dimanche 1 février 2026

James Brandon Lewis Quartet / Famoudou Don Moye's Diaspora Express @ Théâtre Jacques Carat, Cachan, samedi 31 janvier 2026

C'est avec en tête le souvenir encore brûlant du concert de clôture du dernier Jazzfest Berlin, il y a à peine trois mois, que je retrouvais avec impatience le quartet de James Brandon Lewis pour entamer une série de quatre soirées dans le cadre de l'édition 2026 de Sons d'hiver. Il est peu dire que leur concert berlinois a laissé une trace indélébile dans ma mémoire tant les quatre musiciens, ce soir là, avaient livré un set d'une rare intensité. L'intensité, ils l'ont gardé pour ce concert francilien, mais l'environnement dans lequel chacun des concerts a été donné fait que je me suis attaché à des éléments différents et bien souvent complémentaires, qui fait qu'il n'y avait aucune redite malgré un répertoire commun. A Berlin, le concert avait lieu dans un club, à l'espace restreint, bas de plafond, devant un public debout, en fin de soirée. Les conditions parfaites pour se sentir comme transpercé par la musique, attentif à chaque solo, chaque disruption rythmique, et à la puissance du son. A Cachan, le concert ouvre la soirée, dans un théâtre de banlieue plus profond que large, aux sièges confortables, et forcément à plus longue distance de l'auditoire. Est-ce à dire que la musique sonne différemment ? Nécessairement, mais sans que cela n'en diminue le plaisir ; on l'entend sous un angle simplement différent. 


De Berlin, j'ai surtout le souvenir des développements des solistes, qui semblaient proposer une version beaucoup plus brute, sauvage, des thèmes enregistrés sur le dernier disque en date du quartet, Abstraction Is Delivrance (Intakt, 2025). Pour cette deuxième confrontation, je perçois plus la cohérence du propos d'ensemble, avec des mélodies inéluctables, qui semblent faire appel à une tradition centenaire des musiques africaines-américainces et sont donc, par là même, familières. Même s'ils ne sont pas absents, il semble y avoir moins de solos des uns et des autres qu'il y a trois mois. C'est peut-être le souvenir déformant d'une mémoire forcément sélective, mais j'ai le sentiment que l'essentiel du discours cette fois-ci se fait en quartet ou en trio, pour les moments où James Brandon Lewis laisse ses partenaires prendre le discours à leur compte. Il y a, bien entendu, toujours le souffle puissant du leader en première ligne, mais j'ai trouvé hier la complémentarité rythmique parfaite entre le piano d'Aruan Ortiz et la batterie de Chad Taylor particulièrement mise en avant. Plus discret, Brad Jones à la contrebasse a quand même eu le droit à un sensible solo introductif de l'un des thèmes de la soirée. Si les mélodies étaient à nouveau essentiellement issues du plus récent disque du quartet, le saxophoniste a commencé le deuxième morceau de la soirée par un solo durant lequel il citait quelques thèmes de standards, dans un zapping incéssant, en commençant par Le belle vie, comme je l'avais entendu faire lors du concert de son trio électrique à la Maison de la Radio l'année dernière. C'est en effet le troisième concert en leader de James Brandon Lewis en moins d'un an auquel j'assiste (et le cinquième en l'espace de deux ans en incluant ses prestations comme sideman de Marc Ribot et Dave Douglas en 2024), et à chaque fois c'est une nouvelle confirmation de la place centrale qu'occupe désormais le saxophoniste sur la scène jazz américaine et mondiale. Ses disques, notamment ceux de son quartet chez Intakt, le documentaient déjà, mais l'intensité de chaque instant avec lequel lui et ses partenaires jouent en concert en font un générateur de souvenirs particulièrement marquants. Ce concert de Sons d'hiver s'ajoute avec bonheur à la liste. 


