Take the F train... to Brooklyn, pour se retrouver à 22h au Barbès, un café parisien qui ne dénoterait pas à la Goutte d'Or. Le bar est tout en longueur. Au mur, quelques vieilles affiches en français n'ont pas sur moi l'effet exotique qu'elles procurent sans doute aux autochtones. Au fond, une petite salle derrière une vitre et un rideau accueille des concerts tous les soirs. Programmation world et jazz contemporain pour l'essentiel. Sorte de cousin d'outre-atlantique de l'Olympic Café.
Ce soir le clarinettiste klezmer Andy Statman joue en trio (cb, dms). Arborant kippa et tsitsit, il joue aussi bien dans les synagogues que dans les lieux alternatifs. Grand écart ? Plutôt une expression typiquement new-yorkaise qui, de Knitting Factory en Tonic, a remis la tradition yiddish au cœur des musiques créatives. Je ne connaissais de Statman avant ce concert qu'un disque, paru dans la série Radical Jewish Culture de Tzadik, Avodas ha-Levi : recueil passionnant de mélodies klezmer jouées avec la fougue du free jazz des 60s. Certains duos clarinette / batterie n'étant d'ailleurs pas sans évoquer, toute proportion gardée, Interstellar Space. Vétéran de la tradition yiddish, Statman semblait, sur ce disque, jeter un pont entre le revival folk des 70s et le traitement modernisé de la Downtown Scene dans les 90s.
Le concert de ce soir est plus sage que le disque. Même si la densité de son jeu à la clarinette sur l'entame du concert emporte immédiatement tous les spectateurs avec lui. Le premier morceau met ainsi la barre (trop ?) haut : solos chantants, très expressifs, de la contrebasse et drumming à mains nues - à la Joey Baron - du batteur servent d'écrin à la joyeuse fougue du leader. Par la suite, Andy Statman troque le plus souvent sa clarinette pour la mandoline, son autre instrument de prédilection. Si sur quelques morceaux il trouve des accents rebetiko qui nous rappellent que Salonique fut un grand centre juif de l'empire Ottoman, le champ d'expression de l'instrument est trop limité pour permettre de maintenir un discours surprenant tout au long du concert. On attend alors avec impatience les morceaux où il reprend sa clarinette, malheureusement minoritaires. C'est sur ceux-là qu'il fait preuve d'une véritable originalité dans l'interprétation, nourrie de jazz libre, transcendant la tradition, quand les modes de jeu à la mandoline sont, eux, un peu toujours les mêmes : jeu très rythmique, à sens unique. Même les sidemen semblent avoir moins de liberté dans ce contexte.
Concert en demi-teinte, donc. Je me faisais une joie de pouvoir voir sur scène cette légende méconnue qui tourne peu en dehors de New York, baigné du souvenir de son disque sur Tzadik. La magie ne fut que trop occasionnelle ce soir-là.
dimanche 10 juillet 2011
samedi 25 juin 2011
Matthew Shipp & Darius Jones @ The Stone, jeudi 16 juin 2011
Une porte au coin de 2nd Street et d'Avenue C. En face, une station-service. Ecrit en petit, au dessus de la poignée : The Stone. Seule indication pour identifier qu'il y a derrière cette porte un lieu dédié aux musiques créatives, perdu dans cette "Alphabet City" du Lower East Side (les avenues y sont identifiées par des lettres A, B, C, D et non par des chiffres comme dans le reste de Manhattan). Pas de réservation possible, il suffit juste d'arriver à l'heure dite (les portes n'ouvrent pas avant). Quelques personnes font la queue en bon ordre au coin de la rue. A 20h, on tend un billet de 10 dollars au portier, puis on s'installe tranquillement sur l'une des - environ - 70 places assises que propose l'endroit. Pas de bière - ou quoi que ce soit d'autre - à vendre. On vient ici pour écouter de la musique, et c'est déjà beaucoup. La programmation de cet espace ouvert en 2005 par John Zorn est confiée chaque mois (ou par quinzaine comme en ce mois) à une personne différente. Du 16 au 30 juin, c'est Steven Joerg qui s'y colle. Ce dernier est le producteur du label AUM Fidelity qui documente largement la scène free new-yorkaise rassemblée autour du Vision Festival (qui s'est tenu quelques jours auparavant dans la grosse pomme) : David S. Ware, William Parker, Joe Morris, Cooper-Moore, etc.
