mardi 13 août 2013

John Zorn - The Dreamers @ Fundação Calouste Gulbenkian, vendredi 2 août 2013

Pour sa 30e édition, le festival lisboète Jazz em Agosto abrité par la fondation Gulbenkian a réuni une programmation de haut vol : Anthony Braxton, Rob Mazurek, Mary Halvorson, Peter Evans, Mats Gustafsson pour ne citer que les têtes d'affiche des cinq dernières soirées. Et pour commencer, trois soirées menées par John Zorn. De quoi changer quelque peu ses habitudes, et prendre la direction du Sud plutôt que de l'Est du continent pour cet été.

Calouste Gulbenkian, né à Istanbul en 1869, fut un des fondateurs de Shell Petroleum ce qui lui permit d'amasser une belle fortune et de se constituer une riche collection d’œuvres d'art. S'il passa l'essentiel de sa vie entre Londres et Paris, il tomba sous le charme de Lisbonne au point de décider d'y passer ses dernières années et d'y créer une fondation. Celle-ci abrite aujourd'hui l'un des plus beaux musées de la capitale portugaise, où est exposée la collection de son fondateur. On remarque particulièrement une très belle collection d'art islamique (de Turquie et d'Iran principalement), un goût prononcé pour le XVIIIe siècle français (mobilier, tableaux, sculptures, tapisseries) et deux Rembrandt qui valent le déplacement à eux seuls. Pour le reste, la collection s'étend de l’Égypte antique à l'Impressionnisme et est d'une richesse stupéfiante. Pour la petite histoire, Gulbenkian racheta en fait une partie des collections de l'Ermitage quand la jeune URSS décida de vendre certaines œuvres du musée pétersbourgeois pour renflouer les caisses de l’État.

La fondation ne se contente cependant pas d'exposer les richesses accumulées par son fondateur et accueille également un centre d'art contemporain et propose une programmation culturelle toute l'année qui en fait l'une des principales institutions du Portugal en la matière. Et depuis trente ans, donc, propose tous les étés un festival de jazz qui fait la part belle aux franges les plus aventureuses de celui-ci. Si d'habitude les concerts ont lieu dans l'auditorium de la fondation, cette année - pour cause de travaux de rénovation - les concerts migrent à l'extérieur dans le cadre des beaux jardins qui entourent les musées. Seul inconvénient, l'aéroport de Lisbonne n'est qu'à 5 kilomètres et la fondation est dans l'axe de la piste d'atterrissage. A intervalle régulier, les avions survolent donc l’amphithéâtre moderne et, quand la musique ne rugit pas à plein volume, prennent facilement le dessus.

Le festival s'ouvre donc avec trois soirées dédiées à John Zorn. En cette année qui marque ses soixante ans, le saxophoniste new-yorkais propose un peu partout des "marathons" où se succèdent différentes formations au service de sa musique. Il est ainsi déjà passé par Moers (Allemagne), Victoriaville (Québec), Londres, Rotterdam, Gand, Varsovie et San Sebastian (Espagne), et passera à la rentrée à Paris dans le cadre de Jazz à la Villette. Le format proposé à Lisbonne est différent. Pas de grand zapping à travers l’œuvre zornienne, mais trois soirées avec les mêmes musiciens pour explorer autant la plasticité de l'orchestre que celle du compositeur. Trois "vrais" concerts donc, et non une succession de miniatures, ce qui permet d'installer la musique dans la durée pour en explorer les coins et recoins.

Mosteiro de São Vicente de Fora, colline de l'Alfama

La première soirée est consacrée à The Dreamers, soit Marc Ribot à la guitare, Jamie Saft au piano et claviers électriques, Kenny Wollesen au vibraphone, Trevor Dunn à la basse électrique, Joey Baron à la batterie et Cyro Baptista aux percussions. John Zorn n'intervient que comme chef d'orchestre malgré l'insistance d'une spectatrice à ce qu'il s'empare de son saxophone (il faudra attendre les deux autres soirées). J'avais vu le groupe en concert en 2008 lors du Domaine Privé que la Cité de la Musique avait consacré à Zorn. Ce répertoire était alors tout récent. Cinq ans et quelques disques plus tard, on est en territoire connu. Le caractère easy listening du répertoire n'est plus une nouveauté tant Zorn en a fait l'un de ses principaux axes de travail récents. Du coup, sur ces mélodies faciles à suivre, à la lisibilité évidente, on remarque d'autant plus les arêtes saillantes, inhabituelles, que Zorn met en avant dans l'instant, dans un processus perpétuel de construction / déconstruction de son propre répertoire. Ce qui frappe - autant visuellement que sonorement - c'est en effet la façon dont Zorn "joue" autant que les autres musiciens bien qu'il n'utilise pas d'instrument. Si ces conduites d'orchestre semblent parfois un peu superflues avec certains groupe (on pense au Masada String Trio par exemple), elles prennent tout leur sens avec The Dreamers.

