vendredi 8 septembre 2006

William Parker - The Inside Songs of Curtis Mayfield @ Cabaret Sauvage, jeudi 7 septembre 2006

Dans le cadre du festival Jazz à la Villette, William Parker donnait hier soir à entendre son projet autour de la musique du fameux soulman au Cabaret Sauvage. Son groupe avait des intérêts multiples : la présence, (presque) toujours enthousiasmante, de LA paire rythmique William Parker / Hamid Drake, celle de la chanteuse soul Leena Conquest qu'on a déjà pu apprécier avec le contrebassiste sur le bel album Raining on the Moon (Thirsty Ear, 2002), l'évènement de la venue d'Amiri Baraka ou encore celle, moins médiatique mais tout aussi importante pour moi, du pianiste Dave Burrell. Je ne savais à vrai dire pas trop ce qu'il était devenu depuis ses enregistrements, notamment avec Shepp, des années 60-70, et c'était une excellente surprise de pouvoir entendre son jeu à mi-chemin du free et des musiques racines de l'expression afro-américaine en concert. A côté de ces éminentes figures, le groupe était complété par Lewis Barnes à la trompette et Darryl Foster aux saxophones ténor et soprano.

Le nom du projet est assez explicite : en revisitant quelques chansons de Curtis Mayfield, et en les agrémentant de développements inédits, William Parker et son groupe cherchent à en extraire la substantifique moelle, politique et poétique. La présence d'Amiri Baraka, qui intercale ses textes dans les chansons du soulman, relie cette ambition à une tradition littéraire qui marie pamphlet et poésie. Son réquisitoire puissant contre les exactions des conservateurs au cours de l'histoire américaine, soutenu pendant une bonne dizaine de minutes par une rythmique entêtante, trouvait ainsi plus sa force dans la beauté de la langue, dans son rythme, que dans le fond en lui-même, sur lequel on pourrait discuter et nuancer pendant des heures. Mais c'est là la force du pamphlet sur l'argumentation laborieuse. Amiri Baraka est assez étonnant à voir en chair et en os d'ailleurs. D'allure chétive, voûté et plus tout jeune, il semble se redresser à l'aide de sa voix assurée, avec toujours une sorte de sourire ironique en coin. Ses mots claquent avec une violence non dissimulée et une puissance déclamatoire qui contraste avec son apparence physique.

J'aime particulièrement l'association de William Parker et Hamid Drake quand ils regardent vers leurs racines. Ces héros de la free music en tirent toujours un magnifique prétexte où se conjuguent élans libertaires et attachement au groove. Ils ont hier soir fait, à plusieurs reprises, étalement de leur talent en la matière. Un passage, notamment, trouvait quasiment des accents de beats de house music. Mais, du côté des instrumentistes, c'est surtout le jeu de Dave Burrell - et particulièrement son très beau solo en début de concert - qui a retenu mon attention. Élément sans doute le plus free du groupe hier soir, il développait des successions d'accords blues et soul qui s'enchaînaient dans un fracas percussif très expressif, à l'instar de ce qu'il faisait sur l'indépassable Blasé de Shepp à la fin des années 60.

Le répertoire choisi pour l'occasion reprenait des chansons parmi les plus connues de Curtis Mayfield : Pusherman, Move On Up, People Get Ready, Give Me Your Love... Pas vraiment de surprise de ce côté là. L'originalité tenait plus à l'interprétation, dont la partie la plus fidèle à l'originale était confiée aux cuivres, avec parfois Leena Conquest en support vocal - mais qui souvent suggérait plus qu'elle ne chantait réellement les paroles. C'était d'ailleurs assez amusant d'écouter le contraste entre la voix chaude et grave de la chanteuse et celle particulièrement aigüe qui a fait la réputation de Mayfield. Comme un inversement des rôles autour d'une confusion des genres. L'interpénétration des paroles de Curtis Mayfield et des textes d'Amiri Baraka permettait finalement de sortir du simple hommage en rendant véritablement présent le message, si ce n'est l'âme, du soulman. Belle réussite.

mardi 5 septembre 2006

Tony Malaby, Marc Ducret, Daniel Humair @ Sunside, lundi 4 septembre 2006

Grand moment hier soir au Sunside pour le concert de ce trio américano-franco-suisse inédit. S'ils avaient tous déjà joué ensemble deux par deux dans différents groupes, cette réunion à trois était une première. Sans longue préparation à l'avance ni même véritable répétition, Tony Malaby n'étant à Paris que pour deux jours, ces trois experts ès son nous ont offert une leçon d'improvisation créative comme on en entend rarement.

