mardi 23 novembre 2010

Sylvie Courvoisier & Mark Feldman Quartet @ Sunside, dimanche 21 novembre 2010

Quelques semaines après leur passage par Saalfelden, Sylvie Courvoisier, Mark Feldman, Thomas Morgan et Gerry Hemingway revenaient sur le vieux continent avec notamment une étape parisienne dimanche soir au Sunside. Leur disque commun est sorti en début d'année et leur concert estival reste suffisamment frais dans ma mémoire pour me retrouver... surpris par la musique proposée. En effet, sur deux longs sets, beaucoup de morceaux inédits et encore plus d'improvisations renouvelées. Aucune redite. S'ils interprètent bien Messiaenesque de Sylvie et The Good Life de Mark, présents sur To Fly To Steal (Intakt, 2010) et joués cet été, le reste est de l'ordre de l'inouïe. Et même sur ces terrains "balisés" on est bien loin du parcours fléché.

Le concert commence ainsi par une nouvelle composition de Sylvie : un "nouveau piece sans title" comme le dit Mark en faisant l'effort de parler français. Ce premier morceau est assez typique de la collaboration artistique du violoniste et de la pianiste. Tandis que lui alimente son jeu d'une expressivité post-romantique agrémentée de divers frottements et pincements, elle s'attache à mettre en place une tension rythmique dynamique, jouant sur tous les registres et toutes les techniques permis par le piano. La paire rythmique ponctue avec légèreté le discours laissé aux deux leaders sur cette entame. Les (r)apports de forces s'équilibrent par la suite grâce aux libertés prises par Hemingway notamment. Le traitement de Messiaenesque conduit ainsi le groupe à en proposer une vision complètement explosée, aux longues dérives bruitistes, juste entrecoupées de bref rappels de l'obsédant thème par le violon de Mark Feldman. La composition de Sylvie semble se décomposer dans l'instant. Elle se retrouve dispersée en mille morceaux, avec néanmoins cette sempiternelle phrase qui résiste, et ne semble pas vouloir mourir.

Le sommet du concert est atteint avec le troisième long morceau (plus d'une demi-heure ?) qui conclut le premier set. Mark Feldman commence en solo, dans le dévoilement progressif d'un relief mélodique vallonné, légèrement accidenté, mais qui conserve toute sa lisibilité. Les trois autres entrent très progressivement dans le morceau, jouant le plus délicatement possible. Sylvie frotte alors très légèrement les cordes du piano, dans un va-et-viens soyeux mais néanmoins obsessionnel. Elle maintient ainsi une tension, plus suggérée qu'explicite, qui n'en trouve que plus de force. Gerry Hemingway semble, lui, souffler dans un petit appeau au son délicat. Comme une légère brise dans les feuilles symbolisées par les vibrations des cordes du piano. Thomas Morgan n'intervient lui aussi qu'avec parcimonie, par une pulsation lâche, quasi fantomatique. L'installation dans la durée de ce climat d'entre deux mondes est propice à emmener avec lui l'esprit de l'auditeur, qui semble alors errer dans un étrange purgatoire, entre mémoire classique et surprise de l'inattendu. Sur le dernier tiers du morceau, le terrain se fait plus accidenté. Piano, contrebasse et batterie voient leurs chemins diverger, proposer pièges et tentations à un violon qui continue de musarder tant bien que mal à travers les embûches rythmiques et les explosions percussives. Magistrale réussite, par la maîtrise du temps et de la dramaturgie, de la forme et de la liberté.

Le deuxième set propose lui aussi trois morceaux, selon des règles - et dérèglements - du jeu similaires, mais néanmoins tout à fait différentes. Impossible de décrire in extenso cette musique où jaillit la vie à tout instant, et où les sentiments les plus divers (mélancolie, gaité, impatience, contemplation...) sont sublimés par le goût de la surprise. Le concert s'achève sur The Good Life et une envolée solitaire de Gerry Hemingway qui, si sur le principe se rapproche de ce que j'avais pu entendre à Saalfelden sur le même morceau, procure toujours son lot de plaisir sauvage en live. Le public, relativement nombreux pour un dimanche soir et pour une musique loin des codes du mainstream, témoigne de son plaisir par de longs applaudissements qui poussent les musiciens à revenir saluer plusieurs fois... ce qui est loin d'être toujours le cas au Sunside !

A lire ailleurs : Ludovic Florin, Bladsurb.

dimanche 14 novembre 2010

Marc Ribot's Sun Ship @ New Morning, samedi 13 novembre 2010

Après l'hommage à Albert Ayler mené par le guitariste il y a quelques années, on pouvait s'attendre à ce que ce nouveau projet n'en soit que la transcription au répertoire coltranien. Si le groupe a bien interprété des morceaux extraits de l'album posthume de Coltrane dont il tire son nom, la démarche semble différente. Et la différence fondamentale tient au fait qu'il ne s'agit pas ici d'un projet-hommage, mais d'un groupe aux fortes personnalités musicales qui a certes, avec Sun Ship, un point de départ bien précis, mais qui est loin de s'y cantonner.

