vendredi 31 octobre 2025

Jazzfest Berlin 2025, 1er soir, jeudi 30 octobre 2025

Niescier, Reid, Salem @ Haus der Berliner Festpiele, 18h00


Le festival commence sur les chapeaux de roue, avec un trio emmené par l’explosive saxophoniste alto issue de la fertile scène de Cologne, Angelika Niescier. Pour l’occasion, celle-ci est accompagnée par deux musiciennes américaines : l’emblématique violoncelliste chicagoane Tomeka Reid et la jeune Eliza Salem, qui prend en quelques sortes la suite de Savannah Harris qui avait participé au très beau disque du trio, Beyond Dragons (Intakt, 2023), mon disque préféré paru en 2023. Il y a dans la musique d’Angelika Niescier comme un précipité de quelques fortes traditions des mondes du jazz. Une vélocité issue en droite ligne du bop. Une certaine urgence à dire héritée des grandes heures du free jazz. Une science de l’architecture rythmique, confiée autant si ce n’est plus au saxophone qu’aux instruments habituellement cantonnés à ce rôle, qui évoque le m-base stevecolemanien. A cela s’ajoute un sens affirmé de la narration qui emporte l’auditoire au cours de parcours bien souvent échevelés, mais qui gardent toujours une grande lisibilité, n’oubliant ni les nuances ni le sens des reliefs. Ses comparses américaines ne sont pas en reste, et Tomeka Reid illustre avec sa classe habituelle ce sens des reliefs qu’elle magnifie et amplifie en variant les modes, tour à tour walking bass aux teintes bluesy ou héritière d’une approche décloisonnée typique de l’AACM chicagoane. La jeune Eliza Salem alterne tenue du rythme, aux roulements grondants, et couleurs percussives, afin d’accentuer juste ce qu’il faut les chemins escarpés qu’emprunte la saxophoniste. La leader déborde d’enthousiasme quand elle s’empare du micro entre les morceaux pour en expliquer leur sens ou lorsqu’elle présente ses acolytes. Mais c’est bien par sa musique qui ouvre grand le champs des possibles qu’elle nous conquiert définitivement. Un très grand concert !


Felix Henkelhausen’s Deranged Particles @ Haus der Berliner Festspiele, 19h30


Place à quelques locaux de l’étape ensuite, avec un septet berlinois réuni autour du contrebassiste Felix Henkelhausen. Jusqu’à présent je ne le connaissais que grâce à sa participation au plus récent groupe de Jim Black, Jim & The Schrimps. Ce concert était donc l’occasion de découvrir sa propre musique, à la tête d’un ensemble ou seul le nom d’Elias Stemeseder aux claviers m’était familier. J’avais d’ailleurs déjà pu le voir, en solo, au Jazzfest Berlin, lors de l’édition 2018, ma précédente venue au festival soixantenaire de la capitale allemande. Outre Stemeseder qui alterne grand piano, clavecin et synthés, voire en joue simultanément, le groupe rassemble Percy Pursglove à la trompette, Philipp Gropper au saxophone tenor, Evi Filippou au vibraphone et au marimba, Philip Dornbusch à la batterie et Valentin Gerhardus au live sampling et aux beats électroniques. La présence de ce dernier définit en grande partie le son de l’ensemble. Dans une approche illbient, il introduit constamment des rythmes bancals et agressifs qui donne un aspect claudiquant à la musique. Cela est renforcé par le jeu du batteur qui utilise plus les parties métalliques de son set (cymbales, cadres des toms) que les peaux. Si on ajoute à cela les changements constants de claviers de Stemeseder, un jeu très « oblique » des deux souffleurs et les interventions d’Evi Filippou qui se logent dans les quelques interstices encore disponibles, cela produit un discours très dense, construit à partir de multiples couches qu’il n’est pas toujours facile de suivre sur la durée. Il faut du temps pour entrer dans cette musique un brin hermétique, et ce n’est que sur le dernier tiers de la prestation que j’arrive à vraiment prendre du plaisir à l’écoute. Cela commence d’ailleurs par un développement sans l’intervention des beats electro, et avec un Stemeseder qui se concentre sur le seul piano. Sans renier leur approche rythmique claudiquante, ils arrivent à faire émerger en parallèle un groove qui semblait recouvert par trop de couches de discours simultanées au début du concert. 