La deuxième partie de soirée voyait Famoudou Don Moye, essentiel batteur de l'Art Ensemble of Chicago, qui célèbrera ses quatre-vingt ans cette année, à la tête d'un groupe fourni en percussions et en cuivres. Côté cuivres, Aquiles Navarro (d'Irreversible Entanglements) et Christophe Leloil aux trompette, Sébastien Llado au tromobone et Simon Sieger au soubassophone (mais aussi au piano et à l'orgue Hammond). Côté percussions, très diverses, Dudù Kouaté, Doussou Touré, Baba Sissoko et Blanche Lafuente (de Nout ou Three Days of Forest, entre autres), ainsi, bien sûr, que le leader d'un soir (et même les soufflants qui a plus d'un tour se retrouveront eux aussi à frapper sur peaux et métal). C'est la deuxième fois que je vois Don Moye en concert, après une soirée, là aussi au Jazzfest Berlin, mais lors de l'édition 2018. Une version en grand orchestre de l'Art Ensemble de Chicago (une vingtaine de pupitres) célèbrait le 50e anniversaire du collectif, autour des deux survivants "historiques", Roscoe Mitchell et Don Moye, donc. Le batteur n'était pas là au tout début, dans les années 1966-1968 à Chicago, mais a rejoint le groupe au moment de leur séjour parisien (1969-1971), quand fut ajouté la précision géographique à leur nom. S'il n'était pas encore là sur les enregistrements pour BYG Actuel en 1969, on le retrouve en revanche sur les mythiques Stances à Sophie, en 1970. Il n'a plus quitté le groupe depuis. Le collectif assemblé ce soir rassemble musiciens américains, français et ouest-africains, à la confluence des inspirations personnelles de Don Moye, qui a élu résidence à Marseille. Pour tout dire, la musique proposée souffre un peu d'un manque de direction claire. Une succession de morceaux et d'ambiances différentes, sans véritable colonne vertébrale, se propose à nous. Non que chaque morceau, pris individuellement, n'ait son intérêt, mais ce zapping entre morceaux purement percussifs ("more cow bells!"), standard de jazz et groove de marching band a du mal à proposer une cohérence. Cela est renforcé par quelques flottements entre les morceaux qui laissent le temps à l'attention de retomber. Sur la fin du concert, le groupe est rejoint par James Brandon Lewis venu apporter sa puissance, soutenu par Simon Sieger et Sébastien Llado aux soubassophones et tous les autres aux percussions. Et là, la magie opère enfin ! Et laisse entrevoir ce qui manquait auparavant : quelqu'un qui assume le leadership du discours et propose un déroulement aux morceaux, sans donner l'impression de faire du sur place. Pour conclure, tous les musiciens chantent a capella deux morceaux qui convoquent aussi bien les musiques racines africaines-américaines que le spiritual jazz avec un enthousiasme non feint qui réhausse un peu le souvenir mitigé laissé par ce concert. 

samedi 17 janvier 2026

Stéphane Kerecki - Liberation Songs @ Le Bal Blomet, jeudi 15 janvier 2026

C'est la première fois que je mets les pieds au Bal Blomet. Il faut dire que si la salle est centenaire (1924), ce symbole du Montparnasse (étendu) des années folles, où communauté antillaise parisienne et poètes surréalistes se mêlaient, n'a réouvert qu'en 2017, à un moment où j'étais loin de Paris. J'avais alors suivi dans la presse la polémique liée à la volonté du nouveau propriétaire d'utiliser le n-word (en français) en référence à l'appelation du lieu dans les années 30 (époque Josephine Baker) avant finalement, face notamment aux protestations du CRAN, de revenir au nom d'origine du lieu, qui se contente de faire référence à la rue du XVe arrondissement dans laquelle il se situe. Depuis que je suis revenu vivre dans la région, je me disais qu'il faudrait que j'aille voir ce que cette salle mythique donne, maintenant qu'elle a été transformée en club de jazz. Le concert du septet de Stéphane Kerecki ce jeudi était l'occasion idéale. Une belle salle au mur de briques, une scène plus large que profonde, deux étages, des tables rondes et des chaises autour façon cabaret, on sent à la fois la volonté de respecter l'histoire du lieu et d'assurer le confort d'écoute des spectateurs. En arrivant à l'heure précise annoncée du début du concert (20h00), je ne peux trouver qu'une chaise haute à l'étage, derrière les premières rangées de spectateurs, ne voyant que partiellement les musiciens. Mais la sonorisation parfaite fera que je ne bouderai pas mon plaisir tout au long du concert. 

