dimanche 1 novembre 2026

Jazzfest Berlin 2026, 3e soir, samedi 31 octobre 2026

Christian Lillinger’s Open Form For Society @ Haus der Berliner Festspiele, 18h30


Voici un groupe à l’instrumentation des plus originales. Le batteur leader est ainsi entouré par trois bassistes (Petter Eldh, Jonas Westergaard, Ole Morten Vågan), un vibraphoniste (Christopher Dell) et… cinq claviers ! Anna D’Erricco et Cory Smythe sont au piano, Kaja Draksler au célesta, Elias Stemeseder au synthé et Georg Vogel au clavinet. Kaja Draksler et Elias Stemeseder alternant également au piano droit. J’étais assez curieux de pouvoir entendre ça. La musique puise à plusieurs sources, des musiques électroniques au minimalisme, mais dans une approche beaucoup moins systématique que ces inspirations pourraient laisser penser. Les passages a tutti, quand l’empilement des claviers procure comme un halo harmonique mouvant, où les sons électriques et acoustiques s’emmêlent, débouchent sur une sorte de transe instable qui ne laisse pas deviner vers où elle évolue. Le batteur berlinois dirige de quelques gestes pour indiquer les changements de direction, afin de ne pas perdre ses camarades dans ce maelström rythmique dont les résonances ne permettent pas toujours de savoir de quel instrument la musique provient. Le propos gagnerait sans doute à être plus ramassé parfois. Il ne s’agit pas d’un set d’une traite, il y a des pauses et donc des “morceaux” bien délimités, mais ceux-ci traînent parfois en longueur et on a l’impression que les musiciens ne savent pas toujours comment les terminer, étirant le propos au-delà du raisonnable. Cela dilue par conséquent un propos pourtant convaincant en son cœur, faute de donner une forme plus intelligible aux auditeurs. 


Tomeka Reid Quartet @ Haus der Berliner Festspiele, 20h00


On va dire que je ne suis pas objectif et que la présence de Mary Halvorson dans ce groupe altère mon jugement, mais quelle musique ! C’est absolument fabuleux de bout en bout. Tout est parfait : les compositions, la cohésion du groupe, les voix individuelles, jusqu’à la sonorisation qui fait des merveilles. Les ingénieurs du son de la Festspiele ont restitué de la manière la plus adéquate possible toutes les beautés du quartet de la violoncelliste chicagoane. Chaque instrument est très clairement audible, on arrive à suivre leurs contributions individuelles quelques soient les combinaisons sonores. La contrebasse de Jason Roebke “chante” formidablement quand nécessaire, ancre la pulsation avec détermination à d’autres moments, et à chaque fois on l’entend suffisamment distinctement. Tomas Fujiwara démontre sa science habituelle, quelques soient les registres, des balais très swing, presque a l’ancienne, du premier morceau, aux colorations percussives plus contemporaines de la suite. La guitare de Mary Halvorson offre un contrepoint électrique et juste ce qu’il faut distordu aux notes bleutées qui émanent du violoncelle de Tomeka Reid. Là aussi, leurs sonorités singulières sont parfaitement restituées et toujours parfaitement audibles. Ce groupe a désormais une belle longévité (ils jouent ainsi le répertoire de leur quatrième album en commun), et leur complicité pour servir les compositions de la violoncelliste fait plaisir à entendre. Sur le deuxième morceau du set, je me mets même à trouver quelques résonances avec Bar Kokhba, le sextet qui a sublimé le répertoire de Masada. Une mélodie vaguement orientale, quelques espagnolades, et la complémentarité entre violoncelle, guitare, contrebasse, batterie qui rappelle le line-up (partiel) du sextet zornien. C’est dire le niveau d’excellence. Une heure parfaite, à côtoyer la beauté comme rarement, pour un des meilleurs concerts de l’année. 


