samedi 11 novembre 2017

Music Unlimited 31, 1er soir @ Wels, vendredi 10 novembre 2017

L’Autriche a l’art d’accueillir des festivals à la programmation alléchante. Après avoir participé deux fois à celui de Saalfelden (2010 et 2015), j’ai opté pour celui de Wels, petite ville à proximité de Linz, cette année. Il faut dire que pour cette 31e édition, la curatrice de l’événement est Mary Halvorson. On retrouve donc au programme nombre de musiciens qui lui sont proches, dans des formations souvent peu vues jusqu’ici.

La première soirée du festival se déroule au Alter Schlachthof (ancien abattoir) et commence, à tout seigneur tout honneur, par un groupe qui compte en ses rangs la guitariste bostonienne : le Triple Double de Tomas Fujiwara. Ce groupe est la combinaison de deux trios, à moins qu’il ne s’agisse de trois duos, où tous les instruments sont doublés. La cellule de base, c’est le trio au long cours que forment Taylor Ho Bynum (cornet, bugle), Mary Halvorson (guitare) et Tomas Fujiwara (batterie). Ce noyau est à la base de nombreux groupes, à commencer par les formations menées par Bynum (sextet, septet, plustet) ou par Thirteenth Assembly que complétait Jessica Pavone. Autrement dit, ils ont une longue habitude de jouer ensemble et la musique de Triple Double porte incontestablement leur signature sonique. Pour l’occasion, Fujiwara a fait appel en plus à Ralph Alessi (trompette), Brandon Seabrook (guitare) et Tom Rainey (batterie), trois autres poids lourds des musiques créatives d’aujourd’hui. Et le résultat est un feu d’artifice de tous les instants ! Les combinaisons se font et se défont au gré de morceaux parfaitement construits. Alessi prolonge les développements de Bynum, et vice versa. Halvorson et Seabrook entremêlent leurs lignes saccadées pour créer un dense filet sonore, propice aux dérapages contrôlés et aux notes de traverse. Les deux batteurs propulsent l’ensemble à grand renfort de pyrotechnie polyrythmique. Les passages à tutti donnent ainsi l’impression d’un cheminement inévitable, qui avance avec détermination et enthousiasme vers son but ultime. Les combinaisons à quelques uns procurent des moments de respiration, sans cesse recomposés, nourris de surprises et de solos intenses. C’est absolument génial, d’un bout à l’autre du concert. Il n’y a aucun temps mort. Et cela lance sur les chapeaux de roue ces trois jours de festival.

La suite n’est néanmoins pas en reste, puisque la deuxième partie atteint elle aussi rapidement un niveau d’excellence peu commun. Pour l’occasion la pianiste slovène Kaja Draksler dialogue avec la trompettiste portugaise Susana Santos Silva. Deux jeunes fines lames des musiques improvisées européennes qui avaient sorti un merveilleux disque ensemble chez Clean Feed il y a deux ans. Le premier morceau, composée par la trompettiste, est volontiers bruitiste. Les infrasons du piano préparé entrent en résonance délicate avec le souffle retenu, murmuré, de la trompette. Le registre est très différent de la première partie, mais l’attention est tout aussi vite captée par cette approche attentive au moindre bruit. Les deux morceaux suivants, signés de Kaja Draksler, offrent un contraste saisissant avec l’approche initiale. Le piano n’est plus préparé et le jeu de la slovène se fait impressionniste, tendre et liquide à la fois. La portugaise développe à son tour une approche plus mélodique, vient se positionner au cœur du grand piano ouvert pour jouer des résonances avec les cordes activées par sa compagne de jeu. Un moment de pur magie. La suite du concert alterne les compositions des deux jeunes femmes, nourries par l’alternance entre jeu classique et techniques étendues de la pianiste, et quelques moments ludiques quand elles décident de dialoguer à l’aide de fifre et appeau. L’ensemble regorge de poésie et place très haut dans la liste des personnalités à suivre les deux protagonistes.

