samedi 26 décembre 2009

Jukebox 2009

Comme l'année dernière, en lieu et place du traditionnel top ten (le mien se trouve par ), je vous propose une sélection étendue des disques, de jazz et des alentours, parus cette année qui ont retenu mon attention.

Une production toujours dominée par Tzadik, mais moins ostensiblement que les années précédentes me semble-t-il. Ainsi, si dans la liste des musiciens qui apparaissent plusieurs fois dans cette sélection on trouve les habituels piliers du label new-yorkais (Greg Cohen, Joey Baron, Kenny Wollesen, Marc Ribot ou Rob Burger), on notera également la présence multiple d'une génération grandie sous les bons auspices d'Anthony Braxton, qui pointait le bout de son nez dans le jukebox 2008 et qui aura, à mes oreilles, explosé cette année : Mary Halvorson, Jessica Pavone, Taylor Ho Bynum et Tomas Fujiwara.

Autre tendance sensible de cette sélection 2009, la belle forme des grands formats, qu'ils viennent de chez nous (les 20 ans du MegaOctet d'Andy Emler et le premier enregistrement du Grand Ensemble de Marc Ducret) ou de l'autre côté de l'Atlantique (les Positive Catastrophe de Taylor Ho Bynum, encore lui, ou l'Octet de Steve Lehman). Pour le reste, on retrouve les teintes brésiliennes, latines et est-européennes qui me plaisent, plus souvent suggérées qu'affirmées. La playlist s'ouvre ainsi sur une reprise d'une chanson de Milton Nascimento par Nelson Veras qui figurait il y trente-cinq ans sur Native Dancer, le disque de Wayne Shorter avec Nascimento qui a donné son nom à mon blog. Elle se referme, comme l'année dernière, par une musique de film de John Zorn mettant à l'honneur la guitare de Marc Ribot. Nouveautés et invariants.

Bonne écoute.



Nelson Veras : Lilia, extrait de Solo sessions Vol. 1 (Bee Jazz), avec Nelson Veras (g)

Fred Hersch : O Grande Amor, extrait de Fred Hersch plays Jobim (Sunnyside), avec Fred Hersch (p)

Caetano Veloso : Sem cais, extrait de Zii e zie (Universal Music), avec Caetano Veloso (voc, g), Pedor Sa (g, voc), Ricardo Dias Gomes (b, kb, voc) et Marcelo Callado (dms, voc)

John Zorn : Larkspur, extrait de Alhambra Love Songs (Tzadik), avec Rob Burger (p), Greg Cohen (cb) et Ben Perowsky (dms)

Wadada Leo Smith & Jack DeJohnette : Red Trumpet, extrait de America (Tzadik), avec Wadada Leo Smith (tp) et Jack DeJohnette (dms)

The Thirteenth Assembly : Army of Strangers, extrait de (Un)sentimental (Important Records), avec Taylor Ho Bynum (cornet), Jessica Pavone (vla), Mary Halvorson (g) et Tomas Fujiwara (dms)

Ellery Eskelin with Andrea Parkins and Jim Black : Half A Chance, extrait de One Great Night... Live (Hat Hut), avec Ellery Eskelin (ts), Andrea Parkins (kb) et Jim Black (dms)

Andy Emler MegaOctet : Crouch, touch, engage, extrait de Crouch, touch, engage (Naïve), avec Andy Emler (p), Médéric Collignon (cornet, bugle), Laurent Dehors (ts, bcl), Thomas de Pourquery (as, ss), Philippe Sellam (as), François Thuillier (tuba), Claude Tchamitchian (cb), Eric Echampard (dms) et François Verly (perc)

MKMB : Ballet, extrait de Emotions homogènes (BMC), avec Christophe Monniot (as, bs), Joachim Kühn (p), Sébastien Boisseau (cb) et Christophe Marguet (dms)

Stéphane Kerecki : Suite for Tony, extrait de Houria (Zig Zag Territoires), avec Tony Malaby (ts, ss), Matthieu Donarier (ts, ss), Stéphane Kerecki (cb) et Thomas Grimmonprez (dms)

