Très grand concert du nouveau quintet de Dave Douglas au Sunside hier soir ! Je n'avais sans doute pas pris autant de plaisir depuis le concert de Wayne Shorter à Pleyel en novembre dernier. Et il est d'ailleurs révélateur que les ressorts de cette joie soient relativement similaires : une musique qui emporte avec elle, à la sonorité ample, chaleureuse, dense, et qui s'autorise une liberté formelle extraordinaire.
Avec un line-up renouvelé (Jon Irabagon au sax ténor, Matt Michell au piano, Linda Oh à la contrebasse et Rudy Royston à la batterie), le trompettiste situe plus que jamais son quintet dans la descendance du second quintet de Miles - celui avec Shorter, nécessairement - non pas dans la recherche d'un son d'époque (ce n'est clairement pas le propos), mais dans une manière partagée d'insuffler une forte dose de liberté dans l'interplay tout en conservant pour autant un vrai amour des belles formes. La musique s'autorise ainsi de folles poursuites free bop au caractère particulièrement urbain, mais aussi de majestueuses marches et de belles mélodies folk qui sentent bon la ruralité, ainsi que de grandes bouffées d'air frais qui évoquent la nature américaine dans tout ce qu'elle a de plus spectaculaire. Pas étonnant d'apprendre qu'en cette année où il célèbre son cinquantième anniversaire, Dave Douglas ait décidé de donner au moins un concert dans chaque État américain, et si possible en plein air, au contact d'une nature qui "s'entend" de plus en plus dans ses compositions. Si au début de sa carrière les références européennes (classiques, folklores de l'Est...) se taillaient la part du lion, on découvre disque après disque, en retraçant une chronologie longue d'une vingtaine d'années, une américanisation réelle de l'écriture qui débouche aujourd'hui sur une musique imagée qui entre en résonance forte avec son environnement immédiat.
Au-delà des qualités d'écriture du trompettiste, cette musique vit aussi, et surtout, par l'investissement sans faille de ses interprètes. Assis au premier rang, à un mètre du batteur, je n'ai pas manqué une goutte de leur potion magique. Même si, de par mon positionnement, le piano de Matt Mitchell était parfois un peu couvert par les souffleurs et la paire rythmique dans les passages a tutti, il y avait assez de combinaisons sonores différentes au cours des morceaux pour pouvoir profiter de tout le monde. La fougue espiègle de Jon Irabagon, nourrie de son expérience tradiconoclaste au sein de Mostly Other People Do The Killing. L'inventivité harmonique de Matt Mitchell, développée au contact des labyrinthes soniques timberniens. Le sens de la narration imagée des solos de Linda Oh. Mais surtout - et c'était la découverte de la soirée pour moi - le très large champ des possibles de la batterie de Rudy Royston, changeant de registre d'un morceau à l'autre, mais toujours d'une élégance rare dans la manière d'apporter du support aux autres membres du quintet. Et puis, bien sûr, il y a la sonorité claire, précise, toujours extrêmement musicale de la trompette de Dave Douglas, resplendissante dans les douces mélopées folk comme dans les attaques franches d'un post-bop new yorkais échevelé.
En étant assis aussi près des musiciens, j'avais en outre le privilège de pouvoir entendre tout ça sans le filtre de l'amplification, au plus près de la matière de chaque instrument. Bref, des conditions quasi idéales pour avoir la sensation d'être conduit au cœur de la musique, emporté par une vague de bonheur immense qui n'est pas retombée un seul moment durant les deux généreux sets (2h30 de concert) offerts par le quintet. Oui, un très grand concert.
jeudi 25 juillet 2013
dimanche 21 juillet 2013
Steve Swallow Quintet @ New Morning, jeudi 18 juillet 2013
Étonnamment, cela faisait quasiment deux ans (octobre 2011) que je n'avais pas mis les pieds au New Morning, une salle qui fit pourtant beaucoup pour ma découverte du jazz live. La présence du quintet de Steve Swallow (elb) avec Carla Bley (org), Chris Cheek (ts), Steve Cardenas (g) et Jorge Rossy (dms) ce jeudi me donnait une belle occasion de renouer avec de saines habitudes. La précédente fois que j'avais vu Carla Bley et Steve Swallow sur la scène du New Morning (juillet 2006, en big band), cela avait d'ailleurs débouché sur un disque (Appearing Nighlty, Watt/ECM, 2008).