Pour inaugurer la série (à raison de deux concerts par soir, l'un à 20h, l'autre à 22h), le duo formé par Matthew Shipp (piano) et Darius Jones (saxophone alto) s'installe au centre de la pièce. Par quelques phrases au déroulement classique, l'altiste commence par insister sur son ancrage dans la tradition du jazz. Progressivement, il laisse pourtant apparaître un discours plus exploratoire fait de déviations, bifurcations, accélérations, changements soudains de direction, hésitations, ralentissement vers un rythme lancinant, insistance répétitive sur une simple note, puis retour - sans redite - à des développements plus classiques. Ce va et vient permanent entre réceptacle d'une riche tradition et volonté d'affirmer sa singularité fait écho au jeu tout en flux et reflux si caractéristique du pianiste. Très percussif, comme à son habitude, Matthew Shipp peint un univers cubiste, aux rythmes anguleux et aux harmonies instables qui créent des conditions favorables à l'expressivité de son jeune partenaire. Souvent dans le registre de la puissance, le pianiste sait aussi, à l'occasion, ralentir le rythme pour étirer le paysage dans une approche quasi romantique, avant de repartir de plus belle dans les cascades rythmiques dont il a le secret. Le rythme est l'élément essentiel du dialogue entre les deux musiciens. Il est leur point de contact, leur terrain d'échanges, quand mélodies et harmonies sont développées dans des approches moins coordonnées.
Les morceaux s'enchaînent sans applaudissement pour les interrompre au cours de l'heure que dure le set. On est emporté par le flux constant - non sans silence, mais qui semble créer un continuum au-delà des sons émis par le saxophone et la piano. Au final, on a assisté à un set vif, très rythmique, parcouru d'échos de la tradition du jazz (free ou non), qui lance parfaitement ces quelques jours passés à parcourir les clubs new-yorkais.
Pour inaugurer la série (à raison de deux concerts par soir, l'un à 20h, l'autre à 22h), le duo formé par Matthew Shipp (piano) et Darius Jones (saxophone alto) s'installe au centre de la pièce. Par quelques phrases au déroulement classique, l'altiste commence par insister sur son ancrage dans la tradition du jazz. Progressivement, il laisse pourtant apparaître un discours plus exploratoire fait de déviations, bifurcations, accélérations, changements soudains de direction, hésitations, ralentissement vers un rythme lancinant, insistance répétitive sur une simple note, puis retour - sans redite - à des développements plus classiques. Ce va et vient permanent entre réceptacle d'une riche tradition et volonté d'affirmer sa singularité fait écho au jeu tout en flux et reflux si caractéristique du pianiste. Très percussif, comme à son habitude, Matthew Shipp peint un univers cubiste, aux rythmes anguleux et aux harmonies instables qui créent des conditions favorables à l'expressivité de son jeune partenaire. Souvent dans le registre de la puissance, le pianiste sait aussi, à l'occasion, ralentir le rythme pour étirer le paysage dans une approche quasi romantique, avant de repartir de plus belle dans les cascades rythmiques dont il a le secret. Le rythme est l'élément essentiel du dialogue entre les deux musiciens. Il est leur point de contact, leur terrain d'échanges, quand mélodies et harmonies sont développées dans des approches moins coordonnées.
Les morceaux s'enchaînent sans applaudissement pour les interrompre au cours de l'heure que dure le set. On est emporté par le flux constant - non sans silence, mais qui semble créer un continuum au-delà des sons émis par le saxophone et la piano. Au final, on a assisté à un set vif, très rythmique, parcouru d'échos de la tradition du jazz (free ou non), qui lance parfaitement ces quelques jours passés à parcourir les clubs new-yorkais.
jeudi 21 avril 2011
Amiri Baraka / Cecil Taylor @ Cité de la Musique, mercredi 20 avril 2011
Amiri Baraka est un gentil. Et il est en guerre contre les méchants. Tous les méchants. Mais s'ils ont un nez crochu et un étrange petit couvre chef sur la tête qui ne les protège pas complètement des intempéries, c'est quand même mieux.
"Who set the Reichstag Fire
Who knew the World Trade Center was gonna get bombed
Who told 4000 Israeli workers at the Twin Towers
To stay home that day"
déclame-t-il ainsi au cours de sa longue litanie pamphlétaire contre les méchants de l'histoire. On appréciera particulièrement la juxtaposition des deux évènements qui en dit long sur les ressorts profonds de cette interrogation rhétorique. Amiri Baraka est un symptôme de cette cassure historique au sein du mouvement progressiste américain entre Juifs et Noirs, survenue quelque part dans les tristes 70s post-droits civiques. Suivant une voie parallèle à la Nation of Islam farrakhanisée, il en arrive malheureusement aujourd'hui aux mêmes bêtises. Amiri Baraka est aussi un symptôme de la démonétisation du discours nationaliste noir dans l'Amérique d'Obama. Les textes scandés hier soir dataient tous de l'époque Bush et semblaient ancrés dans une autre époque, déjà lointaine, où le manichéisme pouvait encore tenir lieu de progressisme. L'inspiration pamphlétaire se serait-elle tarie ? Ce ne sont pas les brèves allusions aux bombardements en Lybie, recyclage qu'il semble lui-même, tant l'ardeur est absente, trouver trop facile des critiques contre l'intervention en Irak, qui y changeront quelque chose.
La soirée d'hier à la Cité de la Musique sous-titrée Diction & Contra-diction fut cependant chiche en contradiction. Pas de partage d'affiche contrairement à ce que le programme pouvait laisser croire. Après les slogans d'Amiri Baraka, les lumières se rallument sans que personne ne sache réellement s'il s'agit d'une courte respiration ou d'un entracte. Vingt minutes plus tard, un petit homme tout de blanc vêtu s'avance, partitions à la main, vers le piano. Cecil Taylor a donc des partitions !
Il me faut là faire un petit détour par un soir d'octobre 2002, au même endroit. J'étais en effet resté sur un souvenir pour le moins... particulier de Cecil Taylor. Il est en effet à l'origine du seul fou-rire que je n'ai jamais eu au cours d'un concert. Enfin, concert si on peut appeler de la sorte ses pitreries clownesques de l'époque. Ne touchant quasiment pas son piano, le grand musicien préfère déclamer des poèmes de sa composition dans une langue imaginaire inarticulée en effectuant quelques mouvements de danse qui se veulent précolombiens (enfin, c'est ce que disait le programme dans mon souvenir). Le tout agrémenté de magnifiques chaussettes vert pomme remontées sur son pantalon. Un grand moment ! La "performance" faisait suite à un solo plus que minimaliste de Tony Oxley et précédait le souffle silencieux de Bill Dixon. Défense et illustration des clichés qui collent à la peau du free jazz.
Je revenais par conséquent neuf ans plus tard avec quelques appréhensions. C'est peut-être le contraste entre ce souvenir encore très présent et le flux ininterrompu du piano qui m'a fait autant apprécier le concert d'hier soir. Prêt à toutes les "surprises" extra-musicales, j'ai été littéralement happé par... la musique. D'abord hachurée, faite de rythmes concassés et d'accords jetés en vrac, elle prend vite forme(s) et laisse alors transpirer les fantômes du blues au cours de longues chevauchées aux changements de rythmes incessants. J'y entends de délicats échos du Duke Elington des petites formations (Money Jungle), une majesté dans les passages les plus calmes qui évoque Abdullah Ibrahim ou encore une science des mécaniques rythmiques proche des Études de Ligeti. J'y entends étrangement assez peu de la densité taylorienne qui marque ses grands disques des roaring sixties. On semble plus dans l'exploration de nouvelles combinaisons rythmiques, d'une mélodie prise en cours de route et aussitôt laissée là, sur le bord du chemin, que dans la perpétuation de la fougue légendaire de l'Unit. Si les faibles variations de jeu peuvent facilement paraître hermétiques, la clarté du doigté et l'ampleur du son ont vite fait de m'embarquer avec eux.