Le contrebassiste Stéphane Kerecki fait partie de ces héros discrets de la scène jazz hexagonale. Les archives de ce blog le citent à de multiples reprises sur la période 2005-2007, notamment pour des concerts aux côtés de Yaron Herman, Alexandra Grimal ou Anne Pacéo ("génération La Fontaine"). Sa discographie a révélé depuis un leader au goût sûr, qualité d'écriture et choix de ses accompagnateurs toujours justes. Son trio avec Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez (augmenté de Tony Malaby et/ou Bojan Z sur certains disques) reste un plaisir d'écoute constamment renouvelé. Je le retrouvais donc avec joie sur scène pour ce premier concert de 2026. Et d'autant plus que le répertoire choisi, en écho à son plus récent disque fraîchement paru, puise aux sources d'un orchestre central de mes amours musicales : le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden (et Carla Bley serait-on tenté d'ajouter). Les six disques de l'orchestre sont de précieux jalons de ma discothèque. Le premier disque, paru en 1970 chez Impulse, fut une des pierres angulaires essentielles de ma conversion au jazz à l'adolescence. Cet alliage de chants révolutionnaires lyriques et du free jazz de l'époque (Don Cherry, Gato Barbieri, Dewey Redman, Mike Mantler, Roswell Rudd, Paul Motian !...) a été une porte d'entrée primordiale. Les deux suivants, The Ballad Of The Fallen (ECM, 1983) et Dream Keeper (DIW, 1990), ont prolongé le plaisir, parfaitement complété par le live à Montréal de 1989. Avant que, en 2005, surprise!, Charlie Haden ne reconstitue son orchestre pour protester contre la politique américaine au Moyen-Orient : Not In Our Name. La boucle sera bouclée de manière posthume par Carla Bley en 2016 avec Time/Life qui regroupe deux extraits de concert de l'orchestre avec Haden et trois morceaux enregistrés sans lui, après sa disparition en 2014. 

Stéphane Kerecki a donc décidé de reprendre certains des morceaux iconiques de l'orchestre avec un groupe un peu plus restreint, mais tout de même suffisamment fourni en pupitres pour pouvoir rendre hommage à la force de frappe lyrique qui caractérisait le LMO. A ses côtés, on retouve sur scène d'autres noms essentiels de la scène française de ces vingt dernières années : Airelle Besson à la trompette, Emile Parisien au saxophone soprano, Thomas Savy à la clarinette basse, Enzo Carniel au piano, Federico Casagrande à la guitare et Fabrice Moreau à la batterie. Le plaisir d'un tel concert vient autant de la familiarité des thèmes joués, qu'on peut fredonner dans sa tête, que de l'intérêt des arrangements qui leur sont apportés pour les faire sonner un peu différemment de l'original. De manière générale, le groupe se montre assez respectueux de leur forme, dans un traitement parfois un peu plus chambriste que pour la référence américaine, mais sans renier les deux grandes caractéristiques du matériel de base : le lyrisme enflammé hérité des luttes collectives et la tendresse mélodique des compositions de Charlie Haden. Le répertoire alterne en effet des hymnes populaires issus des luttes majeures du XXe siècle et les morceaux de la plume du grand contrebassiste. Pour les premiers : le Einheitsfrontlied anti-fasciste de Hanns Eisler et Bertolt Brecht, le chant chilien anti-Pinochet de Sergio Ortega, El Pueblo Unido Jamas Sera Vencido, ou l'hymne de la lutte pour les droits civiques, We Shall Overcome. Pour les seconds : La Pasionaria, en hommage à Dolores Ibarruri, Spiritual, qui puise aux sources de la musique afro-américaine, Sandino, en référence au révolutionnaire nicaraguayen, Song for Che, au titre explicite, ou Silence, le commencement et la fin de tout disait Haden. On pourrait penser qu'il s'agit d'un répertoire un peu poussiéreux, ancré dans le XXe siècle révolu, mais la fin de l'histoire n'a pas eu lieu et les périls fascistes et impérialistes semblent malheureusement plus que jamais une question d'actualité.

Au-delà de leur message nécessairement politique, ces morceaux conservent une qualité musicale indépassable. Et les musiciens assemblés par Kerecki le démontrent à merveille. Le leader fait fructifier l'héritage de Charlie Haden : même capacité à faire chanter la contrebasse, voix mélodique souvent mise en avant, bien loin du rôle rythmique habituel auquel est souvent cantoné l'instrument. Fabrice Moreau alterne les rythmes de marche et les ponctuations plus libres. Enzo Carniel et Federico Cassagrande sont le socle harmonique de l'orchestre qui permet aux soufflants d'exprimer lyrisme, rage ou tendresse sans retenue. Emile Parisien part en respiration circulaire, balancement du buste d'avant en arrière, jambe qui se cabre et pied qui frappe le sol pour incarner La Pasionaria. La clarinette basse de Thomas Savy se fait obstinante sur le Einheitsfrontlied. La profonde douceur de la trompette d'Airelle Besson iradie sur Sandino. L'orchestre a aussi la bonne idée de reprendre Throughout, une composition de Bill Frisell que le LMO avait enregistré sur Not In Our Name. Le duo Kerecki/Carniel évoque plus que jamais celui entre Haden et Bley sur ce morceau où les deux instruments ancrent l'orchestre par un motif répétitif pendant que les autres proposent des développements de traverse à la sublime mélodie de Frisell. Il y a une vidéo disponible sur Youtube du LMO jouant ce morceau en concert, avec des solos magiques de Chris Cheek et Tony Malaby, qui est sans doute la vidéo que j'ai le plus souvent regardée sur ladite plateforme. Alors l'entendre interprétée de la sorte en concert ne pouvait que conclure magnifiquement cette soirée qui donne tout autant envie de se replonger dans la discographie du Liberation Music Orchestra que dans celle de Stéphane Kerecki. 

dimanche 7 décembre 2025

Christophe Imbs Trio @ Le Triton, samedi 6 décembre 2025

Dernier concert de l'année 2025. Et pour l'occasion, un petit goût d'inédit. Tout d'abord, parce que c'était le premier concert de ce nouveau trio. Ensuite, parce que c'était la première fois que je voyais chacun des trois musiciens sur scène. Enfin, parce que si les noms de Christophe Imbs (piano) et Etienne Renard (contrebasse) ne m'étaient pas inconnus, je n'avais jusqu'à présent pas vraiment eu l'occasion de les écouter attentivement. Il n'en allait pas de même pour Sun-Mi Hong, batteuse amstellodamoise d'origine coréenne, déjà entendue sur disque, aussi bien comme leader que comme sidewoman, dans des contextes variés, d'un jazz mélodique élégant à des territoires plus free. Sa présence était la motivation principale de ma venue. J'arrivais néanmoins à ce concert sans beaucoup de références par rapport à la musique qui allait être jouée. 

L'instrumention piano, contrebasse, batterie est un canon de l'histoire du jazz, mais les trois musiciens arrivent néanmoins à proposer une approche loin des repères habituels. Pour dire ce qu'elle est, peut-être est-il plus simple de dire ce que cette musique n'est pas. Il ne s'agit pas d'un jazz patrimonial ancré dans les références post-bop. Ici, pas d'exposition de thèmes ni de succession de solos. Plutôt des mélodies qui serpentent via des chemins de traverse, dont on ne peut pas toujours deviner à l'avance les virages. Il ne s'agit pas non plus d'un groupe de free jazz. Sa liberté se situe plutôt dans une variation des climats, au sein de chaque morceau, que dans un jeu affranchi des repères tonaux ou rythmiques. Pas non plus un power trio qui appliquerait une recette attendue à base de boucles obsédantes et de crescendo inéluctable. Le trio module les vitesses et les puissances, s'autorise groove et passages "catchy", mais est loin de s'en contenter ni de s'y résumer. 


