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vendredi 30 octobre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 1er soir, jeudi 29 octobre 2026

Mariá Portugal’s Erosão Percussion Trio @ Haus der Berliner Festspiele, 18h00


L’édition 2026 commence avec une artiste locale. Si elle est brésilienne d’origine, la batteuse Mariá Portugal a en effet élu résidence dans la capitale allemande depuis quelques années. C’est ainsi sur un label local, Fun in the church, qu’elle a publié en 2021 un premier album sous son nom, Erosão. Elle y confrontait les belles mélodies issues de la tradition de la chanson brésilienne avec une approche instrumentale plus expérimentale, aussi bien nourrie de free jazz que de bruitages électroniques. L’idée de départ n’était pas sans rappeler la démarche d’un Arto Lindsay, bien que le rendu en soit en bien des points différents. A la suite de la parution de ce disque, Mariá Portugal a décliné l’approche en différents groupes afin d’en prolonger le geste. C’est la version percussive qui se produit en ouverture du festival. Mariá Portugal est ainsi entourée de deux autres batteurs, Emiliano Gordoa, qui manipule également quelques beats électroniques, et Burkhard Beins, qui lui ajoute occasionnellement une basse électrique à sa panoplie. Loin d’une avalanche de rythmes enlevés, le trio propose plutôt un parcours à travers des paysages escarpés, alternant les bruissements à bas bruit et les bruitages plus touffus. Sur ce tapis rythmique loin d’être uniforme, Mariá Portugal chante, en portugais, des mélodies fragiles qui accentuent l’effet de contraste au cœur de son approche musicale. 

A la suite de cette première prestation, un film d’une vingtaine de minutes réalisé lors de l’édition précédente du festival est projeté. Il témoigne d’une semaine d’ateliers mêlant musiciens professionnels, amateurs, danseurs, enfants du quartier de Moabit. On y retrouve ainsi les musiciens qui s’étaient produits sur scène en préambule du concert de Pat Thomas l’année dernière, parmi lesquels Joel Grip ou Michael Griener notamment. Une bonne manière de passer le relais entre les deux éditions du festival, nous rappelant que Mariá Portugal était également de cette dernière soirée de l’édition 2025, au sein du Fire! Orchestra de Mats Gustafsson. 


Anthony Braxton Septet @ Haus der Berliner Festspiele, 19h45


L’événement de cette première soirée, c’est la création d’une nouvelle composition d’Anthony Braxton, basée sur un nouveau langage dont le multi-anchiste chicagoan a le secret. Pour l’occasion, trois saxophonistes et trois tubistes font face au compositeur sur scène. De gauche à droite, le fidèle James Fei à l’alto et au sopranino, Berlinde Deman au tuba, Silke Eberhard à l’alto, Fanny Méteier au tuba, Anna Webber au tenor et Matthew Bookers au tuba. Si parmi les tubistes, je ne connais que Fanny Méteier (aperçue dans l’ONJ se Sylviane Hélary notamment), c’est un vrai plaisir de retrouver les trois saxophonistes : James Fei déjà entendu auprès de Braxton lors de l’édition 2015 de Sons d’hiver, Silke Eberhard dont les disques, en trio ou avec Potsa Lotsa tournent régulièrement sur ma platine, et Anna Webber dont le concert à Lisbonne cet été a été un des sommets de l’année. Braxton lui-même n’empoigne que parcimonieusement un soprano, se contentant la plupart du temps du rôle de chef d’orchestre pour conduire ses collaborateurs à travers sa nouvelle composition. Vu l’instrumentarium rassemblé, tout n’est qu’une question d’air et de souffle. Pas à plein poumon néanmoins, plutôt dans un registre retenu, du domaine de l’infrason, où il s’agit d’entendre l’air circuler entre les pupitres avant même de percevoir les notes. Des mélodies fantomatiques se glissent de-ci de-là dans la composition, entourées par l’air circulant et les obstacles électroniques issus d’un laptop. On retrouve les préoccupations esthétiques de Braxton telles que j’avais déjà pu les entendre lors de quatre précédents concerts, mais c’est la première fois que les instruments à vent ne sont pas “complétés” par une autre sonorité (un guitare à la Villette en 2005, à Lisbonne en 2013 ou à Sons d’hiver en 2015, un accordéon à Prague en 2021). 


