lundi 7 novembre 2016

John Zorn's Bagatelles @ Porgy & Bess, samedi 5 novembre 2016

Quelques semaines après avoir découvert les Bagatelles de John Zorn lors du concert de Brian Marsella, Trevor Dunn et Tyshawn Sorey au Stone, le passage du saxophoniste et de quelques uns des musiciens qui gravitent autour de lui par l'élégant club viennois - archi-comble pour l'occasion - me donnait l'opportunité de mieux cerner ce nouveau corpus de près de 300 compositions. Cinq formations - dont trois parmi mes préférées de l'univers zornien - se sont ainsi succédées sur la scène du Porgy & Bess, chacune jouant une demie-heure, soit entre trois et six Bagatelles, selon les développements qu'elles y apportaient.

Masada Quartet

La soirée démarre très fort, avec LE quartet qui donc, pour l'occasion, ne joue pas du Masada. Même si ce n'est pas une première puisque le groupe avait à l'origine été assemblé par Zorn pour enregistrer une musique de film à l'été 1993, dans une veine proche d'Ascenseur pour l'échafaud qui n'avait rien à voir avec ce qui allait suivre, c'est quand même une vraie curiosité d'entendre le quartet sur un autre répertoire. On retrouve bien entendu la qualité dans l'interplay développée par ces musiciens depuis plus de vingt ans, une section rythmique capable de chanter la mélodie comme personne, des soufflants époustouflants de précision dans leurs effets et quelques marques de fabrique propre à l'écriture de Zorn, mais ce qui ressort avant tout c'est la grande fraîcheur de la musique. Comme la sensation de découvrir quelque chose de vraiment nouveau par un des groupes qu'on a le plus écouté... génial ! Le premier morceau commence sur les chapeaux de roue, très dynamique, avec un Dave Douglas tranchant, rutilant, qui répond du tac-o-tac aux attaques acides de l'alto de Zorn. Cette première approche confirme l'impression laissée par le concert du Stone d'une musique extrêmement virtuose, nourrie de jazz - peut-être plus que jamais chez Zorn - qui illustre tout ce qui relie le quartet aux expérimentations de la free music des 60s. Le deuxième morceau est au contraire l'occasion d'infirmer un aspect que laissait envisager le concert du Stone : non, toutes les Bagatelles ne font pas appel à un rythme enlevé. C'est au contraire une superbe ballade, qui fait une large place à la science des couleurs dont est capable Joey Baron à la batterie, qui se développe. Du coup, pour que personne ne soit en reste, c'est un Greg Cohen en majesté qui prend un long solo lors du troisième et ultime morceau, faisant chanter sa contrebasse comme seul peut-être Charlie Haden en était capable. Le fantôme d'Ornette flotte plus que jamais dans l'air, et cette prestation s'apparente ainsi à une déclaration d'amour aux grandes heures du jazz libre.

Gyan Riley & Julian Lage

Changement radical d'ambiance, avec un délicat duo de guitares acoustiques pour enchaîner. Je ne connaissais de Gyan Riley (fils de Terry) qu'un disque au croisement des genres sur lequel il dialogue avec Iva Bittova et Evan Ziporyn. Quant à Julian Lage, si son nom ne m'est pas inconnu, je n'avais jusque là jamais eu l'occasion de l'écouter. C'est donc vierge de quasiment toute référence que j'attendais leur dialogue. Et, plus qu'un dialogue, c'est quasiment un discours amoureux que leur musique évoque. Il y a, tout d'abord, leur joie de jouer évidente et communicative : regards attentifs, sourires échangés face à la surprise glissée par l'autre, corps qui ondulent autour de l'instrument (surtout chez Julian Lage, particulièrement expressif). Et puis cette impression de phrases qui se répondent, s'emmêlent, s'interrompent pour laisser la parole à l'autre, pour ne plus finalement ne faire qu'une. Leur prestation apporte un regard très différent sur ces Bagatelles. Même si on reconnaît l'écriture de Zorn, ils l'emmènent vers un élégant mélange de musique contemporaine, de jazz et de folklore imaginaire qui dégage beaucoup de fraîcheur. Excellente idée de leur confier ces compositions. Et un contrepoint bienvenu, pour changer de décor, après l'excellence du quartet.