Cette fois-ci les rôles traditionnels sont inversés puisque c'est le bassiste et non la pianiste - exclusivement à l'orgue ce soir - qui se présente en leader, et compositeur. Les morceaux portent d'ailleurs tous la marque d'une élégance propre à cet esthète de la basse électrique : une attitude cool, aux mélodies soyeuses, portées par un groove discret mais irrésistible. Ce groupe s'éloigne de toute esbroufe. La retenue est ici érigée au rang de référence absolue du bon goût. Est-ce à dire que le manque de substance n'est parfois pas loin ? Le petit miracle de l'ensemble est justement de réussir à maintenir, en toutes circonstances, des tourneries rythmiques obsédantes qui ne remettent pas en cause le partie pris esthétique de base, tout en fournissant une matière solide qui permet d'éviter à l'attention de retomber.
Chris Cheek, souvent entendu sur disque mais que, je pense, je voyais pour la première fois sur scène*, me fait une particulièrement bonne impression, par cette manière qu'il a de produire un son de ténor puissant et chaleureux tout en se tenant à distance des envolées paroxystiques du sax hero. Jorge Rossy apporte, lui, une touche d'espièglerie à l'ensemble, notamment quand il utilise une peluche pour frapper ses peaux ou qu'il déclenche brutalement un coup sec sur sa caisse claire au cours d'un morceau inspiré à Steve Swallow par sa lecture frénétique de romans policiers. Ces qualités de maîtrise et d'humour se retrouvent dans le jeu du leader, comme dans ses interventions au micro entre les morceaux. Steve Swallow semble ainsi avoir mis sur pied un groupe à son image, prolongement idéal de son élégance décontractée qui pourrait aisément le faire passer pour Britannique.
Par sa fraîcheur, cette musique produit un effet particulièrement adapté à un soir d'été, alors que la chaleur à du mal à retomber dans les rues de la capitale.
A lire ailleurs : Ludovic Florin.
---
* En fait, non, je l'ai vu il y a dix ans au sein de l'Electric Be Bop Band de Paul Motian (Jazz à la Villette 2003). Steve Cardenas était lui aussi de la partie d'ailleurs. Mais le seul souvenir que je garde de ce concert est celui d'une grande déception... d'où peut-être mon sentiment de (re)découverte aujourd'hui.
Cette fois-ci les rôles traditionnels sont inversés puisque c'est le bassiste et non la pianiste - exclusivement à l'orgue ce soir - qui se présente en leader, et compositeur. Les morceaux portent d'ailleurs tous la marque d'une élégance propre à cet esthète de la basse électrique : une attitude cool, aux mélodies soyeuses, portées par un groove discret mais irrésistible. Ce groupe s'éloigne de toute esbroufe. La retenue est ici érigée au rang de référence absolue du bon goût. Est-ce à dire que le manque de substance n'est parfois pas loin ? Le petit miracle de l'ensemble est justement de réussir à maintenir, en toutes circonstances, des tourneries rythmiques obsédantes qui ne remettent pas en cause le partie pris esthétique de base, tout en fournissant une matière solide qui permet d'éviter à l'attention de retomber.
Chris Cheek, souvent entendu sur disque mais que, je pense, je voyais pour la première fois sur scène*, me fait une particulièrement bonne impression, par cette manière qu'il a de produire un son de ténor puissant et chaleureux tout en se tenant à distance des envolées paroxystiques du sax hero. Jorge Rossy apporte, lui, une touche d'espièglerie à l'ensemble, notamment quand il utilise une peluche pour frapper ses peaux ou qu'il déclenche brutalement un coup sec sur sa caisse claire au cours d'un morceau inspiré à Steve Swallow par sa lecture frénétique de romans policiers. Ces qualités de maîtrise et d'humour se retrouvent dans le jeu du leader, comme dans ses interventions au micro entre les morceaux. Steve Swallow semble ainsi avoir mis sur pied un groupe à son image, prolongement idéal de son élégance décontractée qui pourrait aisément le faire passer pour Britannique.
Par sa fraîcheur, cette musique produit un effet particulièrement adapté à un soir d'été, alors que la chaleur à du mal à retomber dans les rues de la capitale.
A lire ailleurs : Ludovic Florin.