Chicago Underground Duo @ Haus der Berliner Festspiele, 21h30


Moins de trois mois après les avoir vus à Lisbonne, je retrouve Rob Mazurek et Chad Taylor pour une nouvelle présentation de leurs explorations electro-acoustiques primordiales. Le répertoire est assez similaire, on retrouve les hymnes tirés de leur plus récent album, mais avec suffisamment d’engagement dans les improvisations pour que ce ne soit pas juste une redite. Le drumming de Chad Taylor répond aux sons synthétiques générés par Rob Mazurek à l’aide de quelques machines pour faire monter des grooves imparables qui donnent envie de danser dans sa tête comme dirait l’autre. À la trompette comme à la trompette picolo, Mazurek pose des solos puissants qui orientent la musique vers un but, au-delà de la seule transe rythmique. Il crie, agite des clochettes, psalmodie un texte, donnant un aspect mystique, comme issue d’une secrète confrérie syncrétique, à ses interventions. C’est peut-être là la raison du succès, et de la longévité, de ce groupe, dans la manière d’agencer le plus naturellement l’ancestral et le contemporain, l’improvisation et la rigidité des machines, le nord et le sud (kalimba de Chad Taylor et influences brésiliennes où Mazurek a longtemps vécu). Une alliance syncrétique des contraires apparents qui semble refléter le plus justement l’état de nos sociétés actuelles. En parlant aussi bien au corps qu’à l’esprit. 


Ingebrigt Håker Flaten (Exit) Knarr @ Quasimodo, 22h30


Il était un peu ambitieux de penser pouvoir combiner ma présence à l’heure au Quasimodo avec les concerts du soir de la grande salle de la Festspiele. Le Chicago Underground Duo termine son set à 22h45, et le temps de rejoindre le club de l’autre côté du Ku’damm, j’arrive alors que le concert du groupe à géométrie variable du bassiste norvégien est déjà bien entamé. Mais je ne voulais absolument pas manquer ce concert vues les forces en présence, et comme ils poussent leur set jusqu’à minuit, j’ai quand même le droit à une bonne heure d’une musique féroce. Sur la petite scène du Quasimodo, un peu entassés les uns sur les autres, on retrouve aux côtés d’Ingebrigt Håker Flaten à la contrebasse, Olaf Olsen à la batterie, Jonathan F. Horne et Karl Bjorå aux guitare (ce dernier déjà présent jeudi aux côtés de Karoline Wallace au même endroit), Karl Hjalmar Nyberg au sax tenor, et surtout Amalie Dahl aux sax alto et baryton et Marta Warelis au piano, les deux jeunes femmes étant ma principale source de motivation pour assister à ce concert. Et je ne fus pas déçu, tellement elles ont illuminé la performance du groupe à chacune de leurs interventions. La musique d’Ingebrigt Håker Flaten allie la puissance rythmique entêtante d’un groupe de rock aux développements incontrôlés du free jazz le plus féroce. A ce petit jeu, Marta Warelis intervient en véritable sorcière des claviers, capable d’égrener des déluges de notes en apparence aléatoires, mais qui collent si parfaitement à l’ambiance générale, que ce côté aléatoire n’est évidemment en rien fortuit. Chacun de ses solos explose complètement le cadre et apporte une dimension sauvage particulièrement réjouissante qu’on prend avec encore plus de plaisir en club, à quelques mètres d’intervalle. Amalie Dahl n’est pas en reste et déroule elle aussi des solos brûlants sur ses saxophones, en solitaire, ou accompagnée par Karl Hjalmar Nyberg au tenor dans quelques joutes sonores surpuissantes. A d’autres moments, se sont les guitaristes qui prennent la musique à leur compte, pour quelques interventions pyrotechniques, avant que l’ensemble ne retombe comme par magie sur ses pattes, avec la contrebasse du leader qui martèle le rythme de manière très appuyée pour faire monter le groove. La musique parfaite pour une fin de soirée, pour un concert debout, en club, qui n’aurait sans soute pas la même énergie dans une plus grande salle.