Quelque part il doit être écrit qu'un concert de Cecil Taylor laisse toujours un souvenir singulier.
A lire ailleurs : Criss Cross, Ludovic Florin, Philippe Carles, Bladsurb.
"Who set the Reichstag Fire
Who knew the World Trade Center was gonna get bombed
Who told 4000 Israeli workers at the Twin Towers
To stay home that day"
déclame-t-il ainsi au cours de sa longue litanie pamphlétaire contre les méchants de l'histoire. On appréciera particulièrement la juxtaposition des deux évènements qui en dit long sur les ressorts profonds de cette interrogation rhétorique. Amiri Baraka est un symptôme de cette cassure historique au sein du mouvement progressiste américain entre Juifs et Noirs, survenue quelque part dans les tristes 70s post-droits civiques. Suivant une voie parallèle à la Nation of Islam farrakhanisée, il en arrive malheureusement aujourd'hui aux mêmes bêtises. Amiri Baraka est aussi un symptôme de la démonétisation du discours nationaliste noir dans l'Amérique d'Obama. Les textes scandés hier soir dataient tous de l'époque Bush et semblaient ancrés dans une autre époque, déjà lointaine, où le manichéisme pouvait encore tenir lieu de progressisme. L'inspiration pamphlétaire se serait-elle tarie ? Ce ne sont pas les brèves allusions aux bombardements en Lybie, recyclage qu'il semble lui-même, tant l'ardeur est absente, trouver trop facile des critiques contre l'intervention en Irak, qui y changeront quelque chose.
La soirée d'hier à la Cité de la Musique sous-titrée Diction & Contra-diction fut cependant chiche en contradiction. Pas de partage d'affiche contrairement à ce que le programme pouvait laisser croire. Après les slogans d'Amiri Baraka, les lumières se rallument sans que personne ne sache réellement s'il s'agit d'une courte respiration ou d'un entracte. Vingt minutes plus tard, un petit homme tout de blanc vêtu s'avance, partitions à la main, vers le piano. Cecil Taylor a donc des partitions !
Il me faut là faire un petit détour par un soir d'octobre 2002, au même endroit. J'étais en effet resté sur un souvenir pour le moins... particulier de Cecil Taylor. Il est en effet à l'origine du seul fou-rire que je n'ai jamais eu au cours d'un concert. Enfin, concert si on peut appeler de la sorte ses pitreries clownesques de l'époque. Ne touchant quasiment pas son piano, le grand musicien préfère déclamer des poèmes de sa composition dans une langue imaginaire inarticulée en effectuant quelques mouvements de danse qui se veulent précolombiens (enfin, c'est ce que disait le programme dans mon souvenir). Le tout agrémenté de magnifiques chaussettes vert pomme remontées sur son pantalon. Un grand moment ! La "performance" faisait suite à un solo plus que minimaliste de Tony Oxley et précédait le souffle silencieux de Bill Dixon. Défense et illustration des clichés qui collent à la peau du free jazz.
Je revenais par conséquent neuf ans plus tard avec quelques appréhensions. C'est peut-être le contraste entre ce souvenir encore très présent et le flux ininterrompu du piano qui m'a fait autant apprécier le concert d'hier soir. Prêt à toutes les "surprises" extra-musicales, j'ai été littéralement happé par... la musique. D'abord hachurée, faite de rythmes concassés et d'accords jetés en vrac, elle prend vite forme(s) et laisse alors transpirer les fantômes du blues au cours de longues chevauchées aux changements de rythmes incessants. J'y entends de délicats échos du Duke Elington des petites formations (Money Jungle), une majesté dans les passages les plus calmes qui évoque Abdullah Ibrahim ou encore une science des mécaniques rythmiques proche des Études de Ligeti. J'y entends étrangement assez peu de la densité taylorienne qui marque ses grands disques des roaring sixties. On semble plus dans l'exploration de nouvelles combinaisons rythmiques, d'une mélodie prise en cours de route et aussitôt laissée là, sur le bord du chemin, que dans la perpétuation de la fougue légendaire de l'Unit. Si les faibles variations de jeu peuvent facilement paraître hermétiques, la clarté du doigté et l'ampleur du son ont vite fait de m'embarquer avec eux.
