dimanche 27 mars 2011

Taylor Ho Bynum Sextet / Joëlle Léandre Sudo Quartet @ Salle Pablo Neruda, Bobigny, vendredi 25 mars 2011

Deux groupes majuscules réunis sur la scène du festival Banlieues Bleues : relève américaine et Européens intemporels. Le sextet de Taylor Ho Bynum sert une écriture belle, intelligente, ludique et surprenante. J'avais déjà eu l'occasion - et la chance - d'y goûter l'été dernier à Saalfelden. Plaisir renouvelé. Le concert débute par un solo du cornettiste leader qui impressionne par sa technique de souffle continu. Au-delà de la performance physique, il y a surtout un discours qui, dans le dénuement du solo introductif, donne déjà toutes les indications sur ce qui va suivre : attachement aux flux et aux contrepoints, à la circulation du son et des idées, au souffle et aux murmures. Le sextet s'engage alors dans un morceau écrit en hommage à Bill Lowe, qui tient le pupitre du trombone basse et du tuba dans l'actuelle composition du groupe. On pouvait déjà entendre une version de ce morceau, Look Below, par le trio à la base du sextet sur l'excellent Asphalt Flowers Forking Paths (Hat Hut, 2008). Taylor Ho Bynum, Mary Halvorson (guitare) et Tomas Fujiwara (batterie) forment en effet la colonne vertébrale de cet ensemble dont les trois autres membres ont été renouvelés par rapport aux deux disques déjà sortis par le groupe. Il ne s'agit plus uniquement de l'expression d'une jeunesse brooklynienne grandie musicalement dans le sillage d'Anthony Braxton, puisque le sextet est désormais complété par des musiciens un peu plus âgés, nourris d'autres expériences : Ken Filiano à la contrebasse, Jim Hobbs au sax alto et donc le vétéran Bill Lowe au trombone basse et tuba.

Comme à Saalfelden, le cœur du concert est constitué par une longue suite d'une quarantaine de minutes, en quatre parties. Cette commande d'une institution artistique américaine devrait être enregistrée le mois prochain. Et c'est tant mieux, car ce n'est pas deux écoutes à six mois d'intervalle qui vont suffire à en épuiser les richesses, les surprises et les subtilités d'écriture. Ample dans sa forme, diverse dans ses formes - flirtant parfois avec le risque du collage - l'écriture de Taylor Ho Bynum est surtout, en concert, un parfait prétexte au jeu. Jeu avec les sons, jeu entre les musiciens avec un Bill Lowe souvent hilare, un Ken Filiano à la large "banane" en travers du visage et un Jim Hobbs facétieux, presque clownesque, dans ses débordements lyriques. Mary Halvorson et Tomas Fujiwara sont, par caractère ou par nécessité, plus concentrés sur leur rôle au service de la construction d'ensemble. Plus fondus dans le discours collectif, ils n'en sont pour autant pas moins importants. Les contrepoints acidulés de la guitare d'Halvorson et l'élégance chantante de la batterie de Fujiwara sont des caractéristiques finalement plus déterminantes de la musique du sextet que les solos rageurs du saxophoniste.

Le concert s'achève sur un blues intitulé Bowie. Taylor Ho Bynum explique alors que Lester Bowie est un de ses héros, qu'il lui a dédié un morceau et... que ce n'est pas celui-ci. Les musiciens sont hilares et enchaînent dans un élan mingussien sur lequel la guitare de Mary Halvorson se permet un solo incisif très rock.