Ce soir, John Zorn a donc décidé d'appuyer sur les angles, de rendre le son plus aiguisé, volontiers tranchant, en renforçant les brisures rythmiques au sein de mélodies qui perdent leur caractère "aimable" d'origine. Au-delà des références exotica / surf / western habituelles, on entend surtout un son lourd, très rock, avec des échos de funk et de blues électrique très marqués. Certains morceaux sont du coup très ramassés, comme si le temps se contractait, et la densité qui résulte de cette compression fait penser au travail de César. Zorn cherche-t-il à envoyer un message d'alerte aux avions qui tentent de rivaliser en terme de décibels ?

Ces morceaux en fusion alternent avec d'autres, où plus de temps est laissé aux solistes pour s'exprimer. A ce petit jeu, il m'a semblé que Jamie Saft était particulièrement mis en avant par Zorn. Que ce soit dans d'intenses dérives funk aux claviers électriques, marquées par un son volontiers sale, comme empreint de la chaleur tropicale du delta du Mississippi, ou dans de délicats passages masadiens au piano (sur deux morceaux). Zorn prend aussi un malin plaisir à laisser beaucoup de place à la rythmique infernale du trio Wollesen - Baron - Baptista, et à jouer au chat et à la souris avec eux dans son exercice favori de l'improvisation stop-and-go. Du coup, Marc Ribot semble un peu en retrait par rapport à son rôle habituel de soliste privilégié, même si on note quelques belles envolées au son très 60s. Il est intéressant de remarquer que Zorn dirige tout le monde sauf Trevor Dunn. Le bassiste est là pour assurer l'ancrage rythmique autour duquel tout s'organise - et se désorganise - en cellules autonomes assemblées au gré des envies de Zorn.

Un des nombreux plaisirs offerts par ce concert est le jeu de Zorn autour des codas des morceaux. A plusieurs reprises il propose en effet des fins inattendues - éloignées de celle gravées sur disques en tout cas - loin de la logique vers laquelle les mélodies semblaient devoir aboutir : explosion soudaine, maintien d'un niveau sonore égal, decrescendo très lent, différentes options sont possibles et utilisées, toujours avec un fort parfum de surprise.

Dernier des plaisirs - et non des moindres - offerts, un hallucinant exercice de dynamitage en règle de l'orchestre sur le deuxième morceau du rappel. La mélodie disparaît et tout l'orchestre réagit au doigt et à l’œil aux indications soudaines de Zorn, dans un exercice qui tire l'ensemble vers les collages abruptes de Naked City. Les blocs orchestraux semblent se briser les uns contre les autres sous la direction chirurgicale de Zorn, provocant une impression de "chaos organisé" particulièrement jouissive. Tout autant que l'est le retour comme par magie de la mélodie sous les décombres encore chaud de l'orchestre, dans une soudaineté aussi inattendue que les brisures rythmiques précédentes. Ce soir, Zorn ne joue pas de saxophone, il joue de l'orchestre !

jeudi 25 juillet 2013

Dave Douglas Quintet @ Sunside, mercredi 24 juillet 2013

Très grand concert du nouveau quintet de Dave Douglas au Sunside hier soir ! Je n'avais sans doute pas pris autant de plaisir depuis le concert de Wayne Shorter à Pleyel en novembre dernier. Et il est d'ailleurs révélateur que les ressorts de cette joie soient relativement similaires : une musique qui emporte avec elle, à la sonorité ample, chaleureuse, dense, et qui s'autorise une liberté formelle extraordinaire.