Wadada Leo Smith & Vijay Iyer @ Haus der Berliner Festspiele, 21h00


Le duo entre le trompettiste vétéran (83 ans tout de même) et le claviériste utilise aussi des beats électroniques, mais là où le groupe précédent étouffait sous le « trop plein », Wadada Leo Smith et Vijay Iyer semblent avoir fait leur le principe « less is more » du célèbre architecte ayant laissé des traces majeures aussi bien à Berlin qu’à Chicago. Chicago dont est originaire le trompettiste, pilier de l’AACM depuis six décennies. La dernière fois que je l’avais vu sur scène c’était d’ailleurs pour une soirée qui célébrait les cinquante ans de l’association chicagoane au Théâtre du Châtelet (2015, avec également Roscoe Mitchell et Henry Threadgill au programme !). Pour l’occasion, l’écoute en concert permet de donner plus de « chair » à une musique un peu trop désincarnée sur disque (la faute sans doute à la production ECM trop léchée qui dessert ce genre de musique économe de ses effets). Le son si caractéristique de la trompette irisée de Wadada Leo Smith transperce l’obscurité dans des traits successifs qui évoque un art pictural de la retenue, entre Miro et Klee. Si la mélodie ne semble pas la préoccupation première du trompettiste, on le surprend néanmoins à plusieurs reprises développer de douces mélopées qui illuminent d’un bleu subtil l’obscurité quasi complète dans laquelle la salle est plongée (jeu minimaliste des lumières pour l’occasion). Iyer alterne entre grand piano et rhodes selon les morceaux, dans une approche climatique qui installe un environnement propice à faire ressortir le trait du trompettiste. Il ne cherche clairement pas à ce mettre en avant, ni même à dialoguer d’égal à égal, et semble tout dévouer au service de son illustre aîné. Et il a bien raison car cela fonctionne à merveille, que le climat soit à l’orage, sourd ou grondant, ou à l’averse printanière dans les aigus du piano. 


Tim Berne’s Capatosta @ Quasimodo, 22h30


Les concerts de la scène principale s’achèvent juste à temps pour rejoindre au pas de course le club Quasimodo, de l’autre côté du Ku’damm, haut lieu de la scène alternative berlinoise. Ambiance bien différente de l’officielle Festspiele, ici le public est debout et les conversations au bar ne s’arrêtent pas pendant que les musiciens jouent… ce dont Tim Berne se plaindra en demandant comment dit-on « shut the fuck up » en allemand. Je n’avais pas vu Berne en concert pendant dix ans… et voila que je le vois deux fois à dix jours d’intervalle ! Il est par conséquent tentant de s’adonner au jeu des comparaisons entre le concert parisien du début de leur tournée européenne et ce concert berlinois de fin de cycle. Ce qui me frappe le plus, c’est le jeu de Gregg Belisle-Chi qui semble moins sur la retenue qu’à Paris. Dès son premier solo sur le premier morceau du concert, il prend le discours à son compte avec véhémence, beaucoup plus « rock » que dans mon (frais) souvenir. Et cela sera une constante tout au long du concert. Est-ce dû au format resserré (un set au lieu de deux) ou à l’affirmation de son propre discours au bout d’une dizaine de soirs à jouer cette musique sur les routes du continent ? En tout cas, cela permet de ne pas faire de ce concert une simple « redite » (ce qui aurait déjà été très bien compte tenu de l’excellence de la musique). Tom Rainey est lui égal à lui-même, propulseur infatigable aux roulements entraînants, à tel point que je concentre mon écoute sur lui à bien des moments du concert. Fallait-il prendre des places pour le même groupe à quelques jours d’intervalle ? Avec Tim Berne, la réponse est nécessairement oui ! Un très grand oui !