Christophe Imbs installe souvent des boucles rythmiques avec sa main gauche, alors que sa main droite déploie des mélodies non linéaires. Sun-Mi Hong alterne les registres, offrant une palette rythmique large autour de laquelle le pianiste enroule ses mélodies. Sur la première moitié du concert, Etienne Renard semble un peu en retrait, assise centrale qui ancre une musique qui se résume surtout à un dialogue plein de surprises entre piano et batterie. Mais sa présence gagne en épaisseur au cours du concert, et il se retrouve finalement lui aussi à proposer des passages moins prévisibles, plus variés, qui renforcent l'approche décadrée du trio. Les titres des morceaux font référence à des morceaux de vie, que Christophe Imbs présente avec humour au public, d'abord en anglais pour que la batteuse comprenne, puis au fur et à mesure de plus en plus en français. La musique n'est en rien illustrative, mais elle conserve cette approche joyeuse et ludique, pleine d'inattendu, que le leader retient de réflexions de sa fille ou de quiproquo expérimenté sur la route ou dans le train. 

Sur la fin du concert, Christophe Imbs utilise également des effets électroniques qui distordent le son du grand piano, donnant une couleur plus rock, au son brut, à ses explorations mélodiques et rythmiques. Ses complices répondent par une accélération du tempo, faisant battre du pied et dodéliner de la tête, mais en se tenant toujours à distance des formules toutes-faites qu'embrassent bien souvent les power trios à l'instrumentation similaire qui lorgnent vers le succès pop. C'est sans doute là une des clés de l'intérêt de ce nouveau trio à qui l'on souhaite d'autres occasions de partager en concert sa musique originale et réjouissante. 

dimanche 23 novembre 2025

Fred Pallem & Le Sacre du Tympan @ Café de la Danse, vendredi 21 novembre 2025

Un peu étonnamment, c'est seulement la première fois que j'assiste à un concert du Sacre du Tympan, alors que je suis le groupe à géométrie variable de Fred Pallem depuis leur premier album, paru en 2002 (déjà !). A l'époque, il apparaissait comme un véritable who's who de la jeune génération du jazz français, tout juste sortie du CNSMDP. Plus de deux décénies plus tard, le groupe continue d'exister, ayant publié plus d'une dizaine de disques au fil des ans. Parmi les influences revendiquées de Fred Pallem, il y a les musiques de film d'une part et la science des arrangeurs pop français (Jean Claude Vannier, André Popp...) de l'autre. Quoi de plus normal que de le voir aborder alors la musique de François de Roubaix. Cela avait commencé il y a dix ans avec la parution d'un disque (Fred Pallem & Le Sacre du Tympan présentent François de Roubaix, Train Fantôme, 2015) qui mettait à l'honneur quelques mélodies, célèbres ou moins, du compositeur surtout connu pour ses musiques de film (Dernier domicile connu, Le vieux fusil, Le samouraï et même... Chapi Chapo !). Alors que l'on commémore les cinquante ans de sa disparition, Fred Pallem remet donc ça pour deux soirs au Café de la Danse. J'y étais le deuxième, et la salle était très remplie. 

Le disque mêlait compositions purement instrumentales et chansons, le concert se concentre sur les premières uniquement. Le disque présentait un groupe au format resserré autour du couple basse-batterie et des synthétiseurs, le concert élargit le spectre sonore grâce à douze musiciens. Au format de base s'ajoutent ainsi un quatuor à cordes, trois cuivres et une guitare. On retrouve des fidèles de la première heure (déjà présents sur le premier disque de 2002) : Vincent Taeger à la batterie, Rémi Sciuto aux saxophones, flute et synthés, Ludovic Bruni à la guitare, Daniel Zimmermann au trombone ou Renald Villoteau au tuba, mais aussi des noms plus récents, tels Bettina Kee aux claviers, Jules Boittin au trombone basse et les cordes d'Anne Le Pape (violon), Aurélie Branger (violon), Camille Chardon (alto) et Solène Chevalier (violoncelle). Certains musiciens déjà vus cette année en concert, d'ailleurs, tels Bettina Kee et Vincent Taeger en janvier aux côtés de Sylvain Rifflet, ou Rémi Sciuto et Anne Le Pape en septembre au sein de l'ONJ. Et pour Bettina Kee, elle était même du dernier concert vu au Café de la Danse (2014) avec le groupe de Denis Colin reprenant l'univers de Nino Ferrer !


