dimanche 5 juin 2005
Daby Touré / Rokia Traoré @ Parc Floral, samedi 4 juin 2005
Le nom de Daby Touré ne vous dit peut-être rien (en tout cas, moi, il ne me disait rien avant le concert), et pourtant, si vous êtes auditeur de Nova ou de FIP, vous avez sans doute déjà entendu quelques unes de ses chansons. Daby Touré n'est autre que le fils de l'un des chanteurs de Touré Kunda, le groupe phare du "Paris, capitale de la sono mondiale" comme on disait dans les 80s. Pour le concert d'hier, Daby Touré, au chant et à la guitare, était accompagné d'un bassiste et de deux percusionnistes. Sa musique m'évoque un peu celle d'un autre chanteur-guitariste, sénégalais, El Hadj N'Diaye, lui aussi auteur de belles ballades. Avec son joli timbre de voix, Daby Touré a proposé de bien belles chansons, aux rythmes enchanteurs, puisant aussi bien dans les traditions ouest-africaines que du côté du reggae et d'autres musiques du grand large.
Après cette agréable première partie, place était faite à Rokia Traoré, sans aucun doute l'une des plus belles voix de l'Afrique contemporaine. C'est la deuxième fois que je la voyais sur scène, la surprise était donc moins grande, mais le plaisir était lui bien intact. Dès le premier morceau, une ballade interprétée par Rokia à la guitare et au chant, simplement accompagnée par sa choriste, le ton était donné. La chanteuse malienne a une voix d'une incroyable finesse. La musique malienne - ou plutôt les musiques maliennes - est sans doute l'une des plus riches d'Afrique de l'Ouest. C'est évidemment dû à l'étendue géographique du pays, qui s'étend des confins du Sahara au Sud du Sahel, mais aussi à la tradition des griots, encore bien présente chez les héritiers de l'empire mandingue. Pourtant, la musique de Rokia Traoré lui est très personnelle. Si elle utilise les sonorités traditionnelles, elle ne s'inscrit en rien dans les rythmes et mélodies d'hier, privilégiant une écriture qui lui est propre, contemporaine. Hier elle était accompagnée par deux joueurs de luth n'goni, deux percussionnistes, un bassiste, un joueur de balafon et une choriste. Mais, malgré le nombre conséquent de musiciens dans son groupe, sa musique garde un caractère très doux. Elle n'est pas du genre à tout miser sur des rythmes rapides pour entraîner le public. Elle cherche avant tout à communiquer ses histoires, via de belles ballades et quelques chansons plus enlevées. Vu l'accueil enthousiaste du public, elle aurait tort de s'en priver.
dimanche 22 mai 2005
Matthieu Donarier Trio @ Les Trois Frères, samedi 21 mai 2005
Superbe groupe et excellent concert hier soir aux Trois Frères. L'un des tous meilleurs concerts qu'il m'ait été donné de voir cette année. Le saxophoniste Matthieu Donarier échangeait avec le guitariste Manu Codjia et le batteur suédois Joe Quitzke. Jeu fluide, tout en mouvements et sinuosités, à l'instar du corps de Matthieu Donarier qui dansait littéralement en jouant, prenant la forme de son instrument, rythmant de manière très imagée ses belles mélodies.
Les trois compères ne m'étaient pas inconnus. J'avais déjà pu apprécier le jeu tout en souplesse de Matthieu Donarier aux côtés de Gabor Gado et de Daniel Humair, celui félin de Manu Codjia un grand nombre de fois (Texier, Humair, Truffaz, Vignolo, Dr. Knock...), et celui nuancé de Joe Quitzke avec Gabor Gado lui aussi. Ils se sont donc déjà croisés à travers différents groupes et leur complémentarité n'en est que plus belle.
Donarier, aux saxes ténor et soprano, mais aussi à la clarinette et à la clarinette basse, souffle comme s'il chantait une chanson. Pas étonnant d'entendre des mélodies de Trenet ou de Brassens au cours du concert. Mais, même sur ses propres compositions, y compris quand l'écriture puise dans le jazz le plus contemporain, il semble toujours attaché à raconter une histoire.