Alexander Hawkins’s Willow Music @ Haus der Berliner Festspiele, 21h15


Les deux premiers concerts de la soirée ont proposé une musique marquée par une certaine retenue. C’est donc avec un vrai effet de contraste que commence le troisième. Le pianiste britannique Alexander Hawkins a en effet assemblé une sorte de petit big band, qui s’inspire très clairement de toute une tradition du jazz pour grand ensemble, et peut-être avant tout des suites de Duke Ellington. En plus du pianiste qui, à la manière de Braxton précédemment, se concentre plus sur son rôle de chef d’orchestre que d’instrumentiste, ils sont dix sur scène. Nick Dunston à la contrebasse et Stephen Davis à la batterie forment la paire rythmique qui ancre l’ensemble dans un swing constant. Chelsea Carmichael (sax tenor et flute), Tom Challenger (sax alto, clarinette et flute), Marco Colonna (clarinette), George Crowley (clarinette basse et sax tenor) et Alicia Gardener-Trejo (flute et clarinette basse) forment un quintet à vent, assis en première ligne, qui ouvre la musique vers des développements free et contemporains. Matthias Müller (trombone), Charlotte Keeffe (trompette) et Olivia Hughes (tuba) servent de lien entre la rutilance propre à la tradition et les dérèglements contrôlés qui irriguent l’écriture d’Alexander Hawkins. Découvert il y a une quinzaine d’années au sein du Convergence Quartet (avec Taylor Ho Bynum, Dominic Lash et Harris Eisenstadt ), le pianiste britannique a depuis lors construit patiemment une carrière des plus intéressantes, publiant de nombreux disques en leader sur le label suisse Intakt, dans des formats très variés (solo, duos, trio ou ensembles plus fournis), qui en font une des voix à suivre sur la scène jazz actuelle. Pour ce concert, il propose une sorte de big band désarticulé, qui s’inspire clairement des références du passé, sans s’y réduire complètement néanmoins. Ainsi de cet étonnant passage en quintet à vent seulement qui pourrait se retrouver dans un programme de musique contemporaine. Ainsi du contraste entre une paire rythmique qui assure le groove et des soufflants qui multiplient les discours non coordonnés. On reste à bonne distance d’une écriture trop classique (on n’a ainsi pas à faire à une succession de solos soutenus par la machine cuivrée), mais qui n’oublie néanmoins pas d’où elle puise sa source. On sait également le goût pour les musiques africaines du pianiste (collaborateur de Louis Moholo-Moholo notamment), et on n’est donc pas surpris quand le dernier morceau s’appuie sur une rythmique afrobeat que n’aurait pas renié Fela. Little big band kaleidoscopique qu’on aimerait pouvoir retrouver sur disque afin d’avoir l’occasion de mieux pénétrer son riche programme.


Karoline Wallace’s Eon @ Quasimodo, 22h30


Après les concerts de la grande salle de la Festspiele, la première soirée se termine dans la cave plus intimiste du Quasimodo. Pour l’occasion, la chanteuse norvégienne Karoline Wallace est venue avec le groupe responsable de son plus récent disque, Eon, paru sur le nouveau label norvégien qui monte, Sauajazz. Aux côtés de la chanteuse, on trouve ainsi Signe Emmeluth au sax alto, à la flûte et aux machines, Karl Bjorå à la guitare, Joel Ring au violoncelle et Martin Langlie à la batterie et occasionnellement au banjo et aux machines. Le passage du disque à la scène accentue la sauvagerie et l’énergie de la musique. A quelques mètres de distance, on est ainsi frappé par l’intensité avec laquelle ils jouent, quand le disque mettait l’accent sur les contrastes. La voix de Karoline Wallace n’est en effet pas du genre à hurler. Elle susurre de douces mélodies, articule des chansons (en norvégien) qui semblent plus folk que punk. Et, si elle conserve une certaine douceur dans son approche sur scène, ses compagnons d’arme sont eux dans une approche beaucoup plus débridée, à commencer par Signe Emmeluth, particulièrement intense au saxophone. La saxophoniste danoise avait eu les honneurs de la grande scène lors de l’édition précédente du festival, et c’est un vrai plaisir de pouvoir la retrouver dans ce contexte plus brut de décoffrage, où elle laisse exploser tout son potentiel expressif. La confirmation qu’on tient là une de ces nouvelles voix qui comptent sur la scène jazz européenne. Grand concert !