Joëlle Léandre fête cette année ses soixante ans. La contrebassiste, ex de l'EIC et figure de proue de l'improvisation libre en France (et dans le monde), se voit offrir de multiples apparitions sur les scènes hexagonales à cette occasion. Avec, à chaque fois, des combinaisons instrumentales différentes. Pour Banlieues Bleues, c'est donc un quartet "sudiste" (Aix, Portugal, Sicile et un Allemand de Toscane) de vétérans de la free music qui se présente sur scène. "Vétérans", mais loin de radoter les souvenirs d'une époque révolue. Au contraire, c'est la fraîcheur sans cesse renouvelée du discours qui ne cesse d'étonner et de caractériser cette musique. Il y a d'abord la science percussive de Paul Lovens, de cliquetis en ponctuations, plus suggérée qu'imposée, qui sert de cadre ouvert. ll y a ensuite le trombone échappé de l'Instabile Orchestra, vrombissant et sussurant, de Sebi Tramontana qui donne du relief. Il y a enfin les huit cordes de Carlos Zingaro (violon) et Joëlle Léandre qui s'échappent vers le grand large, les espaces infinis, la beauté vénéneuse de l'absence de limite. Ces quatre là, compagnons de route des uns et des autres dans des contextes toujours changeants depuis des années, maîtrisent suffisamment leur instrument et leur discours pour ne pas s'encombrer de devoir les respecter. Ils préfèrent le jeu ouvert, sur la surprise du moment présent comme sur l'horizon inaccessible, et nous embarquent ainsi dans un voyage au long cours dont on revient heureux, enivré de l'étendue (l'entendu ?) des grands espaces et de l'air vivifiant du grand large. Une grande bouffée d'oxygène, bien nécessaire dans notre époque par ailleurs bien aseptisée.

A lire ailleurs : Franck Bergerot, Philippe Carles.
Dans les archives : ma découverte de Taylor Ho Bynum aux côtés d'Anthony Braxton à la Villette en 2005.

Afterlife Music Radio / Tony Malaby's Apparitions @ La Dynamo, mercredi 23 mars 2011

Premier des trois concerts auxquels j'ai prévu d'assister dans le cadre du festival Banlieues Bleues cette année. J'avais déjà eu l'occasion de voir l'étrange association dissimulée derrière le non moins énigmatique nom d'Afterlife Music Radio l'année dernière en ce même lieu. Cette première expérience m'avait quelque peu frustré, avec l'impression d'être resté en dehors du concept proposé. Frustration accrue par la présence de musiciens qui me sont pourtant particulièrement chers, à commencer par Myra Melford au piano et Ben Goldberg à la clarinette.

Afterlife Music Radio est en effet l'association de trois musiciens américains au carrefour du jazz et d'horizons ouverts sur le vaste monde (Shahzad Ismaily complète le casting à la guitare et à la batterie) et du manipulateur sonore français Mathias Delplanque. Celui-ci, derrière son laptop, triture le son de ses acolytes, propose des accidents percussifs ou réinjecte sans prévenir des phrases captées quelques secondes ou minutes auparavant. Devant lui, les trois Américains jouent leur musique - on reconnaît des inflexions très personnelles chez Melford et Goldberg. Et c'est peut-être là le problème. Tout au long du concert, on n'arrive pas à se départir de cette impression de collage, de juxtaposition d'éléments qui ont leur intérêt pris isolément, mais qui ne forment pas un tout, ou a minima un dialogue articulé. Les ambiances traversées sont diverses, de délicats échanges piano-clarinette en clair-obscur à des dérives quasiment electro-rock, avec à la fin le sentiment d'être face à un patchwork trop bariolé. Alors que le trio seul m'aurait sans doute pleinement convaincu, alors qu'un dialogue électronique vs instrumentistes centré sur un discours principal aurait pu avoir son intérêt, on reste une nouvelle fois frustré par ce non-choix quant à la direction à suivre. Si la première fois, on mettait ça sur le compte de la jeunesse du projet, cette fois-ci on reste plus dubitatif sur son sens profond.

La deuxième partie résonne en revanche de choix clairement assumés. Tony Malaby souffle en continu tout au long du concert. Le ténor américain flotte littéralement au dessus de la richesse rythmique que lui proposent ses trois complices, soit l'assise régulière de Drew Gress à la contrebasse, le foisonnement polyrythmique de Tom Rainey à la batterie, et les couleurs changeantes et chantantes de John Hollenbeck aux percussions. Car ce quartet est bien plus qu'un "quartet à deux batteries" tant Hollenbeck ne frappe qu'occasionnellement ses toms, préférant circuler librement, virevolter, entre xylophone, marimba, vibraphone et mélodica. Assis du côté d'Hollenbeck, mon écoute était naturellement conduite par ma vue, et il m'a semblé que c'était lui qui était au centre du discours musical, qui en apportait les inflexions et les accentuations, libérant du même coup Malaby, qui pouvait se concentrer sur la puissance continuelle du souffle. Le souffle comme geste primordial. Avant le son, avant la note, bien avant la mélodie. A la fois dense et ponctuée de surprises percussives, la musique du trio rythmique n'est alors là que pour servir d'écrin au souffle d'un des vrais géants du saxophone contemporain. Un choix assumé, et par là même convaincant.

