligne de crête entre la pulsation régulière et les formes plus abstraites dessinées par tous les membres du quintet (Hill, Hébert et Tardy en tête quand même). Car, ce qu'il y a de vraiment captivant dans ce groupe, c'est que la section rythmique participe autant que les soufflants ou le piano à la mouvance émouvante de cette musique tout en flux et reflux imprévisibles, venant se briser sur de multiples petits rochers imaginaires. Ainsi Eric McPherson à la batterie - certainement le plus actif des musiciens samedi - déploie un constant tapis percussif, à la fois soyeux et complexe, qui n'est ni dans le pur accompagnement régulier, ni dans la performance individuelle indépendante du reste du groupe. Il donne l'impression d'être un sol mouvant, sur lequel les autres musiciens aiment à faire danser leurs instruments, sachant que certains gestes seront involontaires compte-tenu du revêtement aléatoire. Le quintet était complété par Charles Tolliver à la trompette, seul musicien à être de la même génération que le leader. Si son discours est moins surprenant que les quatre autres, son attaque franche et légèrement acidulée est un élément indispensable à la sonorité d'ensemble du groupe.

Le plus beau moment de la soirée a été pour moi l'interprétation de Malachi, thème dédié à la mémoire du contrebassiste de l'Art Ensemble of Chicago (Malachi Favors), lors du deuxième set. Une ballade pleine de tendresse mélancolique, dont la mélodie a un effet apaisant propice au recueillement. Ce qui restera également, c'est ce jeu proche d'un carillon d'Andrew Hill au piano à de nombreuses reprises. Comme une multitude de clochettes qu'il agiterait gaîment. Et qui provoquerait, chez lui comme chez les spectateurs, un sourire radieux synonyme de bonheur simple mais profond.

vendredi 7 avril 2006

Soirée "Ethiopiques" @ MC93, Bobigny, vendredi 7 avril 2006

L'édition 2006 du festival Banlieues Bleues s'achevait vendredi soir à la MC 93 de Bobigny par une soirée éthiopienne. Si la musique ouest-africaine connaît une large diffusion en Europe depuis quelques décennies déjà, ce n'était jusqu'à récemment pas le cas des rythmes en provenance de la corne de l'Afrique. Mais, depuis quelques années désormais, un producteur français, Francis Falceto, s'est mis dans l'idée de diffuser plus largement les trésors de la musique éthiopienne - de son âge d'or d'avant la dictature de Mengestu aux rythmes contemporains de l'Ethiopie urbaine. Pour cela il a créé une série de compilations sous le nom d'Ethiopiques. Avec une vingtaine de volumes déjà parus, c'est un monde de musiques pour la plupart inouïes en Occident qui se révèle à nous. La musique éthiopienne a en effet la particularité d'être pentatonique, ce qui lui donne un air lancinant, comme une sorte de groove plaintif - un blues terriblement entêtant. On retrouve cette caractéristique principale chez tous les musiciens éthiopiens, par delà les époques et les genres, instrumentistes comme chanteurs. C'est ce que la soirée de vendredi nous a en tout cas fait découvrir à trois reprises.