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* En fait, non, je l'ai vu il y a dix ans au sein de l'Electric Be Bop Band de Paul Motian (Jazz à la Villette 2003). Steve Cardenas était lui aussi de la partie d'ailleurs. Mais le seul souvenir que je garde de ce concert est celui d'une grande déception... d'où peut-être mon sentiment de (re)découverte aujourd'hui.
lundi 20 mai 2013
Anne Teresa De Keersmaeker - Elena's Aria @ Théâtre de la Ville, vendredi 17 mai 2013
Je n'avais pas chroniqué de spectacle de danse depuis près de trois ans. Le dernier à avoir eu les honneurs de ce blog était déjà, sans surprise, signé ATDK. Clin d’œil supplémentaire, dans la carrière de la chorégraphe flamande, Rosas danst Rosas (1983) précède Elena's Aria (1984).
Alors que seul l'avant de la scène apparaît devant un grand rideau métallique, Fumiyo Ikeda, qui était déjà de la création il y a trente ans, la parcourt de gauche à droite, allume une lampe, sort un livre d'un tiroir, s'assoit sur une chaise et se met à lire, en français, une lettre de Tolstoï. Celle-ci évoque la douleur liée à l'absence de l'être cher. Mais les mots de l'écrivain russe, qui seront répétés à la fin, entrent aussi en résonance avec l'absence de musique qui marque l'essentiel de la pièce. Comme si la narratrice était la danse elle-même, regrettant de n'être que la moitié d'elle-même sans le soutien de la musique.
Le silence enrobait déjà le premier mouvement de Rosas danst Rosas. Dans un mouvement de radicalisation - ressurgi dans certaines pièces récentes d'ATDK - il semble avoir pris possession de l’œuvre toute entière dans Elena's Aria. Des airs d'opéra émergent pourtant parfois du silence tout au long de la pièce, mais joués à un niveau sonore très faible, proche du murmure. Le volume sonore n'ira crescendo qu'à la fin du spectacle, pour faire entendre une sonate de Mozart, loin de la musique minimaliste qui marquait les premières créations de la flamande.
Elena's Aria est apparue comme une pièce de rupture dans le parcours d'ATDK. Avec trente ans de recul, on trouve pourtant une grande logique dans l'enchaînement avec ses travaux précédents. On retrouve, en nombre, les chaises de Rosas danst Rosas, les accessoires (talons, robes) et les gestes de féminité répétés de manière mécanique. Le travail de phasage / déphasage hérité de sa confrontation avec la musique de Steve Reich permet lui de créer un rythme interne à la danse, sans soutien explicite de la musique. Toutefois, on sort ici de la logique du cycle pour entrer dans celle de la désynchronisation. On voit ainsi souvent une danseuse seule sur le cercle de craie tracé au centre de la scène pendant que trois autres glissent d'une chaise à l'autre au fond, et que la cinquième attend son tour assise sur le côté. Il ne semble ainsi pas y avoir, pendant les deux premiers tiers de la pièce, de logique d'ensemble, comme si chacune des cinq danseuses était laissée libre - ou désemparée - face à elle-même.
La répétition des mêmes figures et des mêmes gestes par toutes les danseuses tour à tour laisse néanmoins entrevoir un langage commun qui permet de déboucher sur des mouvements collectifs alors que la musique a, enfin, raison du silence sur la fin du spectacle. Le collage de textes (outre Tolstoï, Dostoïevski et Brecht), d'images (film d'immeubles s'écroulant), et de sons (airs d'opéra, discours de Che Guevara) qui compose la pièce ne permettait pas aux danseuses de trouver une direction. Celle-ci ne leur est dévoilée qu'à la fin, à l'aide de la sonate de Mozart. Triomphe de l'harmonie classique sur une réalité contemporaine fragmentée.
Alors que seul l'avant de la scène apparaît devant un grand rideau métallique, Fumiyo Ikeda, qui était déjà de la création il y a trente ans, la parcourt de gauche à droite, allume une lampe, sort un livre d'un tiroir, s'assoit sur une chaise et se met à lire, en français, une lettre de Tolstoï. Celle-ci évoque la douleur liée à l'absence de l'être cher. Mais les mots de l'écrivain russe, qui seront répétés à la fin, entrent aussi en résonance avec l'absence de musique qui marque l'essentiel de la pièce. Comme si la narratrice était la danse elle-même, regrettant de n'être que la moitié d'elle-même sans le soutien de la musique.
