vendredi 7 août 2026

Anna Webber’s Shimmer Wince @ Fundação Calouste Gulbenkian, jeudi 6 août 2026

Parmi les cinq soirées de l’édition 2026 de Jazz em Agosto pour lesquelles j’ai pris des places, le concert d’Anna Webber est sans doute celui qui me motivait le plus, a priori, à faire le voyage. Non que les autres soirées n’étaient elles aussi alléchantes, mais l’album du quintet de la saxophoniste et flûtiste canadienne (Shimmer Wince, Intakt Records, 2023) est à mes oreilles l’un des tous meilleurs disques de ces dernières années, et en plus je n’avais encore jamais eu l’opportunité d’entendre Anna Webber en concert. J’ai l’impression qu’elle est assez discrète de ce côté-ci de l’Atlantique, et elle confirme en tout cas pendant le concert que c’est la première fois qu’elle vient à Lisbonne. C’est aussi la première fois que je vois la violoncelliste Mariel Roberts, quant aux autres ils me sont un tout petit peu plus familiers : ainsi de Lesley Mok à la batterie, vue en novembre dernier aux côtés de Théo Girard, ainsi d’Elias Stemeseder aux synthétiseurs, vu à deux reprises à Berlin, en solo en 2018 et aux côtés de Felix Henkelhausen en 2025, ainsi enfin d’Adam O’Farrill à la trompette, vu trois fois aux côtés de Mary Halvorson, dont une précédente fois à Lisbonne en 2019. 


La musique d’Anna Webber, si elle emprunte à différentes techniques compositionnelles qu’on peut reconnaître à tel ou tel moment, conserve néanmoins un aspect complètement inédit, très original, qui en fait tout l’intérêt. On peut y entendre des traces de musique répétitive quand un même motif semble répété ad lib. par un instrumentiste, mais elle prend alors le contrepied par des breaks soudains qui réorientent les morceaux ou suspendent le temps d’un silence une mécanique trop bien huilée. On peut y voir transparaître un attrait pour les tourneries rythmiques chères à Steve Coleman quand les instruments « solistes » (saxophone, trompette, violoncelle) ancrent finalement plus le rythme que la batterie, qui peut alors se permettre une expression plus coloriste et sur la retenue. On y retrouve un goût pour des mélodies inexorables qui semblent avancer toutes seules à travers un champ rythmique extrêmement dense, fait de multiples couches, et qui est un peu la marque de fabrique de la scène brooklynienne contemporaine. On y constate également une certaine réhabilitation des sons synthétiques, bien loin néanmoins des gimmicks trop datés des années 80, qui confrontent les sons des instruments acoustiques à des sonorités moins « propres ». Si Elias Stemeseder intervient essentiellement dans le rôle de la basse, il fait jaillir de-ci de-là des phrases qui évoquent de loin l’un de ses glorieux compatriotes adeptes des claviers en tous genres, Joe Zawinul. Tout cela donne une musique extrêmement riche, au déroulé difficile à prévoir, qui garde par conséquent une grande fraîcheur par le goût constant de la surprise qu’elle réserve. Le répertoire, déployé sur 90 minutes, alterne les morceaux qui apparaissaient sur le disque du groupe et de nouvelles compositions encore inédites. De quoi espérer un nouvel album, qui permettra de se replonger à l’envi dans ces compositions labyrinthiques qu’une seule écoute ne saurait épuiser. Cette musique est tellement riche qu’il faut y retourner encore et encore pour l’apprécier à sa juste valeur. Peut-être consciente de cela, Anna Webber propose en rappel de rejouer un des morceaux déjà joués pendant le concert (le premier, m’a-t-il semblé), promettant que ça sera néanmoins complètement différent. Car, si l’architecture compositionelle est essentielle à cette musique, elle conserve néanmoins toute la fraîcheur de l’improvisation, servie par des musiciens qui en font l’actualité sur cette dernière décennie (grand passage en duo flûte / batterie niché au cœur du concert qui l’illustre à merveille). Concert très attendu, donc, qui aura grandement été au rendez-vous de ses promesses.

Aucun commentaire: