samedi 27 décembre 2008

Jukebox 2008

Pour conclure l'année, en lieu et place des habituels classements, je vous propose un voyage musical à travers la production jazz (et alentours) de l'année 2008 telle qu'elle a titillé mes oreilles. Sans commentaire, ni hiérarchie. Les références des extraits proposés se trouvent sous le lecteur.

Plus du tiers des disques acquis cette année sont parus sur le label Tzadik. Sinon, on retrouve les valeurs sûres comme Hat Hut, Winter & Winter, Greenleaf, Pi, Ayler ou Yolk. Aucune major. Publient-elles seulement encore du jazz ?

On y trouve également quelques reflets de mes voyages de l'année : Berlin ([em]), Buenos Aires (Guillermo Klein), Stockholm (Gyldene Trion) ou Oslo (Ingebrigt Haker Flaten, Maja Ratkje, Arve Henriksen). Et peut-être même bien de l'année prochaine (le Chicago Project de Matana Roberts).

Bonne écoute.



Hank Roberts : Lenape Alap, extrait de Green (Winter & Winter), avec Hank Roberts (vcl), Marc Ducret (g) et Jim Black (dms)

Michael Bates : Marching, extrait de Clockwise (Greenleaf Music), avec Russ Johnson (tp), Quinsin Nachoff (ts, cl), Michael Bates (cb) et Jeff Davis (dms)

Bar Kokhba : Abdiel, extrait de Lucifer (Tzadik), avec Mark Feldman (vl), Erik Friedlander (vcl), Greg Cohen (cb), Marc Ribot (g), Joey Baron (dms) et Cyro Baptista (dms)

Bill Frisell : Struggle, extrait de History, Mystery (Nonesuch), avec Bill Frisell (g), Ron Miles (cornet), Greg Tardy (ts, cl), Jenny Scheinman (vl), Eyvind Kang (vla), Hank Roberts (vcl), Tony Scherr (cb) et Kenny Wollesen (dms)

John Zorn : Jewish Revolutionaries, extrait de Filmworks XX (Tzadik), avec Carol Emmanuel (harpe), Rob Burger (acc), Mark Feldman (vl), Erik Friedlander (vcl) et Greg Cohen (cb)

Ingebrigt Haker Flaten : Prayer, extrait de The Year of the Boar (Jazzland), avec Dave Rempis (as, ts, bs), Jeff Parker (g), Ola Kvernberg (vl), Ingebrigt Haker Flaten (cb) et Frank Rosaly (dms)

Gyldene Trion : Hurricane Ann, extrait de Live at Glenn Miller Café (Ayler Records), avec Jonas Kullhammar (ts, bs), Torbjörn Zetterberg (cb) et Daniel Fredriksson (dms)

Maja Ratkje : Wintergarden, extrait de River Mouth Echoes (Tzadik), avec Maja Ratkje (voc, synth)

Poolplayers : A Rumoured Version of Ourselves, extrait de Way Below the Surface (Songlines), avec Arve Henriksen (tp, voc), Benoît Delbecq (p), Lars Juul (dms) et Steve Argüelles (machines)

Taylor Ho Bynum : Look Below, extrait de Asphalt Flowers Forking Paths (Hat Hut), avec Taylor Ho Bynum (cornet), Mary Halvorson (g) et Tomas Fujiwara (dms)

Matana Roberts : Thrills, extrait de The Chicago Project (Central Control), avec Matana Roberts (as), Jeff Parker (g), Josh Abrams (cb) et Frank Rosaly (dms)

Fieldwork : Rai, extrait de Door (Pi Recordings), avec Steve Lehman (as), Vijay Iyer (p) et Tyshawn Sorey (dms)

Rudresh Mahanthappa : Snake!, extrait de Kinsmen (Pi Recordings), avec Rudresh Mahanthappa (as), Kadri Gopalnath (as), A. Kanyakumari (vl), Rez Abassi (g), Poovalur Sriji (mridangam), Carlo de Rosa (cb) et Royal Hartigan (dms)