Quelque part il doit être écrit qu'un concert de Cecil Taylor laisse toujours un souvenir singulier.
A lire ailleurs : Criss Cross, Ludovic Florin, Philippe Carles, Bladsurb.
dimanche 27 mars 2011
Taylor Ho Bynum Sextet / Joëlle Léandre Sudo Quartet @ Salle Pablo Neruda, Bobigny, vendredi 25 mars 2011
Deux groupes majuscules réunis sur la scène du festival Banlieues Bleues : relève américaine et Européens intemporels. Le sextet de Taylor Ho Bynum sert une écriture belle, intelligente, ludique et surprenante. J'avais déjà eu l'occasion - et la chance - d'y goûter l'été dernier à Saalfelden. Plaisir renouvelé. Le concert débute par un solo du cornettiste leader qui impressionne par sa technique de souffle continu. Au-delà de la performance physique, il y a surtout un discours qui, dans le dénuement du solo introductif, donne déjà toutes les indications sur ce qui va suivre : attachement aux flux et aux contrepoints, à la circulation du son et des idées, au souffle et aux murmures. Le sextet s'engage alors dans un morceau écrit en hommage à Bill Lowe, qui tient le pupitre du trombone basse et du tuba dans l'actuelle composition du groupe. On pouvait déjà entendre une version de ce morceau, Look Below, par le trio à la base du sextet sur l'excellent Asphalt Flowers Forking Paths (Hat Hut, 2008). Taylor Ho Bynum, Mary Halvorson (guitare) et Tomas Fujiwara (batterie) forment en effet la colonne vertébrale de cet ensemble dont les trois autres membres ont été renouvelés par rapport aux deux disques déjà sortis par le groupe. Il ne s'agit plus uniquement de l'expression d'une jeunesse brooklynienne grandie musicalement dans le sillage d'Anthony Braxton, puisque le sextet est désormais complété par des musiciens un peu plus âgés, nourris d'autres expériences : Ken Filiano à la contrebasse, Jim Hobbs au sax alto et donc le vétéran Bill Lowe au trombone basse et tuba.
Comme à Saalfelden, le cœur du concert est constitué par une longue suite d'une quarantaine de minutes, en quatre parties. Cette commande d'une institution artistique américaine devrait être enregistrée le mois prochain. Et c'est tant mieux, car ce n'est pas deux écoutes à six mois d'intervalle qui vont suffire à en épuiser les richesses, les surprises et les subtilités d'écriture. Ample dans sa forme, diverse dans ses formes - flirtant parfois avec le risque du collage - l'écriture de Taylor Ho Bynum est surtout, en concert, un parfait prétexte au jeu. Jeu avec les sons, jeu entre les musiciens avec un Bill Lowe souvent hilare, un Ken Filiano à la large "banane" en travers du visage et un Jim Hobbs facétieux, presque clownesque, dans ses débordements lyriques. Mary Halvorson et Tomas Fujiwara sont, par caractère ou par nécessité, plus concentrés sur leur rôle au service de la construction d'ensemble. Plus fondus dans le discours collectif, ils n'en sont pour autant pas moins importants. Les contrepoints acidulés de la guitare d'Halvorson et l'élégance chantante de la batterie de Fujiwara sont des caractéristiques finalement plus déterminantes de la musique du sextet que les solos rageurs du saxophoniste.
Le concert s'achève sur un blues intitulé Bowie. Taylor Ho Bynum explique alors que Lester Bowie est un de ses héros, qu'il lui a dédié un morceau et... que ce n'est pas celui-ci. Les musiciens sont hilares et enchaînent dans un élan mingussien sur lequel la guitare de Mary Halvorson se permet un solo incisif très rock.
