dimanche 2 septembre 2012

Jeanne Added / Maja Ratkje & Poing @ La Dynamo, samedi 1er septembre 2012

Rituel immuable : chaque nouvelle saison commence par une visite du côté de Jazz à la Villette. Hier soir, le festival franchissait le périphérique pour prendre possession de La Dynamo, à Pantin. Seule en scène, Jeanne Added s'accompagne à la basse. Elle commence en allemand, par un poème de Robert Walser, portée par une ligne de basse fantomatique, obsédante et dépouillée. L'instrument principal de Jeanne Added, c'est sa voix. C'est avec elle qu'elle établit la mélodie, qu'elle nous emporte pour un voyage fait de doux râles, de puissants susurrements, et d'intenses poèmes mis en musique par ses soins. Si elle débute en allemand, le reste de son répertoire - ce soir-là en tout cas - est en anglais, tels les très beaux Drinking du poète élisabéthain Abraham Cowley ou The Ballad of Camden Town de James Elroy Flecker. La voix de Jeanne Added allie avec bonheur une sorte de fragilité dépouillée et une puissance expressive dû à un engagement total du corps de la jeune femme dans sa musique. On sent que cela vient du ventre, des tripes, sans pour autant que tout sens des nuances n'en soit effacé. Après l'avoir vue et entendue dans des contextes variés, mais souvent plus ouvertement jazz (Le Bruit du [sign], Vincent Courtois, Poète vos papiers !, Yes is a pleasant country), c'est un vrai plaisir de découvrir cette nouvelle facette, sans doute plus pop, au plus près de sa voix. Si elle passe l'essentiel du concert en solo, elle invite à la rejoindre sur scène pour les quatre derniers morceaux Marielle Chatain. Celle-ci joue sur deux d'entre eux du saxophone baryton et sur les deux autres elle chante avec Jeanne en jouant du synthé. Cela permet d'habiller un peu différemment les chansons, sans pour autant remettre en cause l'approche volontairement squelettique de l'accompagnement instrumental. Car l'essentiel, ce soir, c'est la voix.

La deuxième partie de la soirée fait la part belle à la voix d'une autre étrange sirène. Vue il y a quelques années à Banlieues Bleues (2007) au sein de Spunk, quatuor norvégien, féminin et bruitiste, Maja Ratkje est cette fois accompagnée par Poing, à la tête d'un quatuor norvégien, weimarien et socialiste. Au mur, derrière les musiciens, une banderole avec le nom du groupe et un poing serré (d'où le nom) dessiné. Sur le devant de la scène, un drapeau rouge frappé de la tête de Vladimir Ilitch Oulianov sert de nappe à une table sur laquelle est posé un kleiner Radioapparat. Pour le premier morceau, une composition de Maja Ratkje, seul les trois membres de Poing sont présents sur scène, soit Frode Haltli à l'accordéon, Hakon Thelin à la contrebasse et Rolf-Erik Nystrom au sax alto. Ambiance cabaret contemporain, parcouru d'éléments jazz, bruitistes et folk pour commencer. La suite du répertoire fait la part belle aux textes de Brecht et aux musiques de Kurt Weill et Hanns Eisler. Des extraits de l'Opéra de Quat'sous (Die Seeräuberjenny, Der Morgenchoral des Peachum, Kanonensong...) suivent le Solidaritätslied d'Eisler. Ce dernier, en ouverture de concert, illustre bien les orientations esthétiques du groupe : tout en conservant tout le lyrisme romantique contenu dans ces hymnes révolutionnaires, ils s'en amusent et les font entrer en collision les uns avec les autres (Plaine, ma plaine et le Solidaritätslied, puis Je t'aime moi non plus de Gainsbourg et Der Song von Mandeley de Weill, ou encore les Fables of Faubus de Mingus et une chanson norvégienne). Même quand ils semblent s'éloigner du répertoire weimarien, c'est pour y revenir rapidement, par la bande (Tow Waits). Du cabaret allemand de l'entre-deux-guerres, ils ont conservé l'expressionnisme et l'ont enrichi des expériences du jazz et des musiques aventureuses d'après guerre. Armée tour à tour d'un mégaphone et d'un kazoo, Maja Ratkje parcourt ces hymnes bien connus à l'aide de gazouillis joyeux, de râles inquiétants, de feulements extatiques, de slogans magnifiques ; et leur redonne une nouvelle fraîcheur. On ressort du concert des mélodies entrainantes plein la tête. Sur le chemin du retour, il faut se retenir de ne pas hurler à tue-tête dans les rues désertes, à l'heure où les braves gens dorment, peut-être bercés de doux rêves révolutionnaires.