La première réjouissance offerte par ce quartet en est sa paire rythmique. Jason Ajemian et Chad Taylor, contrebasse et batterie, sont issus de la fertile scène chicagoane (on les a entre autre entendus ensemble au sein du Chicago Underground Trio de Rob Mazurek). Ajemian, notamment, a été énorme durant tout le concert. Très musical, il met sa science des techniques étendues (baguettes coincées entre les cordes, percussions sur le bois et les cordes...) au service du discours d'ensemble et non juste pour le plaisir démonstratif individuel. C'est lui le vrai poumon du groupe, qui maintient l'aspect chantant des compositions quand les deux guitaristes se lancent dans des décalages mélodiques conjoints et complémentaires.

Car l'autre particularité du groupe c'est d'être mené par les douze cordes de Mary Halvorson et Marc Ribot. La présence d'une deuxième guitare à ses côtés semble pousser Ribot à aller au-delà de ses gimmicks habituels. Car, si la répartition des rôles n'est pas égalitaire (aggravée par un problème d'amplification d'Halvorson sur le côté gauche de la scène lors du premier set) et si on retrouve le langage bien particulier de Ribot dans ses solos faits de phrases heurtées très rythmiques, celui-ci élargit aussi la palette des possibles dans les passages où les deux guitares se répondent. L'illustration parfaite en a été l'interprétation magistrale de Dearly Beloved de Coltrane, pleine de spiritualité, dans l'esprit de son auteur, mais dans un langage propre aux musiciens présents. Ajemian et Taylor dressent le cadre solennel en installant lentement le rythme avant de plonger dans une furie bruitiste tandis que les deux guitares se répondent de manière retenue, Halvorson dans une approche acidulée d'abord cotonneuse avant de gagner en tranchant et Ribot obsessionnel autour du thème répétitif et mystique du morceau. Intense.

Au-delà des thèmes de Coltrane, le groupe puise dans les standards (un Stella by Starlight très swing en intro par exemple) et le rythm'n'blues des prétextes à ses décalages vénéneux, bien loin de toute formule. Si la présence d'Halvorson, au niveau de l'intensité sonore, apparaît parfois en retrait, ses interventions font surgir au détour d'une envolée solitaire de Ribot des contrepoints étonnants qui font tout l'intérêt du groupe. Elle se glisse ainsi dans les petits interstices dont elle dispose pour distiller des dissonances jamais brutales, toujours suggérées. Comme une sauce aigre-douce. Après les avoir vus se succéder sur la scène de la Kunsthaus de Saalfelden cet été, il y avait donc un vrai plaisir à les voir partager la même scène pour deux sets pleins de subtiles décalages au milieu d'une musique dense, parfois swinguante, parfois tirant vers le groove. Toujours chantante. Le public ne s'est pas trompé en faisant revenir les musiciens à deux reprises. Permettant au passage à Ribot de témoigner du plaisir qu'il avait à jouer dans cette salle, la première qui l'avait accueilli à Paris pensait-il se souvenir.

A lire ailleurs : Thierry Quénum sur leurs concerts à Tampere (Finlande) et à Strasbourg, et Ludovic Florin sur celui de Paris.

vendredi 29 octobre 2010

Wayne Shorter Quartet @ Théâtre du Châtelet, mardi 26 octobre 2010

Le rythme s'accélère. Le batteur entre en transe. Tombe sur ses toms de tout son poids. Frappe, frappe, frappe. La densité du son libère la sauvagerie jusque là contenue. Brian Blade déborde du cadre. Le rythme s'accélère. Le pianiste plaque des accords répétitifs avec véhémence. Ses inflexions percussives irradient la salle plongée dans un décor bleu nuit d'une lumière vive, tropicale, presque aveuglante. Danilo Perez déborde du cadre. Le rythme s'accélère. Le contrebassiste, rigolard, ouvre la terre sous son slap violent. L'énormité du son fait trembler de plaisir ses complices d'orage. John Patitucci déborde du cadre.

Un éclair de soprano déchire ce ciel chargé d'électricité. La foudre de Wayne Shorter rappelle les ambiances climatiques qu'il inventait, entre deux mondes, à la fin des années 60 (Supernova, Bitches Brew, le premier Weather Report).