Avec un line-up renouvelé (Jon Irabagon au sax ténor, Matt Michell au piano, Linda Oh à la contrebasse et Rudy Royston à la batterie), le trompettiste situe plus que jamais son quintet dans la descendance du second quintet de Miles - celui avec Shorter, nécessairement - non pas dans la recherche d'un son d'époque (ce n'est clairement pas le propos), mais dans une manière partagée d'insuffler une forte dose de liberté dans l'interplay tout en conservant pour autant un vrai amour des belles formes. La musique s'autorise ainsi de folles poursuites free bop au caractère particulièrement urbain, mais aussi de majestueuses marches et de belles mélodies folk qui sentent bon la ruralité, ainsi que de grandes bouffées d'air frais qui évoquent la nature américaine dans tout ce qu'elle a de plus spectaculaire. Pas étonnant d'apprendre qu'en cette année où il célèbre son cinquantième anniversaire, Dave Douglas ait décidé de donner au moins un concert dans chaque État américain, et si possible en plein air, au contact d'une nature qui "s'entend" de plus en plus dans ses compositions. Si au début de sa carrière les références européennes (classiques, folklores de l'Est...) se taillaient la part du lion, on découvre disque après disque, en retraçant une chronologie longue d'une vingtaine d'années, une américanisation réelle de l'écriture qui débouche aujourd'hui sur une musique imagée qui entre en résonance forte avec son environnement immédiat.

Au-delà des qualités d'écriture du trompettiste, cette musique vit aussi, et surtout, par l'investissement sans faille de ses interprètes. Assis au premier rang, à un mètre du batteur, je n'ai pas manqué une goutte de leur potion magique. Même si, de par mon positionnement, le piano de Matt Mitchell était parfois un peu couvert par les souffleurs et la paire rythmique dans les passages a tutti, il y avait assez de combinaisons sonores différentes au cours des morceaux pour pouvoir profiter de tout le monde. La fougue espiègle de Jon Irabagon, nourrie de son expérience tradiconoclaste au sein de Mostly Other People Do The Killing. L'inventivité harmonique de Matt Mitchell, développée au contact des labyrinthes soniques timberniens. Le sens de la narration imagée des solos de Linda Oh. Mais surtout - et c'était la découverte de la soirée pour moi - le très large champ des possibles de la batterie de Rudy Royston, changeant de registre d'un morceau à l'autre, mais toujours d'une élégance rare dans la manière d'apporter du support aux autres membres du quintet. Et puis, bien sûr, il y a la sonorité claire, précise, toujours extrêmement musicale de la trompette de Dave Douglas, resplendissante dans les douces mélopées folk comme dans les attaques franches d'un post-bop new yorkais échevelé.

En étant assis aussi près des musiciens, j'avais en outre le privilège de pouvoir entendre tout ça sans le filtre de l'amplification, au plus près de la matière de chaque instrument. Bref, des conditions quasi idéales pour avoir la sensation d'être conduit au cœur de la musique, emporté par une vague de bonheur immense qui n'est pas retombée un seul moment durant les deux généreux sets (2h30 de concert) offerts par le quintet. Oui, un très grand concert.

dimanche 21 juillet 2013

Steve Swallow Quintet @ New Morning, jeudi 18 juillet 2013

Étonnamment, cela faisait quasiment deux ans (octobre 2011) que je n'avais pas mis les pieds au New Morning, une salle qui fit pourtant beaucoup pour ma découverte du jazz live. La présence du quintet de Steve Swallow (elb) avec Carla Bley (org), Chris Cheek (ts), Steve Cardenas (g) et Jorge Rossy (dms) ce jeudi me donnait une belle occasion de renouer avec de saines habitudes. La précédente fois que j'avais vu Carla Bley et Steve Swallow sur la scène du New Morning (juillet 2006, en big band), cela avait d'ailleurs débouché sur un disque (Appearing Nighlty, Watt/ECM, 2008).

Cette fois-ci les rôles traditionnels sont inversés puisque c'est le bassiste et non la pianiste - exclusivement à l'orgue ce soir - qui se présente en leader, et compositeur. Les morceaux portent d'ailleurs tous la marque d'une élégance propre à cet esthète de la basse électrique : une attitude cool, aux mélodies soyeuses, portées par un groove discret mais irrésistible. Ce groupe s'éloigne de toute esbroufe. La retenue est ici érigée au rang de référence absolue du bon goût. Est-ce à dire que le manque de substance n'est parfois pas loin ? Le petit miracle de l'ensemble est justement de réussir à maintenir, en toutes circonstances, des tourneries rythmiques obsédantes qui ne remettent pas en cause le partie pris esthétique de base, tout en fournissant une matière solide qui permet d'éviter à l'attention de retomber.

