dimanche 29 janvier 2006

Roscoe Mitchell & Matana Roberts / 8 Bold Souls @ Hôtel de Ville de Saint-Mandé, samedi 28 janvier 2006

Hier, dernière soirée dans le cadre du festival Sons d'hiver pour moi cette année. Après Patricia Barber la veille, on restait à Chicago, mais dans un style fort différent, avec une soirée co-organisée avec l'AACM. J'avais hésité à y aller en raison de la salle (la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville de Saint-Mandé) qui m'avait laissé d'assez mauvais souvenirs l'année dernière, mais l'affiche avait finalement pris le dessus. Et bien m'en a pris, car les deux concerts proposés furent vraiment excellents - et sans problème de sonorisation cette année.

La soirée a commencé par un duo de anches entre le vétéran Roscoe Mitchell et la jeune Matana Roberts. Le saxophoniste de l'Art Ensemble of Chicago était habillé très sobrement, en costume, loin des peintures de guerre d'antan, alors que Matana Roberts portait des plumes dans les cheveux, des paillettes sur la peau, et une jupe rouge très volumineuse. Contraste visuel assez amusant pour commencer. Matana Roberts joue du sax alto et de la clarinette, tandis que Roscoe Mitchell était venu avec flûte, saxos ténor, soprano et sopranino. Leur échange, qui a duré une heure, est monté progressivement en intensité. Très pointilliste au début, fait de brefs échanges de notes et de courtes phrases, il est devenu de plus en plus dense au cours du concert, jusqu'à ce que Roscoe Mitchell joue en continue - sans reprendre son souffle, ou plus exactement en le faisant tout en continuant de souffler dans son sax. Sonorités tout d'abord agressives de Roscoe Mitchell au sopranino, avant d'aller vers des tourbillons plus spirituels, au soprano et au ténor. En contrepoint, le jeu de Matana Roberts se fait haché à l'alto et plus véhément et tournoyant à la clarinette, où elle excelle vraiment. La deuxième demi-heure de leur performance a proposé des passages de toute beauté, à l'échange télépathique juste souligné par deux regards furtivement lancés par Matana Roberts vers son partenaire en guise de repère visuel sur la marche à suivre. L'essentiel était dans l'écoute réciproque. Et dans la tension continue - jamais relâchée - qui animait leur propos. Très impressionnant.

La deuxième partie était l'œuvre des 8 Bold Souls du saxophoniste et clarinettiste Edward Wilkerson. Formé il y a plus de vingt ans, ce groupe est une des plus belles expressions de ce que les membres de l'AACM entendent par leur concept-phare de Great Black Music. Puisant dans la tradition afro-américaine, il propose une musique qui résonne des différents aspect de cette culture : ils sonnent parfois comme un brass band, à d'autres moments comme un orchestre swing, sans oublier quelques solos venant du free. Il leur arrive également de faire penser à un orchestre de chambre qui jouerait du Kurt Weill ou à une musique cinématographique qui évoque la bande-son d'un peplum, lente et majestueuse. Sur la scène, on trouve en première ligne, et de gauche à droite, Isaiah Jackson au trombone, Mwata Bowden au sax baryton et à la clarinette, Robert Griffin à la trompette, et le leader aux saxes ténor, alto, soprano et aux clarinettes (sib et basse). En deuxième ligne, toujours de gauche à droite, se tiennent Gerald Powell au tuba, Naomi Millender au violoncelle, Harrison Bankhead à la contrebasse (vu au sein des Chicago 12 il y a deux semaines) et Duschun Mosley à la batterie. La principale originalité du groupe se trouve dans la présence du violoncelle, principalement joué à l'archet qui plus est, ce qui apporte une dimension plus douce et raffinée à la musique proposée. D'ailleurs, s'ils ne s'interdisent pas quelques passages véhéments dans leurs solos, la musique des 8 Bold Souls est avant tout magnifiquement arrangée, conduite par Edward Wilkerson comme s'il s'agissait de celle d'un orchestre de chambre. Généreux dans leur attitude (le concert a duré plus de deux heures), les musiciens dégagent une joie de vivre dansante et communicative. Le public ne s'y est pas trompé, qui a fini en grande partie debout, acclamant à tout va ce bien beau groupe. Un point d'orgue idéal pour cette édition 2006 de Sons d'hiver qui aura fait la part belle - du moins en ce qui concerne les concerts auxquels j'ai assisté - aux formes contemporaines de la tradition afro-américaine.

