Quelques semaines après la date précise (le 23 septembre), le jeune saxophoniste chicagoan Isaiah Collier, 28 ans à peine, est sur la scène d'un petit théâtre de quartier du sud de Prague pour célébrer le centenaire de John Coltrane. Pour l'occasion, il se présente à la tête d'un quartet afin d'évoquer la formation la plus associée à la discographie du grand homme. Pour l'accompagner on trouve ainsi Liya Grigoryan au piano, Conway Campbell à la contrebasse et Tim Regis à la batterie, le leader alternant saxophones ténor et soprano, ainsi que quelques percussions (clochettes, cymbales, shaker, tambourins, chimes). On est donc en plein dans un hommage à la lettre à la musique de Coltrane. La set list l'est tout autant car, à l'exception d'une composition d'Isaiah Collier en guise de rappel (mais fortement sous influence), les six morceaux joués par le quartet sont tous associés au natif de Caroline du Nord. Que ce soit des compositions de Coltrane directement (Impressions, Tunji, Naima) ou des thèmes écrits par d'autres mais enregistrés, parfois de multiples fois, par lui (I Want To Talk About You de Billy Eckstine, Chim Chim Cheree de la bande originale de Mary Poppins, ou l'incontournable My Favorite Things de La Mélodie du Bonheur). Six titres "seulement", mais une approche là aussi à la manière de Coltrane dans ses enregistrements live, triturés, retournés, étendus, si bien que le groupe joue 1h45 d'une traite, sans même laisser un instant de répit entre chaque morceau.
Les deux premiers morceaux du set, Impressions et Chim Chim Cheree sont pris très uptempo. Isaiah Collier fait preuve d'une puissance impressionnante, utilisant la respiration circulaire pour produire un continuum de notes qui emporte tout sur son passage. C'est clairement lui le leader, il porte le discours de bout en bout, et même quand il s'arrête quelques instants de souffler, il agite des percussions dans une veine très jazz spirituel qui rappelle les disques de Pharoah Sanders au tournant des années 60/70. Les sidemen, par contraste, semblent très en retrait, à l'exception de Tim Regis à la batterie qui trouve l'occasion à plusieurs reprises d'apporter une touche personnelle, ne cherchant pas juste à mimer les interventions d'Elvin Jones à l'époque. Peut-être que mon positionnement dans la salle, sur la droite de la scène, du côté de la batterie, accentue cet effet, mais j'ai trouvé a contrario le piano et la contrebasse beaucoup moins présents dans l'élaboration du son du groupe. Ils jouent bien entendu, mais plus souvent en support des deux autres que pour développer quelque initiative individuelle, et même leurs quelques solos sont tellement "à la manière de" qu'ils manquent un peu d'une voix singulière qui retiendrait l'attention. Il n'en est rien avec Isaiah Collier, dont la verve aussi bien au ténor qu'au soprano nous fait toucher du doigt la magie de la musique de Coltrane. Une musique à la fois fruit de son époque, le free jazz des roaring sixties, la lutte pour les droits civiques, la recherche d'une spiritualité universelle, mais qui touche à l'intemporel, tellement elle semble toujours aussi neuve, fraîche et aucunement datée. Soit la définition de l'art, à la fois contemporain de son époque et la transcendant.
La ballade I Want To Talk About You ralentit le rythme mais ne réduit en rien l'intensité du saxophoniste dans ses interventions. Il impressionne par la qualité du chant qu'il déploie, nourrie d'une intériorité qu'il extériorise par une présence très prégnante du grain de son ténor. Tunji, écrite par Coltrane en hommage au percussionniste nigérian Babatunde Olatunji, trouve un registre médium où la puissance spirituelle de la musique s'impose d'elle même. Quand Naima puis My Favorite Things sont l'occasion de revenir sur les rythmes enlevés du début de concert, supports idéaux aux mélodies entêtantes de ces deux "tubes" du répertoire coltranien. En guise de rappel, Isaiah Collier indique que sa composition 30 pieces a été écrite en hommage à Coltrane, et cela s'entend et prolonge parfaitement une soirée riche en réjouissance, célébration à la hauteur de l'importance de l'artiste centenaire.