La première partie - la plus réussie - mettait au prise le trio du chanteur aveugle Mohammad Jimmy Mohammad avec la batterie explosive d'Han Bennink. Un très grand moment pour tout dire. Tout d'abord, le trio de musiciens traditionnels éthiopiens produisait à l'aide de trois fois rien une transe vocale et rythmique absolument fascinante. D'allure frêle, assis sur sa chaise en ne bougeant que l'avant-bras pour battre la mesure, Mohammad Jimmy Mohammad n'impressionne pas à première vue. Mais dés qu'il commence à chanter, le jugement ne peut que se modifier. Une voix puissante au groove entêtant s'échappe de son corps. Le public - très nombreux - est immédiatement captivé. Et pourtant - à part peut-être les membres de la communauté éthiopienne francilienne venus en nombre - je présume que pas grand monde ne le connaissait avant le concert. Pour l'accompagner il y a deux musiciens sur des instruments rudimentaires. A sa droite, un percussionniste qui joue sur quelques tambours aux allures de caisses claires, avec un son très mat et peu varié. A sa gauche, un joueur de krar, la lyre traditionnelle à cinq cordes de la musique éthiopienne. Depuis l'antiquité grecque, les occasions sont rares d'entendre des lyres dans la musique occidentale. Quelle surprise par conséquent quand on se rend compte que loin d'être limitées, les possibilités offertes par l'instrument sont impressionnantes. Le musicien présent vendredi en tirait des rythmes aussi funky qu'une guitare électrique entre les mains de Sly Stone ! Mais avec un côté lancinant, typique de la musique pentatonique. Déjà à eux trois, les musiciens éthiopiens avaient de quoi renverser l'auditoire. Mais - riche idée - ils collaborent depuis quelques temps avec le monstre hollandais, particulièrement en verve vendredi. Au groove hypnotique des Éthiopiens, Han Bennink apporte sa science de batteur free, faisant s'envoler les rythmes avec légèreté et vivacité, comme un feu d'artifice constamment alimenté. Les cymbales tournoient à vive allure sous les coups des baguettes explosives de Bennink, avec toujours dans l'idée de se mettre au service des musiciens qu'il accompagne - et non de tirer la couverture à lui. Il n'a par exemple pris qu'un solo au cours du concert, préférant laisser au premier plan la voix de Mohammad Jimmy Mohammad ou le son incisif de la krar. A la fin du concert, il a même abandonné sa batterie, pour se contenter de marteler le sol avec ses baguettes, comme pour présenter la musique du trio éthiopien dans tout le dépouillement qui lui convient - une sorte de groove minimal qui tourne et tourne encore et encore, porté par la voix de miel du chanteur. Vraiment une grosse claque !

La deuxième partie du concert était également le fruit d'une collaboration hollando-éthiopienne. Les anarcho-punks de The Ex avaient en effet invité le saxophoniste ténor Gétatchèw Mèkurya à jouer avec eux. On retrouvait bien entendu Katherina à la batterie, Andy et Terrie aux guitares, G.W. Sok à la voix sur quelques morceaux et Colin McLean, qui remplace Luc depuis le départ de celui-ci vers de nouvelles aventures, à la basse. Mais, en plus de la formule de base du collectif, il y avait également une section de soufflants : Xavier Charles à la clarinette, Brody West au sax alto et Joost Buis au trombone. De quoi apporter un peu de la douceur du souffle humain au milieu des riffs électriques des guitares, bien mises en avant. Avec The Ex, c'est une autre sorte d'entêtement qui se fait jour. Celui de morceaux au rythme incisif, bondissant, très électrique. Mais aussi une coloration "folklorique" de Katherina à la batterie, tout en chaloupements chaleureux. Leur invité éthiopien a développé une technique complètement externe à la tradition occidentale du saxophone - qu'elle soit européenne ou américaine. Il a en effet cherché à transcrire sur l'instrument la technique vocale du shellèla. A l'origine il s'agit d'un chant improvisé des guerriers éthiopiens pour galvaniser les armées avant le combat. Vociférations, invectives à l'ennemi et promesses d'héroïsme alimentaient ces chants. Transposés sur le saxophone ténor, cela donne une musique qui n'est pas sans évoquer certaines techniques issues du free, sans s'y résumer pleinement toutefois. On trouve un mélange de lyrisme et de fureur qui va finalement très bien avec la démarche impro-punk de The Ex. Jouant des morceaux éthiopiens traditionnels à leur sauce (hollandaise), ils ont proposé d'excellents moments, qui restent bien coller à la mémoire par la suite par leur côté à la fois très rentre-dedans et terriblement musical, grâce notamment au drumming de Katherina. Au-delà des genres et des continents, une musique populaire et engagée qui touche à l'universel. Très beau.