Le concert se déroule en deux sets pleins (une heure chacun) permettant d'explorer plus de morceaux que sur le disque de 2015. Fred Pallem nous dit qu'il s'est même autorisé à créer des suites mélangeant plusieurs thèmes de De Roubaix. On retrouve le goût des synthés bidouilleurs, tour à tour mystérieux, ludiques ou enivrants dont De Roubaix avait fait sa marque de fabrique. Des mélodies pop simples qui collent immédiatement à la mémoire, à tel point qu'on a souvent l'impression d'un "déjà entendu" sans même avoir forcément vu les films qu'elles illustraient. Sur ce matériau de base, la science des arrangements de Fred Pallem fait des merveilles. On a des cordes soul qui rappellent le meilleur de la production américaine des 60s/70s (coucou Burt Bacharach), une guitare psychédélique qui électrise l'ambiance, des cuivres qui donnent de la profondeur aux morceaux, une rythmique funky assurée par la paire Pallem/Taeger, des flûtes enchanteresses qui donnent une dimension pastorale à certains titres... Bref, c'est varié, tout en maintenant une unité de style qui nous embarque pendant deux heures. Même les compositions signées de la main de Fred Pallem s'inscrivent parfaitement dans le décor (dont The Naked Bath, tirée de l'album Soundtrax, 2010, dont le titre dit tout de l'ambition). 

Mention très spéciale à Rémi Sciuto qui alterne entre synthé, flûte, sax alto ou soprano, voire ocarina, avec toujours une musicalité juste à propos. C'était déjà lui qui était aux arrangements du programme de l'ONJ sur la musique de Carla Bley en septembre. Je l'avais souvent vu en concert dans les années 2000 (Grupa Palotaï, Campagnie des Musiques à Ouïr, Wildmimi...) mais beaucoup moins ensuite. Ca fait plaisir de le retrouver ainsi ! 

mardi 11 novembre 2025

Mark Turner Quintet @ Sunside, lundi 10 novembre 2025

Casting cinq étoiles hier soir au Sunside. Cela se voyait à la longue queue formée dans la rue des Lombards en attendant l'ouverture des portes pour le deuxième concert de Mark Turner, celui de 21h30. Le temps de faire entrer tout le monde (full house !), cela débute plutôt autour de 22h d'ailleurs. Pendant 1h20, Mark Turner et les quatre musiciens qui l'accompagnent ont déployé une longue suite inspirée du premier livre publié par James Weldon Johnson en 1912 : The Autobiography of an Ex-Colored Man. Figure de la Harlem Renaissance dans les années 1920, auteur des paroles de Lift Every Voice and Sing notamment, secrétaire général de la NAACP entre 1920 et 1930, il avait commencé sa carrière dans la diplomatie, ayant servi comme consul au Vénézuela et au Nicaragua sous l'administration de Theodore Roosevelt au début du XXe siècle. C'est à cette époque qu'il avait publié, anonymement, ce premier roman qui retrace l'expérience d'un narrateur métisse le long de la color line. Mark Turner a donc composé une longue suite à partir de ce texte, dont il lit des extraits régulièrement au cours du concert. S'il y a des morceaux bien distincts, les musiciens les enchainent sans temps mort, ce qui donne toute sa force à cette forme de suite. Pour accompagner le saxophoniste tenor, on retrouve Jason Palmer à la trompette, David Virelles au piano, Matt Brewer à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie. Soit des musiciens qui sont des leaders et compositeurs par eux-mêmes. Autant de figures essentielles du jazz contemporain. 