Joëlle Léandre fête cette année ses soixante ans. La contrebassiste, ex de l'EIC et figure de proue de l'improvisation libre en France (et dans le monde), se voit offrir de multiples apparitions sur les scènes hexagonales à cette occasion. Avec, à chaque fois, des combinaisons instrumentales différentes. Pour Banlieues Bleues, c'est donc un quartet "sudiste" (Aix, Portugal, Sicile et un Allemand de Toscane) de vétérans de la free music qui se présente sur scène. "Vétérans", mais loin de radoter les souvenirs d'une époque révolue. Au contraire, c'est la fraîcheur sans cesse renouvelée du discours qui ne cesse d'étonner et de caractériser cette musique. Il y a d'abord la science percussive de Paul Lovens, de cliquetis en ponctuations, plus suggérée qu'imposée, qui sert de cadre ouvert. ll y a ensuite le trombone échappé de l'Instabile Orchestra, vrombissant et sussurant, de Sebi Tramontana qui donne du relief. Il y a enfin les huit cordes de Carlos Zingaro (violon) et Joëlle Léandre qui s'échappent vers le grand large, les espaces infinis, la beauté vénéneuse de l'absence de limite. Ces quatre là, compagnons de route des uns et des autres dans des contextes toujours changeants depuis des années, maîtrisent suffisamment leur instrument et leur discours pour ne pas s'encombrer de devoir les respecter. Ils préfèrent le jeu ouvert, sur la surprise du moment présent comme sur l'horizon inaccessible, et nous embarquent ainsi dans un voyage au long cours dont on revient heureux, enivré de l'étendue (l'entendu ?) des grands espaces et de l'air vivifiant du grand large. Une grande bouffée d'oxygène, bien nécessaire dans notre époque par ailleurs bien aseptisée.
A lire ailleurs : Franck Bergerot, Philippe Carles.
Dans les archives : ma découverte de Taylor Ho Bynum aux côtés d'Anthony Braxton à la Villette en 2005.
Comme à Saalfelden, le cœur du concert est constitué par une longue suite d'une quarantaine de minutes, en quatre parties. Cette commande d'une institution artistique américaine devrait être enregistrée le mois prochain. Et c'est tant mieux, car ce n'est pas deux écoutes à six mois d'intervalle qui vont suffire à en épuiser les richesses, les surprises et les subtilités d'écriture. Ample dans sa forme, diverse dans ses formes - flirtant parfois avec le risque du collage - l'écriture de Taylor Ho Bynum est surtout, en concert, un parfait prétexte au jeu. Jeu avec les sons, jeu entre les musiciens avec un Bill Lowe souvent hilare, un Ken Filiano à la large "banane" en travers du visage et un Jim Hobbs facétieux, presque clownesque, dans ses débordements lyriques. Mary Halvorson et Tomas Fujiwara sont, par caractère ou par nécessité, plus concentrés sur leur rôle au service de la construction d'ensemble. Plus fondus dans le discours collectif, ils n'en sont pour autant pas moins importants. Les contrepoints acidulés de la guitare d'Halvorson et l'élégance chantante de la batterie de Fujiwara sont des caractéristiques finalement plus déterminantes de la musique du sextet que les solos rageurs du saxophoniste.
Le concert s'achève sur un blues intitulé Bowie. Taylor Ho Bynum explique alors que Lester Bowie est un de ses héros, qu'il lui a dédié un morceau et... que ce n'est pas celui-ci. Les musiciens sont hilares et enchaînent dans un élan mingussien sur lequel la guitare de Mary Halvorson se permet un solo incisif très rock.