dimanche 6 novembre 2011

Fred Hersch Trio @ Sunside, vendredi 4 novembre 2011

Trio majuscule vendredi soir au Sunside. Le rare Fred Hersch, trop souvent réduit au rôle de musicians' musician, a proposé un concert généreux, en deux longs sets, entouré d'une paire rythmique idéale. Le pianiste américain était en effet accompagné par John Hébert (cb) et Eric McPherson (dms), dont je gardais le souvenir ému de leur contribution au dernier concert parisien du regretté Andrew Hill. C'était il y a cinq ans. McPherson, c'est l'incarnation de la légèreté. D'une subtile ponctuation. Régulière mais inventive. Très présent sur les cymbales, il semble tisser comme une fine dentelle autour des mélodies déployées par le pianiste. Mais quand on concentre l'écoute sur son jeu, on découvre une richesse rythmique, faite de multiples petites surprises, qui épice le discours sans jamais le dénaturer. Pas le genre de batteur à tirer la couverture à lui dans des solos démonstratifs. Plutôt un symbole d'élégance naturelle au service de la musique de son leader.

Au jeu des influences, on évoque souvent Bill Evans pour situer la musique de Fred Hersch. La playlist du concert, et les hommages revendiqués de quelques compositions personnelles, en disent sans doute plus long : un standard pour commencer (You're my everything), des morceaux de modernistes du jazz (Ornette, Shorter, Monk), et des compositions "inspirées par" donc (Jobim, Schumann, Monk encore). D'autres compositions personnelles, toutes nouvelles comme cette merveilleuse Havana du second set ou un peu plus anciennes comme la délicate A lark, qui figurait il y a quelques années sur l'un de mes disques préférés du pianiste (The Fred Hersh Trio +2), permettaient de bien mettre en valeur toute la musicalité que recèle l'écriture de Fred Hersch. Le pianiste a une capacité immense à rendre évidente, par une maîtrise technique loin de toute esbroufe, la complexité rythmique qu'incorpore pourtant son jeu. On est ainsi vite emporté par l'élan du trio, prié de laisser à l'entrée l'idée même d'écouter cette musique avec l'oreille de l'analyste. Le plaisir est trop présent. Le subtil lyrisme du pianiste, magnifiquement secondé par ses acolytes, entre réminiscences romantiques, influences brésiliennes et caraïbes plus suggérées qu'affirmées, et écoute attentive de tous les rénovateurs du jazz (Monk en tête, toujours et encore), ne permet aucune résistance. Là est toute la force de Fred Hersch : embrasser dans un même geste un sentiment d'inexorabilité joyeuse très contagieuse et une retenue dans les effets qui est la marque des grands. Sûrs de leur art.

A lire ailleurs : Ludovic Florin.

dimanche 24 juillet 2011

Ralph Alessi Quartet @ Jazz Gallery, vendredi 17 juin 2011

Après une tentative infructueuse pour aller écouter Craig Taborn en solo au Rubin Museum (concert sold out), je me rabats sur le premier set du quartet de Ralph Alessi à la Jazz Gallery de SoHo. Le trompettiste est pour l'occasion entouré de Jason Moran au piano, Drew Gress à la contrebasse et Nasheet Waits à la batterie.

Sur le trottoir devant l'entrée se forment deux sages files indiennes : l'une pour les tickets achetés en ligne et l'autre pour les "non ticket holders". Heureusement, l'évènement semble un peu moins prisé que la performance solitaire de Craig Taborn (il faut dire que le groupe joue deux sets, plusieurs soirs de suite), et il reste des places pour les envies de dernières minutes. Après l'entrée prioritaire des réservations, on peut enfin monter les marches qui mènent à une salle toute en longueur, ornée des photos d'une exposition sur Ornette Coleman. Le lieu possède un côté un peu plus institutionnel que le Stone ou le Barbès fréquentés la veille. D'ailleurs le prix d'entrée, à $20 par set, y est le double. La programmation y est résolument moderne, tout en restant dans le strict cadre du jazz. Steve Coleman y tient par exemple une master-class hebdomadaire le lundi quand il n'est pas en tournée.

