lundi 25 juillet 2005

Daniel Humair "Baby Boom" Quintet @ Arènes de Montmartre, dimanche 24 juillet 2005

J'adore ce groupe. J'adore les musiciens qui le composent. J'adore la musique qu'ils jouent.

Le Baby Boom Quintet mené par Daniel Humair était hier soir dans les Arènes de Montmartre dans le cadre de Paris quartier d'été pour un fantastique concert. J'avais déjà pu voir le groupe en 2003, au moment où il s'était formé, et j'avais déjà beaucoup apprécié le concert. Mais hier c'était encore mieux que dans mon souvenir, comme si la musique était encore plus incarnée, plus dansante, avec un véritable son de groupe au-delà des fortes individualités qui le composent. Car ce groupe s'appuie véritablement sur quelques figures majeures de la jeune garde du jazz hexagonal : Matthieu Donarier (saxes ténor et soprano), Christophe Monniot (saxes baryton, alto et sopranino), Manu Codjia (guitare) et Sébastien Boisseau (contrebasse).

A l'origine, il y a deux ans, les styles respectifs des deux saxophonistes étaient en tous points opposés. D'un côté Monniot, bouillonnant, amuseur, loufoque, excité. De l'autre Donarier, calme, timide, souple, mélodieux. S'ils ont chacun conservé leur caractère propre, Monniot est un peu moins clownesque dans son personnage mais encore plus facétieux dans sa musique, tandis que Donarier est plus expressif, dansant en même temps que son sax, mais toujours aussi souple dans ses sonorités, comme j'avais déjà pu le constater lors de son récent splendide concert en trio aux Trois Frères. Seuls ou en duo, ils sont les fers de lance lumineux de ce quintet supersonique.

Sur le côté gauche de la scène hier, il y avait un autre phénomène de la jeune génération du jazz français : Manu Codjia. J'en ai déjà parlé à de nombreuses reprises (et pour cause, c'est l'un des musiciens que je vois le plus souvent en concert), mais je ne peux m'empêcher de souligner une nouvelle fois son talent félin. Écouter les notes sortir de la guitare de Codjia pour s'envoler dans la nuit parisienne alors que ses compères se sont tus un instant a quelque chose d'absolument magique, il faut dire. Les habitants de l'immeuble d'en face n'y étaient visiblement pas insensibles, vus que certains étaient montés sur le toit pour profiter du concert, un verre de vin à la main. Il y en a qui ne s'embêtent pas (quoi, moi, jaloux ?).

Les trois larrons font beaucoup pour la réussite de ce groupe. Daniel Humair les a recrutés à leur sortie du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, endroit où il était leur professeur. Depuis quelques années le CNSMP est devenu le véritable vivier du jazz hexagonal. Je ne sais pas trop ce qu'on leur enseigne là-bas, mais visiblement ce n'est pas du formatage. Chacun développe son propre discours, original, sans chercher à copier les grands anciens. Précieux.

Le groupe a joué des compositions d'un peu chacun de ses membres. Du leader bien sûr, mais aussi de Sébastien Boisseau (le beau U Maleho Pablo), de Matthieu Donarier (le délicieux Saveur Exquise) ou encore de Christophe Monniot (la très dansante Bourrée des Mariés). Des thèmes présents sur leur disque intitulé Baby Boom (Sketch, 2003), mais aussi quelques nouveautés. A chaque fois la répartition entre jeu collectif, solos, duos, trios est absolument parfaite, toujours là pour surprendre et susciter l'attention la plus dévouée. Et, surtout, rien n'est systématique, tout se fait selon l'humeur du moment. La gamme quasi complète des saxos (du sopranino au baryton) joués par Donarier et Monniot permet elle aussi de varier avec bonheur les sonorités. On se laisse ainsi entraîner par le tourbillonnant jeu de Monniot à l'alto, le son puissant de Donarier au ténor, l'espièglerie de Monniot au sopranino, et ainsi de suite. Sans oublier bien sûr la classe rythmique exemplaire de Humair derrière sa batterie. Ce n'est pas un grand pour rien.