Le silence enrobait déjà le premier mouvement de Rosas danst Rosas. Dans un mouvement de radicalisation - ressurgi dans certaines pièces récentes d'ATDK - il semble avoir pris possession de l’œuvre toute entière dans Elena's Aria. Des airs d'opéra émergent pourtant parfois du silence tout au long de la pièce, mais joués à un niveau sonore très faible, proche du murmure. Le volume sonore n'ira crescendo qu'à la fin du spectacle, pour faire entendre une sonate de Mozart, loin de la musique minimaliste qui marquait les premières créations de la flamande.
Elena's Aria est apparue comme une pièce de rupture dans le parcours d'ATDK. Avec trente ans de recul, on trouve pourtant une grande logique dans l'enchaînement avec ses travaux précédents. On retrouve, en nombre, les chaises de Rosas danst Rosas, les accessoires (talons, robes) et les gestes de féminité répétés de manière mécanique. Le travail de phasage / déphasage hérité de sa confrontation avec la musique de Steve Reich permet lui de créer un rythme interne à la danse, sans soutien explicite de la musique. Toutefois, on sort ici de la logique du cycle pour entrer dans celle de la désynchronisation. On voit ainsi souvent une danseuse seule sur le cercle de craie tracé au centre de la scène pendant que trois autres glissent d'une chaise à l'autre au fond, et que la cinquième attend son tour assise sur le côté. Il ne semble ainsi pas y avoir, pendant les deux premiers tiers de la pièce, de logique d'ensemble, comme si chacune des cinq danseuses était laissée libre - ou désemparée - face à elle-même.
La répétition des mêmes figures et des mêmes gestes par toutes les danseuses tour à tour laisse néanmoins entrevoir un langage commun qui permet de déboucher sur des mouvements collectifs alors que la musique a, enfin, raison du silence sur la fin du spectacle. Le collage de textes (outre Tolstoï, Dostoïevski et Brecht), d'images (film d'immeubles s'écroulant), et de sons (airs d'opéra, discours de Che Guevara) qui compose la pièce ne permettait pas aux danseuses de trouver une direction. Celle-ci ne leur est dévoilée qu'à la fin, à l'aide de la sonate de Mozart. Triomphe de l'harmonie classique sur une réalité contemporaine fragmentée.
dimanche 21 avril 2013
Take Five Europe / The Rich Taylors @ La Dynamo, jeudi 18 avril 2013
Le festival Banlieues Bleues accueillait jeudi dernier le premier concert de la cuvée 2013 du programme Take Five Europe. Extension continentale d'un dispositif d'origine britannique, Take Five Europe regroupe dix jeunes musiciens issus de cinq pays européens (Norvège, Pologne, Pays-Bas, France et Royaume-Uni) et leur propose notamment résidence de création, ateliers sur les "à-côté" de la vie d'un musicien professionnel (communication, financement, édition...) et concerts communs dans quelques festivals des cinq pays concernés. Parmi les noms sélectionnés pour cette deuxième édition, outre les deux Français (Airelle Besson, tp, et Guillaume Perret, sax), seul le contrebassiste norvégien Per Zanussi m'était connu auparavant, pour sa participation au Trespass Trio aux côtés de Martin Küchen et Raymond Strid.
Après une semaine passée ensemble dans une ferme du Kent, la troupe rassemblée pour l'occasion livrait donc pour la première fois sur la scène d'un des festivals partenaires le fruit de leurs travaux. Le principe du concert est simple : l'orchestre joue tour à tour une composition de chacun de ses membres. On pourrait s'attendre à un patchwork très dépareillé, pourtant, si les différences stylistiques existent bien, l'ensemble dégage une belle unité, servi par une joie de jouer communicative. Chacun semble vouloir se mettre tour à tour au service de la musique de ses camarades, sans chercher à tirer la couverture à lui. Si certains sont plus expressifs que d'autres - le Britannique Arun Ghosh au corps très impliqué dans les tournoiements de sa clarinette ou le batteur néerlandais Marcos Baggiani au large sourire gourmand - ils ne captent néanmoins pas toute la lumière, et la musique parcourt les pupitres avec fluidité. Parmi les moments forts on retiendra notamment les compositions de Chris Sharkey, guitare britannique électrisante, marquée par une esthétique free rock qui mêle avec bonheur improvisation et répétition, et d'Airelle Besson, lent mais imparable crescendo soutenu par les vents à l'unisson qui unie lisibilité mélodique de la pop et effets de boucle (en fait, une composition déjà au répertoire de Rockingchair, Estudio, Trabajo y Fusil). On parcourt également avec appétit les univers de fanfare joyeuse du pianiste polonais Marcin Masecki ou les climats plus apaisés, ponctués de multiples accidents percussifs, du contrebassiste Per Zanussi, avant que le concert ne s'achève sur un hymne funk signé Guillaume Perret qui permet d'apprécier la plasticité de cet orchestre certes éphémère, mais bel et bien cohérent.
