Pour des raisons budgétaires, le département des Hauts-de-Seine a décidé d'annuler cette année le festival de jazz de La Défense qui se tient tous les ans, gratuitement, sur le parvis de la Grande Arche. Si les organisateurs promettent que le festival sera de retour l'an prochain, l'exécutif départemental est moins définitif dans sa communication, espérant pouvoir le faire (ainsi que pour le festival Chorus, plus orienté chanson, qui se tient en mars) mais sans le garantir. Si le festival n'a pas lieu cette année, le département a néanmoins tenu à maintenir le Concours National de Jazz, qui existe depuis 1977, et qui est devenu une véritable institution par le tremplin qu'il a permis au fil des années pour des artistes devenus depuis des piliers de la scène française. Mais, faute de festival pour lui servir de cadre, il migre cette année des tours du quartier d'affaires vers l'île Seguin, sur le parvis de la Seine Musicale. Six groupes se succédaient ainsi sur la scène installée en plein air, chacun bénéficiant de 30 minutes de concert, avec un intermède de 15 minutes entre chaque set. Pour être sélectionnés, les groupes doivent déjà avoir un statut professionnel, mais ne pas avoir sorti leur premier disque ou EP depuis plus de 5 ans. Il s'agit donc de mettre en avant des musiciens déjà confirmés, mais encore en début de carrière. A la clé, un prix de 5 000€ pour le groupe vainqueur afin de l'aider dans la diffusion de sa musique, et une certaine exposition médiatique auprès des programmateurs hexagonaux.
A 16h30, le Blackmany Trio a la lourde tâche de lancer le bal, alors que le public est encore clairsemé - il faut dire que la scène n'a pas encore projeté son ombre sur les quelques transats installés pour l'occasion, et les quelques spectateurs préfèrent s'abriter un peu en retrait, sous des tentes qui permettent d'atténuer l'effet de la chaleur. Le trio mené par le pianiste Daniel Andele, soutenu par le contrebassiste Félix Boucaud et le batteur Isaac Odiana, n'en prend pas ombrage, et déroule sa musique aux sonorités très américaines, dans le cousinage du trio de Robert Glasper par exemple. Les influences hip hop, nu soul ou gospel transpirent dans le jeu du trio. On n'est ainsi pas étonné de les entendre méler la ligne de basse d'Electric Relaxation d'A Tribe Called Quest aux harmonies du Maiden Voyage d'Herbie Hancock dans le précisément nommé Electric Voyage. Mais le trio est aussi européen, et francophone, comme l'illustre leur appropriation d'un tube de Stromae, Formidable, qui fonctionne très bien en format piano, basse, batterie. Le reste du set est constitué de compositions du pianiste, toujours sous fortes influences. L'un des groupes les plus "récents" de la sélection, si j'en crois le descriptif disponible sur le site du concours, qui demandera sans doute à mûrir encore un peu pour s'affranchir de ses références encore très explicites, mais qui produit déjà une musique qui met en avant le plaisir de l'écoute.
Le groupe suivant est un sextet au nom anglais, Who Parked The Car, qui résonne lui aussi d'une forte influence américaine. Mais plutôt à rechercher du côté du jazz fusion et de la funk des 80s. Sous la conduite du claviériste et chanteur, Thomas Salvatore, le groupe déploie des compositions qui malheureusement ne me parlent pas vraiment. Sans doute trop éloigné de mes propres bases esthétiques. Les saxophonistes Sebastian Munoz et Felix Reneault, le guitariste César Aouillé, le bassiste Ludovic Prieur et le batteur Malo Ropers complètent le groupe. Sans remettre en cause leur investissement, la musique ne me parle pas suffisamment, et des six propositions, c'est celle qui me plait le moins.
L'effet de contraste avec le groupe suivant est fort. On est cette fois dans des territoires qui me parlent beaucoup plus. Oscar Bineau (sax alto et ténor), Robin Nitram (guitare) et Ewen Grali (batterie) forment le Trio Brume. Ils proposent une musique voyageuse, atmosphérique, qui n'oublie néanmoins pas le sens du relief. Ils déploient ainsi des paysages soniques où les zébrures électriques de la guitare répondent à un son de sax qui évoque, de loin, les envolées de Jan Garbarek, tandis que les roulements de la batterie résonnent de rythmes contrastés. Le groupe fait déjà preuve d'une grande maîtrise dans ses compositions, à la fois lyriques et avec une certaine retenue dans leurs effets. Cette année, en plus du prix décerné par le jury professionnel, un prix du public est proposé, et ce sont eux qui emportent mon vote.