vendredi 27 janvier 2006

Drew Gress Quintet / Bernard Lubat & Cooper Moore @ Maison des Arts de Créteil, jeudi 26 janvier 2006

Le festival Sons d'hiver se poursuivait hier soir à la Maison des Arts de Créteil. Au programme, deux concerts bien différents : tout d'abord le quintet de Drew Gress avec lequel il a enregistré son très beau 7 Black Butterflies, suivi d'un duo inédit entre Cooper Moore et Bernard Lubat.

La première partie fut d'une grande beauté. Il est vrai qu'avec un groupe qui compte en son sein Ralph Alessi (tp), Tim Berne (as), Craig Taborn (p), Tom Rainey (dms) et Drew Gress (cb), on est en droit d'attendre beaucoup. Les espérances ne furent pas déçues. La musique, entièrement composée par Drew Gress, est magnifiquement ciselée, d'une grande finesse dans l'écriture. A cette beauté formelle s'ajoutent les qualités d'interprète des musiciens réunis qui chacun apportent une touche particulière à la musique du leader, mais sans que pour autant la musique du groupe ne sonne comme "leur" musique. Ainsi, malgré la composition du groupe, il ne s'agit pas d'une musique alla Tim Berne. La sonorité de ce groupe m'évoque un bleu acier ou l'image du feu sous la glace. On est constamment sur la ligne tangente entre mélodie élaborée et dérapage libertaire, sans jamais céder à la facilité de choisir l'un des deux modes. Ce concert a également confirmé le talent vraiment immense de Craig Taborn et Tom Rainey, ce que j'avais déjà pu apprécier en octobre dernier lors de leur passage au Sunside en trio avec - déjà - Tim Berne. Le pianiste a un sens de la tension et de la surprise vraiment développé. Il fait beaucoup pour la définition sonore du groupe. Quant au batteur, il nous a gratifié de quelques solos au roulement extrêmement prenant. Bien entendu, les deux souffleurs - dans des styles assez différents - n'étaient pas en reste, mais comme je les connais et les suis depuis plus longtemps, il y a moins d'effet de surprise les concernant. L'acidité du son d'alto de Tim Berne fait quand même toujours autant plaisir à entendre, et la vélocité des phrases de Ralph Alessi donne un contrepoint intéressant au fragile équilibre qui caractérise cette musique. Autre point fort de ce concert, le juste équilibre trouvé entre composition et improvisation. La trame était celle du récent disque du quintet, mais avec des développements inédits où les connexions au sein du groupe étaient constamment changeantes et toujours vives. Avec ce groupe, Drew Gress a élaboré un jaillissement contrôlé de toute beauté - pile-poil dans le style que j'aime le plus au sein la jazzosphère.

Que dire de la seconde partie ? Sur le papier, la rencontre entre Bernard Lubat et Cooper Moore s'annonçait insolite. Mais dans les faits, ce fut très chiant. Ou, pour le dire de manière plus diplomatique, je n'ai pas réussi à entrer dans leur univers. Certes, on sourit pendant les cinq premières minutes du concert quand Cooper Moore se met à jouer du préservatif et Bernard Lubat de la table (oui). Mais tout ce petit jeu devient vite lassant, porté sur la répétition de phrases percussives sans grand intérêt. Ils ont beau changé d'instruments (piano, batterie et une série d'instruments "faits maison"), on est plus dans le bavardage que dans le dialogue. J'ai eu le sentiment tout au long du concert que les attitudes et les systématismes l'emportaient sur le feeling et la spontanéité. Au bout de 45 minutes, j'en ai eu marre et suis parti rejoindre ma voiture. Dommage de rester sur ce sentiment de déception alors que la première partie était vraiment bien.