Après ces deux formidables moments de musique(s), la troisième partie a un peu fait baisser la tension - et l'attention. Il est vrai qu'il était difficile de maintenir le rythme imposé par The Ex. Pour l'occasion, le big band américain Either Orchestra arrangeait à se manière - un peu trop "pépère" à mon goût - des morceaux éthiopiens. La suite inaugurale en trois mouvements était un peu lisse, avec des arrangements trop explicites qui laissaient finalement assez peu de place à la fantaisie et à la surprise. Hommage sans doute trop respectueux à une musique qui vit pourtant par le groove. Ils ont ensuite été rejoints pour deux morceaux par la chanteuse Tsèdènia Gèbrè-Marqos, joli timbre de voix, qui me rappelait par moments Gigi (la seule chanteuse éthiopienne que je connaisse). Un autre accompagnement aurait peut-être débouché sur quelque chose de plus captivant cependant. Après un autre morceau purement instrumental, les Américains ont fait appel à celui qui, visiblement, avait attiré la majorité des spectateurs, le chanteur Mahmoud Ahmed, gloire nationale, et sans doute le chanteur éthiopien le plus connu internationalement. Et, c'est vrai qu'il a une voix assez captivante, qui a fait redécoller l'attention sur la fin. De quoi prendre du plaisir, à défaut d'atteindre à nouveau les sommets du début de soirée.

jeudi 6 avril 2006

Julien Lourau vs RumbAbiertia / Omar Sosa Trio @ Salle André Malraux, Bondy, jeudi 6 avril 2006

Deux musiciens que je suis depuis longtemps se partageaient hier soir la scène de la Salle André Malraux de Bondy dans le cadre de Banlieues Bleues. Julien Lourau et Omar Sosa font en effet partie de ces quelques musiciens (avec Bojan Z, Akosh S, Steve Coleman) qui, lorsque j'étais au lycée (95-98), ont largement participé à ma "conversion" au jazz, en montrant que cette musique pouvait aussi s'écrire au présent, au pluriel et en live. Depuis j'ai toujours une tendresse particulière quand je les revois - ce que j'essaie de faire assez régulièrement.

Pour l'occasion, Julien Lourau proposait un nouveau projet, avec le groupe cubain RumbAbierta. En compagnie d'Eric Löhrer à la guitare, partenaire de longue date du saxophoniste, et du chanteur-percussionniste chilien Sebastian Quezada qui intervenait déjà sur Fire, Julien Lourau s'entourait de quatre percussionnistes et un bassiste de la grande île caraïbe. Première (bonne) surprise : ce groupe joue de la vraie rumba traditionnelle et pas un ersatz "world music" à la sauce salsa. Sur un riche tapis rythmique, Lourau commence par quelques sinuosités au sax soprano. Les deux premiers morceaux ne me convainquent pas vraiment. La superposition des deux univers paraît un peu artificielle. Lourau change la donne en passant au ténor pour le troisième morceau. Je ne sais pas si cela est dû à la sonorité plus chaude du ténor, mais une véritable interaction entre les musiciens semble se mettre en place, notamment rythmiquement. Lourau semble ainsi beaucoup plus à l'écoute des percussionnistes, réagissant à leurs propositions, et ne se contentant plus de "plaquer" son discours par dessus. Le quatrième morceau voit s'éclipser Lourau et Löhrer pour laisser les musiciens latino-américains interpréter une rumba traditionnelle du plus bel effet. On entend les échos mystiques de la santeria, le culte syncrétique afro-cubain, dans les riches effets percussifs des différents tambours. La fin du concert, avec un Lourau toujours au ténor, finit d'emporter l'adhésion par son alchimie qui se situe - heureusement - bien loin des clichés du jazz en version latine. Si le projet demandera certainement à être un peu mûri, il propose déjà quelques vraies réussites.

