mardi 10 septembre 2013

John Zorn Marathon - 60th Birthday Celebration - Part 3 @ Grande Halle de la Villette, samedi 7 septembre 2013

Place à la démesure pour l'ultime partie du marathon. D'abord celle de la salle. Après les 800 places de la Cité de la Musique, puis les 2 000 de l'espace Charlie Parker, direction la nef de la Grande Halle qui porte la capacité d'accueil à 4 000 personnes. Il faut dire que les marathoniens sont rejoints pour l'occasion par les fans de Mike Patton, véritable co-tête d'affiche de ce troisième round. Démesure du temps consacré à chaque groupe également. Si la deuxième partie ne proposait qu'un condensé parfois un peu frustrant de chaque ensemble, cette fois-ci chacun se voit consacrer près d'une heure ce qui nous conduit rapidement vers une heure du matin. Démesure musicale, enfin, avec une avalanche de hurlements surpuissants et de solos pyrotechniques appuyés par une rythmique apocalyptique.

The Song Project nous prend d'entrée de jeu à la gorge avec une reprise de Batman, thème qui ouvrait il y a près de vingt-cinq ans le premier album de Naked City. Mike Patton s'en donne à cœur-joie, dévorant le micro de ses cris si personnels, tenant le rôle du sax hurleur qui déferlait sur la version originelle. Avec The Song Project, Zorn revisite son répertoire y ajoutant des paroles, interprétées tour à tour par Mike Patton, Sofia Rei (entendu sur Mycale, le treizième volume du Book of Angels) et Jesse Harris. Naked City, Masada, Filmworks ou The Dreamers, les thèmes piochent dans des ambiances diverses et s'enchaînent sans transition. Ainsi, après l'introduction ogresque, la ravissante Argentine prend le relai, et le contre-pied, pour une version soyeuse de Besos de Sangre, mélodie latine portée par la guitare acoustique de Marc Ribot. Si Patton et Sofia Rei m'enchantent, dans des registres forts variés, en revanche la voix nasillarde de Jesse Harris m'insupporte au plus haut point. Heureusement, il est celui qui est le moins mis en avant, n'intervenant seul que sur deux chansons. Pour accompagner les trois chanteurs, Zorn recycle ses Dreamers, à l'exception près des claviers confiés à John Medeski plutôt qu'à Jamie Saft. Les instrumentistes - à l'exception de Ribot et Medeski qui se voient octroyer un peu de place pour des solos - sont là pour supporter les voix et non pour leur voler la vedette. Du coup, le succès - inégal - des morceaux repose avant tout sur l'appropriation que s'en font les chanteurs. Et comme ces thèmes n'ont pas été écrits à l'origine pour recueillir des paroles, ça varie entre l'excellent (Osaka bondage pour une autre série de hurlements pattoniens sur fond de changements de directions constants, ou les délicieuses mélodies hispanisantes servies par les inflexions andines de Sofia Rei) et le plus anecdotique.

Mike Patton reste sur scène pour la suite, juste accompagné par Medeski (principalement à l'orgue), Trevor Dunn (elb) et Joey Baron (dms). Ils interprètent le dernier né des albums de Moonchild, Templars in Sacred Blood, fresque hardcore dédiée aux templiers. Cette messe noire semble invoquer toutes les figures de l'Enfer, effaçant les frontières du Bien et du Mal, entre psalmodies caverneuses en latin et cri bestial angoissant. Par sa thématique moyenâgeuse, cette œuvre semble être la face cachée - obscure - des pièces de musique contemporaine entendue dans l'après-midi, comme si, d'un bord à l'autre du spectre musical, Zorn n'était plus aujourd'hui occuper qu'à dialoguer avec les anges et les démons. Associés de longue date (ils se connaissent depuis le lycée et la formation de Mr Bungle), Mike Patton et Trevor Dunn injectent leur science du métal le plus noir dans les travaux d'alchimiste de Zorn pour un résultat très impressionnant.

Pour conclure le marathon, et finir de nous retourner la tête, l'Electric Masada s'impose. Que dire que je n'ai déjà dit ? C'était la cinquième fois que je voyais le groupe sur scène (c'est donc la formation zornienne que j'ai le plus souvent eu le bonheur d'entendre en concert) et pourtant le plaisir est toujours aussi intact. Zorn réenfourche son sax pour l'occasion (seulement la deuxième fois de la soirée) et propulse ses mélodies hébraïques dans le chaudron en fusion des deux batteries de Kenny Wollesen et Joey Baron (qui enchaîne quand même sa septième formation différente d'affilée), des percussions digitales d'Ikue Mori et des peaux tendues de Cyro Baptista. Final magistral, lyrique et nerveux, alliant le sens des couleurs des ensembles de la deuxième partie et la puissance impressionnante au centre de cette troisième partie en crescendo. Du coup, on remarque à peine la présence de Mathieu Amalric sur scène, occupé à prendre des photos des musiciens pour le documentaire sur Zorn qu'il est en train de réaliser. Tous les démons convoqués par Patton ne réussiraient de toute façon pas à détourner notre attention, emportés par l'orage sonique et submergés par le plaisir que nous sommes. Le marathon finit en apothéose, et l'on en ressort plus très sûr d'avoir encore suffisamment d'appétit pour la suite du festival. Revers de la médaille de l'excellence.

A lire ailleurs : Belette, Bladsurb, Pascal Rozat (1, 2 et 3).

lundi 9 septembre 2013

John Zorn Marathon - 60th Birthday Celebration - Part 2 @ Grande Halle de la Villette, samedi 7 septembre 2013

Le temps d'avaler quelque chose chez un traiteur vietnamien du quartier, et il est déjà l'heure de faire la queue pour éviter de se retrouver trop haut placé dans les gradins de l'espace Charlie Parker de la Grande Halle, où se déroule la deuxième partie du marathon à partir de 19h.

Après les compositions contemporaines, cette deuxième étape fait la part belle à Zorn le coloriste et le mélodiste. Les quatre groupes qui se succèdent empruntent à divers style musicaux (jazz, klezmer, exotica, surf...) mais placent tous en leur centre de simples et belles mélodies servies par un gout certain pour les dynamismes chatoyants et les contrastes appuyés.

Le premier ensemble à se présenter sur scène est The Concealed, soit les cordes de Mark Feldman (vln), Erik Friedlander (vcl) et Trevor Dunn (cb) accompagnées par le piano de John Medeski et les percussions de Cyro Baptista, Kenny Wollesen (vib) et Joey Baron (dms). Les mélodies voyagent du côté de l'orient fantasmé - mais pas nécessairement sur un mode hébraïque. Contrairement à la première partie où seule la partition servait de guide aux interprètes, Zorn est désormais sur scène pour diriger la musique. Pour cette entrée en matière, il ne pousse cependant pas ses compagnons dans leurs retranchements, se contentant de les accompagner de quelques gestes vers des destinations évidentes. Du coup - et notamment comparé à ce qui va suivre - cela manque un peu de relief. La musique est cantonnée à un registre trop étroit - gammes mineures aux couleurs vaguement moyen-orientales - qui ne permet notamment pas aux cordes de faire ressortir tout le tranchant dont elles sont capables dans d'autres contextes.

Le plaisir monte brusquement d'un cran quand Dave Douglas (tp) et Greg Cohen (cb) rejoignent Zorn et Baron sur scène pour une courte mais intense prestation de Masada. Si le saxophoniste - qui souffle pour la première fois de la soirée dans son instrument - fête ses soixante ans, le quartet célèbre par la même occasion ses vingt ans d’existence puisque le First Live, enregistré à la Knitting Factory, remonte à septembre 1993 (même si la première réunion, sous le nom de Thieves Quartet, date en fait de juillet 1993, pour l'enregistrement d'une BO loin de la thématique juive). Le temps imparti étant compté, le quartet ne prend pas le temps d'un round d'observation et nous propose en accéléré tous les ingrédients qui font sa singularité : jeu à mains nues sur les peaux de Joey Baron, solos incisifs des souffleurs, chant profond de la contrebasse, explosions joyeuses ponctuant les douces mélopées hébraïsantes, et pour le coup un vrai sens des contrastes qui donne beaucoup de relief à la musique.

Relief, contraste, couleurs, c'est aussi ce qui caractérise la prestation de The Dreamers qui suit. Comme à Lisbonne il y a un mois, c'est beaucoup moins easy listening que les enregistrements sur disques. Zorn appuie sur les angles pour faire ressortir toute l'énergie rock dont est capable l'ensemble. Marc Ribot retrouve la place centrale qu'il m'avait semblé un peu délaisser lors des concerts portugais. Peut-être est-ce dû au format "marathon" qui oblige à condenser le propos pour aller immédiatement attaquer la substantifique moelle de chaque formation. Cyro Baptista, Kenny Wollesen et Joey Baron ont par bonheur plus de place que dans The Concealed pour réhausser de rythmes pimentés la potion magique zornienne. Particulièrement chatoyante, la prestation du groupe file à 100 à l'heure et on a à peine le temps de l'applaudir chaleureusement que Zorn passe déjà à l'étape suivante.

Imprévu au programme, le New Yorkais revient avec les cordes de Mark Feldman, Erik Friedlander et Greg Cohen pour les associer à Ribot, Baron et Baptista, soit le Bar Kokhba Sextet. S'ils semblaient un peu corsetés en début de concert, ils peuvent désormais faire preuve d'un lyrisme acéré, malgré le fou rire de Ribot, complètement largué par cet appendice inattendu. Les deux morceaux interprétés par l'ensemble sont néanmoins de haute volée, offrant un complément idéal à cette deuxième partie pleine de couleurs.

dimanche 8 septembre 2013

John Zorn Marathon - 60th Birthday Celebration - Part 1 @ Cité de la Musique, samedi 7 septembre 2013

Retrouvailles avec John Zorn, un mois à peine après l'avoir vu trois soirs de suite à Lisbonne dans le cadre de Jazz em Agosto. Format différent pour Jazz à la Villette, avec cette fois-ci trois riches parties qui s'enchaînent, de 16h à 1h du matin, avec quelques pauses heureuses pour éviter l'indigestion.

La salle des concerts de la Cité de la Musique accueille à 16h la première partie, centrée sur les compositions de musique contemporaine de Zorn. Trois pièces récentes, dont deux encore inédites au disque, sont présentées. Illuminations, The Holy Visions et The Alchemist, les titres de ces œuvres en disent long sur les préoccupations actuelles de Zorn, entre occultisme, mysticisme et magie. Le concert commence par un trio piano-contrebasse-batterie qui mêle l'écrit - pour le piano - et l'improvisé - pour la section rythmique. Parue sur son disque en hommage à Rimbaud (l'une de ses meilleures productions récentes, avec Interzone, à mon goût), cette pièce fascine par cette tension maintenue de bout en bout entre une écriture contemporaine dynamique, servie par le piano de Stephen Gosling, et une rythmique libre qui puise délibérément dans un vocabulaire jazz. Trevor Dunn (cb) et Kenny Wollesen (dms) accentuent ainsi, par l'énergie qu'ils dégagent, les surprises préméditées de la partition en leur rendant une dose de spontanéité. On retrouve alors, éclairée sous un angle inédit, une des préoccupations principales de l’œuvre de Zorn depuis ses game
pieces : comment composer à partir du geste improvisé.

La deuxième pièce entre en résonance avec des préoccupations plus récentes du New Yorkais. A l'instar de ce qu'on a pu entendre autour du Cantique des Cantiques ou sur le volume XXII des Filmworks, The Holy Visions mettent en valeur cinq voix féminines, a cappella. Nouveauté toutefois, cette fois-ci des paroles articulées - en latin - surgissent au milieu des subtiles harmonies empruntant aussi bien au madrigal Renaissance qu'aux polyphonies d'Afrique centrale ou au langage du minimalisme américain. Jane Sheldon, Lisa Bielawa, Melissa Hughes, Abby Fischer et Kirsten Sollek, toutes très élégantes dans des tenues se limitant au noir et blanc, se saisissent successivement du discours. Si l'on perd un peu - par rapport aux œuvres sus-citées - le caractère hypnotique induit par l'absence de langage, on gagne en revanche en dynamisme, avec des combinaisons sonores plus variées. La composition se veut un hommage à Hildegard von Bingen, sainte catholique, religieuse bénédictine du XIIe siècle et compositrice d'un imposant corpus de chants liturgiques. Également femme de lettres, médecin et inventrice d'une langue artificielle, elle avait tout pour fasciner Zorn.