Manu Codjia, quant à lui, varie habilement son jeu, de délicates griffures en montées d'énergie fulgurantes. Tenant parfois le rôle de bassiste, mêlant à d'autres occasions ses cordes à la ligne mélodique tracé par le saxophone, jouant toujours des effets les plus subtiles (avec quand même six pédales différentes !). Plus je le vois (et c'est assez fréquent), plus je trouve son discours à la guitare comme l'un des plus intéressants développés sur l'instrument actuellement. Très personnel, immédiatement identifiable, mais n'oubliant jamais d'être au service de la musique des leaders pour lesquels il joue. On attend d'ailleurs désormais avec impatience qu'il monte son propre groupe.
Joe Quitzke, troisième sommet de ce beau triangle, est un batteur à la large palette stylistique. Que ce soit dans quelques solos particulièrement énergiques ou dans la mise en place d'un groove subtil et chantant, il assure parfaitement le soulignement rythmique des phrases développées par Donarier et Codjia.
Après deux sets enthousiasmants, qui ont permis de donner une dimension plus incarnée à la musique de leur disque paru l'an dernier sur le label nantais Yolk (Optic Topic), le concert s'est achevé sur une reprise tonitruante et échevelée de A night in Tunisia, standard joué et rejoué, mais qui prenait une dimension magique sous les coups de ce trio qui ne l'est pas moins. S'ils passent près de chez vous, courez les voir, vous ne serez pas déçus !
samedi 21 mai 2005
David Krakauer @ Cité de la Musique, vendredi 20 mai 2005
Hier soir, le clarinettiste était accompagné par Sheryl Bailey à la guitare, Nicki Parrott à la basse, Robert Curto à l'accordéon, Michael Sarin à la batterie et Socalled aux séquenceur, sampler, orgue et accordéon. Bref son groupe habituel, à l'exception de l'accordéoniste. Le concert a débuté par le très beau Der Gasn Nign, avant d'alterner morceaux traditionnels et compositions de Krakauer, dont quelques extraits de son tout récent disque, comme Bubbemeises, Ms N.C. ou encore Rumania Rumania, sur lequel Krakauer a poussé la chansonnette en yiddish.
Sheryl Bailey nous a encore une fois gratifiée de quelques solos dévastateurs, et son jeu aux accents funk fait toujours merveille, même si elle était plus en retrait que lors du concert au Sunset en 2003. Sa prestation sur un morceau comme Turntable Pounding (titre qui fait réference à la fois au spiritisme - "table pounding" - et à l'art des platines - "turntable") n'en reste pas moins un grand moment.
L'introduction d'éléments hip-hop par Socalled (rythmes et chant rappé) était plutôt bien dosée, alternant les pièces très rentre-dedans et les morceaux plus retenus de ce point de vue. En tout cas sa prestation n'a pas été pour rien dans le succès du concert, vus les balancements de tête de nombreux spectateurs.
Le concert s'est achevé sur une série de rappels qui cherchaient à prolonger ce plaisir trop court (surtout si on le compare à ce que peut durer une soirée en club), avec un très beau Love song for Lemberg final, en hommage à la ville natale du grand-père de Krakauer (aujourd'hui Lviv en Ukraine). Grand concert. Ce qui devient une habitude avec Krakauer.
vendredi 20 mai 2005
Kronos Quartet @ Théâtre de la Ville, jeudi 19 mai 2005
Le concert a débuté par une superbe interprétation du Triple Quartet de Steve Reich (en lieu et place des Stringsongs de Meredith Monk initialement prévues). Le Kronos jouait l'un des quatuors pendant que les deux autres étaient réstitués par une bande enregistrée. Ce morceau de Reich s'éloigne pas mal de la musique répétitive et minimaliste au sens strict, qui a pourtant fait sa gloire. L'inspiration puise d'avantage dans les codes du post-romantisme : jeu fougueux cherchant à exacerber les sentiments, reprise de la ligne mélodique en canon, mélodie tour à tour plaintive et enjouée...
Après cette entrée en matière assez conventionnelle (mais non moins belle), le quatuor a attaqué une pièce du compositeur tanzanien Walter Kitundu, Cerulean Sweet, basée sur la répétition d'une phrase improvisée par Mingus sur son disque au piano. La répétition de cette phrase était confiée au violoncelle, pendant que les deux violons et l'alto ponctuaient de manière très percussive le déroulement de la mélodie. Une pièce intéressante, mais qui ne m'a pas complètement emballé.