A lire ailleurs : Robert Latxague.
Dans les archives : deux concerts de Tony Malaby en trio en 2006, avec Angelica Sanchez et Tom Rainey à l'ancien Duc des Lombards, et avec Marc Ducret et Daniel Humair au Sunside.

dimanche 23 janvier 2011

Benoît Delbecq & François Houle / Tim Berne & Los Totopos @ La Dynamo, mardi 18 janvier 2011

Le clarinettiste québécois et le pianiste français se sont retrouvés pour enregistrer leur troisième disque en duo. Après la séance studio le matin, ils se présentent à l'épreuve de la scène dans une Dynamo relativement bien remplie. Le piano de Benoît Delbecq est extrêmement préparé pour le premier morceau. Les pinces à linge et autres petits bouts de bois donnent un caractère moelleux aux rythmes étouffés qui s'échappent des cordes du piano. On se laisse immédiatement transporter du côté des musiques d'Afrique centrale, comme si le grand piano occidental était changé en sanza, ce "piano à pouces" typique des polyrythmies du cœur du continent noir. A la clarinette, François Houle joue lui aussi sur l'aspect percussif, en faisant claquer sa langue pour restreindre le souffle, et en insistant sur les cliquetis des clés de son instrument. Ce duo de percussions, bien loin des habitudes des deux instruments présents sur scène, dévoile un univers onirique, fait de sonorités cotonneuses et de lumières ouatées.

Le dernier morceau du concert joue sur le même registre, avec un piano à nouveau fortement préparé et un jeu percussif, mais néanmoins moelleux, mis en avant. Entre ces introduction et conclusion en miroir, les deux acolytes jouent entre deux mondes. La musique est parcourue de douces mélodies, comme sur le délicat Concombre de Chicoutimi, et de grooves minimalistes qui n'écrasent jamais la délicatesse des morceaux. Cette alliance des contraires - percussions moelleuses, abstraction narrative - donne toute sa magie singulière à une musique qui ne ressemble à aucune autre. En effet, si les fantômes de Steve Lacy, des musiques pygmées ou de Ligeti sont évoqués, c'est sur le mode de sources enfouies, tellement assimilées qu'elles ont perdu leur caractère identifiable et qu'elles deviennent facteurs de liberté, propices aux combinaisons sonores inédites.

L'écriture de Tim Berne ne change pas. On retrouve ces compositions labyrinthiques au long cours, parcourues de stridences bleues acier, entêtantes, inquiétantes, souterraines. Ce qui change, en revanche, ce sont les musiciens qui l'accompagnent. Ches Smith, déjà vu aux côtés de Mary Halvorson ou de Marc Ribot, succède à la batterie à Joey Baron, Jim Black et Tom Rainey, sorte de sainte trinité percussive du NY downtown. Habitué des contextes avant-rock, il allie frappe sèche et ruptures percussives bruitistes. Les deux autres membres des "chips de maïs" me sont moins connus. Aux clarinettes, la présence d'Oscar Noriega, originaire de Tucson, Arizona (comme Tony Malaby), explique peut-être cette référence à la cuisine mexicaine. La confrontation de la rondeur puissante du souffle de Noriega et des stridences acides du leader est à mon goût le principal intérêt de ce nouveau groupe. Elle en est l'originalité, et le facteur de renouveau de la musique du saxophoniste - au-delà des repères d'une écriture désormais familière. On est loin des développements planant d'un Chris Speed, avec lequel Berne avait déjà expérimenté l'inclusion de la clarinette à ses ensembles. On est plutôt du côté d'un souffle chaud, puissant sans être toutefois rutilant, apportant une approche sudiste assez nouvelle dans la musique de Tim Berne. Au piano, Matt Mitchell développe lui un discours dense, heurté, d'apparence désordonnée, mais qui progressivement s'organise en flux et reflux puissants au sein desquels les deux souffleurs tentent d'émerger. L'omniprésence du piano, en vagues déferlantes continues, accentue les jeux de souterrains propres à la musique de Tim Berne. La mélodie n'est visible que par intermittences, comme si elle avait du mal à dompter ce magma en fusion. Poursuivant une démarche entamée il y a plus de vingt ans, ce nouvel ensemble bernien propose ainsi un renouveau bienvenu au sein d'un langage qui pourrait sans cela paraître parfois un peu corseté.