La troisième pièce au programme est un nouveau quatuor à cordes (le sixième composé par Zorn me semble-t-il) interprété pour l'occasion par le quatuor Arditti. Par rapport aux précédents essais en la matière, l'écriture s'éloigne des modèles habituels (seconde école de Vienne qui influençait fortement le précédent par exemple) et resserre le propos autour d'un langage typiquement zornien - jusqu'à introduire des inflexions parfois proche de Masada, notamment sur la fin, assez inhabituelles dans le contexte des pièces de musiques contemporaines du compositeur. Moins d'art du zapping également, le discours semble presque narratif, servi par l'interprétation au cordeau d'Irvine Arditti et des ses acolytes. Sans doute le plus beau des quatuors écrits par Zorn jusque là, par la maîtrise affirmée de son propre langage, affranchi des influences trop explicites.

dimanche 18 août 2013

Pharoah & The Underground @ Fundação Calouste Gulbenkian, dimanche 11 août 2013

La dernière soirée de cette 30e édition de Jazz em Agosto réunit Pharoah Sanders et les deux laboratoires musicaux de Rob Mazurek : Chicago Underground (Matthew Lux, basse, et Chad Taylor, batterie) et São Paulo Underground (Mauricio Takara, cavaquinho, percussions, machines, et Guilherme Granado, claviers, live sampling et machines). Le public est nombreux pour accueillir la légende Sanders. C'est le seul concert, avec ceux de Zorn, qui remplit complètement les gradins de l'amphithéâtre de la fondation Gulbenkian. L'entrée en scène de Sanders est un peu laborieuse, il se déplace lentement, soutenu par Mazurek, avant de trouver sa place sur le devant de la scène. Il mettra aussi un certain temps avant de trouver sa place musicalement.

Rob Mazurek aime créer des jungles rythmiques électro-acoustiques très denses. Que ce soit à la tête des différentes déclinaisons du Chicago Underground (duo, trio, quartet, orchestra), de l'Exploding Star Orchestra ou de ses autres ensembles (très bon Skull Sessions en octet paru cette année chez Cuneiform), il commence toujours par établir de foisonnants paysages rythmiques composés de multiples couches percussives, de lignes de basse répétitives, de cellules mélodiques simples et enivrantes, et d'une forte dose d'effets électroniques. Le concert de ce soir ne déroge pas à la règle. Entre goût des boucles obsédantes issues du post-rock et subtilités percussives brésiliennes, le groupe fait honneur aux deux villes qui lui servent de boussole. Sur cette profusion rythmique continue, parcourue de samples réalisés en direct par Granado et réinjectés dans la masse sonore pour en accentuer le foisonnement, Mazurek et Sanders sont là pour poser des solos. Le cornettiste propose des phrases puissantes, avec une forte utilisation d'effets électroniques, et parcourt la jungle sonore à l'aide d'hymnes vigoureux.

Castelo São Jorge, depuis le Chiado

Pharoah Sanders est plus parcimonieux dans ses interventions en début de concert, comme s'il avait du mal à savoir comment prendre d'assaut cette forteresse rythmique. Il fait quelques essais, sous les encouragements de Mazurek, mais semble à chaque fois renoncer au bout de quelques phrases trop tranquilles pour pouvoir percer le mur du son percussif. Sanders est en fait plus préoccupé par ses jambes qui lui font mal. Au point de finir par aller demander une chaise pour pouvoir se reposer entre ses interventions. L'effet est bénéfique, parce qu'il semble alors enfin être en disposition pour entrer dans le concert. Ses solos se font plus puissants, le son plus affirmé. Non qu'il éructe comme aux plus belles heures des roaring sixties, mais il prend le discours à son compte et insuffle une bonne dose de sérénité mystique à l'aide d'un son rond, chaud et soyeux. Il y a alors comme une résonance entre le tapis rythmique des Undergrounds et les percussions psychédéliques qui l'accompagnaient dans ses disques du tournant des 60s/70s. Sanders ne cherche pas à tirer la couverture à lui et sa prestation ne peut s'assimiler à quelques solos de gala. Il prend part à la construction de la musique, et apporte par exemple quelques contrepoints, comme des ponctuations, lors des interventions de Mazurek. Plaisir retrouvé, douleurs disparues, il va même jusqu'à esquisser quelques pas de danse en fin de concert.