La deuxième partie était l'œuvre d'Omar Sosa en trio avec le bassiste mozambicain Childo Tomas et son compatriote percussionniste Anga Diaz. Le pianiste cubain a fourni l'une des plus belles prestations qu'il m'ait été donné de voir de sa part sur scène, avec sans doute ma première rencontre live avec lui, en 1999 à l'Elysée-Montmartre. S'il se présentait avec la même formule qu'en juillet dernier au Parc Floral, la musique proposée était assez différente. On sent tout d'abord une plus grande cohérence au sein du trio, ce qui donne des morceaux beaucoup moins éclatés, resserrés sur le jeu de Sosa au piano. Le discours s'attache plus à la mélodie et a moins recours à des formules-types, notamment rythmiquement. Sosa s'éloigne toujours un peu plus des systématismes du latin jazz, et introduit des effets électroniques en assez grand nombre, même si leur présence reste discrète. Il utilise ainsi des samplers, ou encore par moments une machine qui dédouble les notes qu'il joue au piano, pour donner un son entre un rhodes et un clavecin. On retrouve néanmoins les principales caractéristiques du discours de Sosa, à savoir un étonnant mélange de piano-tambour très afro-cubain, de jeu mélodique puisant dans la tradition européenne (romantique notamment) et d'éléments de jazz très ouverts, qui lui servent à "déconstruire" le beau jeu à la latine. Ses partenaires sont désormais comme deux jambes sur lesquelles il s'appuierait à parts égales. Childo Tomas, à la basse électrique chantante et au chant très spirituel, est l'élément liquide du trio. Anga Diaz, entre batterie sur sa droite et percussions afro-cubaines sur sa gauche, est l'élément tellurique du groupe, proposant un roulement grondant permanent. Omar Sosa est lui le feu qui tour à tour réchauffe tendrement et brûle violemment tout sur son passage. Jusqu'à présent Omar Sosa avait comme deux axes de développement bien séparés : d'un côté les climats intimistes du solo ou des duos piano/percussions ; de l'autre des grandes formations baroques et un peu barrées. Avec cette formule du trio, il se situe dans un entre-deux qui lui va à ravir, qui lui permet de proposer toute l'étendue de sa palette stylistique. Une grande réussite.

mercredi 5 avril 2006

Le maigre feu de la nonne en hiver / AlasNoAxis @ Studio de l'Ermitage, lundi 3 avril 2006

Au concours du nom de groupe le plus étrange, il ne fait aucun doute que "Le maigre feu de la nonne en hiver" a de bonnes chances de l'emporter. Derrière cet original intitulé se cache en fait un trio sax alto / basse électrique / batterie, sur un modèle qui rappelle (de loin) Aka Moon, et qui se produisait lundi soir sur la scène du Studio de l'Ermitage. Au sax, Philippe Lemoine allonge la note, se fait volontiers lancinant, dans un esprit qui évoque une sirène ou certaines formes développées dans la musique carnatique. Avec cette attaque originale des notes, il provoque comme une sorte de stridence hypnotique qui fait beaucoup pour l'identité sonore du groupe. A la basse, Olivier Lété opère dans un registre plus classique, entre grooves bondissants et jeu "guitaristique" plus mélodique. Quant à Eric Groleau à la batterie, il éclate le rythme dans différentes directions pour déboucher sur une accumulation percussive très présente. Il y a de bonnes idées dans ce groupe, dans une veine très "funk cérébral". Peut-être un peu trop d'ailleurs. A la longue, les différents morceaux se ressemblent tous et il manque une chaleur qui entraînerait le public au cœur de la musique. On se contente donc de rester spectateur, un peu sur le côté, en constatant de jolies formules sur l'instant, sans qu'il ne reste vraiment par la suite de moment fort à se remémorer. Même leur reprise d'un morceau de Brigitte Fontaine (Queen of Kékéland, à l'origine enregistré avec Sonic Youth) à la fin de leur prestation manque de la folie qui caractérise pourtant la chanteuse.

La deuxième partie - et le gros morceau - du concert était l'œuvre du groupe de Jim Black, AlasNoAxis. J'aime beaucoup Jim Black le batteur, que ce soit sur disque avec le trio d'Ellery Eskelin ou le Tiny Bell Trio entre autres multiples bonnes choses, ou sur scène lors des deux fois où je l'ai vu - en trio avec Ducret et Sclavis à la Cité de la Musique ou en trio avec Assif Tsahar et Mat Maneri déjà à l'Ermitage - mais jusqu'à récemment je restais assez mitigé face à son propre groupe. J'avais emprunté un album du groupe, Splay (Winter & Winter, 2002), une fois à la médiathèque sans vraiment apprécier. Trop post-rock à mon goût. Pourtant, la présence combinée de Jim Black et de Chris Speed dans ce groupe m'avait conduit à persister et à acheter (en solde) un autre disque du combo, le premier : AlasNoAxis (Winter & Winter, 2000). Meilleure impression, mais toujours avec quelques réserves sur un projet décidément un peu trop rock à mon goût. Le passage du groupe par Paris à l'occasion d'une tournée européenne me donnait donc l'occasion de réviser mon jugement. Et, pour tout dire, j'ai été plus convaincu que par les disques. On retrouve certes cet assemblage entre post-rock et post-jazz, avec des éléments grunge (Jim Black est originaire de Seattle) et downtown (Chris Speed est un des héros de cette scène), mais cela fait beaucoup plus sens en live, quand toute l'énergie du groupe peut s'exprimer. Si sur disque le projet reste un peu froid, sur scène l'inventivité rythmique de Jim Black s'expose pleinement.

