Pas tout à fait rassasié par la riche programmation berlinoise, à peine rentré à Prague, j’ai remis ça pour un concert découverte. Je ne connaissais en effet pas ce groupe avant le concert, si ce n’est la batteuse Veslemøy Narvesen pour l’avoir entendue… à Berlin, lors de l’édition 2025 du Jazzfest au sein du groupe d’Amalie Dahl, Dafnie Extended. Sa présence est ce qui m’a motivé à me rendre dans ce café de la vieille ville de Prague qui organise occasionnellement des concerts de jazz dans une arrière salle, et dont le nom rappelle que la chapelle de Bethléem où prêchait Jan Hus au XVe siècle est juste à deux pas.
Le Schemes Quartet est un groupe issu de la riche scène norvégienne, dont l’impact sur la scène jazz européenne est bien supérieur à la modeste taille de la population du pays nordique. Les quatre musiciens, pas encore trentenaires, se sont rencontrés pendant leurs études à Trondheim. Trois norvégiens et un danois (le pianiste) qui jouent une musique aux sources multiples, aussi bien américaines qu’européennes, avec cette habitude particulièrement nordique d’une alliance naturelle de mélodies chantantes imparables et d’un engagement dans l’instant qui se nourrit aussi des leçons de la free music. Outre Veslemøy Narvesen à la batterie, on trouve Bendik Løland Lundsvoll à la contrebasse, Oliver Skou-Due au piano et Brede Sørum au sax alto. Une instrumentation assez classique, dont ils savent parfaitement exploiter les possibles par un engagement permanent au service de leurs compositions originales, marquées par une véritable densité du son, qui nous parvient non amplifié, à l’exception de la contrebasse, dans cette salle de taille modeste.
La sonorité de Brede Sørum à l’alto est particulièrement entraînante, se situant toujours sur une ligne de crête entre linéarité du déroulement mélodique et véhémence plus saccadée du lâcher-prise. Le drumming de Veslemøy Narvesen est parfait pour pimenter les mélodies déployées par ses camarades. C’est sans doute elle qui a le jeu le plus ouvert, le moins attendu, qui agrémente son rôle rythmique de breaks et virgules multiples qui amplifient la musique et lui donne un aspect moins linéaire. Ils semblent donc les deux leaders naturels du groupe, et se sont d’ailleurs eux qui interviennent entre les morceaux pour parler au maigre public présent - peut-être une vingtaine de personnes, mais Veslemøy Narvesen se réjouit de leur présence indiquant qu’ils pensaient qu’il n’y aurait que deux spectateurs ce soir-là. Le pianiste et le contrebassiste ne sont néanmoins pas en reste, même si sans doute moins hors cadre que le saxophoniste et la batteuse dans leur jeu, car ce sont en effet eux qui signent la majorité des compositions d’un groupe qui ressemble donc bien plus à une coopérative associant les talents de chacun qu’à un groupe en support d’un soliste.
Ils ont déjà sorti un premier disque en 2024 sur Jazzland, le label fondé voilà trente ans par Bugge Wesseltoft et qui continue à documenter, avec d’autres (Rune Gramofon, Sauajazz, Odin, Hubro…), la scène norvégienne dans toutes ses dimensions, bien au-delà de la hype electro-jazz de la fin des 90s. Ils devraient sortir leur deuxième disque au printemps 2027, et nous en donnent la primeur à travers une nouvelle composition à l’énergie bouillonnante qui nous donne envie d’y revenir et d’en découvrir plus dans quelques mois. Après Isaiah Collier il y a moins d’un mois, c’est le deuxième groupe de musiciens qui n’ont pas encore trente ans que je vois en concert en peu de temps, ce qui infirme le sentiment que j’ai parfois de vieillir avec les musiciens de ma génération, découverts il y a une vingtaine d’années quand ils étaient jeunes comme moi, et que je continue à suivre sur scène. Ça fait du bien de voir la vitalité de cette musique qu’on nomme jazz malgré tout, toujours riche de promesses en devenir.

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