jeudi 13 octobre 2016

Bill Frisell @ Blue Note, mardi 11 octobre 2016

Bill Frisell est en résidence pendant deux semaines au Blue Note en ce mois d'octobre. L'occasion pour lui d'y présenter ses deux plus récents projets. Et pour cette deuxième semaine, les musiques de film sont à l'honneur. Entouré de Thomas Morgan à la contrebasse, Rudy Royston à la batterie et Petra Haden au chant, le guitariste revisite quelques thèmes célèbres associés au septième art. Il y a à la fois des chansons ("The Windmills Of Your Mind" de Michel Legrand, "Lush Life" de Billy Strayhorn, "When You Wish Upon A Star" extrait du Pinocchio de Disney) et des airs purement instrumentaux ("Once Upon A Time In The West" d'Ennio Morricone ou "Psycho" de Bernard Herrmann). Sur ces derniers, Petra Haden fredonne l'air, intervient comme un instrument complémentaire, et ce sont les passages que je préfère. Non que sa voix soit désagréable quand elle chante plus classiquement des chansons, mais le format de celles-ci et la nécessité de se tenir au texte laissent moins de place à l'imagination des musiciens.

Très référencée, la musique jouée ce soir-là semble ainsi parfois un peu prisonnière de notre mémoire collective. Même sans être un grand cinéphile, il est impossible de ne pas connaître les airs interprétés. Et c'est d'autant plus vrai quand des paroles viennent se glisser dans l'intervalle entre l'auditeur et les musiciens. Petra Haden, fille de Charlie, les interprète sans affect, d'une voix claire, peu travaillée mais très pure, plus proche de la tradition folk que des canons du jazz. C'est joli, mais l'émotion a du mal à percer. Bill Frisell égrène des chapelets de notes déliées, qui là aussi font plus écho à l'americana des grands espaces qu'aux blue notes des clubs new-yorkais. Le temps semble se dilater, l'espace s'étire et parfois l'attention retombe un peu. Il faut les quelques rares solos du contrebassiste et du batteur, sur les morceaux purement instrumentaux, pour glisser quelques frissons hors champ dans ces thèmes archi-connus. Ainsi Rudy Royston dynamise de fort belle manière "Once Upon A Time In The West", rendant un peu de la tension et du caractère inquiétant liés au film, en s'éloignant d'une relecture trop littérale de la partition de Morricone. Thomas Morgan lui rend la pareille en instillant quelques doses de suspense hitchcockien dans son solo sur le thème de "Psycho". Ils laissent ainsi entrevoir un potentiel intéressant - assez évident vus les musiciens réunis - mais qui n'aura été malheureusement qu'effleuré.

mardi 11 octobre 2016

Mingus Big Band @ Jazz Standard, lundi 10 octobre 2016

Le lundi, de nombreux clubs new-yorkais font relâche. D'autres honorent la tradition du big band à l'aide d'orchestre en résidence. Parmi ceux-ci, je choisis le Jazz Standard qui accueille depuis des années ses "Mingus Monday" sous le patronage bienveillant de Sue Mingus (présente dans la salle). Le Mingus Big Band est l'une des trois incarnations d'un ensemble à géométrie variable mais qui emploie les mêmes musiciens pour honorer la mémoire et les compositions du grand Charles (les deux autres étant le Mingus Dynasty et le Mingus Orchestra). La formation Big Band est évidemment la plus cuivrée, employant cinq saxophonistes, trois trombonistes, trois trompettistes et une section rythmique piano, contrebasse, batterie. Et c'est peu de dire que ça groove ! Mais pas que. Le concert de ce lundi soir (deuxième set) est ainsi l'occasion de démontrer la plasticité et la diversité du répertoire mingusien.

En 1h20 de concert et cinq morceaux, s'il y a bien trois pièces qui collent à l'esthétique attendue d'un Big Band rutilant, il y a surtout deux morceaux de bravoure un peu hors cadre. Tout d'abord un extrait d'"Epitaph", composition au long cours (plus de deux heures dans son entièreté) écrite au début des années soixante dans une optique third stream. Pour l'occasion deux des saxophonistes se saisissent de flûtes et un des trombonistes empoigne un tuba. Le rythme régulier est bien présent, comme un attachement à la tradition du jazz, mais les développements mélodiques et harmoniques empruntent plus à la tradition classique européenne du début du XXe siècle. Contrairement aux autres morceaux, pas de solos ici, mais des voix qui s'entremêlent, se superposent, se rejoignent puis s'éloignent dans un grand raffinement, avec un attachement particulier à l'agencement des timbres. Une vraie merveille.