Joëlle Léandre fête cette année ses soixante ans. La contrebassiste, ex de l'EIC et figure de proue de l'improvisation libre en France (et dans le monde), se voit offrir de multiples apparitions sur les scènes hexagonales à cette occasion. Avec, à chaque fois, des combinaisons instrumentales différentes. Pour Banlieues Bleues, c'est donc un quartet "sudiste" (Aix, Portugal, Sicile et un Allemand de Toscane) de vétérans de la free music qui se présente sur scène. "Vétérans", mais loin de radoter les souvenirs d'une époque révolue. Au contraire, c'est la fraîcheur sans cesse renouvelée du discours qui ne cesse d'étonner et de caractériser cette musique. Il y a d'abord la science percussive de Paul Lovens, de cliquetis en ponctuations, plus suggérée qu'imposée, qui sert de cadre ouvert. ll y a ensuite le trombone échappé de l'Instabile Orchestra, vrombissant et sussurant, de Sebi Tramontana qui donne du relief. Il y a enfin les huit cordes de Carlos Zingaro (violon) et Joëlle Léandre qui s'échappent vers le grand large, les espaces infinis, la beauté vénéneuse de l'absence de limite. Ces quatre là, compagnons de route des uns et des autres dans des contextes toujours changeants depuis des années, maîtrisent suffisamment leur instrument et leur discours pour ne pas s'encombrer de devoir les respecter. Ils préfèrent le jeu ouvert, sur la surprise du moment présent comme sur l'horizon inaccessible, et nous embarquent ainsi dans un voyage au long cours dont on revient heureux, enivré de l'étendue (l'entendu ?) des grands espaces et de l'air vivifiant du grand large. Une grande bouffée d'oxygène, bien nécessaire dans notre époque par ailleurs bien aseptisée.
A lire ailleurs : Franck Bergerot, Philippe Carles.
Dans les archives : ma découverte de Taylor Ho Bynum aux côtés d'Anthony Braxton à la Villette en 2005.
Afterlife Music Radio / Tony Malaby's Apparitions @ La Dynamo, mercredi 23 mars 2011
Premier des trois concerts auxquels j'ai prévu d'assister dans le cadre du festival Banlieues Bleues cette année. J'avais déjà eu l'occasion de voir l'étrange association dissimulée derrière le non moins énigmatique nom d'Afterlife Music Radio l'année dernière en ce même lieu. Cette première expérience m'avait quelque peu frustré, avec l'impression d'être resté en dehors du concept proposé. Frustration accrue par la présence de musiciens qui me sont pourtant particulièrement chers, à commencer par Myra Melford au piano et Ben Goldberg à la clarinette.
Afterlife Music Radio est en effet l'association de trois musiciens américains au carrefour du jazz et d'horizons ouverts sur le vaste monde (Shahzad Ismaily complète le casting à la guitare et à la batterie) et du manipulateur sonore français Mathias Delplanque. Celui-ci, derrière son laptop, triture le son de ses acolytes, propose des accidents percussifs ou réinjecte sans prévenir des phrases captées quelques secondes ou minutes auparavant. Devant lui, les trois Américains jouent leur musique - on reconnaît des inflexions très personnelles chez Melford et Goldberg. Et c'est peut-être là le problème. Tout au long du concert, on n'arrive pas à se départir de cette impression de collage, de juxtaposition d'éléments qui ont leur intérêt pris isolément, mais qui ne forment pas un tout, ou a minima un dialogue articulé. Les ambiances traversées sont diverses, de délicats échanges piano-clarinette en clair-obscur à des dérives quasiment electro-rock, avec à la fin le sentiment d'être face à un patchwork trop bariolé. Alors que le trio seul m'aurait sans doute pleinement convaincu, alors qu'un dialogue électronique vs instrumentistes centré sur un discours principal aurait pu avoir son intérêt, on reste une nouvelle fois frustré par ce non-choix quant à la direction à suivre. Si la première fois, on mettait ça sur le compte de la jeunesse du projet, cette fois-ci on reste plus dubitatif sur son sens profond.
