dimanche 14 mai 2006

Big Satan @ Sunset, vendredi 12 mai 2006

Très grand concert du trio Tim Berne/Marc Ducret/Tom Rainey vendredi soir au Sunset. Dix ans après leur concert aux Instants Chavirés documenté par leur premier disque - I think they liked it honey (Winter & Winter, 1996) - ce trio essentiel du jazz contemporain avait droit à une salle plus mainstream. Fallait-il y voir un signe d'affadissement de leur musique ? La réponse a été on ne peut plus claire : certainement pas ; ils sont toujours au centre du jazz le plus créatif, et bien vivant, du moment.

Dans une étuve digne de la forêt tropicale (il faudrait lancer une cotisation pour payer une clim' au Sunset), les trois musiciens ont à mainte reprises atteint le sommet de leur art. Bien que Tim Berne et Marc Ducret, par leurs instruments (sax alto et guitare) et par leur talent de compositeur, soient quasiment naturellement mis en avant, c'est Tom Rainey à la batterie qui a semblé, vendredi, mener le groupe du haut de sa grande classe polyrythmique. Démonstration étonnante de ce qu'on peut faire à l'aide de deux baguettes et de quatre membres. Pas de fioriture ou d'élément un peu exotique chez Rainey, en effet, mais une science des rythmes et des sonorités qu'on peut tirer d'une batterie qui le place parmi les très grands de l'instrument. Il faut le voir - ou en tout cas essayer de le suivre - tenir des rythmiques sur des tempos différents avec chacun de ses membres. Il faut aussi voir comment il tire de la moindre variation dans la tension de ses peaux, des sonorités extrêmement variées qui en font un magnifique coloriste, capable d'allier dans un même mouvement une énergie débouchant sur une sorte de transe entêtante et des subtilités dans le rendu des textures qui donnent à son jeu un caractère très chantant, proche en cela parfois des rythmiques pygmées. Le must du must a été atteint lors du deuxième morceau du deuxième set, où l'on a senti comme une transformation magique de la musique, qui échappait presque aux musiciens et qui semblait avancer toute seule, sur un rythme particulièrement effréné. Ce n'était plus le trio qui était maître de sa musique, mais bien celle-ci qui les possédait. Résultat d'un pacte secret avec Satan (qui fut le chef des chantres, avant d'être déchu, dans la tradition hébraïque) qui expliquerait le nom quelque peu énigmatique du groupe ?

Si Tom Rainey a été l'allumeur de magnifiques mèches, elles n'ont toutefois pu se consumer que grâce à la présence de ces deux grands explorateurs de sonorités singulières que sont Tim Berne et Marc Ducret. L'altiste américain mêle dans son jeu des effluves de la grande tradition afro-américaine - comme des preachings avec des échos de Mingus ou de rhythm'n'blues - et une acidité très downtown, où le rock le plus extrême n'est jamais loin. Mais, si on perçoit de-ci de-là quelques influences, il a surtout développé un langage qui lui est propre, immédiatement identifiable, et qui est la marque des très grands. Marc Ducret a lui aussi un langage singulier - sans doute l'un des plus intéressants à la guitare actuellement - qui transparait dans ses compositions à la poésie toujours très présente, comme si sa guitare récitait des vers plus qu'elle ne produisait des notes. Ce groupe a une formidable particularité, d'ailleurs : celle d'avoir une identité de groupe vraiment forte, et en même temps de permettre d'entendre des compositions de Berne et de Ducret sans que jamais on ne puisse les confondre, en respectant leurs univers respectifs.

Dix ans après leurs débuts en tant qu'entité autonome, l'interaction entre les membres de cet étrange culte sataniste est à son maximum, et pouvoir en être témoin d'aussi près - à quelques centimètres de la batterie pour ma part - donne le sentiment d'assister en direct à la poursuite de la grande aventure entamée il y a un peu plus d'un siècle dans le delta du Mississippi. Je considérais déjà Big Satan - aux côtés des Five Elements et de Masada - comme le groupe le plus important de ces vingt dernières années dans le monde du jazz ; ce concert n'a fait que renforcer ma conviction.

jeudi 11 mai 2006

IXO / Ellery Eskelin, Andrea Parkins, Jim Black, Jessica Constable @ Le Triton, samedi 7 mai 2006

Compte-rendu un peu tardif du concert de samedi dernier au Triton. Il faut dire que ce concert m'a littéralement mis k.o. pendant les quelques jours qui ont suivi : de l'inconvénient de ne pas vouloir rater le passage d'Ellery Eskelin malgré une crève montrant le bout de son nez. Le contre-coup a été rude. Heureusement, musicalement, la soirée fut réussie.