Raphaël Imbert : Central Park West, extrait de N_Y Project (Zig Zag Territoires), avec Raphaël Imbert (ts, as, ss), Joe Martin (cb) et Gerald Cleaver (dms)

Steve Kuhn : Song of Praise, extrait de Mostly Coltrane (ECM), avec Steve Kuhn (p), Joe Lovano (ts), David Finck (cb) et Joey Baron (dms)

Masada Quintet : Rigal, extrait de Stolas (Tzadik), avec Joe Lovano (ts), Dave Douglas (tp), Uri Caine (p), Greg Cohen (cb) et Joey Baron (dms)

Alban Darche : La fée talmudique se repose, extrait de Brut ou demi-sec ? (Yolk Records), avec Alban Darche (ts), Alexis Thérain (g), Frédéric Chiffoleau (cb) et Emmanuel Birault (dms)

Vijay Iyer : Smoke Stack, extrait de Historicity (Act Music), avec Vijay Iyer (p), Stephan Crump (cb) et Marcus Gilmore (dms)

Steve Lehman : Living In The World Today (GZA Transcription), extrait de Travail, Transformation and Flow (Pi Recordings), avec Steve Lehman (as), Mark Shim (ts), Jonathan Finlayson (tp), Tim Albright (tb), Chris Dingman (vb), Jose Davilla (tuba), Drew Gress (cb) et Tyshawn Sorey (dms)

Mary Halvorson, Reuben Radding, Nate Wooley : Lakehurst, 1937, extrait de Crackleknob (Hat Hut), avec Mary Halvorson (g), Reuben Radding (cb) et Nate Wooley (tp)

Marc Ducret Grand Ensemble : Tapage, extrait de Le Sens de la Marche (Illusions), avec Marc Ducret (g), Bruno Chevillon (b), Eric Echampard (dms), Antonin Rayon (kb), Paul Brousseau (kb), Tom Gareil (vb, marimba), Matthieu Metzger (as, ss), Hugues Mayot (ts, bs), Yann Lecollaire (cl, fl), Pascal Gachet (tp, bugle) et Jean Lucas (tb)

John Zorn : Laughing Owl, extrait de O'o (Tzadik), avec Marc Ribot (g), Jamie Saft (p, org), Kenny Wollesen (vb), Trevor Dunn (b), Joey Baron (dms), Cyro Baptista (perc)

Guy Klucevsek : Grooved Shoulders, extrait de Dancing on the Volcano (Tzadik), avec Guy Klucevsek (acc, p), Steve Elson (cl, bcl, ss), Alex Meixner (acc), Pete Donovan (b) et John Hollenbeck (dms, perc)

Ben Goldberg : Avodyah, extrait de Speech Communication (Tzadik), avec Ben Goldberg (cl, cl contralto), Greg Cohen (cb) et Kenny Wollesen (dms)

Mary Halvorson & Jessica Pavone : Lullaby, extrait de Thin Air (Thirsty Ear), avec Mary Halvorson (g) et Jessica Pavone (vla)

Positive Catastrophe : Plena Seguiro, extrait de Garabatos Volume One (Cuneiform Records), avec Taylor Ho Bynum (cornet, bugle), Abraham Gomez-Delgado (perc, voc), Jen Shyu (erhu, voc), Mark Taylor (cor, mellophone), Reut Regev (tb, bugle), Matt Bauder (ts, as, cl), Michael Attias (bs), Pete Fitzpatrick (g), Alvaro Benavides (b) et Tomas Fujiwara (dms)

John Zorn : Besos de Sangre, extrait de Filmworks XXIII (Tzadik), avec Marc Ribot (g), Kenny Wollesen (vb), Rob Burger (acc) et Greg Cohen (cb)

dimanche 20 décembre 2009

David Liebman - On The Corner @ Cité de la Musique, samedi 19 décembre 2009

Après une première série de concerts fin octobre, parmi lesquels celui de Wayne Shorter à Pleyel, la Cité de la Musique propose ces jours-ci une deuxième série pour accompagner l'exposition We Want Miles. Parmi tous les concerts proposés, je remarque que les deux pour lesquels j'ai pris des places sont les deux seuls à ne pas compter de trompettiste parmi leur distribution. Comme si l'absence de trompette était le gage d'un hommage moins direct, s'autorisant des chemins de traverse, plus à même de faire ressortir l'originalité de la musique du mage noir, au-delà de toute tentation imitative.