dimanche 19 octobre 2025

Tim Berne's Capatosta @ Sunset, samedi 18 octobre 2025

Je n'avais pas vu Tim Berne en concert depuis tout juste dix ans. Une éternité ! La première fois, c'était il y a vingt ans, le jour même de mes vingt-cinq ans (un beau cadeau d'anniversaire) : un trio avec Craig Taborn et Tom Rainey, déjà au Sunset/Sunside. Les années suivantes, le rythme a été très régulier, toujours au même endroit, toujours avec Tom Rainey derrière les fûts : en 2006 avec Big Satan (Marc Ducret), en 2007 avec Paraphrase (Drew Gress), en 2008 avec Science Friction (Taborn et Ducret). Puis, alternativement au Triton et à la Dynamo ensuite : avec Snakeoil (Oscar Noriega, Matt Mitchell, Ches Smith, sans Rainey donc) en 2011 (La Dynamo) et 2012 (Le Triton, avec Ducret en invité) et au sein du Tower Bridge de Marc Ducret (avec à nouveau Rainey) en 2012 (Le Triton) et 2015 (La Dynamo). 

Pour ces retrouvailles après une décénie, Tim Berne mêle fidélité, puisqu'on retrouve l'incontournable Tom Rainey et à la batterie, et nouveauté, avec la présence du guitariste Gregg Belisle-Chi. Il s'agit de la première date de la première tournée européenne de ce nouveau groupe, nous informe le saxophoniste au cours du concert. S'il s'agit d'une découverte en live, j'ai déjà pu entendre le guitariste sur disque ces dernières années, puisqu'il a publié deux disques en solo où il interprète... des compositions de Tim Berne - Koi (Relative Pitch, 2021) et Slow Crawl (Intakt, 2025) - mais aussi un duo... avec Tim Berne, forcément - Mars (Intakt, 2022) - et plus récemment un disque du trio qui nous occupe ce soir - Yikes Too (Out Of Your Head, 2025). Bref, Gregg Belisle-Chi baigne dans la musique du saxophoniste depuis quelques années déjà et sa "nouveauté" est donc toute relative. 


La présence de Berne et Rainey et le format trio avec guitare évoque forcément Big Satan, pourtant j'ai trouvé la musique proposée fort différente - au-delà des caractéristiques timbernniennes évidentes qui parcourent toute l'oeuvre du saxophoniste. Tout d'abord, le format des morceaux est relativement ramassé, en tout cas comparé aux standards timberniens. Pas de longue suite labyrinthique où les différentes voix s'enchevêtrent dans une fusion magmatique. Plutôt un discours qui conserve une grande clarté, où la sonorité de chaque instrument est bien audible (bonne sonorisation des équipes du Sunset au passage), qui s'autorise plus de respiration qu'à l'accoutumée. Le jeu de Gregg Belisle-Chi diffère grandement de celui de Marc Ducret - ce qui en fait tout l'intérêt, il ne s'agit pas de reproduire ce qui a déjà été (très bien) fait. Il conserve toujours une forme de retenue, un jeu très délié, même dans les passages les plus paroxystiques. Tom Rainey, quant à lui, est peut-être moins polyrythmique que dans d'autres formats, mais il conserve cette capacité inégalée à propulser l'ensemble d'une manière à la fois chantante et aux couleurs contrastées. Après toutes ces années à jouer ensemble (50 000 dira-t-il au cours du concert), Tim Berne semble encore surpris quand il lâche à la fin d'un morceau : "Tom Rainey sounds so good!" plus pour lui-même qu'à destination du public. On ne peut qu'être d'accord avec lui. Le trait d'alto du leader conserve lui son caractère bleu nuit, acide et d'une densité incomparable. Chaque morceau est un concentré d'énergie, mais toujours avec cette lisibilité plus évidente que dans d'autres formats. 