Secret Chiefs 3 : Akramachamarei, extrait de Xaphan (Tzadik), avec Trey Spruance (g, org, synth, p, b), Timb Harris (vl, tp), Anonymous 13 (vla), Jai Young Kim (org), Jason Schimmel (g), Rich Doucette (sarangi), Shahzad Ismaily (b) et Ches Smith (dms)

Marc Ribot : Etude n°3, extrait de Exercices in Futility (Tzadik), avec Marc Ribot (g)

Medeski, Martin & Wood : Rifion, extrait de Zaebos (Tzadik), avec John Medeski (p, keyb), Chris Wood (b) et Billy Martin (dms)

Alexandra Grimal : Forêts aléatoires, extrait de Shape (Futura Marge), avec Alexandra Grimal (ts, ss), Antonin Rayon (org, clavinet) et Emmanuel Scarpa (dms)

Le Bruit du [sign] : Ha melek, extrait de Heiko ou l'apparition du héros (Yolk Records), avec Nicolas Stephan (ts), Jeanne Added (voc), Julien Rousseau (tp, bugle), Julien Omé (g), Théo Girard (cb) et Sébastien Brun (dms)

Daniel Humair : Effervescent Springbox, extrait de Full Contact (Bee Jazz), avec Tony Malaby (ts), Joachim Kühn (p) et Daniel Humair (dms)

Anthony Braxton, William Parker & Milford Graves : Second Meeting, extrait de Beyond Quantum (Tzadik), avec Anthony Braxton (sax), William Parker (cb) et Milford Graves (dms)

John Zorn : Forbidden Tears, extrait de The Dreamers (Tzadik), avec Marc Ribot (g), Jamie Saft (keyb), Kenny Wollesen (vib), Trevor Dunn (b), Joey Baron (dms) et Cyro Baptista (perc)

Steven Bernstein : Benjamin, extrait de Diaspora Suite (Tzadik), avec Steven Bernstein (tp), Jeff Cressman (tb), Peter Apfelbaum (ts, fl, qarqabas), Ben Goldberg (cl), Nels Cline (g), John Schott (g), Will Bernard (g), Devin Hoff (b), Josh Jones (dms, perc) et Scott Amandola (dms)

Francesco Bearzatti : Guerra Civil, extrait de Suite for Tina Modotti (Parco della Musica Records), avec Francesco Bearzatti (cl, sax), Giovanni Falzone (tp), Danilo Gallo (b) et Zeno de Rossi (dms)

Donny McCaslin : The Champion, extrait de Recommended Tools (Greenleaf Music), avec Donny McCaslin (ts), Hans Glawischnig (b) et Johnathan Blake (dms)

Guillermo Klein : Vaca, extrait de Filtros (Limbo Music), avec Guillermo Klein (p), Richard Nant (perc), Ben Monder (g), Miguel Zenon (as, fl), Sandro Tomasi (tb), Taylor Haskins (tp), Chris Cheek (ts, ss, bs), Jeff Ballard (dms), Fernando Huergo (b), Bill McHenry (ts, ss) et Diego Urcola (tp, tb)

Enrico Pieranunzi : K531 / Impro K531, extrait de Enrico Pieranunzi plays Domenico Scarlatti (Cam Jazz), avec Enrico Pieranunzi (p)

[em] : What Kurtag left, extrait de [em] 3 (Act Music), avec Michael Wollny (p), Eva Kruse (cb) et Eric Schaefer (dms)

Daniel Zamir : Let me in under your wing, extrait de I Believe (Tzadik), avec Daniel Zamir (ss), Uri Caine (p), Greg Cohen (cb) et Joey Baron (dms)

John Zorn : Orties Cuisantes, extrait de Filmworks XXI (Tzadik), avec Marc Ribot (g), Carol Emmanuel (harpe) et Shanir Ezra Blumenkranz (cb)

dimanche 21 décembre 2008

Alexandra Grimal Trio @ Sunset, samedi 20 décembre 2008

Voici un groupe que j'ai vu naître. J'étais en effet à leur premier concert commun il y a un peu plus de deux ans et demi à La Fontaine. Depuis, j'ai revu régulièrement l'association triangulaire d'Emmanuel Scarpa (batterie), Antonin Rayon (orgue Hammond et clavinet) et Alexandra Grimal (sax ténor et soprano) : aux Voûtes, à l'Olympic Café ou, déjà, au Sunset en juin dernier. Il y a six mois, Gérard Terronès était là pour capter la prestation du trio. Hier soir, il était encore là pour la sortie de ce premier disque d'Alexandra sous son nom : Shape, sur son label Futura Marge.