Le concert s'est achevé sur une reprise du joyeux Cd-Rom de Bojan Z. Un thème qui colle parfaitement à l'approche très fellinienne de Donarier et Monniot, respectivement au soprano et au sopranino. Une sorte de 8 1/2 cirquo-balkanico-jazz au plaisir communicatif.

Pour le rappel, ils ont continué dans les reprises, allant les chercher outre-atlantique cette fois-ci, avec un mélodieux Mood Indigo (Ellington) enchaîné avec un tonitruant Boogie Stop Shuffle (Mingus). Un peu à la manière du merveilleux rappel lors du concert du Matthieu Donarier Trio évoqué plus haut (un A Night in Tunisia échevelé qui résonne encore dans ma tête), ils ont ainsi démontré leur attachement non-aliénant au riche héritage afro-américain. Pas de doute, le Baby Boom Quintet est un grand groupe de jazz. Souhaitons lui longue vie !

dimanche 17 juillet 2005

Fernanda Abreu / Tom Zé @ Parc de la Villette, samedi 16 juillet 2005

Revoilà Tom Zé ! Quelques mois après son concert dans le cadre de Banlieues Bleues, le génial trublion de la MPB se produisait - gratuitement - dans le parc de la Villette hier soir. Avant de revenir sur sa prestation, quelques mots sur la première partie.

Le concert a commencé par une énergique démonstration de samba-funk de la part de la reine du genre, Fernanda Abreu. Entre chant samba et funk parlé (comme on appelle le rap au Brésil), son style vocal oscille constamment entre deux extrêmes. D'un côté gouailleuse, de l'autre mélodieuse. La musique de son groupe est à son image - double. On retrouve des éléments de samba traditionnelle mélangés au rythmes lourds et enlevés du funk. En quasiment deux heures de concert, elle a proposé un large éventail de son répertoire, de son tube Rio 40 Graus qui l'a fait connaître hors du Brésil il y a une dizaine d'années à une reprise à succès du Jack Soul Brasileiro de Lenine. De quoi bien chauffer le public avant le concert de Tom Zé.

Depuis son concert d'avril dernier, j'ai acheté le nouveau disque de Tom Zé, Estudando o Pagode - Na Opereta Segregamulher e Amor, ce qui permet de comprendre un peu mieux le pourquoi des chansons proposées au public. Tom Zé a en effet écrit une opérette (inachevée est-il précisé) sur la condition de la femme au Brésil. Je notais dans ma note d'avril que le thème central des chansons était le féminisme. En voici donc l'explication. Musicalement, Tom Zé a choisi de se servir du pagode, un dérivé populaire et commercial de la samba qui a connu son heure de gloire dans les années 90. Genre musical méprisé par les classes sociales éduquées au Brésil, Tom Zé l'a choisi pour le sortir de la ségrégation dans lequel il se trouve (à l'image de la femme, donc). On retrouve là le génie de Tom Zé qui mêle avec délice le populaire et l'intellectuel (les paroles des chansons faisant de nombreuses références à la mythologie grecque ou aux thèses féministes les plus élaborées). Ceci se retrouve aussi musicalement, comme par exemple sur le morceau Ave Dor Maria, qui fait s'entrechoquer l'Ave Maria de Gounod et un "pagode entambouriné". Ce qu'il y a de bien également à posséder ce nouveau disque, c'est que le livret de l'opérette est disponible à la fois en portugais et en français. Malgré les nombreux concerts brésiliens auxquels j'assiste, mon portugais progresse en effet assez lentement, et il n'est pas inutile d'avoir quelques traductions ! Ça permet en tout cas d'apprécier encore plus finement les chansons de Tom Zé.