Changement radical d’ambiance pour le troisième concert de la soirée. Exit le jazz contemporain, et place à des chansons pop. Le trio autrichien Schmieds Puls prend place sur scène. Le groupe est mené par la chanteuse et guitariste Mira Lu Kovacs, jeune et jolie rousse soutenue par Walter Singer à la contrebasse et Christian Grobauer à la batterie. On est assez éloigné du genre de musiques que j’écoute, j’ai donc peu de repères pour décrire de quoi il en ressort. Le format est clairement « chanson » - trois minutes et puis on enchaine. L’ambiance musicale privilégie les instruments acoustiques ce qui donne une dimension un peu folk-jazz, non sans rapport avec ce qu’a pu faire Terry Callier (même si le type de voix n’a rien à voir). On sent une dette évidente envers les musiques racines américaines, d’ailleurs les chansons sont en anglais. Pour introduire l’une d’elles, la chanteuse indique que le texte est de Bukowski, et qu’elle a été inspirée par une lecture par Tom Waits trouvée sur YouTube. On fait pire références.

La soirée se conclut par le groupe Rhombal du contrebassiste Stephan Crump. Pour l’occasion il a mis sur pied un quartet qui réunit le trompettiste Adam O’Farill, l’indispensable Ellery Eskelin au sax ténor, et le batteur Richie Barchay. On revient en terrain plus familier, la musique s’inscrivant sans détour dans la plus pure tradition jazz. Même plus que ce que pourrait laisser présager les noms réunis sur scène. Le leader est particulièrement expressif, mimant le rythme sur son visage en même temps qu’il ne pince les cordes de son instrument. Le trompettiste développe des attaques franches, assez classiques, solaires et intenses. Eskelin apporte un peu de sa singularité dans cette musique rythmiquement très structurée. Toujours sur la brèche, son jeu conserve une forme de poésie de la fragilité. Ses apparitions sonores évoquent celles d’un fantôme, entre deux mondes, qui donnent une profondeur inattendue aux compositions du leader. Les deux derniers morceaux - dont un bel hymne en mémoire du frère défunt de Crump en guise de rappel - sont ceux qui offrent sans doute le plus bel exemple de cette complémentarité des approches contraires, entre la grande lisibilité mélodique et rythmique des compositions et les subtils dérèglements que leur fait subir le ténor d’Eskelin. Belle conclusion pour cette riche première soirée, marquée par les prestations hors normes de Fujiwara et ses acolytes d’une part et du duo Draksler / Santos Silva d’autre part. Vivement la suite.

vendredi 10 novembre 2017

Struny podzimu 2017

Le festival « Cordes d’Automne » propose tous les ans une programmation éclectique mais de qualité pendant trois semaines à Prague. Cette année, elle allait du hip-hop afro-futuriste de Shabazz Palaces aux compositions contemporaines de Julia Wolfe ou Gavin Byars, du folk irlandais de The Gloaming à leurs compères nashvilliens de Lambchop. Comme on ne peut pas être partout et qu’il faut faire des choix, les miens se sont orientés sans surprise vers trois concerts aux accents jazz.

Dimanche 29 octobre, Jason Moran proposait au Divadlo Archa (Théâtre de l’arche) son projet autour du fameux concert de Monk au Town Hall en 1959. Il l’avait créé en 2009 pour le cinquantenaire dudit concert et le reprend naturellement en cette année qui marque le centenaire du pianiste. J’avais déjà eu l’occasion de voir ce projet à Banlieues Bleues il y a quelques années (2009), mais le plaisir a été renouvelé malgré une assez bonne mémoire de l’événement et la nature thématique - et donc moins propice à la surprise - de la soirée. Avant l’entrée en scène des musiciens, les images vidéo commencent à défiler. Elles se poursuivront jusqu’à la fin, mélangeant archives de Monk et souvenirs propres à Jason Moran. Alors que l’enregistrement du premier thème du concert de 1959, « Thelonious », retentit, le pianiste texan entre seul en scène et dialogue avec son illustre prédécesseur : doublement des accords, lignes mélodiques entremêlées, Moran s’amuse du relief escarpé du thème monkien. Après quelques mesures il est rejoint par le reste de la troupe : les fidèles membres de son trio, Nasheet Waits à la batterie et Tarus Mateen à la basse, mais aussi cinq souffleurs (Ralph Alessi à la trompette, Andre Hayward au trombone, Bob Stewart au tuba, Walter Smith III au sax ténor et Immanuel Wilkins au sax alto). Ceux-ci se positionnent en V avec le piano lové en leur cœur et le batteur en leur pointe. Les thèmes du concert de 1959 se succèdent, entrecoupés de développements personnels de Moran, avec quelques moments puissants qui font honneur à la dimension de l’orchestre comme sur « Friday the 13th » et surtout « Little Rootie Tootie ». Le concert s’achève sur une version retenue de « Crepuscule with Nellie » qui met en valeur le toucher de Jason Moran, avant que les musiciens ne se retrouvent dans l’atrium du théâtre pour poursuivre façon marching band (avec Moran, Waits et Mateen passés aux percussions pour des questions pratiques) leur relecture des thèmes de Monk. D’une commande initiale il y a huit ans, Moran a su faire un projet personnel pertinent qui, tout en partant d’une référence précise, n’incorpore pas moins beaucoup de sa propre personne. Et c’est ce qui est le plus réjouissant avec ce projet nommé justement « In my mind : Monk at Town Hall 1959 ». Où le premier terme de la proposition en dit finalement plus que le second.