Nova Express Quartet

Je notais lors du concert au Stone que ce qui se rapprochait le plus des Bagatelles dans l'oeuvre de Zorn jusqu'ici était sans doute ce qu'il avait écrit pour le Nova Express Quartet, soit John Medeski au piano, Kenny Wollesen au vibraphone, Trevor Dunn à la basse et Joey Baron à la batterie. Ce n'est donc pas une surprise que cela fonctionne très très bien avec ce groupe. Peut-être le sommet d'une soirée pourtant riche d'un bout à l'autre. Le premier morceau développe une sorte de space jazz onirique, entre Sun Ra et MJQ, coloré et voyageur. Kenny Wollesen brille particulièrement, rendant léger et virevoltant son vibraphone. Après une ballade délicate, le troisième morceau est l'occasion d'une démonstration de groove avec un John Medeski digne des plus belles heures de MMW, hommage évident au soul jazz de la fin des 60s documenté par de nombreux disques Blue Note. Et que dire de Joey Baron sur le même morceau, funky en diable. Sur le morceau suivant, Medeski a des accents churchy, et confirme que les Bagatelles sont avant tout une déclaration d'amour à l'histoire du jazz. La musique de ce groupe est du genre à faire rugir de plaisir tellement elle est contagieuse, généreuse et dynamique. Grand moment.

Sylvie Courvoisier & Mark Feldman

Ce qui suit, dans un genre radicalement différent, n'est pas en reste cependant. On retrouve avec plaisir le duo piano-violon qui avait fait des merveilles sur le répertoire de Masada (mon volume préféré du Book of Angels). Comme pour le Masada Quartet en ouverture de concert, je fais face à une formation que j'ai beaucoup écoutée, et pourtant ils arrivent à ne sonner ni comme quand ils jouent leurs propres compositions, ni comme sur celles du Book of Angels. Sylvie Courvoisier joue presque uniquement des touches du piano (pas, ou peu, préparé). Mark Feldman musarde dans des ambiances qui ne ressemblent pas à ces habituelles escapades. Peut-être moins de mélancolie. La musique surgit là aussi assez joyeuse, voire rieuse par moment. Comme pour le duo de guitares un peu plus tôt, on est face à une délicate conversation amoureuse, vive et joueuse. Un régal.

Trigger

La dernière formation au programme est un jeune power trio comme Zorn les affectionne. Will Greene (g), Simon Hanes (b) et Aaron Edgcomb (dms) sont des nouveaux venus dans la galaxie zornienne (ils ont la vingtaine), mais bizarrement ce sont sans doute eux qui présentent la musique la plus référencée, la moins surprenante de la soirée. Ils jouent vite et fort, et du coup ça ressemble beaucoup à d'autres power groups jouant du Zorn. On perçoit moins la nouveauté sous leurs coups de boutoir, certes efficaces, mais attendus. Alors, si on se laisse prendre à hocher la tête en rythme, si on se régale des dérapages contrôlés propres au breaks zorniens, on se dit que finalement c'est quand elle surgit au sein de formations déjà très écoutées que la fraîcheur des Bagatelles prend tout son sens.

Craig Taborn

En guise de rappel, un invité surprise (pas annoncé au programme) se joint à la fête. Le pianiste joue deux Bagatelles, tout d'abord une ballade en apesanteur, délicate et brumeuse, proche de l'esthétique de son disque en solo chez ECM paru il y a quelques années. Superbe rencontre de deux univers singuliers au coeur du jazz créatif d'aujourd'hui. Puis un morceau aux angles plus abrupts, construction cubiste qui accentue les changements de dynamique. Point d'orgue et point final d'une superbe soirée, dans le contexte intime d'un club (certes de belle dimension, mais qui permet une réelle proximité avec les musiciens), dont le souvenir nous accompagnera à n'en pas douter longtemps. Prochaine étape, en avril à la Philharmonie de Paris avec... douze formations !

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