La durée ramassée de chaque morceau permet d'en jouer six ou sept pour chacun des deux sets, et donc de varier les ambiances. Tim Berne parle un peu entre chaque morceau, dans des interventions pleines d'humour. Je ne l'avais pas connu aussi bavard dans le passé, mais cela renforce la proximité déjà forte avec le pubic dans une salle aux dimensions modestes. L'un des morceaux résulte de la juxtaposition de deux compositions de Julius Hemphill, mentor de Tim Berne dans ses jeunes années. Il rappelle alors comment Hemphill composait : assis sur son lit en regardant des matches de football américain et en couchant directement les notes sur la partition. Berne, qui habita un temps avec lui dans un loft brooklynien, lui demanda un jour s'il ne le dérangeait pas en répétant dans la salle d'à-côté et reçut pour seule réponse un flegmatique : "Don't talk to me" ! Visiblement, Tim Berne n'en prit pas ombrage puisqu'il honore encore régulièrement son alter-ego aujourd'hui. Et c'est tant mieux. A coup sûr, l'un des meilleurs concerts de l'année !

samedi 18 octobre 2025

Shara Nova & Orchestre National Avignon-Provence - The Blue Hour @ Cité de la Musique, vendredi 17 octobre 2025

Les cordes de l'Orchestre National Avignon-Provence, dirigées par Débora Waldman, accompagnaient hier soir la chanteuse américaine Shara Nova pour la création française de la pièce The Blue Hour. Celle-ci a fait l'objet d'un disque paru en 2022 chez New Amsterdam / Nonesuch, avec l'ensemble A Far Cry, que j'avais bien aimé. Il s'agit de la mise en musique de poèmes de Carolyn Forché, extraits de son recueil On Earth publié en 2001. Des textes qui relatent les pensées d'une personne qui passe de vie à trépas, selon le mythe qu'on voit redéfiler des moments de sa propre vie à cet instant précis. Il n'y a pas de trame narrative, plus une succession de pensées et d'images, avec une progression alphabétique - des mots commençant par une lettre commune (en anglais) servant de référence à tel ou tel passage. Le titre de l'oeuvre mise en musique diffère de celui du recueil de poèmes et fait explicitement référence à ce moment entre deux mondes, entre lumière et obscurité, entre le jour et la nuit. 

Shara Nova a composé elle-même une partie de la musique, mais quatre autres compositrices y ont également contribué : Rachel Grimes, Sarah Kirkland Snider, Angélica Negron et Caroline Shaw. Chaque poème - relativement court - est donc confié alternativement à l'une des compositrices. Je reconnais surtout les pièces composées par Caroline Shaw, la seule dont la musique me soit familière. On note des échos entre certaines compositions qui indiquent une compositrice commune, mais dans l'ensemble on est face à un ensemble cohérent, dont il n'est pas toujours évident de distinguer une singularité marquée. On est plus sur le mode de la variation que du patchwork. La musique s'inscrit dans une veine néoclassique plaisante à l'oreille, avec des inflexions presque pop parfois, des réminiscences de minimalisme américain ici ou là mais sans systématisme, et un sens des contrastes qui fait se succéder des grands aplats à l'unisson et des moments plus polyphoniques. 


Shara Nova, qui officie sous le pseudonyme My Brightest Diamond quand elle évolue dans le monde de la pop (j'avoue ne pas connaître), alterne les modes : récitatifs, arias quasi baroques (une citation de Bach au passage), chant pop. On est dans quelque chose de typiquement américain au-delà des genres, où musiques dites savantes et populaires se fondent. On n'est ainsi pas étonné de lire dans le programme de la soirée qu'elle chante aussi à Broadway (la comédie musicale Illinoise en l'occurence). Ni que l'enregistrement de The Blue Hour soit sorti sur Nonesuch, archétype du label américain où se rencontrent les différents genres musicaux mais souvent avec une esthétique un peu arty.