Dimanche 5 novembre, c’est Ralph Towner qui se présente seul dans une salle du magnifique couvent de Sainte Agnès de Bohême qui sert aujourd’hui de musée d’art médiéval de Prague. Sa musique délicate à la seule guitare acoustique se marie très bien avec les arches gothiques qui l’entourent. Pilier du label ECM depuis plus de quarante ans, je n’avais pourtant jamais vraiment eu l’occasion de m’intéresser à sa musique jusque là, ne possédant qu’un disque sur lequel il intervient, « Dis » (1977) en duo avec Jan Garbarek (qui servit de bande son au « Kippour » d’Amos Gitaï). Petite surprise donc de découvrir une musique beaucoup plus rythmique, et presque « pop » par moment, que l’idée que je m’en faisais (la faute au fameux cliché sur les climats éthérés des productions ECM sans doute). Un seul standard, « My foolish heart », une composition de John Abercrombie, et des thèmes personnels, dont un bel hommage à Paul Bley en ouverture de concert, définissent le programme. Équilibrée, allant à l’essentiel, la musique de Ralph Towner est efficace par sa simplicité. L’esbroufe ne sert à rien, il peut donc se concentrer sur des mélodies lisibles juste soulignées par des rythmes variés allant d’inspirations folk au reggae, ou bien sûr nourris de l’histoire du jazz.

Jeudi 9 novembre le festival s’achève sur la présence d’Herbie Hancock en quartet dans la grande salle du Forum Karlin, plus habituée aux grosses productions pop qu’aux subtilités acoustiques. Et cela tombe bien, le parti pris du pianiste avec ce nouveau groupe étant résolument crossover. Il s’est ainsi entouré pour l’occasion de musiciens plus jeunes que lui qui semblent l’alimenter de sons actuels issus des ramifications de sa propre influence sur leur parcours. Le cas le plus exemplaire est sans doute Terrace Martin, au sax alto, synthé et vocoder, producteur essentiel de « To pimp a butterfly » de Kendrick Lamar, qui doit beaucoup à la période 70s du pianiste, mais qui colle aujourd’hui au son de la scène angelena telle que définit par Thundercat, Flying Lotus ou Lamar, hybridation de hip hop, de funk, de jazz et de r’n’b. On retrouve donc pour ce concert une relecture de tubes d’Herbie à travers ce prisme contemporain : «  Watermelon Man », « Cantaloup Island », « Chameleon », le plaisir est évident, taillé sur mesure pour cette atmosphère de salle rock. Tant pis pour la subtilité - la sonorisation ne le permet pas - l’efficacité rythmique est première. A ce jeu là, la paire rythmique composée de James Genus à la basse et de Trevor Lawrence à la batterie (lui aussi actif sur la scène hip hop) est souvent mise en avant. Hancock quant à lui va du piano au synthé au cours des morceaux et s’amuse avec les souvenirs de sa période Head Hunters. Si l’utilisation trop fréquente du vocoder, par Terrace Martin comme par Herbie, m’agace un peu, le reste de la musique propose finalement une belle rencontre entre un père et ses fils (voire petits-fils) spirituels, manière de souligner avec raison le lien fécond entre le jazz et les autres formes de l’expression musicale afro-américaine.