jeudi 19 janvier 2006

Jean-Paul Bourelly / François Tusques @ La Grange Galliéni, Cachan, mercredi 18 janvier 2006

Le festival Sons d'hiver se poursuivait pour moi hier soir à la Grange Galliéni de Cachan. En première partie, Jean-Paul Bourelly se produisait seul sur scène. Ce guitariste chicagoan d'origine haïtienne est plutôt un habitué des ambiances électriques au son puissant. Pourtant, hier soir, c'est dans le cadre dépouillé du solo de guitare acoustique qu'il se présentait. Proche de la galaxie M-Base dans les années 80, il nourrit depuis une vingtaine d'années son blues au contact du jazz contemporain, du rock post-hendrixien et des musiques africaines et caraïbes. On retrouvait un peu de ces diverses influences dans le concert d'hier, même si la tonalité d'ensemble restait blues. La musique oscillait entre douces ballades mélodiques et chansons sur lesquelles il donnait de la voix (grave, un brin éraillée), s'accompagnant par moments d'un chapelet de percussions et de clochettes qu'il avait autour de la cuisse, ou frappant sa guitare en guise de percussion d'une main en continuant de jouer avec les cordes de l'autre. Ce projet solitaire fait suite à la mort de sa femme survenue il y a deux ans. Loin de la débauche d'énergie habituelle de ses performances scéniques comme discographiques, Bourelly a voulu cette fois-ci explorer la part d'intime et de mélancolie qu'il avait en lui. Le résultat est très prenant ; envoûtant comme un sortilège vaudou.

La deuxième partie proposait un trio inédit du pianiste François Tusques, figure secrète mais néanmoins essentielle du jazz hexagonal. En plus de Noel McGhie, son fidèle partenaire à la batterie, Tusques était accompagné par un jeune contrebassiste originaire de Minneapolis, Adam Linz. Le trio nous a entraîné dans une plongée à travers un siècle d'histoire du jazz, des origines blues et New Orleans aux terres free (Tusques est un pionnier du genre en France), en passant par le swing ellingtonien. Avec un jeu très libre dans la forme, mais où résonnent sans cesse les accords essentiels du blues, Tusques a une très large palette d'expression. Il est ainsi autant à l'aise dans l'exploration du standard - hélas de circonstance - Do you know what it means to miss New Orleans, que dans des morceaux plus proches de l'approche d'un Cecil Taylor. Le concert a commencé par une évocation de John Coltrane et Eric Dolphy, avant de se poursuivre par un portrait de Duke Ellington en deux parties. D'entrée de jeu, les grandes figures de l'histoire du jazz étaient mises à l'honneur. Mais, ensuite, dans un joyeux contrepied, c'est une composition d'Adam Linz qui prenait le relais. Celui-ci est assez bluffant d'ailleurs dans ses solos à la fois très chantants et terriblement puissants, grondants même à certaines occasions, comme sur un morceau de Tusques en hommage à Erica Huggins, une membre des Black Panthers dont le mari a été assassiné par la police. Au final, c'était un concert extrêmement énergisant, où l'aspect ludique côtoyait l'engagement. Une bonne définition du jazz.

vendredi 13 janvier 2006

"Declared Enemy" / Chicago 12 @ Espace André Malraux, Le Kremlin-Bicêtre, vendredi 13 janvier 2006

C'est reparti ! Après une trêve de trois semaines, je reprends mon rythme effréné à parcourir les concerts en Ile-de-France. Et, pour ce mois de janvier, priorité au Val-de-Marne et au festival Sons d'hiver. La soirée d'ouverture avait lieu hier soir à l'Espace André Malraux du Kremlin-Bicêtre. Intitulée Free Jazz Black Power, en référence au bouquin de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, elle proposait deux hommages à des personnages fort différents, mais ayant eu en commun de participer de près ou de loin au mouvement des Black Panthers : Jean Genet et Fred Hampton.