Le morceau suivant, Mugam Beyati Shiraz, fut lui en revanche un petit bijou. Tiré du répertoire du compositeur iranien d'origine azérie Rahman Asadollahi, il s'agissait d'un mugam vieux de plus de sept siècles. On retrouvait, transposé sur des instruments occidentaux, tout ce qui fait la beauté des musiques d'Asie centrale (du qawwali au mugam, de Nusrat Fateh Ali Kahn à Alim Qasimov) : dévotion mystique, lenteur émotionnelle, alternance de joie et de souffrance... L'interprétation du Kronos démontrait une profonde connaissance des musiques orientales et de leurs connexions possibles avec la tradition classique occidentale.
Les morceaux suivants nous portaient un peu plus à l'Est encore, puisqu'il s'agissait de trois compositions de Rahul Dev Burman, qui a beaucoup écrit pour les productions de Bollywood dans les années 60-70. Mélange de musique classique indienne et de mélodies pop occidentales "indianisées", son style n'en est pour autant pas trop kitsch. Si le premier morceau, Ai Meri Topi Palat Ke Aa, ne m'a pas laissé un souvenir ému, les deux suivants, Teri Meri Yaari et Aa Ee Masterji Ki Aa Gaye Chitthi, étaient en revanche très agréables, à défaut d'être émotionnellement forts. C'était un peu le passage récréatif du concert.
Après l'entracte, le Kronos a été rejoint par la joueuse de pipa chinoise Wu Man. Ils ont alors interprété une nouvelle composition de Terry Riley, pour fêter les 70 ans du compositeur californien. Suite en six mouvements, The Cusp of Magic, jette un pont entre musiques occidentales et orientales (indienne et chinoise notamment). La suite alterne moments contemplatifs et humoristiques, notamment à travers l'utilisation de jouets comme des poupées chantantes ou ricanantes. Pièce emblématique de la post-modernité musicale, ce fut un autre très beau moment du concert.
Pour les rappels, Wu Man a commencé par jouer un morceau en solo au pipa (le luth traditionnel chinois), suivi par une belle interprétation d'une chanson de Fairuz par le Kronos (Wa Habibi - pas sûr de l'orthographe). Une bien belle conclusion, qui plaçait définitivement ce concert sous le signe des relations orient-occident.
dimanche 15 mai 2005
Sarah Kane - 4.48 Psychose @ Lavoir Moderne Parisien, samedi 14 mai 2005
Pour commencer, les spectateurs étaient invités en arrivant, avant d'entrer dans la salle, à revêtir une blouse blanche afin de se fondre dans l'ambiance hospitalière de la pièce. Disposés en carré autour de la scène, on avait ainsi l'impression d'être réunis dans un bloc opératoire, voire dans une morgue. Nouche était en effet allongée, nue, avec un simple drap au niveau des hanches, sur une table qui ressemblait en tout à celles que l'on peut voir lors d'autopsies dans les films (je n'ai, heureusement, jamais eu à en voir en vrai). Barnabé Perrotey, qui jouait le médecin, était assis dans le public, lui aussi revêtu d'une blouse blanche, ne se levant qu'à de rares occasions. La salle était plongée dans la quasi obscurité, avec juste une lumière blanche crue sur le corps de Nouche et sur le médecin.
Dans le texte de Sarah Kane, il y a à la fois deux et quatre personnages : A, B, C et M. Si M est le médecin, A, B et C sont les trois personnalités d'une même personne. Dans la mise en scène de Bruno Boussagol, l'option a été faite de faire jouer à Nouche les trois personnalités A, B et C. Ce qui n'aide pas à la compréhension de la pièce, mais renforce par là même la folie du personnage. Ce qu'on perd en "ping-pong verbal" entre A, B et C, on le gagne en revanche dans le côté vraiment dérangeant du texte. Il faut d'ailleurs souligner ici la performance d'actrice de Nouche, qui réussit en restant allongée et quasi immobile tout au long de la pièce à faire ressortir toutes les modulations de tension de son personnage.
Aborder le thème du suicide et de ce qu'on appelle communément la "folie" (ici, un personnage psychotique), n'est jamais chose aisée au théâtre. On court toujours le risque de ne pas être dans le ton, d'en faire trop, et ainsi de tuer par un jeu excessif la force d'un texte dur. Ce n'était pas le cas ici. Belle mais difficile prestation donc.