dimanche 26 février 2017

Ben Wendel Group @ Jazz Dock, jeudi 23 février 2017

Le saxophoniste de Kneebody a beau se présenter à la tête d'un quartet acoustique à l'instrumentation des plus classiques (piano, contrebasse, batterie), il conserve ce goût du groove développé au sein du quintet électrique californien. On y retrouve son phrasé souple, délié, qui joue avec l'impression d'énergie contenue - comme retenue, entravée, sous l'étouffoir, jusqu'à la libération finale. Ses compositions sont pour la plupart un terrain de jeu propice à des crescendos rythmiques qui s'amusent des attentes du public - comme une masse mouvante, tout d'abord maîtrisée, puis qui s'écoule progressivement avant de déboucher sur une lave brulante. En deux sets généreux, le quartet de Ben Wendel (ts), soit Shai Maestro (p), Harish Raghavan (cb) et Nate Wood (dms), propose ainsi une musique entraînante et lumineuse, mais qui sait également varier les plaisirs en s'abreuvant aux sources du jazz "historique". Ainsi ces variations tissées par le bassiste au cours d'un intense solo autour du motif rythmique entêtant du Poinciana d'Ahmad Jamal. Ainsi une relecture toute en retenue de la ballade What are you doing the rest of your life, une composition de Michel Legrand notamment magnifiée par Peggy Lee en son temps. Mais le plus souvent, les morceaux sont signés de la plume du leader et laissent entrevoir une écriture moderne, à la lisibilité quasi pop par moment, au service du groove. Son complice de Kneebody, le batteur Nate Wood, dynamise avec aisance les thèmes déployés, dans un langage nourri d'expériences plus électriques voire électroniques (le dernier disque du quintet les voyait collaborer avec Daedelus, comparse de Flying Lotus et consorts au sein de la galaxie Brainfeeder). Le bassiste est discret, mais efficace lors de ses rares solos. Un son élastique qui apporte souplesse et espace, évitant les angles trop droits. Shai Maestro se distingue par son jeu chantant, proposant des respirations délicates au sein des compositions nerveuses, apportant un contrepoint qui enrichit la musique du leader. Ben Wendel prend un plaisir visible à proposer sa musique dans ce club - bondé pour l'occasion - posé sur les bords de la Vltava. Il se met le public dans la poche en rappelant qu'il a épousé une Tchèque... mais qu'il sent la pression de sa belle famille présente dans la salle. Mais c'est avant tout par sa musique pleine et généreuse qu'il convainc.

dimanche 27 novembre 2016

Guillaume Perret & The Electric Epic @ Palác Akropolis, samedi 26 novembre 2016

Sur la scène plongée dans le noir, Guillaume Perret s'avance seul, une simple source de lumière venant du pavillon de son saxophone pour tout point de repère. A l'aide d'une batterie de pédales d'effet et de samplers, il construit progressivement un tourbillon de sons à partir de son seul instrument. Une ligne de basse, des cliquetis pour servir de soutient percussif, un millefeuille mélodique qui crée une atmosphère dense. Il sonne comme dix et pourtant pour ce premier morceau ses complices attendent en coulisse. Le public manifeste avec bruit son enthousiasme, et ça va durer tout le concert. A juste titre.

Rejoint par Cyril Moulas à la guitare, Linley Marthe à la basse et Yoann Serra à la batterie, le saxophoniste savoyard nous emmène dans son univers où se mêlent jazz, rock, électro, ambient, funk, dub et pop. Un grand fourre-tout ? Plutôt une boîte à outils, dont le groupe se serre pour créer une atmosphère changeante, volontiers orageuse, faite de sourds grondements et de soudains éclairs. A chaque morceau son univers, souvent puissant, parfois lancinant, toujours prenant. L'aspect visuel est très travaillé, avec un jeu de lumières qui joue sur les contrastes, avec toujours cette iode qui éclaire de l'intérieur son instrument et dont l'intensité varie en fonction du son. S'il vient du jazz, Guillaume Perret emprunte les codes du concert pop-rock pour une fusion personnelle très réussie. Ses lignes mélodiques nous emportent loin, évoquant des parfums d'orient (un morceau aux teintes masadiennes - on sait qu'il avait été question qu'il enregistre un volume du Book of Angels avant que le projet n'avorte) ou le tezeta, ce blues des hauts plateaux éthiopiens. De la formation originelle d'Electric Epic, seul Yoann Serra accompagne toujours le leader. Mais les nouveaux venus se fondent avec délice dans l'univers électrique de Perret. Il n'y a qu'à entendre ce solo dévastateur de Liley Marthe vers la fin du concert, pour comprendre la communion d'esprit qui anime ces musiciens. Plus qu'une succession de morceaux, Guillaume Perret arrive ainsi à créer une sorte de puissant continuum qui prend sa vraie dimension dans la durée, convoquant la transe grâce à une science évidente des rythmes répétitifs - entre source ancestrale et développements technologiques contemporains.