La deuxième partie résonne en revanche de choix clairement assumés. Tony Malaby souffle en continu tout au long du concert. Le ténor américain flotte littéralement au dessus de la richesse rythmique que lui proposent ses trois complices, soit l'assise régulière de Drew Gress à la contrebasse, le foisonnement polyrythmique de Tom Rainey à la batterie, et les couleurs changeantes et chantantes de John Hollenbeck aux percussions. Car ce quartet est bien plus qu'un "quartet à deux batteries" tant Hollenbeck ne frappe qu'occasionnellement ses toms, préférant circuler librement, virevolter, entre xylophone, marimba, vibraphone et mélodica. Assis du côté d'Hollenbeck, mon écoute était naturellement conduite par ma vue, et il m'a semblé que c'était lui qui était au centre du discours musical, qui en apportait les inflexions et les accentuations, libérant du même coup Malaby, qui pouvait se concentrer sur la puissance continuelle du souffle. Le souffle comme geste primordial. Avant le son, avant la note, bien avant la mélodie. A la fois dense et ponctuée de surprises percussives, la musique du trio rythmique n'est alors là que pour servir d'écrin au souffle d'un des vrais géants du saxophone contemporain. Un choix assumé, et par là même convaincant.
A lire ailleurs : Robert Latxague.
Dans les archives : deux concerts de Tony Malaby en trio en 2006, avec Angelica Sanchez et Tom Rainey à l'ancien Duc des Lombards, et avec Marc Ducret et Daniel Humair au Sunside.
Afterlife Music Radio est en effet l'association de trois musiciens américains au carrefour du jazz et d'horizons ouverts sur le vaste monde (Shahzad Ismaily complète le casting à la guitare et à la batterie) et du manipulateur sonore français Mathias Delplanque. Celui-ci, derrière son laptop, triture le son de ses acolytes, propose des accidents percussifs ou réinjecte sans prévenir des phrases captées quelques secondes ou minutes auparavant. Devant lui, les trois Américains jouent leur musique - on reconnaît des inflexions très personnelles chez Melford et Goldberg. Et c'est peut-être là le problème. Tout au long du concert, on n'arrive pas à se départir de cette impression de collage, de juxtaposition d'éléments qui ont leur intérêt pris isolément, mais qui ne forment pas un tout, ou a minima un dialogue articulé. Les ambiances traversées sont diverses, de délicats échanges piano-clarinette en clair-obscur à des dérives quasiment electro-rock, avec à la fin le sentiment d'être face à un patchwork trop bariolé. Alors que le trio seul m'aurait sans doute pleinement convaincu, alors qu'un dialogue électronique vs instrumentistes centré sur un discours principal aurait pu avoir son intérêt, on reste une nouvelle fois frustré par ce non-choix quant à la direction à suivre. Si la première fois, on mettait ça sur le compte de la jeunesse du projet, cette fois-ci on reste plus dubitatif sur son sens profond.
La deuxième partie résonne en revanche de choix clairement assumés. Tony Malaby souffle en continu tout au long du concert. Le ténor américain flotte littéralement au dessus de la richesse rythmique que lui proposent ses trois complices, soit l'assise régulière de Drew Gress à la contrebasse, le foisonnement polyrythmique de Tom Rainey à la batterie, et les couleurs changeantes et chantantes de John Hollenbeck aux percussions. Car ce quartet est bien plus qu'un "quartet à deux batteries" tant Hollenbeck ne frappe qu'occasionnellement ses toms, préférant circuler librement, virevolter, entre xylophone, marimba, vibraphone et mélodica. Assis du côté d'Hollenbeck, mon écoute était naturellement conduite par ma vue, et il m'a semblé que c'était lui qui était au centre du discours musical, qui en apportait les inflexions et les accentuations, libérant du même coup Malaby, qui pouvait se concentrer sur la puissance continuelle du souffle. Le souffle comme geste primordial. Avant le son, avant la note, bien avant la mélodie. A la fois dense et ponctuée de surprises percussives, la musique du trio rythmique n'est alors là que pour servir d'écrin au souffle d'un des vrais géants du saxophone contemporain. Un choix assumé, et par là même convaincant.
A lire ailleurs : Robert Latxague.
Dans les archives : deux concerts de Tony Malaby en trio en 2006, avec Angelica Sanchez et Tom Rainey à l'ancien Duc des Lombards, et avec Marc Ducret et Daniel Humair au Sunside.
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