A lire ailleurs : Franck Bergerot.

lundi 10 janvier 2011

Michel Portal Sextet @ Salle Pleyel, dimanche 9 janvier 2011

Les all-stars font peur. La musique peut-elle survivre à l'alignement de noms prestigieux ? Le groupe réuni par Portal pour son plus récent disque (Baïlador, pas encore écouté) ressemble furieusement à un all-stars. La musique ? Elle jaillit comme si ce groupe avait déjà une longue existence commune. Avec une tournée commencée seulement la veille à Metz et des sessions de studio qui n'ont pas dû être très nombreuses, il y a un petit côté miraculeux.

Tout commence par quelques notes de guitare aux sonorités sahéliennes. Lionel Loueke, isolé sur la droite de la scène, égraine une sorte de blues ouest-africain qui hésite entre électricité et sécheresse acoustique. Il s'accompagne de percussions vocales qui installent progressivement une polyrythmie bancale mais prenante. Jack DeJohnette le rejoint pour densifier le propos percussif. Il se coule parfaitement, tout au long du concert, dans ces rythmes africains revisités, inventant un fantasme de jazz panafricain débordant du continent noir, vers la Méditerranée, vers l'Argentine, vers Cuba. Il est le moteur permanent de cette musique basée avant tout sur la richesse rythmique. Il est celui qui définit les couleurs des morceaux plus que tout autre. Les autres apportent les nuances, lui décide du climat. Lui qui a proposé à Portal de remonter un projet commun des années après leur précédente collaboration semble habité par la musique du basque, particulièrement démonstratif de sa joie de jouer et d'être là face à un public nombreux.

La (bonne) surprise de ce groupe, c'est la présence d'Ambrose Akinmusire à la trompette. Le jeune new yorkais d'origine nigériane n'est pas un inconnu. On a déjà eu l'occasion de l'entendre, alors tout juste la vingtaine, aux côtés de Steve Coleman au début des années 2000. Mais depuis, il s'était fait discret. Le retrouver là, dans un contexte assez éloigné des fortes structures colemaniennes, incite tout d'abord à la curiosité. Il ne faut pas longtemps pour comprendre tout son apport au groupe. Sa sonorité est particulièrement limpide, même dans les tempos rapides qui ne manquent pas. Lors d'un solo, sur un morceau aux couleurs latines, il retient particulièrement l'attention. Solaire, il irradie doucement la musique jusqu'à sembler en calmer le rythme pour atteindre la sérénité. Il évoque alors étrangement la majesté que sait donner Abdullah Ibrahim à son piano. Ne se contentant pas de jouer la musique de Portal, il y apporte une personnalité musicale déjà affirmée.

Si Bojan Z, qui étend lui la musique vers le nord-Sahara, est au piano et au rhodes l'architecte du groupe (il a choisi les musiciens pour Portal, et son jeu sert avant tout de support à l'ensemble), on reconnaît partout la patte du basque, notamment dans des mélodies clairement identifiables. Si la plupart des morceaux sont récents (mis à part un traditionnel Solitudes repéré vers la fin du concert), on a le sentiment d'être en terrain extrêmement familier. Trop ? Le risque existe, mais l'originalité des couleurs rythmiques permet au besoin de surprise d'être comblé.

Les bons, voire très bons, moments abondent. Scott Colley, qu'il serait injuste de maintenir dans l'ombre - relative - de sa notoriété et de son rôle de maintien du groove, y est pour beaucoup. Il retrouvait pour l'occasion Bojan Z, avec qui il avait gravé ce qui reste le meilleur disque du pianiste bosniaque à mon goût (Transpacifik, Label Bleu, 2003). Il assure le lien permanent entre les différents ingrédients rythmiques qui émanent du piano, de la guitare et de la batterie, les couleurs jazz, latines et africaines. Il est une indispensable colonne vertébrale, transformant ce rôle parfois ingrat en autant d'occasions de nuancer le propos, d'insuffler un peu de douceur et de retenue dans la profusion apparente des morceaux. C'est néanmoins sans lui, seul face à Lionel Loueke, que Portal choisit de dévoiler dans toute sa simplicité les contours fragiles d'une mélodie chuchotée à la clarinette basse. Nichée au cœur du concert, elle est le joyau dépouillé d'un riche écrin rythmique.