Je ne sais dans quelle mesure le public praguois connaissait le saxophoniste avant le concert (la belle salle art déco était quand même bien remplie), mais il a indéniablement su le conquérir vues les réactions particulièrement enthousiastes qu'il a suscité tout au long. Et ce n'est évidemment pas moi qui me plaindrais que la scène jazz hexagonale arrive à exporter (avec l'appui de l'Institut Français local) ses jeunes talents de la sorte.

samedi 26 novembre 2016

Wim Vandekeybus - In Spite of Wishing and Wanting @ Divadlo Archa, vendredi 25 novembre 2016

Le chorégraphe flamand sait créer des images fortes. Cette reprise d'une pièce de 1999 (sur une musique de David Byrne), et même "re-création" est-il précisé dans le programme (je ne saurais toutefois dire s'il y a eu des changements significatifs au-delà des danseurs), illustre parfaitement la force visuelle dont est capable Win Vandekeybus. Sa pièce mêle des moments de danse à couper le souffle, des passages théâtraux complètement loufoques et la projection de deux courts métrages inspirés de nouvelles de Julio Cortazar qui font écho à ce qui se déroule sur scène. Avec un casting uniquement masculin (onze danseurs plus une courte apparition du chorégraphe à la fin), Vandekeybus développe un propos où s'entremêlent rêves éveillés, somnambulisme torturé, caprices enfantins, réveil en sursaut et mimétisme animalier. Lors de la première scène, les danseurs trottent ainsi sur le plateau, semblables à des chevaux alors que l'un d'entre eux essaie de les dresser cravache à la main. Vers la fin, c'est un incroyable vol en groupe d'hommes-oiseaux qui impressionne autant par la puissance athlétique qu'il dégage que par la fragile poésie qu'il évoque. Entre les deux, ils voudront tour à tour être ou avoir une éponge, un chameau, une panthère noire ou un singe. Expression d'un désir primal de retour à l'état de nature ou amusement enfantin face à d'autres formes de vie, le propos est suffisamment ouvert pour que chacun puisse l'interpréter à son gré.

La construction du spectacle n'est pas là pour expliciter un quelconque "message" qu'il faudrait absolument transmettre au spectateur. On est plutôt face à un jeu de correspondances, d'images en miroir qui créent autant de connexion visuelles qu'elles déroutent celui qui y cherche une "explication". Les deux projections d'un film, tourné en italien et aux forts relents felliniens, permettent ainsi de retrouver des éléments de décor aperçus sur scène auparavant tout en ajoutant une dimension fantastique au récit, entre vendeur de cris et tête décapitée qui continue à parler après avoir prononcé ses derniers mots. Italien, anglais, français, les danseurs racontent leurs souhaits et leurs volontés dans un tourbillon de langues qui résonne avec la confrontation des corps. Semblant parfois inspirée par des mouvements d'art martiaux - magnifiques passages où les danseurs portent juste une longue jupe et s'empoignent, où ils se jettent tourbillonnant dans les bras de deux autres - on retrouve la dimension très athlétique de la danse de Vandekeybus. Cela n'empêche pas des moments de grande poésie comme lorsque la lumière s'éteint et que les danseurs se passent de main en main des petites ampoules qui éclairent juste furtivement une partie de leurs mouvements. Sans doute le plus beau moment du spectacle.

Le sommeil est très présent tout au long de la pièce. Les danseurs dorment, debout ou allongés, se réveillent brusquement pris de peur, tremblent ou crient, se rassurent ou au contraire s'inquiètent les uns les autres. Il y a comme une ambiance de dortoir parfois, où l'irrationalité de l'esprit de groupe semble dominer les individus. Ainsi, l'un d'entre eux explique qu'il ne dort pas pour éviter de rêver. L'impossibilité de maîtriser ses désirs, l'attirance pour l'animalité, la confrontation verbale qui devient physique entrent en résonance avec des dysfonctionnements sans doute éternels de toute société humaine. Mais il ne s'agit pas ici de juger, plutôt de transfigurer par la grâce du mouvement. Ce que le chorégraphe réussit parfaitement, laissant des images très fortes dans la tête du spectateur.