On restait dans les échanges inter-européens avec la deuxième partie de la soirée. Le quintet The Rich Taylors réunit en effet deux trios qui se partagent le saxophoniste Robin Fincker : l'ensemble franco-britannique Blink avec la pianiste Alcyona Mick et le batteur Paul Clarvis, et le groupe franco-allemand The Mediums avec Vincent Courtois au violoncelle et Daniel Erdmann au saxophone ténor. Plutôt que de jouer les compositions déjà au répertoire de ces deux trios, Robin Fincker explique qu'ils ont choisi d'écrire spécialement des nouveaux morceaux pour ce groupe. Et ça fonctionne plutôt très bien. L'esthétique du groupe, même si moins électrique, trouve des échos avec celle de la première partie. Il en partage l'approche décloisonnée, issue du jazz, mais nourrie de rock, de folklores d'ici et d'ailleurs, et de préoccupations formelles issues de la musique contemporaine. La soirée permet alors d'esquisser le portrait d'une génération de musiciens européens - Vincent Courtois en parrain - aux préoccupations communes, faites de combinaisons sonores trans-genres qui permettent de conserver de leurs racines jazz le goût de la surprise mais en y ajoutant un terreau mélodique plus à distance de la tradition afro-américaine. Belles découvertes.
Après une semaine passée ensemble dans une ferme du Kent, la troupe rassemblée pour l'occasion livrait donc pour la première fois sur la scène d'un des festivals partenaires le fruit de leurs travaux. Le principe du concert est simple : l'orchestre joue tour à tour une composition de chacun de ses membres. On pourrait s'attendre à un patchwork très dépareillé, pourtant, si les différences stylistiques existent bien, l'ensemble dégage une belle unité, servi par une joie de jouer communicative. Chacun semble vouloir se mettre tour à tour au service de la musique de ses camarades, sans chercher à tirer la couverture à lui. Si certains sont plus expressifs que d'autres - le Britannique Arun Ghosh au corps très impliqué dans les tournoiements de sa clarinette ou le batteur néerlandais Marcos Baggiani au large sourire gourmand - ils ne captent néanmoins pas toute la lumière, et la musique parcourt les pupitres avec fluidité. Parmi les moments forts on retiendra notamment les compositions de Chris Sharkey, guitare britannique électrisante, marquée par une esthétique free rock qui mêle avec bonheur improvisation et répétition, et d'Airelle Besson, lent mais imparable crescendo soutenu par les vents à l'unisson qui unie lisibilité mélodique de la pop et effets de boucle (en fait, une composition déjà au répertoire de Rockingchair, Estudio, Trabajo y Fusil). On parcourt également avec appétit les univers de fanfare joyeuse du pianiste polonais Marcin Masecki ou les climats plus apaisés, ponctués de multiples accidents percussifs, du contrebassiste Per Zanussi, avant que le concert ne s'achève sur un hymne funk signé Guillaume Perret qui permet d'apprécier la plasticité de cet orchestre certes éphémère, mais bel et bien cohérent.