Outre les deux Américains, le groupe compte deux musiciens islandais (d'où l'aspect post-rock ?) : Hilmar Jensson à la guitare et Skuli Sverrisson à la basse. Aux côtés du sax ténor entêtant de Chris Speed, ils élaborent une ambiance sonore faite de vrombissements et de répétitions qui laisse au premier plan le drumming de Jim Black. La particularité première de ce groupe, c'est en effet que la batterie est très clairement l'instrument leader, celui qui organise le discours du groupe et qui se permet d'être le plus bavard. La guitare reste assez discrète. Le son de la basse est certes très présent, mais sans qu'elle ne se livre à des développements hors-cadre. Quand à Chris Speed au sax ténor ou à la clarinette, il ne tient pas vraiment de discours mélodique, mais accumule plutôt les couches d'un mille feuille sonore destiné à créer une hypnose rythmique. L'assemblage débouche sur un son très percutant, un peu "crade", et d'une redoutable efficacité qui permet au leader de s'amuser pleinement sur sa batterie, ses multiples percussions et son ordinateur. On se prend progressivement au jeu, à balancer la tête d'avant en arrière dans un mouvement hypnotique qui monte en tension au cours des morceaux, pris entre l'explosion rythmique de Jim Black et les stridences de Chris Speed. Vraiment le genre de musique qui s'apprécie avant tout en concert.

dimanche 2 avril 2006

Newtopia Project / Hugh Masekela @ Espace 1789, Saint-Ouen, vendredi 31 mars 2006

Un nouveau groupe à suivre ! Vendredi soir, à l'Espace 1789 de Saint-Ouen, j'ai eu le grand plaisir de découvrir le Newtopia Project du saxophoniste marseillais Raphaël Imbert dans le cadre du festival Banlieues Bleues. J'avais déjà évoqué ce musicien il y a quelques mois suite à la parution d'un "Rebond" de sa plume dans Libé, mais je n'avais encore jamais eu l'occasion d'entendre sa musique. J'y allais plutôt confient en raison du couronnement du groupe au dernier concours de La Défense, mais en fait la musique proposée à dépasser mes attentes. C'était en tous points somptueux.

Le groupe est à l'origine un quartet sudiste composé, outre du leader au sax alto, de Stéphan Caracci au vibraphone, de Simon Tailleu à la contrebasse et de Cédrick Bec à la batterie. Sur cette cellule centrale sont venus se greffer deux formidables musiciens : le tout jeune pianiste israélien Yaron Herman et le saxophoniste et flûtiste sud-africain Zim Ngqawana, qui lui m'était déjà connu (sur disque). Le concert a commencé par de légers murmures de Zim Ngqawana à travers une petite flûte traditionnelle, avant que Cédrick Bec ne fixe progressivement un rythme lent et majestueux, tout en retenu, qui n'était pas sans évoquer un paisible rythme cardiaque. Sur ce tapis soyeux, Zim Ngqawana a développé un discours tendre à la flûte traversière, qui m'évoquait l'aube naissante sur une grande étendue plane. Peut-être la savane sud-africaine, au moment où les animaux se réveillent alors que le soleil pointe ses premiers rayons. Douceur captivante qui fait se retenir le souffle des spectateurs émerveillés par tant de beauté simple et dépouillée. Progressivement, les autres musiciens entrent dans la danse. Le pianiste plaque quelques accords délicats, comme une évocation de la rosée matinale dans laquelle se reflète la lumière de l'aube. Le vibraphone et la contrebasse deviennent les poumons de ce corps en éveil dont la batterie tient le rythme cardiaque. Enfin, Raphaël Imbert introduit au sax alto une légère dose d'acidité pour entrainer le groupe vers une très progressive montée en tension qui débouche sur un deuxième mouvement puissant, où la tranquillité laisse la place à un lyrisme exacerbé qui puise dans le free joyeux de Pharoah Sanders ou Gato Barbieri. D'ailleurs, à plusieurs moments au cours du concert, Raphaël Imbert m'évoquera le saxophoniste argentin dans une version alto. Ce premier morceau, signé Zim Ngqawana, proposera encore quelques variations marquées par l'alternance de passages largo et allegro, selon une progression naturelle et prenant son temps.