A la fin, pour le second rappel, Portal est laissé seul en scène par ses camarades de jeu. Dejarme solo ! proclamait l'un de ses disques il y a trente ans. Il maîtrise l'exercice. Il empoigne sa clarinette basse et sert une version expressive, passant par tous les sentiments possibles, de son "tube" Mutinerie. La conclusion idéale.

A lire ailleurs : Klari, Bladsurb.
A voir : le concert sur Arte Live Web.

mardi 28 décembre 2010

Top 10 (+1) 2010

Malgré tout l'arbitraire qu'il y a à juger que le passage des ans a une quelconque influence sur la qualité de la production discographique - moribonde autant que régulière - l'exercice de style annuel qui consiste à revenir un instant sur ce qui vous a titillé les tympans douze mois durant a le mérite de tout bilan : obliger le temps à s'arrêter en le fixant un instant pour qu'il devienne repère vers lequel revenir plus tard.

Je me suis donc prêter à l'exercice qui consiste à dresser la liste du "meilleur de" (avec toutes les précautions oratoires habituelles que tout le monde vous sert), soit dix disques parus en 2010 et une réédition de l'année. Petite revue rapide de chacun, par ordre alphabétique.


Atomic - Theater Tilters (Jazzland)
Formé il y a une dizaine d'années, le quintet scandinave donne régulièrement des nouvelles sous forme discographique (à défaut de passer souvent par Paris). Cette année, c'est un double CD enregistré lors d'un concert au Teater Lederman de Stockholm en octobre 2009 qui nous est proposé. On retrouve ce qui fait la spécificité d'Atomic : un son free-bop qui s'inscrit dans une tradition véritablement transatlantique (la fougue des roaring sixties new yorkaises alliée à un sens de l'écriture nourri de mélodies folkloriques européennes) tout en maintenant une oreille sur l'actualité du jazz innovant, avec notamment des accointances marquées avec la scène chicagoane réunie autour de Ken Vandermark. Les dix morceaux rassemblés ici sont signés soit du saxophoniste suédois Fredrik Ljungkvist, pour six d'entre eux, les plus mélodiques, soit du pianiste norvégien Håvard Wiik, pour les quatre autres, plus bouillonnants. L'enregistrement live permet de laisser exploser toute l'énergie dont est capable ce quintet à l'instrumentation des plus classiques, mais servie par des musiciens dont les noms apparaissent dans de nombreuses formations excitantes des deux côtés de l'Atlantique : outre les deux sus-cités, Magnus Broo (tp) et la solide paire rythmique Ingebrigt Håker Flaten (cb) / Paal Nilssen-Love (dms). Avec eux, le jazz est une tradition bien vivante.


Sylvie Courvoisier & Mark Feldman - Oblivia (Tzadik)
Duo sur scène et couple à la ville, la pianiste suisse et le violoniste américain nous ont enchantés ces dernières années sur les compositions de John Zorn pour Masada ou au sein d'ensembles plus vastes menées par Sylvie (Abaton en trio, Lonelyville en quintet). Il manquait cependant une pierre à leur édifice commun, un disque en duo documentant leurs propres compositions afin de pouvoir prolonger ce qu'on avait déjà eu l'occasion d'entendre en concert. C'est chose faite depuis le début de l'année grâce à Tzadik. Le répertoire du disque alterne les pièces courtes, marquées du sceau de l'improvisation et d'ailleurs cosignées des deux musiciens, et les compositions plus longues, quasiment toutes signées de la pianiste (cinq pour une de Mark pour être précis). Les couleurs de la musique sont extrêmement changeantes, du temps suspendu qui plane sur le délicat Bassorah, au dynamisme chatoyant de Messiaenesque, du romantisme à peine voilé de Purveyors au ludisme éphémère de courtes pièces bruitistes comme Samarcande ou Fontanelle. On retrouve néanmoins à chaque fois les caractéristiques premières du duo : l'attention portée au moindre petit bruit, à la poésie des sons et du silence, et à la progression sans digression inutile du discours musical. Les cinquante minutes du disque passent alors très vite et, arrivé à la fin, on n'a envie que d'une seule chose : réécouter encore un peu de la magie qui s'échappe des cordes sensibles - frappées, pincées, frottées, caressées, effleurées - du duo.