Ce qui m'avait frappé lors de leur premier concert, c'était la qualité d'écoute réciproque, la recherche d'une certaine retenue dans le son et, déjà, une attention particulière à la texture sonore du trio sax-claviers-batterie. A l'époque, Alexandra n'était intervenue qu'au soprano, en laissant beaucoup d'espaces à ses acolytes. Au fil des concerts, le son s'est densifié, jouant plus souvent à l'énergie, avec un enchevêtrement sonore et rythmique plus touffu. L'apport du ténor, et l'habitude de la rencontre à trois, ont ainsi permis d'enrichir le champ d'expression du trio, toujours adepte de l'exploration des basses sonorités, mais qui n'hésite pas à faire monter le groove et la puissance sonore au cours de longues plages brûlantes. Si le son du trio est assez caractéristique, la démarche les rapproche tout de même d'un questionnement esthétique du jazz contemporain qu'on retrouve dans les trios un peu similaires Eskelin / Parkins / Black et Berne / Taborn / Rainey. La matière sonore semble en constante ébullition, perturbée par des rythmes asymétriques qui déclenchent des réactions imprévues : là un sifflement ténu mais persistant du sax, ailleurs des nappes distordues à l'orgue, ou encore une accélération soudaine empreinte d'un groove libéré.

La sonorité particulière d'Emmanuel Scarpa à la batterie a un impact essentiel sur le son du trio. Venu du rock, il peut, dans les passages les plus puissants, soutenir un rythme très carré, mais c'est par son aptitude à maintenir des frappes irrégulières - en intensité comme en cadence - qu'il contribue le plus à définir le cadre dans lequel s'inscrit la musique du groupe. On ne s'étonnera pas de l'avoir vu au contact de quelques têtes d'affiche de l'ex-nébuleuse du Hask : Stéphane Payen au sein de Thôt Twin, ou Benoît Delbecq en trio avec le clarinettiste Roland Pinsard. De sérieuses références en matière de science rythmique, entre groove et asymétrie.

J'ai eu un peu moins souvent l'occasion de voir Antonin Rayon dans d'autres contextes, mais on le sait proche de Marc Ducret ou des membres du Bruit du [sign], ce qui précise un peu son esthétique. Entre cliquetis pointillistes et distorsions dignes d'une guitare électrique, son approche des claviers est assez éloignée de la tradition jazz telle que documentée notamment par le jazz-rock au kilomètre des années 70. Chez lui aussi la tension constante entre l'énergie et la retenue, le continuum du son et les irrégularités rythmiques, est la source d'un univers instable, propice aux prises de risques et à l'écoute constamment renouvelée.

Hier soir, Alexandra Grimal n'a joué qu'au ténor et, même si son phrasé est moins directement sous l'influence de Wayne Shorter qu'au soprano, elle en conserve une approche climatique qui lui permet de rebondir sur les ambiances proposées par le couple claviers-batterie, mais aussi, de plus en plus au fil des concerts, de s'affirmer comme source de discours autonome autour duquel c'est aux deux autres de réagir. Ce n'est donc pas tout à fait anodin que le disque du trio, comme le concert d'hier soir, se présentent sous l'intitulé "Alexandra Grimal Trio" quand au départ la logique semblait plus équilatérale. Ce premier jalon en tant que leader dans sa carrière discographique prend alors tout son sens et, connaissant sur scène sa diversité stylistique et son besoin d'approches aussi différentes que complémentaires, on a hâte de pouvoir entendre la suite.