Le rythme s'accélère. De triennal (Parc Floral 2003, Châtelet 2006, Pleyel 2009), il devient bisannuel (La Défense en juin, le Châtelet en octobre), plein du souvenir de l'abandon des rythmes ternaires pour l'explosion binaire du jazz-rock naissant, encore loin de tout formatage. Le rythme s'accélère. Celui du renouveau permanent. On l'avait connu parcimonieux dans ses interventions, plus pointilliste qu'expressionniste, laissant libre cours aux développements de ses sidemen, Shorter nous revient au centre du discours, très présent dans la mise en place de l'architecture des morceaux. Il réinvente sans cesse son répertoire - se réinvente - faisant au passage un détour par le Brésil de Milton Nascimento, avec qui il grava Native Dancer en 1974, qui a bien entendu tout pour me plaire.

Un concert bien différent des précédents, notamment dans l'équilibre du groupe, mais qui atteint lui aussi très vite les sommets de magie télépathique dont est capable ce quartet depuis dix ans qu'il joue ensemble. Au plaisir de pouvoir apprécier une nouvelle fois dans une belle salle une musique qui sait allier avec tant d'élégance sauvagerie et finesse s'ajoute ainsi le plaisir de découvrir qu'elle n'est en rien figée dans une quelconque formule. Le rythme s'accélère. Et nous nous laissons emporter.

A lire ailleurs : Alex Dutilh.

lundi 25 octobre 2010

John Hébert's Byzantine Monkey @ Musée du Quai Branly, samedi 23 octobre 2010

John Hébert tient à son accent aigu. Le contrebassiste explique entre deux morceaux que sans lui on le prend, même ici en France, pour un Allemand. Or John Hébert est cajun. S'il ne parle pas ce français coloré d'outre-atlantique, il cite en revanche à plusieurs reprises des mélodies traditionnelles dans sa musique. Le premier morceau voit ainsi s'enrouler les saxophones de Michael Attias (alto) et Tony Malaby (ténor et soprano) autour de la voix samplée d'une vieille acadienne qui chante La reine de la salle. On est néanmoins loin d'une approche revivaliste. Les quelques samples utilisés au cours du concert surgissent au cœur de l'improvisation comme les fantômes d'une mémoire engloutie, aussitôt ingurgités et transfigurés par les musiciens sous de nouvelles formes. Cet aller et retour entre racines et improvisation est au centre des attentions du "Byzantine Monkey", surnom surréaliste que le contrebassiste a hérité de sa femme. Michael Attias précisera après le concert que le traitement libre des formes proposées par Hébert est le même qu'il s'agisse d'un sample ou d'une composition originale. Chacun des musiciens prend en compte les informations qu'il reçoit pour les incorporer à son langage, sa fantaisie du moment, et construire avec les autres un dialogue autour de ce sujet commun. Pour brouiller encore un peu plus les pistes entre folklores et modernité, Tony Malaby insiste lui sur la nature folklorique new-yorkaise de leur musique. Les sons de la Big Apple qu'ils perçoivent de leurs appartements sont indissociables de leur langage sur l'instrument et la concentration de jazzmen réunis à New York leur permet un échange fructueux, impossible ailleurs, qui participe de la création d'une musique authentiquement new-yorkaise.

Poussé par les souffles entrelacés des deux saxophonistes, la musique fait aussi la part belle à une paire rythmique très chantante. L'absence d'instrument harmonique laisse beaucoup de place au jeu mélodique du leader. C'est lui qui le plus souvent cite les chansons traditionnelles avant que les saxophones n'en fassent leur terrain d'exploration. La plasticité de son jeu et sa large palette sonore captivent comme peu de contrebassistes peuvent le faire. On avait déjà eu l'occasion de l'apprécier aux côtés d'Andrew Hill (pour son dernier concert parisien) ou plus récemment avec Mary Halvorson. Il ajoute à son arc un rôle de compositeur-aiguilleur particulièrement riche, original dans le matériau traité, enthousiasmant dans la forme qu'il prend. A ses côtés, le batteur Satoshi Takeishi met à profit sa science percussive (on le croise plus souvent percussionniste que pur batteur), et fait notamment des merveilles lors d'un passage à main nues, produisant autant de la chanson que du rythme dans ses interventions. La dimension sonore du groupe - concentrée mais dégageant une énergie rayonnante - doit bien entendu beaucoup à l'aura des deux souffleurs. On connaît la fougue toujours sur la brèche de Malaby, on découvre sur scène les subtils sinuosités d'Attias à l'alto. L'entrelacement des lignes des deux saxophonistes fait décoller à plus d'une reprise la musique. Car, s'ils excellent bien entendu comme solistes, c'est par la conjugaison de leurs forces qu'ils créent l'identité sonore de Byzantine Monkey. Au cœur du jazz contemporain, du folklore new-yorkais, et pourtant diablement différente des autres formes qu'il peut prendre aujourd'hui.