Sylvie Courvoisier & Mark Feldman Quartet - To Fly To Steal (Intakt)
Quoi de mieux, pour poursuivre la magie, qu'un autre disque du couple Courvoisier/Feldman ? Le label suisse Intakt, quelques semaines à peine après la parution d'Oblivia, a publié ce disque en quartet. Sylvie et Mark y sont accompagnés par une "classique" paire rythmique contrebasse/batterie. Enfin, pas si classique que ça dans son approche. Thomas Morgan et Gerry Hemingway sont bien loin de "tenir" le rythme derrière des leaders en pleine lumière. On est en présence d'une musique qui s'élabore à quatre. Sur les sept morceaux que compte le disque, trois sont d'ailleurs co-signés par les quatre musiciens. Le geste improvisé est collectif. Les combinaisons se font et se défont constamment, chacun ponctue le discours commun tour à tour, y apportant un accent, un contrepoint ou une note surprise. Le disque s'ouvre et se ferme sur des compositions de Sylvie, dont l'inaugural Messiaenesque, déjà présent sur Oblivia. En son cœur, on y trouve deux compositions de Mark Feldman dont la poignante Five Senses of Keen, parcourue par une mélodie retenue, comme en sourdine, triste comme un violon yiddish d'après la catastrophe, isolé dans un monde tombé en ruines, qui débouche sur la confrontation pointilliste de Fire, Fist and Bestial Wail, improvisation ponctuée de phrases désarticulées du piano, de la contrebasse et de la batterie. Vingt minutes intenses. Assurément un disque qui fera date.


Pascal Dusapin - Sept solos pour orchestre (Naïve)
La composition de ce cycle des sept formes s'étale de 1992 à 2009. Dusapin a ainsi trouvé le moyen de composer, avec le temps, une large pièce aux dimensions symphoniques, tout en respectant les formats courts (dix à vingt minutes) bien souvent imposés aux commandes de musique contemporaine. La création du dernier solo, Uncut (2009), avait lieu l'année dernière à la Cité de la Musique, et j'y étais. Pour l'occasion, l'Orchestre Philharmonique de Liège Wallonie Bruxelles dirigé par Pascal Rophé donnait pour la première fois à entendre l'ensemble des sept pièces. On retrouve le même orchestre sur le disque (2 CDs) qui permet de plonger en profondeur dans la riche matière sonore rendue extrêmement malléable par l'écriture de Dusapin. La musique se déploie en vagues successives, pleines de tension et d'énergies tour à tour contenues et comme déversées sur l'orchestre. Les sons semblent se plier, se déplier, se replier selon d'autres plis. Tout est histoire de flux et reflux, aussi bien horizontaux (mélodiques) que verticaux (harmoniques). D'un solos à l'autre on retrouve des éléments communs, mais à chaque fois agencés différemment. La "symphonie" qui en émerge semble alors avancer tout en revenant sans cesse aux mêmes endroits, comme prisonnière d'un étrange labyrinthe sonique. Les repères sont brouillés, l'équilibre toujours instable, et la surprise jaillit à chaque détour. Dusapin joue avec la matière orchestrale tel un sculpteur cubiste et nous plonge au cœur d'une œuvre au long cours résolument contemporaine et pourtant clairement reliée à la grande tradition symphonique classique. Magistral.


Marty Ehrlich - Fables (Tzadik)
Si seul le nom du saxophoniste et clarinettiste apparaît sur la tranche de ce deuxième opus qu'il enregistre pour la série Radical Jewish Culture de Tzadik, il s'agit ici avant tout d'un duo avec le pianiste et accordéoniste Hankus Netsky. Ce dernier est le fondateur du Klezmer Conservatory Band, groupe botsonien fondé au début des années 80 qui perpétue la tradition yiddish depuis trente ans. On est pourtant assez loin de la tradition ici. Pas dans une veine moderniste qui ferait se confronter klezmer et rythmes jazz, funk ou rock non plus. Plutôt dans un au-delà très personnel, sensible et spirituel. Comme si les deux amis avaient pris véritablement au pied de la lettre la définition zornienne de la série : jewish music beyond klezmer. L'ensemble sonne à la fois extrêmement familier, plein de résonances de musiques d'hier, et véritablement créatif, grâce à une écriture personnelle affirmée. Sur son blog Free Jazz, l'incontournable Stef concluait sa chronique du disque de la sorte : Don't underestimate the feat : it is incredibly difficult to turn the familiar into something so authentic, personal and fresh. A major achievement. On ne peut qu'approuver.