Chris Cheek, souvent entendu sur disque mais que, je pense, je voyais pour la première fois sur scène*, me fait une particulièrement bonne impression, par cette manière qu'il a de produire un son de ténor puissant et chaleureux tout en se tenant à distance des envolées paroxystiques du sax hero. Jorge Rossy apporte, lui, une touche d'espièglerie à l'ensemble, notamment quand il utilise une peluche pour frapper ses peaux ou qu'il déclenche brutalement un coup sec sur sa caisse claire au cours d'un morceau inspiré à Steve Swallow par sa lecture frénétique de romans policiers. Ces qualités de maîtrise et d'humour se retrouvent dans le jeu du leader, comme dans ses interventions au micro entre les morceaux. Steve Swallow semble ainsi avoir mis sur pied un groupe à son image, prolongement idéal de son élégance décontractée qui pourrait aisément le faire passer pour Britannique.

Par sa fraîcheur, cette musique produit un effet particulièrement adapté à un soir d'été, alors que la chaleur à du mal à retomber dans les rues de la capitale.

A lire ailleurs : Ludovic Florin.

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* En fait, non, je l'ai vu il y a dix ans au sein de l'Electric Be Bop Band de Paul Motian (Jazz à la Villette 2003). Steve Cardenas était lui aussi de la partie d'ailleurs. Mais le seul souvenir que je garde de ce concert est celui d'une grande déception... d'où peut-être mon sentiment de (re)découverte aujourd'hui.

lundi 20 mai 2013

Anne Teresa De Keersmaeker - Elena's Aria @ Théâtre de la Ville, vendredi 17 mai 2013

Je n'avais pas chroniqué de spectacle de danse depuis près de trois ans. Le dernier à avoir eu les honneurs de ce blog était déjà, sans surprise, signé ATDK. Clin d’œil supplémentaire, dans la carrière de la chorégraphe flamande, Rosas danst Rosas (1983) précède Elena's Aria (1984).

Alors que seul l'avant de la scène apparaît devant un grand rideau métallique, Fumiyo Ikeda, qui était déjà de la création il y a trente ans, la parcourt de gauche à droite, allume une lampe, sort un livre d'un tiroir, s'assoit sur une chaise et se met à lire, en français, une lettre de Tolstoï. Celle-ci évoque la douleur liée à l'absence de l'être cher. Mais les mots de l'écrivain russe, qui seront répétés à la fin, entrent aussi en résonance avec l'absence de musique qui marque l'essentiel de la pièce. Comme si la narratrice était la danse elle-même, regrettant de n'être que la moitié d'elle-même sans le soutien de la musique.

Le silence enrobait déjà le premier mouvement de Rosas danst Rosas. Dans un mouvement de radicalisation - ressurgi dans certaines pièces récentes d'ATDK - il semble avoir pris possession de l’œuvre toute entière dans Elena's Aria. Des airs d'opéra émergent pourtant parfois du silence tout au long de la pièce, mais joués à un niveau sonore très faible, proche du murmure. Le volume sonore n'ira crescendo qu'à la fin du spectacle, pour faire entendre une sonate de Mozart, loin de la musique minimaliste qui marquait les premières créations de la flamande.

Elena's Aria est apparue comme une pièce de rupture dans le parcours d'ATDK. Avec trente ans de recul, on trouve pourtant une grande logique dans l'enchaînement avec ses travaux précédents. On retrouve, en nombre, les chaises de Rosas danst Rosas, les accessoires (talons, robes) et les gestes de féminité répétés de manière mécanique. Le travail de phasage / déphasage hérité de sa confrontation avec la musique de Steve Reich permet lui de créer un rythme interne à la danse, sans soutien explicite de la musique. Toutefois, on sort ici de la logique du cycle pour entrer dans celle de la désynchronisation. On voit ainsi souvent une danseuse seule sur le cercle de craie tracé au centre de la scène pendant que trois autres glissent d'une chaise à l'autre au fond, et que la cinquième attend son tour assise sur le côté. Il ne semble ainsi pas y avoir, pendant les deux premiers tiers de la pièce, de logique d'ensemble, comme si chacune des cinq danseuses était laissée libre - ou désemparée - face à elle-même.