La première partie était l'œuvre du quartet français IXO, composé d'Yvan Robilliard au piano, Elise Dabrowski à la contrebasse et un peu au chant, Alexandre Authelain au sax ténor et à la clarinette basse, et enfin Emiliano Turi à la batterie. J'avais déjà eu l'occasion de voir les deux derniers sur scène en février lors d'un concert de Mop - groupe dont Turi est le batteur et dont Authelain était l'invité ce soir-là. La musique d'IXO se ressent d'un amas d'influences et d'une volonté d'organiser un discours en apparence déconstruit. Le groupe joue ainsi beaucoup, ai-je trouvé, sur la tension entre articulation et désarticulation, en enchainant les passages au déroulé linéaire à ceux basés sur l'accumulation désordonnée des énergies (et vice-versa). Yvan Robilliard, intervenant à la fois au piano et au fender rhodes, souvent avec une main sur chaque, est celui qui m'a fait la plus forte impression dans les changements de directions et de climats qu'il impulsait. Particulièrement vif dans l'expression de ses idées, il est un peu le moteur du groupe. En revanche, le discours d'Emiliano Turi m'avait semblé plus varié et plus subtil au sein de Mop. Samedi dernier, la palette expressive à laquelle il a eu recours m'a semblé moins large, se contentant d'alterner bruissements et explosions quasi binaires. Si j'adhère assez au type de musique proposée, je n'ai en revanche pas eu la sensation d'être véritablement transporté par IXO samedi soir. Mais c'était sans doute aussi dû à mon mal de crâne montant (le fender rhodes me paraissant d'ailleurs beaucoup trop fort !).

La deuxième partie était l'œuvre du fameux trio Eskelin-Parkins-Black, désormais augmenté de la chanteuse british Jessica Constable. C'était la première fois que j'avais l'occasion de voir en concert le trio, même si j'ai déjà croisé la route de Jim Black plus d'une fois. Que dire de ce groupe majeur qui n'a déjà été dit ? La sonorité d'Eskelin au ténor n'a pas vraiment d'équivalent. Il semble en permanence être dans le rôle d'un funambule qui avancerait à la fois avec la force de celui qui croit en ses capacités et les hésitations de celui pour qui le moindre faux pas peut être fatale. Cela donne une musique qui s'exprime à la fois par la puissance du son et par les subtils déséquilibres du discours. Cet aspect un peu brinquebalant est aussi celui sur lequel joue Jim Black, capable qu'il est de marier l'enthousiasme juvénile du rock et l'approche plus parcimonieuse d'un coloriste bruitiste. Andrea Parkins, elle, apporte une autre dimension à la tête de son accordéon, de ses claviers, de ses pédales et de ses samplers. Elle instaure un climat un peu inquiétant, proche d'une sorte d'illbient urbain, où l'accordéon semble tout droit sorti d'une fin de bal populaire fantomatique qui aurait particulièrement mal tourné. Toute l'identité sonore de ce groupe se trouve là, dans ce jeu de contrastes où se mêlent les fantômes du jazz, du rock, des musiques électroniques et de quelques folklores populaires plus ou moins obscurs. L'arrivée de Jessica Constable dans le groupe accentue peut-être la dimension climatique - jusqu'à présent essentiellement servie par Andrea Parkins - car la chanteuse joue plus sur les effets vocaux - qu'elle modifie constamment à l'aide d'un petit boîtier - que sur le discours articulé. Sa voix, qui n'a pas une ampleur extraordinaire, fait penser à une toile monochrome sur laquelle ne serait perceptible que de très subtiles variations, liées par exemple au changement de direction des poils du pinceau. L'aspect quasi statique de ses interventions accentue le caractère particulièrement fantomatique, et comme en équilibre instable, de la musique du trio. Comme si Eskelin cherchait de plus en plus à figurer musicalement une explosante fixe chère aux surréalistes. J'aurai bien aimé être plus en forme pour profiter à plein de la musique proposée, mais je crois que j'ai quand même bien fait de ne pas renoncer au concert, et ce malgré les conséquences... En espérant les revoir ultérieurement dans un contexte plus favorable.