Jean-Marc Foltz, Matt Turner, Bill Carrothers - To the Moon (Ayler)
Dix vignettes crépusculaires, improvisées par une froide journée d'hiver 2008 à Minneapolis, qui dessinent une musique de chambre mystérieuse et racée. Dans les notes de pochette, Jean-Marc Foltz évoque le Pierrot Lunaire d'Albert Giraud - qui inspira en son temps Schönberg - non comme un programme prédéfini, mais comme de possibles correspondances qui surgissent après coup, à la réécoute. La musique surgit comme dans un entre-deux des styles, ni particulièrement jazz, ni tout à fait classique, juste inspirée par l'instant, le climat et l'air du temps. Les clarinettes de Foltz s'immiscent dans la nuit, caressantes ici, plus tranchantes là, portées par le piano obsessionnel, minimaliste ou percussif, de Bill Carrothers. Matt Turner les enrobe de son violoncelle passionné, entre rondeur boisée et étirement du temps. Le trio fait entendre une certaine idée de la délicatesse, bien loin de toute sensiblerie. Une musique qui touche par sa justesse. Évidente, calme, pudique.


Ben Goldberg Quartet - Baal (Tzadik)
Tzadik poursuit la publication de disques documentant le Book of Angels, second songbook de Masada composé par John Zorn. 2010 aura même été une année particulièrement prolifique avec quatre nouveaux opus : le quatuor vocal féminin de Mycale pour le 13e volume, le surf rock exotique de The Dreamers pour le 14e, les cordes familières du Masada String Trio pour le 16e, et donc ce quartet assemblé par Ben Goldberg pour le 15e. Un juste retour des choses vue l'influence revendiquée du New Klezmer Trio du clarinettiste sur l'aventure Masada. Ce nouveau disque voit la plus récente déclinaison du trio de Ben Golberg augmentée du piano de Jamie Saft qui avait fait sensation sur le premier volume de la série en 2005. La formule instrumentale assemblée ici (cl, p, cb, dms) me plaît particulièrement et permet une incarnation idéale du répertoire masadien. Si jazz et klezmer en sont la source évidente, la musique se dévoile dans un au-delà des genres - à la manière de Marty Ehrlich ci-dessus - qui brille par ses couleurs, son dynamisme et son sens de l'espace. La musique rebondit dans tous les sens, dérape ici, se fait plus climatique là, jaillit brusquement après un passage plus méditatif, et met en valeur la complémentarité de timbre des instruments avec éclat.


Alexandra Grimal - Seminare Vento (Free Lance)
Après le trio électrique avec Antonin Rayon et Emmanuel Scarpa documenté en 2008, Alexandra Grimal a fait paraître cette année un disque de son quartet acoustique pan-européen où l'on retrouve le pianiste Giovanni di Domenico, le contrebassiste Manolo Cabras et le batteur Joao Lobo. Mes fidèles lecteurs (s'il en reste malgré les changements de support) savent déjà mon goût pour les compositions et le jeu de la saxophoniste. Étonnamment, je n'ai pourtant assisté à aucun de ses concerts cette année, faute d'agendas concordants. Le support discographique pallie en partie ce manque et permet de prendre des nouvelles d'un groupe vu à plusieurs reprises sur scène durant la période de "maturation" du disque. Les trois premiers morceaux laissent entendre le goût de la retenue et des silences développé par ces quatre musiciens, ainsi que l'héritage shorterien évident. Par la suite, le disque trouve un équilibre caractéristique d'Alexandra, toujours sur la brèche, in'n'out, entre attaques franches et mélodies sensibles. L'agencement des titres faits que parmi les cinq premiers, un seul est signé de la saxophoniste alors que les cinq derniers sont tous de sa plume. Comme si se révélait progressivement sa personnalité, tout d'abord nourrie des apports de ses camarades de jeu, puis plus affirmée, sûre d'elle même et de sa singularité. En tout cas, déjà un grand disque.