La soirée a donc commencé par le projet Declared Enemy du pianiste Matthew Shipp en hommage à l'écrivain français. Le poète new-yorkais Steve Dalachinsky qui présentait la soirée avait annoncé les noces de trois grandes muses : la musique, la littérature et la révolution. Pour l'occasion, Matthew Shipp était à la tête d'un quartet comprenant également William Parker à la contrebasse, Gerald Cleaver à la batterie et Sabir Mateen au sax ténor, à la clarinette et à la flûte. Les quatre musiciens américains étaient accompagnés par le comédien Mohamed Rouabhi qui disait des textes de Jean Genet. La musique du quartet de Matthew Shipp, tout en flux et reflux, tissait un bel écrin aux mots puissants du poète. Trois textes de Jean Genet ont été mis à l'honneur. Deux en prose où il racontait ses rencontres avec les panthères noires et un poème d'une violence déclamatoire rare (malheureusement, je n'ai pas la référence exacte - si quelqu'un la connait, ça m'intéresse vraiment). Mohamed Rouabhi, d'une voix grave, passionnée et incantatoire, donnait une magnifique vitalité aux textes qu'il lisait. Comment ne pas trembler d'effroi quand il racontait une anecdote sur un membre des Black Panthers qui refusait de suivre Jean Genet sur le campus d'une université américaine parce qu'il y avait "trop d'arbres". Souvenirs trop présents des strange fruits chantés par Billie Holiday. Ou, dans le dernier texte, à l'écoute d'un hommage à George Jackson, l'un des "Soledad Brothers", militants de la cause noire assassinés en prison, et auteur de Blood in my eye. Entre les trois textes lus - le premier sans accompagnement musical - les musiciens jouaient par ailleurs des morceaux résolument free, comme pour prolonger en musique les combats politiques et esthétiques du poète. Sabir Mateen était particulièrement somptueux à la clarinette. Et, mais ce n'est pas vraiment une surprise, Matthew Shipp et William Parker l'incarnation parfaite du musicien en colère.

La deuxième partie de la soirée fut elle aussi un très grand moment. Les Chicago 12 menés par Ernest Dawkins ont rendu un vibrant hommage à Fred Hampton, panthère noire assassinée par le FBI à Chicago le 4 décembre 1969. En présence de la veuve et du fils de Fred Hampton, le groupe composé de la jeune garde du jazz chicagoan a enflammé la salle. Tous habillés de noir et arborant le fameux béret de la même couleur, leur allure en imposait avant même qu'ils ne jouent. Comme annoncé en introduction par Ernest Dawkins, il ne s'agissait pas tant de célébrer un mort que de chanter la vie. Il encourageait ainsi le public à danser, crier, ou frapper dans ses mains pour participer à la fête. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la musique des Chicago 12 (un nom qui fait évidemment référence aux Chicago 7) est un véritable encouragement à la fête. Quelque part au croisement des influences de Duke Ellington, Charles Mingus, l'Art Ensemble of Chicago et des grands ensembles d'Archie Shepp de la période Attica Blues/The Cry of my People, la musique composée par Ernest Dawkins s'inscrivait à merveille dans le crédo développé par l'AACM : Great Black Music, from the Ancient to the Future. Avec un swing constant et des solos dignes du meilleur free jazz (Corey Wilkes à la trompette, Norman Palm au trombone, Aaron Getsug au sax baryton, Kevin Nabors au sax ténor et Greg Ward au sax alto), une section rythmique d'enfer (deux contebrasses - Harrison Bankhead et Josh Abrams - et deux batteries - Isaiah Spencer et Hamid Drake) et un piano aux accords blues dissonants (Justin Dillard), sans oublier des mots de feu déclamés par le dénommé Khari B., il y avait tout ce qui fait la grandeur de la musique afro-américaine. Contrairement à son récent concert aux 7 Lézards en duo avec John Betsch (décembre 2005), Ernest Dawkins ne jouait pas de sax et se contentait de mener la troupe, mais son plaisir était tout aussi évident à le voir frapper des mains et danser face à ses musiciens. Le plaisir du public se voyait également puisque la majorité de la salle à passer la fin du concert debout pour partager l'enthousiasme débordant des musiciens. Une grande et belle soirée !