Bien sûr, un trio sax-guitare-batterie avec Marc Ducret fait penser à Big Satan. Pourtant, si nous sommes dans des univers voisins, il n'y a pas identité d'approche ni de son de la part de ces deux trios. L'écriture est une donnée centrale de Big Satan, alors qu'hier les musiciens proposaient leurs recherches en direct. On les sentait constamment à l'affut du moment où ça allait décoller. Et quand c'était le cas, ça l'était vraiment et ils ne lâchaient alors plus leur inspiration autant collective qu'individuelle. Les moments de relâche furent donc rares. En deux sets composés de longues coulées incandescentes, alternant les phases de tension et de répit, le trio semblait sculpter son œuvre sous nos yeux. Humair, puissant sans jamais être violent. Ducret, percussif et heurté avec toujours une sorte d'énergie retenue. Malaby, extatique et véhément avec ce qu'il faut de mélodies enfantines. Ils semblaient tous se situer dans le registre d'une force contrôlée, ne cédant pas aux facilités du jeu totalement explosé.

Ce qui ne trompait pas c'était l'attitude physique des musiciens, qu'ils jouent où qu'ils laissent leurs camarades s'exprimer. Les yeux de Tony Malaby ont bien failli sortir plus d'une fois de leurs orbites. Daniel Humair, les yeux constamment mi-clos, avait des allures de gros chat ronronnant de plaisir en faisant gronder ses toms. Quant à Marc Ducret, son corps élastique se faisait constamment l'écho des soubresauts de sa guitare.

L'étendue de la palette sonore de Malaby au ténor a encore fait des merveilles, de puissantes poussées aux confins des textures d'un baryton à d'aiguisées saillies proches des sonorités d'un soprano. Il a un engagement de tous les instants, qu'il cherche à exploser le mur du son autorisé par un saxophone ou qu'il brise ses excursions free par des cellules mélodiques toutes simples. Même quand il se recule pour laisser Ducret et Humair dialoguer, il semble entièrement pris dans la musique - et participer à l'élaboration de celle-ci.

La complémentarité rythmique entre les deux Européens est elle aussi un élément à noter. On savait Ducret fin rythmicien, il l'a démontré dans une ampleur hors du commun hier soir. Difficile, au final, d'imaginer musique improvisée plus riche, plus belle et plus maîtrisée que celle qu'on a eu la chance d'entendre avec ce trio.

lundi 4 septembre 2006

Steve Coleman & Five Elements @ Cité de la Musique, samedi 2 septembre 2006

Encore une prestation de Steve Coleman qui va faire débat. Comme à peu près tous ses concerts et disques ces dernières années. Il est même fort probable que ceux qui appréciaient l'altiste pour son côté funk/groove ne se retrouvent pas dans la nouvelle direction prise par le chicagoan. Les derniers concerts de Coleman auxquels j'avais assisté m'avaient d'ailleurs, moi aussi, laissé un peu sceptique parfois. Mais cette fois-ci, je me retrouve du côté des convaincus par ce concert à la Cité de la Musique samedi soir, dans le cadre de Jazz à la Villette.

En sortant de la salle, j'ai eu le sentiment d'avoir retrouvé les Five Elements, après quelques années de recherches pas toujours abouties. Le tournant entamé avec Lucidarium (Label Bleu, 2004) semble enfin avoir débouché sur quelque chose de cohérent. Ambiance apaisée, au déroulement lent, où voient le jour des solos de cuivre tranchants comme l'acier, teintés de bleu électrique, sur un tapis rythmique qui joue à l'économie, avec les incantations vocales de Jen Shyu délivrées avec parcimonie. Renouvelant toujours ses sidemen, Coleman semble désormais avoir trouvé la formule juste avec Jonathan Finlayson à la trompette, Tim Albright au trombone, Jen Shyu au chant, Thomas Morgan à la contrebasse et le petit dernier Justin Brown à la batterie. De jeunes musiciens qui lui permettent de renouveler son discours sous une forme peut-être plus "musique contemporaine", mais aussi plus directement ancré dans le langage jazz traditionnel, qui met en relief d'une nouvelle manière ses solos qui transpirent l'héritage bop.