Le cycle complet - quarante poèmes - se déploie sur un peu plus d'une heure et quart et, face aux applaudissements insistants du public (malgré une salle pas complètement pleine, les siège à l'étage sur les côtés sont très clairesemés), les musiciens se plient à l'exercice du rappel avec une joie non dissimulée. On ne boude pas notre plaisir non plus devant ces quelques minutes additionnelles. 

dimanche 14 septembre 2025

Gautier Garrigue / Orchestre National de Jazz @ Radio France, samedi 13 septembre 2025

Pour ce premier concert de la saison 25/26 de Jazz sur le Vif, la Maison de la Radio accueillait la première parisienne du nouvel ONJ, désormais dirigé par Sylvaine Hélary. Il y avait donc beaucoup de monde au studio 104 hier. Avec raison ! Avant le plat de résistance du jour, Gautier Garrigue se présentait à la tête de son élégant quartet, auteur du beau disque La Traversée, sorti l'année dernière sur Pee Wee. On a déjà eu le plaisir de voir et d'entendre le batteur au sein de Flash Pig ou aux côtés d'Henri Texier, et ce premier concert en leader a permis de se rendre compte que les qualités de compositeur du natif de Perpignan sont aussi réelles que ses capacités derrières les fûts. Le voisinage avec la musique développée par Flash Pig est d'autant plus évident que l'on retrouve les 3/4 du groupe sur scène ce soir. Au-delà du leader, Maxime Sanchez au piano et Florent Nisse à la contrebasse sont ainsi aussi présents. En revanche, le saxophone d'Adrien Sanchez se trouve "remplacé" par la guitare de Federico Casagrande. Même évidence mélodique que pour le groupe qui nous l'a révélé, même profondeur harmonique pour donner relief et dynamisme aux morceaux, même amour d'un jazz post-free entre retour aux sources et prise en compte d'un esprit de liberté pour aller au-delà des formes trop établies. On trouve dans la musique de Gautier Garrigue comme des échos du quartet américain de Keith Jarrett, quelques tournures mélodiques qui évoquent l'écriture d'Ornette Coleman, mais sans doute avant tout - est-ce le fait de diriger depuis la batterie qui veut ça - une dette évidente envers les ensembles de Paul Motian. La guitare de Federico Casagrande ne cesse ainsi d'évoquer les sonorités de quelques guitaristes passés par l'Electric Be Bop Band du batteur américain, tels Steve Cardenas, Jakob Bro, Kurt Rosenwinkel ou Ben Monder. Comme le titre de l'album le laisse entendre, la musique de La Traversée est voyageuse, souvent rêveuse, mais jamais trop "lâche" : en effet, la présence des musiciens les uns aux autres maintient l'intensité nécessaire pour, qu'au-delà de l'aspect à première vue "tranquille" des morceaux, il y ait un vrai travail harmonique qui donne de la densité à la musique. Le temps de cette traversée défile ainsi très vite, et l'on se retrouve surpris quand Gautier Garrigue annonce qu'ils n'ont plus que cinq minutes pour un dernier morceau - la diffusion en direct sur France Musique obligeant à s'arrêter à 20h00. 


