dimanche 9 août 2026

Pat Thomas / Tomas Fujiwara’s Dream Up @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 8 août 2026

Pour sa programmation du week-end, Jazz em Agosto double la mise. Ainsi, avant le concert de 21h30 dans l’amphithéâtre extérieur, un autre rendez-vous est proposé à 18h30, cette fois-ci dans l’un des auditoriums intérieurs de la fondation. C’est la deuxième fois en l’espace de quelques mois que je vois le pianiste britannique Pat Thomas pour un concert en solo, après son passage par le Jazzfest Berlin en novembre dernier. Peut-être que je généralise mon propre ressenti, mais j’ai l’impression qu’il a une sorte de reconnaissance, tardive, à l’international, notamment depuis sa participation au quartet [ahmed] (aux côtés de Seymour Wright, Antonin Gerbal et Joel Grip), alors qu’il a déjà l’âge d’être un vétéran de la free music européenne. À Berlin , il était arrivé sur scène en boitant, s’appuyant difficilement sur une canne pour rejoindre le piano. Cette fois-ci, c’est même en fauteuil roulant qu’il s’avance, poussé par un assistant. Il commence néanmoins au quart de tour, à peine installé sur le tabouret du piano, alors que son assistant n’a pas encore fini de ranger le fauteuil sur le côté de la scène. Pas de temps mort dans les sets de Pat Thomas (c’était pareil à Berlin), la musique jaillit en continu, même les pauses entre les morceaux sont réduites au strict minimum. Le pianiste britannique vit intensément son art, pas nécessairement sur la longueur (quarante-cinq minutes plus un court rappel), mais sans accorder le moindre espace à quelques fioritures inutiles. 


Contrairement à son concert berlinois, Pat Thomas se « contente » de jouer sur les touches en ivoire. Pas d’intervention directement dans les cordes ni sur le cadre, il déroule son set en jouant selon la « norme », ou presque. On notera tout de même une corde préparée dans les aigus, sur le quatrième morceau, mais pour le reste son inventivité s’exprime autrement. Les morceaux qu’il interprète ont chacun leur couleur particulière. Très blues pour le premier, avec un groove presque dansant sur le deuxième , telle une mécanique bien huilée à la Nancarrow pour le troisième… sans pour autant se départir d’un langage hérité du free jazz qui laisse toute la place au goût de la surprise, aux clusters dissonants, aux résonances harmoniques construites par une succession rapide de notes moins aléatoires qu’il n’y parait au premier abord. Au-delà du free jazz, Pat Thomas a une dette évidente envers Thelonious Monk. Le plus récent disque du quartet [ahmed] lui est d’ailleurs consacré et, comme à Berlin, il interprète une composition de son illustre prédécesseur en guise de rappel, de manière très ramassée, sur une petite minute seulement, le temps de citer le thème et de le prolonger par quelques accords puissants au cœur de son propre langage. 

À 21h30, dans les jardins de la fondation, on retrouve un musicien déjà vu à plusieurs reprises lors des précédentes éditions de Jazz em Agosto (et à de nombreuses autres occasions), l’un de mes favoris depuis quasiment deux décennies désormais. Pour l’occasion, Tomas Fujiwara propose une formule inédite (juste entendue sur disque) avec son quartet percussif auteur du beau Dream Up (Out Of Your Head Records, 2025). Par rapport au disque, le line up est néanmoins renouvelé à moitié. Si on retrouve le leader à la batterie et Kaoru Watanabe aux tambours taiko (les tambours traditionnels japonais) et à la flûte shinobue (petite flûte traversière en bambou), le groupe est complété par Kweku Sumbry au ngoni, balafon, djembe et timbales et Ches Smith, de retour sur scène après son concert de la veille, au vibraphone et occasionnellement aux congas. Avec un groupe centré sur les percussions, on pourrait s’attendre à un déluge rythmique incessant déployé jusqu’à l’épuisement. Il n’en est rien, et Tomas Fujiwara propose au contraire une musique basée sur l’écoute mutuelle, qui laisse beaucoup de place à la retenue (à tel point qu’on a parfois l’impression que les sons des animaux nocturnes, batraciens, oiseaux ou insectes font partie de la musique - en tout cas ils ne sont pas toujours recouverts), et qui ne cherche pas la « performance » démonstrative. De manière assez illustrative, les morceaux sont d’ailleurs relativement courts. 


S’il y a bien entendu des passages à quatre, chacun frappant ses percussions de manière simultanée, ce n’est pas l’essentiel du propos, et Fujiwara laisse beaucoup de place à ses compagnons pour briller en solo ou en duo. Le registre est plus souvent medium qu’à pleine puissance. Par ailleurs, le groupe n’est pas purement percussif. Kaoru Watanabe intervient régulièrement à la flûte shinobue, à la sonorité douce et fragile, et Kweku Sumbry au ngoni. Les deux chantent aussi à l’occasion, évoquant des traditions ancestrales que leurs origines laissent paraître, japonaises pour l’un, ouest-africaines pour l’autre. C’est ainsi, me semble-t-il, la première fois que Tomas Fujiwara convoque une musique qui rappelle une part de son héritage personnel, comme son nom de famille le laisse paraître. Mais sans en faire un programme, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres, au service d’une vision élargie des possibles des instruments percussifs. Ches Smith, au vibraphone, ajoute bien souvent une dimension mélodique à son jeu, à base de motifs simples, presque naïfs, qui s’insèrent néanmoins dans les passages a tutti comme une couche essentielle de la résonance harmonique permise par l’accumulation des rythmes et textures. Ce qui ressort à la fin du concert, c’est donc avant tout la dimension de compositeur de Fujiwara, pleine de maîtrise pour permettre de faire vibrer les peaux harmonieusement, sans se laisser déborder par l’excitation rythmique qui pourrait facilement prendre le pas dans un tel contexte. Et c’est d’autant plus réjouissant en live, quand la vue complète l’écoute. 

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