On restait dans les échanges inter-européens avec la deuxième partie de la soirée. Le quintet The Rich Taylors réunit en effet deux trios qui se partagent le saxophoniste Robin Fincker : l'ensemble franco-britannique Blink avec la pianiste Alcyona Mick et le batteur Paul Clarvis, et le groupe franco-allemand The Mediums avec Vincent Courtois au violoncelle et Daniel Erdmann au saxophone ténor. Plutôt que de jouer les compositions déjà au répertoire de ces deux trios, Robin Fincker explique qu'ils ont choisi d'écrire spécialement des nouveaux morceaux pour ce groupe. Et ça fonctionne plutôt très bien. L'esthétique du groupe, même si moins électrique, trouve des échos avec celle de la première partie. Il en partage l'approche décloisonnée, issue du jazz, mais nourrie de rock, de folklores d'ici et d'ailleurs, et de préoccupations formelles issues de la musique contemporaine. La soirée permet alors d'esquisser le portrait d'une génération de musiciens européens - Vincent Courtois en parrain - aux préoccupations communes, faites de combinaisons sonores trans-genres qui permettent de conserver de leurs racines jazz le goût de la surprise mais en y ajoutant un terreau mélodique plus à distance de la tradition afro-américaine. Belles découvertes.
dimanche 24 mars 2013
Robin Verheyen New York Quartet / Ingrid Laubrock's Anti-House @ La Dynamo, mardi 19 mars 2013
Mardi dernier La Dynamo nous offrait la possibilité d'entendre deux saxophonistes européens, le Belge Robin Verheyen et l'Allemande Ingrid Laubrock, à la tête de groupes aux couleurs résolument new-yorkaises. Mais, au-delà de ce point commun de départ, la musique des deux soufflants n'a pas grand chose à voir.
Je découvrais pour l'occasion Robin Verheyen (soprano et ténor). D'allure sage, presque studieuse, il propose un discours appliqué, toujours très lisible. Accompagné par Russ Johnson à la trompette, Drew Gress à la contrebasse et Jeff Davis à la batterie, il élabore une musique qui sonne en effet très new-yorkaise, sans doute abreuvée par la fréquentation assidue des clubs de la grosse pomme. On se situe en plein dans cette esthétique réformiste, post-bop, qui continue d'être le cœur du jazz new-yorkais d'aujourd'hui - même si on peut lui préférer ses marges. Cette musique, trop athlétique à mon goût, repose en fait essentiellement sur la personnalité de ses solistes. Et, s'il en maîtrise parfaitement tous les codes, on cherche un peu en vain dans la musique de Robin Verheyen une épaisseur, une singularité dans le discours, qui ferait apparaître son originalité. Lui et Russ Johnson enchaînent les solos, vifs, démonstratifs, maîtrisés de bout en bout, sans que l'émotion - souvent procurée par le décalage - ne se fasse jour. Cette musique bien exécutée nous laisse finalement de marbre, extérieur à elle le plus souvent.
Rien de tel avec le groupe d'Ingrid Laubrock que j'avais déjà eu l'occasion de voir au festival de Saalfelden en 2010. Ici pas de solo démonstratif. Pour tout dire, cette musique semble même s'interdire les solos et lui préférer les combinaisons perpétuellement recomposées, de duos en trios, de quartets en quintet. Multipliant les angles d'attaque, elle est constamment changeante, jouant sur la science des décalages de Kris Davis (piano claudiquant dans la lignée d'Andrew Hill, pas si éloigné des paysages lunaires de Benoît Delbecq) et de Mary Halvorson (guitare acidulée aux effets électrisants toujours contenus). Les trois filles mènent un discours particulièrement riche, aux voix entremêlées, jouant au chat et à la souris au cours de compositions labyrinthiques qui finissent toujours par retomber, comme par magie, sur leurs pieds. A Saalfelden, l'utilisation du glockenspiel par Tom Rainey donnait une couleur singulière - fantomatique et enfantine - à de nombreuses compositions. Cette fois-ci, Rainey se contentait de la batterie, même si avec lui le terme "contenter" ne fait pas vraiment sens. Du coup, l'approche était assez différente de mon souvenir, jouant beaucoup plus sur la superposition des discours, et de ce point de vue, la maîtrise polyrythmique de Tom Rainey fait des merveilles. La densité de ses interventions ne se fait jamais encombrante, mais juste ce qu'il faut enveloppante pour faire décoller l'ensemble. Le quintet était complété par Sean Conly à la contrebasse, peut-être un peu plus en retrait que ses acolytes, mais auteur de quelques belles passes d'arme avec Rainey néanmoins (il faut dire qu'il n'est pas le bassiste habituel du groupe, le rôle étant normalement tenu par John Hébert). Contrairement à la première partie, la musique développée par Ingrid Laubrock avec ce groupe fait clairement apparaître une singularité, qui sait se nourrir des caractéristiques propres des personnalités qui l'entourent (Kris Davis, Mary Halvorson, Tom Rainey, dont on connaît et apprécie l'originalité dans de nombreux contextes), sans pour autant s'y résumer. Si elle ne se met pas particulièrement en avant - pas d'intervention flamboyante de sax hero - Ingrid Laubrock brille par sa science de la composition et sa façon d'agencer l'écrit et l'improvisé. Et c'est vraiment prenant : impossible de rester extérieur, on est absorbé et fasciné par la musique.