Après l'entracte, la contrainte horaire disparaît puisque le concert sera diffusé ultérieurement (le 4 octobre) sur l'antenne de la radio publique. Il faudra néanmoins faire des coupes, car la durée de la prestation de la troupe assemblée par Sylvaine Hélary s’est étendue sur près de deux heures. J'étais particulièrement content à l'annonce de l'arrivée de la flûtiste à la tête de l'ONJ, et ce premier concert parisien a grandement confirmé que cela était pleinement justifié. Cela fait maintenant depuis une vingtaine d'années que je vois et écoute la nouvelle directrice sur scène ou sur disque. Au départ, guest ou sidewoman dans des ensembles appréciés (je me souviens de concerts du Bruit du [sign] aux Voûtes ou du Monio Mania de Christophe Monniot), puis dans ses propres orchestres, à commencer par l'excellent quartet Spring Roll ou le plus récent Orchestre Incandescent, en passant par ses passages auprès de Didier Levallet, Denis Colin, Dominique Pifarély ou Stéphane Payen, entre autres. J'étais donc particulièrement curieux de voir quels musiciens elle allait choisir pour l'accompagner et quel répertoire elle allait développer. Sur scène, ils sont dix-sept, huit femmes, neuf hommes, et pour ce premier programme, c'est l'une des figures majeures du jazz post-free qu'ils honorent : Carla Bley, qui se trouve être une femme également. L'occasion d'un rééquilibrage nécessaire après des décénies de sur-représentation masculine, dans une démarche qui s'impose d'autant plus qu'elle semble naturelle et aller de soi. Pour l'accompagner dans les arrangements des morceaux de la californienne, Sylvaine Hélary a fait appel à Rémi Sciuto, que je n'avais pas vu depuis fort longtemps (près de vingt ans et les nombreux concerts du Grupa Palotaï auxquels j'avais assisté à l'époque). Pour servir ces compositions et leurs arrangements, l'orchestre rassemblé brille par sa diversité instrumentale et sa plasticité. 


Disposé en arc de cercle sur deux rangées, il y a d'abord, au centre, la batterie de Franck Vaillant. Sur la gauche de la scène, le piano et l'orgue Hammond d'Antonin Rayon (fidèle des ensembles de la flûtiste) et la contrebasse de Sébastien Boisseau. Sur la droite, les vents, à savoir Rémi Sciuto aux saxophones alto et baryton et à la clarinette, Hugues Mayot au sax ténor et à la clarinette basse, Léa Ciechelski au sax alto et à la flûte et Sylvaine Hélary elle-même à la flûte. Le deuxième arc de cercle rassemble, en partant de la gauche, un quatuor à cordes (Anne Le Pape et Laure Franz aux violons, Guillaume Roy à l'alto et Juliette Serrad au violoncelle), le vibraphone et les percussions d'Illya Amar et enfin les cuivres de Sylvain Bardiau (trompette), Quentin Ghomari (trompette et bugle), Fanny Meteier (tuba), Jessica Simon (trombone) et Mathilde Fèvre (cor). Bref, des noms bien connus pour la plupart, plein de promesses jubilatoires. De quoi sonner tour à tour comme une fanfarre, un groupe de cabaret, un big band ou un orchestre de chambre et de permettre ainsi un portrait kaléïdoscopique de la musique de Carla Bley. Il y a des inflexions qui peuvent faire penser au Sacre du Tympan de Fred Pallem (dont Rémi Sciuto est un membre fidèle) ou au Surnatural Orchestra (Sylvaine Hélary comme compagnon de route), mais c'est bien l'écriture protéïforme de la pianiste américaine qui transparaît partout. Toujours mélodieuse, parfaitement ciselée mais souvent pleine d'humour et de clins d'oeil, elle permet autant de mettre en lumière tel ou tel soliste à l'occasion que de jouer des combinaisons sonores variées dans les passages a tutti. Musique mécanique, Utviklingssang, In India et quelques autres compositions sont abordées. A priori rien d'Escalator Over The Hill (où alors je n'ai pas reconnu), peut-être pour mieux éviter l'évidence et donner à entendre finalement plus que l'opus magnum qui risquerait de cacher la dense forêt d'une riche discographie. En tout cas, l'esprit de Carla était bien là, aussi présent qu'un soir de juillet 2006 au New Morning avec son big band, pour le premier concert de la dame auquel j'ai eu la chance d'assister (enregistré et paru sur disque, Appearing Nightly, ensuite), ou qu'en mai 2017 au Jazz Dock praguois en trio avec Steve Swallow et Andy Sheppard, pour la quatrième et dernière fois me concernant. Quelle joie de pouvoir, encore, entendre cette musique en concert magré la disparition de Carla Bley il y a deux ans. On a hâte de pouvoir entendre les autres programmes que proposera Sylvaine Hélary durant son mandat !