Après cette sublime entrée en matière, le groupe a proposé une Suite élégiaque en quatre parties composée par Raphaël Imbert en souvenir d'êtres chers trop tôt disparus. Là aussi, la forme des variations alternées emprunte à la construction classique, avec un jeu sur les timbres, sur les ambiances, sur l'alternance des solos, duos, trios, etc., qui paraît d'un grand naturel. A la fin du parcours on s'aperçoit que chaque musicien a pu profiter d'un passage en solo pour briller, et pourtant rien ne semble prévu à l'avance. Il n'y a aucun systématisme apparent dans cette musique. Juste une grande spiritualité et la volonté de faire dire quelque chose à la musique (ce qui explique le point de vue de Raphaël Imbert dans le "Rebond" évoqué plus haut). La révélation la plus marquante du concert fut incontestablement Yaron Herman au piano. Sans dévaluer en rien les autres musiciens, parfaits en tous points, le pianiste apporte un plus indéniable avec un jeu d'une subtilité dans les nuances à en faire fantasmer plus d'un. Quand on sait qu'il n'a commencé le piano qu'à 16 ans (et qu'il en a aujourd'hui 24 !), on se demande si ce que l'on entend est bien réel. Dans son jeu comme dans son attitude, on retrouve des éléments présents chez Keith Jarrett, à commencer par ce véritable corps-à-corps très physique qu'il livre avec le piano, et sa position ni assise ni debout qu'il prend lorsque la musique s'emballe. De plus, il est aussi à l'aise dans les passages tout en retenus, au climat "debussyen", que dans les envolées romantiques ou lorsque le piano se fait percussif à la mode free. Si la musique de Newtopia évoque irrésistiblement le grand air, l'ouverture à tous les vents (de la brise la plus délicate aux grandes bourrasque face à l'océan), Yaron Herman emmène le groupe vers le grand large qui fait toute la différence entre un bon concert et un moment inoubliable. L'une des plus belles révélations de ces dernières années, en ce qui me concerne.

La deuxième partie du concert était moins directement jazz puisqu'assurée par Hugh Masekela. Le trompettiste et chanteur sud-africain, dont la musique aura longtemps servie de bande son à la lutte contre le régime d'apartheid, était à la tête d'un groupe de sept musiciens tous originaires d'Afrique australe (deux claviers, un sax ténor, une guitare, une basse, une batterie et des percussions). L'ambiance était à la fête et à la danse avec une musique puisant aussi bien dans les rythmes populaires du pays zoulou que dans la culture afro-américaine (jazz, soul, funk) ou dans celle de l'Ouest de l'Afrique (highlife, afrobeat). Quelques refrains connus ornaient la soirée, comme le formidable Stimela, en hommage aux mineurs sud-africains, ou son "tube" Bring back Nelson Mandela. Le groupe a invité quelques autres artistes à venir le rejoindre sur scène : une chanteuse dont je n'ai pas compris le nom, dans une très belle tenue traditionnelle, ou le saxophoniste britannique Soweto Kinch venu souffler sur l'hommage à Mandela. Mais surtout Yaron Herman, encore lui, qui aura joué trois morceaux avec le groupe, à commencer par une superbe version d'Ose Shalom, un chant populaire juif, juste interprété par le pianiste, le trompettiste et Ngenekhaya Mahlangu au saxophone ténor. C'était à la fois étonnant et émouvant d'entendre cette mélodie au milieu des rythmes africains. Et la nouvelle preuve, si besoin était, qu'on tient là un formidable musicien qu'il faudra suivre dans les années à venir.