A lire ailleurs : Franck Bergerot.
Je découvrais pour l'occasion Robin Verheyen (soprano et ténor). D'allure sage, presque studieuse, il propose un discours appliqué, toujours très lisible. Accompagné par Russ Johnson à la trompette, Drew Gress à la contrebasse et Jeff Davis à la batterie, il élabore une musique qui sonne en effet très new-yorkaise, sans doute abreuvée par la fréquentation assidue des clubs de la grosse pomme. On se situe en plein dans cette esthétique réformiste, post-bop, qui continue d'être le cœur du jazz new-yorkais d'aujourd'hui - même si on peut lui préférer ses marges. Cette musique, trop athlétique à mon goût, repose en fait essentiellement sur la personnalité de ses solistes. Et, s'il en maîtrise parfaitement tous les codes, on cherche un peu en vain dans la musique de Robin Verheyen une épaisseur, une singularité dans le discours, qui ferait apparaître son originalité. Lui et Russ Johnson enchaînent les solos, vifs, démonstratifs, maîtrisés de bout en bout, sans que l'émotion - souvent procurée par le décalage - ne se fasse jour. Cette musique bien exécutée nous laisse finalement de marbre, extérieur à elle le plus souvent.
Rien de tel avec le groupe d'Ingrid Laubrock que j'avais déjà eu l'occasion de voir au festival de Saalfelden en 2010. Ici pas de solo démonstratif. Pour tout dire, cette musique semble même s'interdire les solos et lui préférer les combinaisons perpétuellement recomposées, de duos en trios, de quartets en quintet. Multipliant les angles d'attaque, elle est constamment changeante, jouant sur la science des décalages de Kris Davis (piano claudiquant dans la lignée d'Andrew Hill, pas si éloigné des paysages lunaires de Benoît Delbecq) et de Mary Halvorson (guitare acidulée aux effets électrisants toujours contenus). Les trois filles mènent un discours particulièrement riche, aux voix entremêlées, jouant au chat et à la souris au cours de compositions labyrinthiques qui finissent toujours par retomber, comme par magie, sur leurs pieds. A Saalfelden, l'utilisation du glockenspiel par Tom Rainey donnait une couleur singulière - fantomatique et enfantine - à de nombreuses compositions. Cette fois-ci, Rainey se contentait de la batterie, même si avec lui le terme "contenter" ne fait pas vraiment sens. Du coup, l'approche était assez différente de mon souvenir, jouant beaucoup plus sur la superposition des discours, et de ce point de vue, la maîtrise polyrythmique de Tom Rainey fait des merveilles. La densité de ses interventions ne se fait jamais encombrante, mais juste ce qu'il faut enveloppante pour faire décoller l'ensemble. Le quintet était complété par Sean Conly à la contrebasse, peut-être un peu plus en retrait que ses acolytes, mais auteur de quelques belles passes d'arme avec Rainey néanmoins (il faut dire qu'il n'est pas le bassiste habituel du groupe, le rôle étant normalement tenu par John Hébert). Contrairement à la première partie, la musique développée par Ingrid Laubrock avec ce groupe fait clairement apparaître une singularité, qui sait se nourrir des caractéristiques propres des personnalités qui l'entourent (Kris Davis, Mary Halvorson, Tom Rainey, dont on connaît et apprécie l'originalité dans de nombreux contextes), sans pour autant s'y résumer. Si elle ne se met pas particulièrement en avant - pas d'intervention flamboyante de sax hero - Ingrid Laubrock brille par sa science de la composition et sa façon d'agencer l'écrit et l'improvisé. Et c'est vraiment prenant : impossible de rester extérieur, on est absorbé et fasciné par la musique.
A lire ailleurs : Franck Bergerot.
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