Comme la veille, les caméras d'Arte Live Web étaient présentes pour conserver un petit souvenir.

dimanche 24 octobre 2010

Tyshawn Sorey Quartet @ Musée du Quai Branly, vendredi 22 octobre 2010

L'année dernière le Musée du Quai Branly avait accueilli l'exposition "Le siècle du jazz" consacrée aux interactions entre le jazz et les autres formes d'art. Après avoir regardé le XXe siècle dans le rétroviseur, le musée organise cette saison une série de concerts tournée vers le présent - américain - de cette musique. Je ne comprends toujours pas ce que le jazz fait dans un musée consacré aux arts premiers et aux cultures extra-occidentales, lui qui est l'une des expressions artistiques les plus nettement ancrées dans le XXe siècle américain, mais les affiches proposées sont belles, et les artistes souvent rares à Paris, alors profitons-en. Un peu plus tard dans la saison se produiront notamment Steve Lehman, Matana Roberts ou Rob Mazurek. Alléchant. Tyshawn Sorey ouvrait la programmation vendredi à la tête d'un quartet là aussi particulièrement intéressant sur le papier : John Escreet au piano, Aaron Stewart au ténor et surtout Taylor Ho Bynum aux cornet et bugle.

J'avais découvert Tyshawn Sorey il y a déjà quelques années (2003, peut-être) omniprésent derrière sa batterie aux côté de Steve Coleman. A l'époque, sa présence de tous les instants et sa puissance de frappe écrasaient presque la musique des Five Elements. Quelle surprise de le retrouver ici au centre d'une composition laissant beaucoup de place au silence et jouant le plus souvent sur les infrasons. Comme si la fougue d'hier, imprégnée de rythmes venus du hip hop, avait laissé la place à une science de l'agencement des sons directement inspirée par la musique contemporaine. Dans l'intéressante conversation avec le public qui suit le concert, le batteur fait part de son intérêt, depuis cinq ans, pour les "extended forms" où composition et improvisation se mêlent et cite les influences primordiales de Charles Mingus, Roscoe Mitchell et Anthony Braxton. Pas étonnant dans ce contexte de retrouver Taylor Ho Bynum, grandi musicalement aux côtés de Braxton.

Le concert débute par la répétition de phrases minimalistes au piano par John Escreet, comme une invocation rituelle destinée à créer les conditions de l'écoute et de l'échange. Progressivement saxophone et cornet entrent à pas feutrés dans la musique - le feutre d'un chapeau servant d'ailleurs de sourdine à Taylor Ho Bynum. Les sons sont étouffés, à peine suggérés. Tyshawn Sorey intervient plus au trombone qu'à la batterie - qu'il ne fera qu'effleurer tout au long du concert préférant d'autres percussions (gongs, vibraphone) s'inscrivant mieux dans la fluidité très liquide de la musique - ce qui crée par l'addition des souffles murmurés une impression de flottement autour des notes égrenées par le pianiste. La musique offre peu de prises à l'auditeur et exige de lui concentration. Cette même exigence se retrouve pour les musiciens, comme le note Tyshawn Sorey au cours de la discussion. Il s'agit ici de maintenir sur la longue durée (près d'une heure et demi ininterrompue) la curiosité des interprètes pour qu'ils proposent un matériel toujours changeant. Le batteur-compositeur insiste également sur la théâtralité de la performance : ses grandes frappes sur les gongs évoquent ainsi d'étranges rituels chamaniques où le caractère visuel est au moins aussi important que le son produit. Taylor Ho Bynum joue aussi avec l'aspect visuel de la représentation. Il se ballade dans la salle, monte les escaliers, va faire un tour derrière le rideau, glisse de l'eau dans son cornet pour en sortir des sons aquatiques... Insaisissable, la musique surgit de-ci de-là, s'élaborant à partir des idées suggérées par les uns et les autres, avant de s'éclipser quelques instants le temps qu'émerge une nouvelle direction. On est très loin de la musique que le batteur aime à jouer en tant que sideman (on pense à l'architecture rythmique très structurée de Fieldwork par exemple). Plutôt dans un prolongement de certaines expériences post-free des années 70 où les notions de composition et d'improvisation disparaissent pour ressurgir transfigurées sous les vocables imprécis d'instant composition ou d'extended forms. Philippe Carles parle d'acte sur le site de Jazz Magazine, ce qui rend bien compte de la dimension au-delà de la seule musique qui sous-tend la performance du quartet.

Comme la vue est aussi essentielle que l'ouïe pour ce genre d'expérience, Arte Live Web a eu la bonne idée de filmer le concert. Avis aux curieux.