L'autre grand moment, c'est le dernier morceau de la soirée. Un des musiciens annonce qu'ils vont jouer un extrait d'une longue composition, mais les autres protestent et insistent pour la jouer en entier. Il s'agit de "Cumbia and Jazz Fusion", composition tardive de Mingus (1977), l'une des dernières qu'il enregistra. Un grand voyage d'une demi-heure, des rythmes syncopés de la jungle colombienne fantasmée aux rues de New York, où se mêlent les langages sud et nord américains. On sent une joie de jouer évidente de la part des musiciens, très communicative. La salle réagit avec enthousiasme à la succession de solos flamboyants. La tradition du Big Band est encore bien vivante avec une telle machine à groover.

David Krakauer Acoustic Klezmer Quartet @ The Stone, dimanche 9 octobre 2016

Ce dimanche soir, David Krakauer clôture une semaine de résidence au Stone, le club de John Zorn. Le clarinettiste a ainsi proposé chaque soir une formule instrumentale différente. Pour cette dernière il propose un groupe tout acoustique, débarrassé des samplers et guitares électriques qui l'accompagnent le plus souvent. Il s'entoure de quelques fidèles pour revisiter son répertoire : Will Holshouser à l'accordéon, Jerome Harris à la guitare basse acoustique et Michael Sarin à la batterie. Si le répertoire ne propose aucune surprise, mélange de traditionnels klezmer et de compositions personnelles bien documentées sur disque, l'intérêt du concert est de pouvoir l'écouter dans ce contexte plus dépouillé qu'à l'accoutumée, dans l'intimité d'une petite salle, au plus près du son des instruments.

C'est bien la qualité du son de la clarinette qui frappe avant tout. Toujours superbement maîtrisé, dans les lentes montées en puissance comme dans les danses paroxystiques qui sont la marque de fabrique de David Krakauer. On entend le souffle résonner sur la paroi de l'instrument, et c'est une expérience assez inédite, loin de ce qu'on a déjà pu entendre de lui lors de concerts en Europe, dans des salles plus grandes et entouré d'une instrumentation plus électrique. Les moments les plus calmes, quand il prend le temps d'installer un climat sur la longueur sont particulièrement émouvants. Ainsi ce "Moldovian voyage" particulièrement poignant, long crescendo tout en retenu avant le déchaînement final.

Entre les morceaux, Krakauer aime raconter des anecdotes sur leur origine. On voyage ainsi des confins du Yiddishland au Lower East Side (où se trouve le Stone). On sent toute la passion de la transmission qui anime le clarinettiste. Il ne fait pas que jouer une musique qui lui plaît, il cherche à transmettre une culture, un héritage qui a faillit être définitivement interrompu. Cette formule instrumentale ramassée y parvient peut-être encore mieux que les expériences plus crossover qui l'ont popularisé. Il n'abandonne rien de ses ambitions modernisatrices, mais il transmet plus directement l'émotion. Grand concert, une musique généreuse.

John Zorn & Milford Graves @ Village Vanguard, dimanche 9 octobre 2016

En ce dimanche après-midi, John Zorn inaugure une résidence mensuelle au Village Vanguard. L'occasion pour moi de le voir dans un contexte assez différent des précédents concerts auxquels j'ai pu assister : dans l'intimité d'un club (123 personnes maximum indique un panneau sur le mur à côté du bar), loin des grandes salles européennes (théâtre antique de Vienne, Auditori de Barcelone, Fondation Gulbekian à Lisbonne, Théâtre du Châtelet, Cité de la Musique, Salle Pleyel et Grande Halle de la Villette à Paris). L'occasion également d'entendre le saxophoniste et l'improvisateur, non le compositeur et catalyseur d'énergies. L'occasion, enfin, de se rappeler tout ce qu'il doit à la tradition du jazz, même si sa musique ne s'y est jamais résumée.

A ses côtés, un batteur historique du free jazz et de ses marges, accueilli sur Tzadik il y a quelques années pour deux disques en solo. La batterie de Milford Graves a la particularité d'intégrer des percussions des traditions africaines et afro-caraïbéennes, non pas comme un complément à côté, mais en son sein, parmi les toms plus traditionnels de la batterie jazz. Du coup, il donne des couleurs très particulières à son jeu, entre free jazz, rituel afro-cubain et fantôme du bop.