Contrairement aux trois précédents, le groupe suivant s'articulent autour de noms que je connais déjà. Ainsi de la saxophoniste et flutiste Léa Ciechelski, déjà vue au sein de l'ONJ ou du Discobole Orchestra. Ainsi également du claviériste Etienne Manchon. Ils sont accompagnés par la tromboniste Rose Dehors et par le batteur Théo Moutou, pour former le quartet Argentique. Leur musique allie le groove des claviers électriques aux développements plus contemporains des deux souffleurs, jouant sur les dynamiques et les effets de contrastes. Comme pour le groupe précédent, on est sur un terrain qui m'est familier et qui me plait bien.
Vient ensuite GiGiGi, un trio franco-italien qui pourrait quasiment plus se produire dans un festival pop-rock que sur une scène jazz, même si les étiquettes ont depuis longtemps perdu tout sens et intérêt. Mené par la guitariste et chanteuse Teresa Bertoni, avec à ses côtés Anna Bouchet à la clarinette basse et Matteo Stefani à la batterie, le groupe propose des chansons, en italien ou en anglais, soutenus par des riffs puissants, des loops électros et un engagement communicatif. La fin de leur set propose deux pièces purement instrumentales, et je dois avouer que je préfère quand les voix se taisent.
Dernier groupe a passé sur scène, le trio de Noé Huchard revient au format piano, contrebasse, batterie, avec respectivement Clément Daldosso et Donald Kontomanou pour ces deux derniers instruments. Fils du batteur Stéphane Huchard, fer de lance d'un hard bop moderne sur la scène parisienne dans les années 90-2000, Noé Huchard a déjà vu son exposition médiatique bien confirmée par contraste avec les autres groupes sélectionnés pour ce concours. Il vient ainsi de recevoir la Victoire du Jazz de la révélation. Sans compter que Donald Kontomanou est un batteur déjà établi depuis longtemps sur la scène parisienne. Quasiment l'impression qu'ils ne "boxent" pas dans la même catégorie que les autres. La musique s'inscrit pleinement dans l'histoire canonique du jazz, en héritage des grands noms des 50s et 60s, juste surlignée de rythmiques plus contemporaines. Ca joue bien, mais ça me parle finalement moins que les propositions du Trio Brume et d'Argentique, à l'écriture plus singulière.
Après le passage des six groupes sélectionnés pour cette 49e édition, la soirée se poursuit avec AMG, quartet vainqueur de la précédente édition du concours. Le groupe est constitué d'Antoine Fleury au piano, Keïta Janota au sax, Anthony Jouravsky à la contrebasse et Mailo Rakotonanahary à la batterie. Ils ont droit à un set un peu plus long (45 minutes) qui leur permet de déployer leur musique, là aussi sous forte influence US, tendance jazz spirituel des 60s, leur nom étant d'ailleurs une référence à un concept forgé par Yusef Lateef. Ils ont clairement beaucoup écouté Coltrane et McCoy Tyner, mais ne se contentent pas d'une relecture à la lettre des grandes heures passées. On entend ainsi aussi un batteur nourri aux boucles du hip hop, et leur synthèse arrive à dépasser le cadre des références plus ou moins explicites grâce à l'engagement de tous les instants qu'ils mettent dans leurs compositions. Ce qui ressort en effet avant tout de leur set, c'est la force de frappe collective, plus que telle ou telle individualité, pour une musique dense, intense, qui va droit au but. On souhaite au lauréat de cette édition 2026 (qui sera annoncé demain, je mettrai à jour ce billet) d'avoir la même opportunité qu'eux pour pouvoir développer plus largement leur musique, puisqu'en plus de la rétribution financière, le prix intègre également une résidence à la Seine Musicale pour pouvoir accompagner le déploiement et la diffusion. La soirée se terminait avec un concert de Léon Phal auquel je n'ai pas assisté, déjà largement rassasié par les près de quatre heures de musique entendues dans la journée.







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