Outre les deux souffleurs, on retiendra aussi les interventions originales de Mauricio Takara au cavaquinho électrique (étrange sonorité !) qui détermine les changements de direction au sein de la jungle rythmique, et le drumming grondant de Chad Taylor qui s'accorde parfaitement avec la sonorité du ténor de Pharoah Sanders. Le concert - le plus long du festival - se conclut sous des applaudissements chaleureux, comme pour célébrer la résurrection du saxophoniste.

A lire ailleurs : Philippe Méziat.

samedi 17 août 2013

Mary Halvorson Quintet @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 10 août 2013

Après être apparue la veille au sein du quartet d'Anthony Braxton, Mary Halvorson se présentait à la tête de son propre groupe sur la scène de Jazz em Agosto. Son quintet rassemble Jon Irabagon au sax alto, Jonathan Finlayson à la trompette, John Hébert à la contrebasse et Ches Smith à la batterie. Le trio g-cb-dms est la cellule souche de cet ensemble, celle qui en définit l'identité sonique, entre ancrage dans la tradition du jazz (John Hébert en pilier central) et goût pour les rythmes rock (Ches Smith en générateur d'énergies). Chacun des partenaires d'Halvorson au sein du trio semble ainsi la maintenir dans l'un des deux univers, dont elle nourrit autant son jeu que ses compositions, dans un va-et-vient de tous les instants. Les mélodies écrites par la guitariste ont ainsi des allures d'hymnes mélodiquement parlant, des ritournelles faciles à retenir aux intonations folk, aux lignes simples, entêtantes et entrainantes. Mais, pour soutenir ces chansons, elle fait usage d'un langage harmonique complexe, qui laisse beaucoup de place à son goût des dissonances, comme si elle proposait toujours plusieurs discours en parallèle. Rythmiquement, cela est renforcé par d’incessants breaks, des accélérations et décélérations abruptes, encore plus marquées en concert que sur disque.

En effet, Mary Halvorson étire les morceaux pour laisser plus de place à l'improvisation, aux digressions et à de nombreux solos des uns et des autres. Le jeu sur les vitesses est particulièrement illustré par les deux souffleurs. Jonathan Finlayson dilate le temps, ralentit le tempo, quand Jon Irabagon l'accélère, densifie le propos. Horizontalité contre verticalité, trompette contre saxophone, le refrain est connu, mais Halvorson le pousse ici dans ses limites. L'un des premiers solos de Finlayson - sans support de la rythmique - fleurte alors avec le silence. Au sein de la nuit lisboète, il installe progressivement un discours particulièrement solaire où se mêlent un goût pour les belles architectures, un attachement profond à la justesse du son et une science rythmique affirmée, et raffinée. On entend alors toutes ses années passées à fréquenter Steve Coleman. Son intervention évoque fortement les propres solos de l'altiste dans sa construction.
 
Igreja Santa Luzia, dans l'Alfama

Si la plupart des morceaux joués correspondent à du matériel déjà enregistré, Mary Halvorson nous propose aussi quelques compositions inédites. Je retiens particulièrement la numéro 42 (à l'instar de Braxton, la guitariste numérote ses compositions). Après une introduction à l'unisson des deux vents, Halvorson s'éloigne de son jeu en clair-obscur pour développer une approche rock très directe, servie par des riffs puissants et réguliers, et donner ainsi beaucoup de dynamisme au morceau. Intéressant de la voir élargir ainsi le registre de ce groupe - en tirant profit de ses multiples autres collaborations qui dépassent très largement le cadre du jazz, dans lequel se groupe reste ancré malgré tout.

Ce qui semble néanmoins un peu manquer à ce groupe, c'est une implication de tous les instants dans l'échange avec le public, pourtant nombreux et enthousiaste - et sans doute connaisseur vu la réputation d'exigence du festival. Rien à redire à propos de John Hébert, véritable pilier du groupe et à l'attitude toujours attentive, même quand il n'intervient pas. Il m'a semblé que c'était moins le cas de Ches Smith, pour le moins désinvolte à de nombreuses reprises (allongé par terre ou un genou sur la batterie en attendant que ça passe), ou de Jonathan Finlayson qui semblait parfois l'air un peu ailleurs (mais peut-être est-ce sa façon à lui de rester concentré). Pas de conséquence sur la musique, donc rien de primordial, mais comme une vague impression laissée d'une trop forte dose de nonchalance qui finit par entraver quelque peu la transmission de la musique. Dommage, parce que pour ce qui est de celle-ci, elle est excellente.