La répétition des mêmes figures et des mêmes gestes par toutes les danseuses tour à tour laisse néanmoins entrevoir un langage commun qui permet de déboucher sur des mouvements collectifs alors que la musique a, enfin, raison du silence sur la fin du spectacle. Le collage de textes (outre Tolstoï, Dostoïevski et Brecht), d'images (film d'immeubles s'écroulant), et de sons (airs d'opéra, discours de Che Guevara) qui compose la pièce ne permettait pas aux danseuses de trouver une direction. Celle-ci ne leur est dévoilée qu'à la fin, à l'aide de la sonate de Mozart. Triomphe de l'harmonie classique sur une réalité contemporaine fragmentée.

dimanche 21 avril 2013

Take Five Europe / The Rich Taylors @ La Dynamo, jeudi 18 avril 2013

Le festival Banlieues Bleues accueillait jeudi dernier le premier concert de la cuvée 2013 du programme Take Five Europe. Extension continentale d'un dispositif d'origine britannique, Take Five Europe regroupe dix jeunes musiciens issus de cinq pays européens (Norvège, Pologne, Pays-Bas, France et Royaume-Uni) et leur propose notamment résidence de création, ateliers sur les "à-côté" de la vie d'un musicien professionnel (communication, financement, édition...) et concerts communs dans quelques festivals des cinq pays concernés. Parmi les noms sélectionnés pour cette deuxième édition, outre les deux Français (Airelle Besson, tp, et Guillaume Perret, sax), seul le contrebassiste norvégien Per Zanussi m'était connu auparavant, pour sa participation au Trespass Trio aux côtés de Martin Küchen et Raymond Strid.

Après une semaine passée ensemble dans une ferme du Kent, la troupe rassemblée pour l'occasion livrait donc pour la première fois sur la scène d'un des festivals partenaires le fruit de leurs travaux. Le principe du concert est simple : l'orchestre joue tour à tour une composition de chacun de ses membres. On pourrait s'attendre à un patchwork très dépareillé, pourtant, si les différences stylistiques existent bien, l'ensemble dégage une belle unité, servi par une joie de jouer communicative. Chacun semble vouloir se mettre tour à tour au service de la musique de ses camarades, sans chercher à tirer la couverture à lui. Si certains sont plus expressifs que d'autres - le Britannique Arun Ghosh au corps très impliqué dans les tournoiements de sa clarinette ou le batteur néerlandais Marcos Baggiani au large sourire gourmand - ils ne captent néanmoins pas toute la lumière, et la musique parcourt les pupitres avec fluidité. Parmi les moments forts on retiendra notamment les compositions de Chris Sharkey, guitare britannique électrisante, marquée par une esthétique free rock qui mêle avec bonheur improvisation et répétition, et d'Airelle Besson, lent mais imparable crescendo soutenu par les vents à l'unisson qui unie lisibilité mélodique de la pop et effets de boucle (en fait, une composition déjà au répertoire de Rockingchair, Estudio, Trabajo y Fusil). On parcourt également avec appétit les univers de fanfare joyeuse du pianiste polonais Marcin Masecki ou les climats plus apaisés, ponctués de multiples accidents percussifs, du contrebassiste Per Zanussi, avant que le concert ne s'achève sur un hymne funk signé Guillaume Perret qui permet d'apprécier la plasticité de cet orchestre certes éphémère, mais bel et bien cohérent.

On restait dans les échanges inter-européens avec la deuxième partie de la soirée. Le quintet The Rich Taylors réunit en effet deux trios qui se partagent le saxophoniste Robin Fincker : l'ensemble franco-britannique Blink avec la pianiste Alcyona Mick et le batteur Paul Clarvis, et le groupe franco-allemand The Mediums avec Vincent Courtois au violoncelle et Daniel Erdmann au saxophone ténor. Plutôt que de jouer les compositions déjà au répertoire de ces deux trios, Robin Fincker explique qu'ils ont choisi d'écrire spécialement des nouveaux morceaux pour ce groupe. Et ça fonctionne plutôt très bien. L'esthétique du groupe, même si moins électrique, trouve des échos avec celle de la première partie. Il en partage l'approche décloisonnée, issue du jazz, mais nourrie de rock, de folklores d'ici et d'ailleurs, et de préoccupations formelles issues de la musique contemporaine. La soirée permet alors d'esquisser le portrait d'une génération de musiciens européens - Vincent Courtois en parrain - aux préoccupations communes, faites de combinaisons sonores trans-genres qui permettent de conserver de leurs racines jazz le goût de la surprise mais en y ajoutant un terreau mélodique plus à distance de la tradition afro-américaine. Belles découvertes.