dimanche 7 septembre 2025

Maxime Delpierre & Le Mini-Jazz-Ouragan @ La Dynamo, samedi 6 septembre 2025

C'est la rentrée, c'est Jazz à la Villette ! Ceci-dit, mon enthousiasme est sans doute moindre qu'il y a quelques années, la programmation s'éloignant progressivement des mes amours musicales les plus immédiates au fil des ans. Je n'avais assisté à aucun concert lors de l'édition précédente, et cette année je n'ai pris des places que pour une soirée. C'était néanmoins l'occasion de retrouver un nom surtout vu au cours de la décennie 2000 quand il était au coeur de nombreux groupes émergeants de la galaxie Chief Inspector : le guitariste Maxime Delpierre. Dans les archives, on trouve ainsi traces de concerts du Collectif Slang (2004) et de Limousine (2005), mais je me souviens l'avoir aussi vu, d'ailleurs dans cette même salle de la Dynamo, avec Louis Sclavis ou Camisetas (2007 pour les deux concerts). Camisetas, c'était un peu le groupe "aboutissement" de la démarche du label, puisqu'il voyait trois de ses pensionnaires, Médéric Collignon, Arnaud Roulin et Maxime Delpierre donc, croiser le fer avec Jim Black, héros revendiqué de toute cette scène parisienne crossover qui mélangeait allègrement jazz, rock, pop et musiques électroniques. On retrouve Arnaud Roulin aux claviers dans le nouveau groupe que présente le guitariste pour l'occasion. Ils ne se sont à vrai dire jamais perdu de vue, continuant de naviguer dans les mêmes eaux musicales, voire les mêmes groupes, au fil des ans. 


Autour de ce duo d'amis de longue date, on trouve des noms plus inédits : Elise Blanchard à la basse électrique, Alix Goffic à la batterie et Fabe Beaurel Bambi aux percussions. Comme le nom du groupe le laisse entendre, c'est du côté d'Haïti, et plus largement des musiques de l'arc caraïbe, que Maxime Delpierre est parti chercher l'inspiration. La musique proposée est ainsi un mélange explosif des habituelles sonorités propres aux groupes dans lequel il joue - Limousine notamment - et des rythmes afro-caraïbes. Le mini-jazz était un genre musical à la mode en Haïti dans les années 60 et 70 à l'époque où un peu partout sur la planète s'effectuaient des mélanges modernistes entre musiques traditionnelles et guitares surf ou psyché. Dérivé du compas, mais en mettant en avant guitares électriques, le mini-jazz a ensuite eu une influence sur le développement des musiques des Antilles françaises, étant l'une des sources du zouk. Le Mini-Jazz-Ouragan en propose une version actuelle, qui semble issue de la sédimentation longue de nombreux genres hybrides : surf music, space pop, roadmovie planant, rumba psychédélique... Les paysages parcourus sont ainsi loin d'être uniformes, même s'il y a une vraie identité de groupe. La plupart des morceaux n'ont pas encore de titre, précise le guitariste, même s'il faudra bientôt s'y mettre étant donné qu'ils viennent d'enregistrer un disque à sortir prochainement. L'ambiance se rapproche parfois du jazz pop créolisé du Tigre d'Eau Douce de Laurent Bardainne (où l'on retrouve sans surprise Arnaud Roulin aux claviers et Fabe Beaurel Bambi aux percussions), à d'autres moments elle fait monter un groove plus uptempo renforcé par la force de frappe percussive du quintet. Tour à tour dansante ou planante, la musique conserve toujours une forte dimension hypnotique, où les boucles rythmiques sont parcourus de stries électriques issues de la guitare du leader. Une vraie réussite.