Le concert s'organise autour d'une série d'échange en duos (des morceaux relativement ramassés, loin des improvisations au long cours qu'on pourrait attendre) et de quelques solos de chacun (deux pour le batteur, un pour le saxophoniste). Cela démarre comme on pourrait s'y attendre, avec un discours très dense, Zorn partant d'emblée de jeu en respiration circulaire. Pourtant, il ne faudrait pas penser que tout n'est qu'urgence et vivacité dans cette musique. La mélodie s'invite souvent, héritée du hard bop ou aux relents masadiens. Les couleurs afro-caraïbes de la batterie de Milford Graves accentuent l'aspect voyageur du concert, notamment lors de son premier solo où il psalmodie en même temps quelques mots aux consonances africaines. On croirait assister à un rituel santeria. En une heure, les deux musiciens parcourt ainsi l'héritage commun du free jazz tout en y injectant chacun leurs particularités. On ne voit pas le temps passer, et à la fin on aurait bien aimé un peu de rab !

dimanche 6 septembre 2015

Jazzfestival Saalfelden 2015, 2e jour (3/3), vendredi 28 août 2015

The Bureau of Atomic Tourism, Congress, 22h30

Ce groupe emmené par le batteur belge Teun Verbruggen ressemble à un alignement international de talents : Andrew D'Angelo (USA) au sax alto et à la clarinette basse, Magnus Broo (Suède) à la trompette, Jozef Dumoulin (Belgique) au fender rhodes, Hilmar Jensson (Islande) à la guitare et Ingebrigt Haker Flaten (Norvège) à la basse. Pourtant, le concert a du mal à prendre et les trois premiers morceaux - deux compositions de D'Angelo et une de Jensson - ne m'emportent pas. Je les trouve froides, manquant cruellement du sens narratif si présent lors du concert précédent (celui de Chris Lightcap). Ca tourne dès lors à vide. Par la suite, en revanche, la mayonnaise prend et l'assemblage prend alors tout son sens. Sur les deux compositions de Jozef Dumoulin et encore plus sur celle de Marc Ducret qui forment la deuxième partie du concert, on trouve en effet le groove, un sens de la progression du discours, et un jeu sur les tensions qui éveillent notre curiosité. La batterie débridée du leader répond à la basse furieuse d'IHF, les cuivres exaltés se jouent des pièges rythmiques proposés par Dumoulin, et le tout est magnifié par le sens de l'écriture de Marc Ducret, vedette malgré lui de ce concert auquel il ne participait pas (mais il a fait partie d'une précédente version du groupe).

Eglise de Saalfelden

Rob Mazurek & Black Cube SP, Congress, 00h00

Le "SP" qui accompagne le nom du groupe, c'est pour Sao Paulo. Composé de six musiciens, il se présente en effet comme une sorte d'extension du Sao Paulo Underground. On retrouve la cellule souche constituée de Rob Mazurek (cornet), Mauricio Takara (batterie, cavaquinho) et Guilherme Granado (synthé, électronique) complétée par le rabeca de Thomas Rohrer, les percussions de Rogerio Martins et la voix de Rodrigo Brandao. Le concert commence comme un rituel candomblé, tous les musiciens agitent frénétiquement des percussions et déclament des invocations aux orixas. Puis une jungle rythmique extrêmement dense se met en place, entre percussions, électronique et onomatopées. Ca ne plaît pas à tout le monde, et tout au long du concert ont lieu quelques défections parmi les spectateurs. Pourtant, ça groove sérieusement ! Rob Mazurek prend des solos puissants sur ce tapis rythmique tandis que Rodrigo Brandao, chanteur surmonté d'une coupe afro aussi touffue que la jungle percussive déployée, psalmodie plus qu'il ne chante en anglais ou en portugais. The Creator Has A Master Plan de Pharoah Sanders (avec qui j'avais vu Mazurek à Lisbonne il y a deux ans) a droit à une citation. La présence de deux instruments plus traditionnels, rabeca (violon rural) et cavaquinho (petite guitare), permet des passages plus relâchés, moins marqués par la nécessité d'occuper tout l'espace disponible, et offre des respirations bienvenues au cours de ce vaste rituel qui se développe de manière ininterrompue sur plus d'une heure. Conçu comme un requiem syncrétique en hommage à sa mère récemment disparue par Rob Mazurek, il s'achève comme il avait commencé par des incantations vocales et percussives de tous les musiciens vers 01h45 du matin. Et pendant ce temps, on a été transporté loin, très loin, par cette irrésistible transe rythmique. L'un des meilleurs concerts du festival à mon goût.