A part le trompettiste, je les avais déjà tous vus plusieurs fois sur scène. Ainsi, je me souviens d'un concert new-yorkais, à la Jazz Gallery, du contrebassiste en trio avec Mark Shim et Damion Reid, où il présentait sa propre musique. C'était en 2016, la dernière fois que j'ai mis les pieds dans la grosse pomme... et le seul concert de ce séjour d'une semaine que je n'avais pas chroniqué (il faut dire que c'était le dernier de la semaine en question). Mais, depuis, je suis toujours avec intérêt les contributions de Matt Brewer (trois superbes disques en leader chez Criss Cross, ou au sein des trios de Steve Lehman et de Tyshawn Sorey notamment). C'était donc un premier plaisir de le retrouver ici. Il en va de même avec David Virelles, pianiste cubain vu sur scène aux côtés de Wadada Leo Smith ou Henry Threadgill notamment, et dont les disques comme leaders (chez Pi, ECM et Intakt) valent tous le détour, entre réminiscences rythmiques de son île natale, jazz ouvert et abstraction contemporaine. Et que dire de Nasheet Waits, l'un des batteurs actuels qui a une vraie signature sonore (au roulement si caractéristique, et ça ne manque pas dès le début du concert !), au son immédiatement identifiable, et qui a accompagné tout le gratin du jazz contemporain. Mais, au-delà de la qualité du casting, c'était avant tout un vrai plaisir de pouvoir retrouver Mark Turner, l'un des saxophonistes les plus influents de ces trente dernières années (et qui fêtait ses soixante ans hier). Je l'avais vu à trois reprises auparavant, deux fois aux côtés de Benoît Delbecq (2006 et 2024) et une fois avec Fly, le trio majeur qu'il formait avec Larry Grenadier et Jeff Balard, à la Villette en 2008. Ce n'est pas de trop pour quelqu'un de sa stature.


Le concert commence par les roulements de tambours familliers de Nasheet Waits, avant que contrebasse et piano ne le rejoignent et que Mark Turner ne lise un premier passage du livre de Johnson. Ainsi, la narration se fera toujours accompagnée tout au long du concert, soit par le trio rythmique, soit par un instrument soliste (trompette, piano). Une fois celle-ci terminée, la musique prend vraiment son envol, avec les deux souffleurs à l'unisson. David Virelles dynamise de fort belle manière les morceaux, leur donnant parfois un aspect un peu "cubique", en tout cas moins directement évident que ce que le jeu délié des deux soufflants ne pourrait laisser imaginer de prime abord. Il y a aussi ici où là des échos afro-cubains, notamment quand il assume le leadership du trio rythmique quand sax et trompette se mettent en retrait. C'est lui qui donne du relief à l'ensemble - il faut dire que je suis assis dans le recoin du Sunside, juste derrière le pianiste, qui capte nécessairement mon attention immédiate, d'autant plus que les quatre autres musiciens ne me sont donc que partiellement visibles. Mark Turner déploie sa sonorité caractéristique au tenor, dans un registre où il ne s'agit pas tant de jouer avec véhémence qu'avec densité, dans un spectre médium qui évite tout débordement hors cadre mais qui avance sûr de sa puissance mélodique. La complémentarité du leader avec la trompette de Jason Palmer fait merveille, qu'ils jouent à l'unisson (souvent) ou au contraire enchevêtrent leurs discours pour décupler le groove de l'orchestre. Les deux soufflants ont aussi droit à des solos absolus (sans support de la section rythmique) qu'ils abordent là aussi avec une certaine retenue dans la forme, car ils savent leur sonorité suffisamment dense pour ne pas avoir recours à un quelconque artifice. Si la musique fait écho à un texte du début du XXe siècle, et que le texte lui même fait référence aux formes historiques des musiques afro-américaines (negro spirituals, ragtime...), la suite composée par Mark Turner utilise un language résolument contemporain, nourri d'un siècle d'évolution du jazz, qui ne cherche pas la reproduction naturaliste de formes anciennes, mais bien à emporter l'auditoire avec lui, laissant juste ce qu'il faut d'espace et de respiration pour faire résonner les mots du poète, avant de déployer un groove paisible mais addictif. Cela a toujours été la caractéristique première de la musique du saxophoniste, et la démonstration d'hier soir nous l'a rappelé avec la force de l'évidence.