Avant d'assister au concert, je profite de la fin d'après-midi pour visiter l'exposition. Certes, je n'y apprends pas grand chose, mais l'élégante scénographie et la présence de documents aux supports variés permettent de passer un très agréable moment. Des tableaux de Basquiat en hommage à Bird côtoient ainsi un saxophone ayant appartenu à Coltrane (se retrouver devant provoque une petite émotion). De magnifiques photos incarnent la - nécessairement - superbe bande son, parfois projetée dans des mini-salles dédiées à un album ou une période, parfois en écoute sur des bornes via un casque remis à l'entrée, parfois accompagnant la projection sur grand écran de films de concert (ingénieuse multiplicité d'approche). Le second quintette filmé en Allemagne en 1967 et le concert de l'Île de Wight en 1970 retiennent tout particulièrement mon attention. On révise sans en avoir réellement besoin, les semaines sans Miles sur ma platine étant rares. On déambule en s'attardant sur les documents sonores qui ne proviennent par d'un support discographique commercialisé. On est ému par le "tunnel" sombre qui figure le silence de la seconde moitié des années 70 et où résonne He loved him madly, requiem pre-ambient dédié à Ellington, avant de déboucher sur une salle au jaune clinquant qui évoque la renaissance pop et choc de la décennie suivante. En deux heures, on a traversé quarante-cinq années qui ont marqué, et changé à plusieurs reprises, l'histoire du jazz. Et c'est peut-être dans le manque de contextualisation par rapport aux autres incarnations contemporaines de cette musique que l'exposition trouve ses limites. Sans perdre de vue la centralité de Miles, il aurait pu être intéressant de voir évoluer en parallèle les autres formes de jazz, et le positionnement relatif de l'oeuvre davisienne dans un univers tout aussi changeant que lui.

Pour évoquer son passage chez Miles (1972-74), Dave Liebman a assemblé un groupe au line-up alléchant. Badal Roy aux tablas, autre échappé des longues dérives funk de ces années-là aux côtés du trompettiste. John Abercrombie à la guitare qui, s'il ne faisait pas partie des groupes de Miles, a partagé la scène et le studio avec Liebman à la même époque. Et trois musiciens français connus pour leur approche gourmande et généreuse de la musique sous toutes ses formes : Andy Emler aux claviers, Linley Marthe à la basse et Eric Echampard à la batterie. Si le concert est présenté comme un hommage à On The Corner, le matériau utilisé ne provient pas seulement des séances de juin 1972 qui se retrouvèrent sur le disque, mais plus largement de la musique organique qui alimentait les concerts d'avant la descente aux enfers de la fin des années 70.

Liebman mène la troupe, indique de quelques gestes de la main les orientations à suivre, les solos à prendre, et intervient lui-même avec puissance et rage, le plus souvent au soprano. Pour l'occasion, il a remis le bandana des années hippies. On le sent pleinement investi dans une musique qu'il, dira-t-il à la fin, n'avait plus jouée depuis qu'il avait quitté Miles. Au petit jeu des solos et de l'impact individuel de chacun sur le groupe, Eric Echampard se distingue tout particulièrement. Il dévore avec un appétit non feint la profusion rythmique qui marquait la musique du trompettiste à cette époque. On retrouve avec bonheur les inflexions particulières qui donnaient à On The Corner vingt ans d'avance sur l'explosion des musiques électroniques. La démarche d'ensemble n'est cependant pas mimétique, et les développements proposés fonctionnent heureusement plus à l'écho qu'à la transcription.

A la fin du concert, Claude Carrière vient remettre les insignes d'officier dans l'ordre des Arts et des Lettres à Dave Liebman. Le temps de quelques remerciements, et les musiciens retournent sur scène pour conclure la soirée avec une ouverture vers la renaissance des années 80 en reprenant le thème de Jean-Pierre : dodo, l'enfant do... Miles, musique de la douceur nocturne même au coeur de la furie électrique.

Le concert sera bientôt disponible en vidéo sur Arte Live Web.