jeudi 15 juin 2006

Claudia Solal & Benjamin Moussay / Elise Caron, Jean-Rémy Guédon & Ensemble Archimusic @ L'Européen, jeudi 8 juin 2006

Dans le cadre d'un festival organisé par "Le Chant du Monde" autour du chant, se produisaient jeudi deux formidables chanteuses, qui se promènent hors des sentiers battus, ni tout à fait jazz, ni tout à fait étrangères à cet univers. En première partie, Claudia Solal, fille du grand Martial, était en duo avec le pianiste Benjamin Moussay, qui jouait autant du piano que des claviers électriques et des machines électroniques. Benjamin Moussay apparaît ici dans un rôle d'accompagnateur, pour mettre en valeur la voix de Claudia. Il ne développe que peu de longues phrases, préférant jouer sur les atmosphères et l'installation d'ambiances à partir de différents bruits (pincement des cordes du piano, éléments électroniques, courtes phrases répétitives au piano). Sur cet élément en perpétuelle évolution rythmique, Claudia Solal chante essentiellement dans la langue de Shakespeare, à qui elle emprunte d'ailleurs un extrait de Richard III magnifiquement mis en musique par le duo. Des poèmes d'Emily Dickinson servent également de prétexte à Claudia pour transmettre ses émotions intérieures à l'aide de sa voix d'une grande pureté, y compris dans les passages qui peuvent sembler les moins contrôlés, où la parole se fait moins articulée. Claudia joue en effet autant sur le sens que sur le son des mots, ce qui devrait, il est vrai, être le lot de toute chanteuse digne de ce nom, mais qui n'est en fait pas si fréquent. Et si son langage est jazz, comme en témoigne une incursion en terres monkiennes par exemple, il s'apparente peut-être plus à l'utilisation de la voix qu'on peut trouver en musique contemporaine. Ce qui me plait d'ailleurs beaucoup plus, moi qui ne suis pas un fan de jazz vocal mainstream.

La présence d'Elise Caron en deuxième partie était tout à fait justifiée, elle qui a ouvert en quelques sortes le chemin musical sur lequel s'aventure aujourd'hui Claudia Solal. Pour l'occasion, Elise était accompagné par le groupe Archimusic du saxophoniste Jean-Rémy Guédon pour le projet "Sade Songs" - la mise en musique de textes du Divin Marquis. Le projet peut paraître assez étrange au premier abord : la réputation du Marquis, son écriture en prose, la densité de son oeuvre ne le prédisposent pas à se voir mis en boîte de la sorte, serait-ce en une belle boîte à musique. Pourtant, ça fonctionne très bien : par le choix des textes - essentiellement philosophiques, avec juste une courte incursion dans les Supplices ; par la musique composée par Jean-Rémy Guédon - un quartet jazz et un quatuor à vents se mêlent et s'entremêlent ; et bien évidemment par la qualité de la diction d'Elise Caron qui arrive à communiquer le sens des textes, tout en les chantant réellement, et non en les récitant. Bien entendu, une première écoute live, sans pré-écoute du disque, n'est peut-être pas idéale pour appréhender toute la richesse du texte et de la musique. On en perd nécessairement une partie signifiante. Mais cela permet aussi de mieux "comprendre" comment l'ensemble monté par Jean-Rémy Guédon fonctionne, pour mieux se plonger par la suite dans le texte à travers l'objet disque. Outre le leader au saxophone, on retrouve Nicolas Genest à la trompette, Yves Rousseau à la contrebasse et Thomas Grimmonprez à la batterie. Le quartet jazz était augmenté de quatre vents venus du classique : hautbois, clarinette, basson et clarinette basse, qui permettaient des variations d'atmosphère bienvenues et surtout parfaitement articulées. La rage des cuivres jazz répondait ainsi à merveille à la douceur du langage boisé des vents, comme un parfait prolongement du texte du Marquis de Sade. Un projet ambitieux vraiment bien mené.

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