Pour le concert d'hier soir, Tom Zé a donc commencé par chanter quelques unes des chansons de cette opérette : l'une qui traite d'un discours fait à l'ONU pour défendre les femmes brésiliennes maltraitées, l'autre qui évoque une hypothétique gay pride au Vatican, une troisième qui met en scène un macho qui tape sa femme, etc. On l'aura compris, Tom Zé n'est pas du genre à adhérer au discours ambiant sur le Brésil de Lula qui irait irrémédiablement vers le bonheur. Quand l'accent est mis sur les inégalités sociales dans les discours officiels, Tom Zé en profite pour mettre en lumière la première des inégalités qui frappe le Brésil (et bien d'autres pays malheureusement). Dans le même ordre d'idées, il a eu la bonne idée d'insérer dans son spectacle une reprise d'une chanson de son précédent album (l'extraordinaire Jogos de Armar, véritable petit bijou d'inventivité musicale) traitant de la prostitution infantile au Nordeste. Avec toujours ce ton faussement angélique, quand par exemple il fait mine de se réjouir que la prostitution des enfants participe à l'accroissement du PIB brésilien (O Pib Da Pib).

Attitude symptomatique de son rapport au pays, quand un spectateur lui a lancé un drapeau brésilien pour qu'il le brandisse (et joue ainsi des gentils clichés occidentaux sur le Brésil sea, sex and sun), il a refusé. On retrouve là l'attitude politique du mouvement tropicaliste dont il fut l'un des éminents membres dans les années 60. Ce qui lui valu d'ailleurs, ainsi qu'à Caetano Veloso par exemple, l'inimitié à la fois des militaires au pouvoir et de l'opposition de gauche menée par le parti communiste, particulièrement nationaliste et antiaméricaine. Les tropicalistes mélangeant allègrement musiques traditionnelles brésiliennes et éléments de la pop culture anglo-saxonne, avec une démarche politique que l'on qualifierait aujourd'hui de libérale-libertaire, ça ne pouvait que déplaire.

Pour en revenir au drapeau, il l'a quand même pris à la fin de son concert, mais pas vraiment pour le brandir. Pendant que lui et ses musiciens revêtissaient casques de chantier et bleus de travail, son guitariste jouait l'hymne national brésilien façon Stars and Stripes hendrixien à Woodstock. Grinçant. D'autant plus quand il a commencé à produire le rythme en tapant avec un marteau sur le casque d'un de ses musiciens (qui lui rendait). On retrouve là une démarche typique de Tom Zé, qui fait musique de tout, et notamment des sons industriels. Deux de ses meilleurs disques ne s'appellent pas pour rien Com Defecto De Fabricacao (avec défauts de fabrication) et Jogos de Armar (jeux de construction). Dans le même morceau, Tom Zé et ses musiciens ont également utilisé des scies à métaux pour jouer quelques rythmes étincelants (au sens propre !).

Enfin, dernier élément tomzéïen emblématique, les chansons aux paroles inventées, avec des mots polyglottes qui ne veulent pas forcément dire grand chose en eux-mêmes, mais dont les sonorités s'accordent bien avec la musique, comme sur l'amusant Jimi Renda au cours duquel Tom Zé ajoutait des paroles mi-français mi-portugais mi-anglais (oui, je sais, ça fait trois demis... mais c'est très tomzéïen ça comme concept !).

On l'aura compris, ce concert était vraiment enthousiasmant et une nouvelle démonstration du génie du septuagénaire tropicaliste, toujours à sautiller dans tous les sens, à amuser tout autant qu'à faire réfléchir son public. Tom Zé est grand !

dimanche 10 juillet 2005

Brian Blade Fellowship / The Bad Plus @ Parc Floral, samedi 9 juillet 2005

Le Paris Jazz Festival s'était un peu transformé en Paris Drums Festival hier. Entre Brian Blade à la tête de son groupe Fellowship et David King au sein de The Bad Plus, on a eu le droit à une démonstration de maniement des baguettes, dans deux styles très différents, mais tous les deux impressionnants.