Couché de soleil sur SoHo

On retrouve d'ailleurs ce soir-là sur scène quelques anciens compagnons de route de Steve Coleman, mais surtout des musiciens qui multiplient les expériences avec, en commun, un large spectre de collaborations : de figures légendaires en jeunes loups, il n'est pas rare de les croiser comme sidemen dans les contextes les plus divers, du post-bop aux lisières du free. Ralph Alessi impressionne par la clarté de ses lignes mélodiques à la trompette. Le son est mat, sans fioritures, résolument "droit", que ce soit sur tempo rapide ou dans les ballades. Il privilégie la lisibilité des structures et la fluidité du phrasé. Par contraste, celui qui allume le feu, c'est Nasheet Waits. Le concert est l'occasion d'un véritable festival rythmique. Extrêmement présent, le batteur dynamise l'ensemble et le pousse vers plus d'expressivité. Pour rivaliser avec la puissance chantante - Waits est un batteur qui n'oublie jamais la musicalité - les autres doivent être bien solides dans leurs choix. Jason Moran alterne ainsi les passages nourris d'un jeu anguleux hérité du stride et de Monk avec les boucles rythmiques obsessionnelles qui doivent beaucoup au hip hop. Souvent en soutien, il s'autorise néanmoins quelques solos plus surprenants où il propose fausses pistes et variations rythmiques afin de faire quelque peu dérailler la mécanique bien huilée du quartet.

Dans l'ensemble, la musique du groupe sonne particulièrement new yorkaise, moderne sans rejeter pour autant la tradition de la "musique de club" : démonstrative, dense, rythmique. Les musiciens semblent s'amuser avec les codes du jazz, sans jamais pour autant chercher à les faire exploser ou à en sortir.

dimanche 10 juillet 2011

Andy Statman Trio @ Barbès, jeudi 16 juin 2011

Take the F train... to Brooklyn, pour se retrouver à 22h au Barbès, un café parisien qui ne dénoterait pas à la Goutte d'Or. Le bar est tout en longueur. Au mur, quelques vieilles affiches en français n'ont pas sur moi l'effet exotique qu'elles procurent sans doute aux autochtones. Au fond, une petite salle derrière une vitre et un rideau accueille des concerts tous les soirs. Programmation world et jazz contemporain pour l'essentiel. Sorte de cousin d'outre-atlantique de l'Olympic Café.

Ce soir le clarinettiste klezmer Andy Statman joue en trio (cb, dms). Arborant kippa et tsitsit, il joue aussi bien dans les synagogues que dans les lieux alternatifs. Grand écart ? Plutôt une expression typiquement new-yorkaise qui, de Knitting Factory en Tonic, a remis la tradition yiddish au cœur des musiques créatives. Je ne connaissais de Statman avant ce concert qu'un disque, paru dans la série Radical Jewish Culture de Tzadik, Avodas ha-Levi : recueil passionnant de mélodies klezmer jouées avec la fougue du free jazz des 60s. Certains duos clarinette / batterie n'étant d'ailleurs pas sans évoquer, toute proportion gardée, Interstellar Space. Vétéran de la tradition yiddish, Statman semblait, sur ce disque, jeter un pont entre le revival folk des 70s et le traitement modernisé de la Downtown Scene dans les 90s.

Where is Brooklyn ?... Au bout du pont.