Mary Halvorson Quintet - Saturn Sings (Firehouse 12)
D'année en année, le nom de Mary Halvorson grandit à mesure qu'elle occupe une place de plus en plus centrale dans le cercle restreint des musiques innovantes. D'abord un nom repéré au sein des ensembles d'Anthony Braxton, puis une pierre angulaire des formations de Taylor Ho Bynum, et enfin la révélation de son premier disque en leader, l'excellent Dragon's Head en trio paru il y a deux ans. Depuis le choc provoqué par ce disque, je la suis avec la plus grande attention, jusqu'à avoir fait le déplacement à Saalfelden cet été principalement pour pouvoir l'apprécier dans trois formations différentes. C'est donc dans la petite ville autrichienne que je lui ai acheté ce nouveau disque, prolongement idéal de son précédent opus en leader. Elle y retrouve son trio formé de John Hébert à la contrebasse et Ches Smith à la batterie auxquels s'ajoutent Jonathan Finlayson (tp) et Jon Irabagon (as). L'écriture de la guitariste est réellement originale, faite de subtils déséquilibres rythmiques et mélodiques, acidulée sans ne jamais tombée dans l'agressivité gratuite, variant les intensités et provoquant sans cesse des décalages qui font de chaque phrase une surprise. L'adjonction des deux souffleurs permet à Mary de démultiplier un peu plus le champ des possibles, en jouant sur les contrastes et les dérapages, sans que ses morceaux ne perdent jamais leur groove subtil qui semble les faire avancer. S'il ne fallait retenir qu'un disque cette année...


Chris Lightcap's BigMouth - Deluxe (Clean Feed)
Le BigMouth de Chris Lightcap nous avait déjà accroché l'oreille avec son premier disque paru en 2002 sur Fresh Sound New Talent. Huit ans après, le quartet à deux ténors a grandi et se présente sous la forme d'un quintet par l'adjonction de Craig Taborn au piano (principalement électrique). Le groupe se transforme même en sextet le temps de trois morceaux sur lesquels Andrew D'Angelo s'illustre au sax alto aux côtés des ténors de Tony Malaby et Chris Cheek. Les compositions du contrebassiste n'ont rien perdu de leur belle lisibilité mélodique. Avec l'instrumentation étendue, la musique du groupe trouve même une ampleur très chaleureuse, servie par la rondeur des sons du Wurlitzer de Taborn et des deux ténors. Il y a un côté quasiment pop dans cette musique, par son évidence mélodique et son caractère doucement dansant, sans jamais que cela ne soit pour autant synonyme de facilité ni de prêt-à-écouter. Le disque navigue dans des contrées déjà explorées récemment par David Binney, Donny McCaslin, Kneebody ou le Chris Potter Underground. Un jazz qui mêle attitude cool (Chris Cheek en héritier) et jeu sur les brèches (Tony Malaby en équilibriste), servi par un groove tranquille et addictif.


Vienna Art Orchestra - The Minimalism of Erik Satie (Hat Hut)
Alors que cet été Mathias Rüegg annonçait la dislocation de son orchestre trentenaire faute de financement, Hat Hut rééditait un disque fondateur, enregistré en 1983-84. Première d'une longue série d'incursions du VAO dans le répertoire classique, elle a tout du manifeste. Il ne s'agit pas ici de "jazzifier" les compositions de Satie, ni de les déconstruire sous les coups d'improvisations rageuses. Rüegg démontre plutôt tout son talent d'arrangeur. Les partitions de Satie sont brièvement exposées en ouverture des morceaux (pendant une à deux minutes la plupart du temps), avant que l'orchestre n'entame ses "Reflexions on" dans un langage qui doit autant à l'art du big band qu'aux free forms les plus sophistiquées des musiques improvisées européennes. On retrouve ici le VAO première formule avec quatre cuivres, trois anches (dont Harry Sokal et Wolfgang Puschnig), le vibraphone de Woody Schabata, les percussions de Wolfgang Reisinger et les merveilleuses inventions vocales de Lauren Newton. Soit un orchestre de jazz qui s'autorise l'absence de piano, contrebasse et batterie et dégage, par conséquent, un sentiment de liberté joyeuse, loin de tous les carcans et clichés du classique à la mode jazz.