La première partie était donc assurée par Brian Blade à la tête d'un quintet tout en souplesse et élasticité, à l'image du leader. J'ai déjà vu Brian Blade au Parc Floral. C'était il y a deux ans avec le quartet de Wayne Shorter, autrement dit un immense moment de musique. C'est peu dire qu'il m'avait fait une forte impression. J'étais donc assez impatient à l'idée de le retrouver à la tête de sa propre formation. Celle-ci est composée de Myron Walden, particulièrement brillant au sax alto et à la clarinette basse, Melvin Butler au sax ténor, Jon Cowherd au piano et Doug Weiss, qui a des faux airs de Charlie Haden physiquement, à la contrebasse. Parmi les sidemen, l'altiste est celui qui m'a le plus impressionné, aussi bien au sax qu'à la clarinette, comme sur la très belle introduction du deuxième morceau, où il était simplement accompagné par le pianiste et des clochettes agitées par Brian Blade. Le pianiste n'était pas mauvais non plus, capable de moments particulièrement lyriques, comme si sa musique jaillissait d'une source vive et continue. D'ailleurs, un bon nombre des compositions jouées par le groupe étaient de lui. Mais le meilleur c'était évidemment Brian Blade lui-même, qui a une façon de dynamiter le rythme, de l'éclater en de multiples micro-rythmes tous plus dansants les uns que les autres, que son jeu s'apparente à un perpétuel feu d'artifice joyeux et particulièrement bondissant. La musique jouée était dans l'esthétique jazz la plus pure, du jazz sans épithète, mainstream, simplement du jazz. Et du bon, du très bon. Un peu à l'image de cette nouvelle scène américaine documentée par un label comme Fresh Sound New Talent. Ni conservateurs, ni révolutionnaires, les musiciens connaissent les codes du jazz et jouent dedans et non autour. Le contraire des esthétiques fusionnelles (electro, funk, rock, world...) qui font bien souvent vivre le jazz contemporain. Et ça a du bon aussi parfois. Notamment quand tout cela est souligné par un batteur de la trempe de Brian Blade. Le public ne s'y est pas trompé qui a fait une belle standing ovation au groupe (chose très rare pour les premières parties, et pourtant je fréquente le PJF depuis pas mal d'années maintenant).

La seconde partie était radicalement différente. Bien qu'également issus de la scène américaine contemporaine, The Bad Plus développent une approche moins strictement jazz. Ils empruntent de nombreux éléments à la culture rock : répertoire mais aussi manière de construire les morceaux, mélodiquement et rythmiquement parlant. David King, le batteur du groupe, a d'ailleurs le parfait look du rockeur énervé : corpulence qui en impose, tatouages, piercing... Le genre de mec qu'on n'aimerait pas croiser un soir dans une rue sombre. Pourtant, arborant constamment un sourire qui lui bouffe tout le visage, il a l'air tout gentil. Sa batterie ne doit pas penser la même chose, vue la manière dont il s'en occupe. Avec sa frappe lourde, très rapide, il est dans l'explosion permanente. Si le jeu de Brian Blade s'apparente à un feu d'artifice, avec David King on serait plutôt face à l'artillerie lourde. On ne parle pas de "loud jazz" pour rien à propos de The Bad Plus. Leur marque de fabrique pourrait d'ailleurs bien être cet alliage assez spécial de mélodies simples, naïves, légères et d'un rythme extrêmement présent, en intensité sonore et en vitesse d'exécution.

Le groupe a joué essentiellement des nouveaux morceaux aux titres toujours aussi improbables (j'ai retenu un joli Rhinoceros is my profession) qui devraient se retrouver sur leur prochain disque, qu'ils viennent juste d'enregistrer. Ils ont également interprété quelques morceaux tirés de leur disque These are the Vistas (Columbia, 2003) comme Big Eater et le beau Everywhere You Turn. Ou encore l'un de mes morceaux préférés de leur répertoire, lors des rappels, And Here We Test Our Powers Of Observation tiré de leur album Give (Columbia, 2004). Les compositions se répartissent de manière assez équilibrée entre les trois membres du groupe : David King donc, mais aussi Ethan Iverson au piano et Reid Anderson à la contrebasse.

Que serait enfin un concert de The Bad Plus sans reprise de tube de la pop music mondiale ? Hier, on a eu le droit à une reprise un peu anecdotique du We are the Champions de Queen, mais aussi à une belle version de Human Behavior de Björk.