Le concert de ce soir est plus sage que le disque. Même si la densité de son jeu à la clarinette sur l'entame du concert emporte immédiatement tous les spectateurs avec lui. Le premier morceau met ainsi la barre (trop ?) haut : solos chantants, très expressifs, de la contrebasse et drumming à mains nues - à la Joey Baron - du batteur servent d'écrin à la joyeuse fougue du leader. Par la suite, Andy Statman troque le plus souvent sa clarinette pour la mandoline, son autre instrument de prédilection. Si sur quelques morceaux il trouve des accents rebetiko qui nous rappellent que Salonique fut un grand centre juif de l'empire Ottoman, le champ d'expression de l'instrument est trop limité pour permettre de maintenir un discours surprenant tout au long du concert. On attend alors avec impatience les morceaux où il reprend sa clarinette, malheureusement minoritaires. C'est sur ceux-là qu'il fait preuve d'une véritable originalité dans l'interprétation, nourrie de jazz libre, transcendant la tradition, quand les modes de jeu à la mandoline sont, eux, un peu toujours les mêmes : jeu très rythmique, à sens unique. Même les sidemen semblent avoir moins de liberté dans ce contexte.

Concert en demi-teinte, donc. Je me faisais une joie de pouvoir voir sur scène cette légende méconnue qui tourne peu en dehors de New York, baigné du souvenir de son disque sur Tzadik. La magie ne fut que trop occasionnelle ce soir-là.

samedi 25 juin 2011

Matthew Shipp & Darius Jones @ The Stone, jeudi 16 juin 2011

Une porte au coin de 2nd Street et d'Avenue C. En face, une station-service. Ecrit en petit, au dessus de la poignée : The Stone. Seule indication pour identifier qu'il y a derrière cette porte un lieu dédié aux musiques créatives, perdu dans cette "Alphabet City" du Lower East Side (les avenues y sont identifiées par des lettres A, B, C, D et non par des chiffres comme dans le reste de Manhattan). Pas de réservation possible, il suffit juste d'arriver à l'heure dite (les portes n'ouvrent pas avant). Quelques personnes font la queue en bon ordre au coin de la rue. A 20h, on tend un billet de 10 dollars au portier, puis on s'installe tranquillement sur l'une des - environ - 70 places assises que propose l'endroit. Pas de bière - ou quoi que ce soit d'autre - à vendre. On vient ici pour écouter de la musique, et c'est déjà beaucoup. La programmation de cet espace ouvert en 2005 par John Zorn est confiée chaque mois (ou par quinzaine comme en ce mois) à une personne différente. Du 16 au 30 juin, c'est Steven Joerg qui s'y colle. Ce dernier est le producteur du label AUM Fidelity qui documente largement la scène free new-yorkaise rassemblée autour du Vision Festival (qui s'est tenu quelques jours auparavant dans la grosse pomme) : David S. Ware, William Parker, Joe Morris, Cooper-Moore, etc.

Lenine veille sur le Lower East Side

Pour inaugurer la série (à raison de deux concerts par soir, l'un à 20h, l'autre à 22h), le duo formé par Matthew Shipp (piano) et Darius Jones (saxophone alto) s'installe au centre de la pièce. Par quelques phrases au déroulement classique, l'altiste commence par insister sur son ancrage dans la tradition du jazz. Progressivement, il laisse pourtant apparaître un discours plus exploratoire fait de déviations, bifurcations, accélérations, changements soudains de direction, hésitations, ralentissement vers un rythme lancinant, insistance répétitive sur une simple note, puis retour - sans redite - à des développements plus classiques. Ce va et vient permanent entre réceptacle d'une riche tradition et volonté d'affirmer sa singularité fait écho au jeu tout en flux et reflux si caractéristique du pianiste. Très percussif, comme à son habitude, Matthew Shipp peint un univers cubiste, aux rythmes anguleux et aux harmonies instables qui créent des conditions favorables à l'expressivité de son jeune partenaire. Souvent dans le registre de la puissance, le pianiste sait aussi, à l'occasion, ralentir le rythme pour étirer le paysage dans une approche quasi romantique, avant de repartir de plus belle dans les cascades rythmiques dont il a le secret. Le rythme est l'élément essentiel du dialogue entre les deux musiciens. Il est leur point de contact, leur terrain d'échanges, quand mélodies et harmonies sont développées dans des approches moins coordonnées.

Les morceaux s'enchaînent sans applaudissement pour les interrompre au cours de l'heure que dure le set. On est emporté par le flux constant - non sans silence, mais qui semble créer un continuum au-delà des sons émis par le saxophone et la piano. Au final, on a assisté à un set vif, très rythmique, parcouru d'échos de la tradition du jazz (free ou non), qui lance parfaitement ces quelques jours passés à parcourir les clubs new-yorkais.