Le concert s'est déroulé comme une grande suite, sans véritable pause entre les morceaux. La première moitié du concert s'apparentait à une sorte de requiem, au déroulement lent et majestueux, pareil à une "explosante fixe" chère aux surréalistes. Coleman mettait en place progressivement sa musique, dans un souci de construction spirituelle évident. L'alternance des formats - à six, en trio, en duo - et les changements de rythmiques - souvent impaires - permettaient de marquer les étapes de cette progression. On retrouvait ainsi les soucis de forme développés par Coleman depuis ses contacts avec l'Ircam. Jen Shyu, dans ses interventions, semblait réciter des prières dans une langue non-articulée, avec une maîtrise de ses effets vocaux plus assurée qu'auparavant.

Par changements de direction successifs, marqués de manière brutale, comme une scansion claire dans la musique, Coleman a progressivement emmené le groupe vers un bouillonnement plus marqué par le groove et l'expressivité des solistes, mais sans que cela ne s'apparente réellement à son discours habituel. Le batteur, par sa légèreté, tranchait singulièrement avec les précédents occupants de ce poste parmi les Five Elements. Là où un Tyshawn Sorey écrasait tout sur son passage de sa frappe surpuissante, Justin Brown développe une approche plus percussive de l'instrument, avec un jeu plus varié, assez peu marqué par le funk. La présence d'une contrebasse, si elle a été amorcée il y a déjà quelques années, trouve enfin, dans ce contexte, toute la place qu'elle mérite, ne cherchant pas à reproduire un groove de basse électrique et n'apparaissant plus comme un élément intrus dans le magma développé.

Ce nouvel écrin met particulièrement en avant la beauté du son de Coleman à l'alto. Moins d'effets pyrotechniques, des interventions solitaires souvent ramassées dans la durée, mais avec un timbre parkérien qui déchire, comme un éclair, la nuit bleue-noire à laquelle s'apparente sa musique. J'ai particulièrement apprécié les passages en trio avec juste la section rythmique. Coleman semblait, à travers eux, insisté sur ce qui le rattache à la tradition jazz classique, loin des fusions en tous genres qui font bien souvent l'actualité de cette musique.

Après cette longue suite qu'on ne saurait qualifier d'introductive, les Five Elements ont enchaîné sur un morceau aux allures de jazz funerals néo-orléanais. On y retrouvait une sorte de candeur de marching band, où alternaient joie insouciante et tristesse mélancolique. C'était pour le moins déconcertant d'entendre Coleman dans ce contexte - une musique qui évoquait presque les fanfares de cirque par moment - mais tout à fait en cohérence avec ce concert qui semblait avoir choisi la thématique de la vie et de la mort, du rapport à la tradition, à sa transmission, et à son présent. Le groupe s'est même payé le luxe d'un rappel - ce que ne fait pas toujours Coleman - aux accents plus habituels. Signe qu'il était sans doute dans un bon jour.

"Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté." Qui l'eût cru de la part de Steve Coleman ? Si on retrouvait son souci de la forme et de la construction de la musique, le saxophoniste semblait apaisé. Il dégageait une grande sérénité - sûr de la direction dans laquelle il emmenait ses fidèles Five Elements, un groupe qui fête cette année ses vingt ans tout de même.

jeudi 31 août 2006

Ornette Coleman Quartet @ Cité de la Musique, mercredi 30 août 2006

Ornette ! Un prénom étrange et pourtant si familier. Ornette ! Une interjection joyeuse empreinte d'insouciance. Ornette ! Un son d'alto si particulier au service de comptines mélancoliques douces-amères. Ornette, qui se produisait hier soir en quartette sur la scène de la Cité de la Musique en ouverture du festival Jazz à la Villette.

J'avais déjà pu assister à un concert de l'altiste chapeauté au Châtelet il y a deux ans. Il s'y était produit accompagné par deux contrebasses (Tony Falanga et Greg Cohen) et par la batterie de son fil Denardo. La formation était sensiblement la même hier soir, avec juste la basse électrique d'Al McDowell qui remplaçait la contrebasse de Greg Cohen. Au Carnegie Hall, en juin dernier, il s'était même produit avec ses trois bassistes (cf. ici pour un compte-rendu et là pour des extraits mp3).

Si McDowell a participé à l'aventure du Prime Time, le registre du concert d'hier n'était pas dans la veine funk développée par le groupe. Sa présence était d'ailleurs assez discrète, et son jeu s'apparentait plus souvent à celui d'une guitare aux accents bossa (enfin, une bossa un peu étrange, fantomatique, "à la Ornette") qu'aux ronronnement d'une basse électrique. Falanga avait, lui, une sonorité plus présente. Il alternait les morceaux en pizzicato et ceux à l'archet. Il y a deux ans, il intervenait essentiellement à l'archet, alors que la part plus rythmique était assurée par Greg Cohen. Cette évolution montre bien que cette nouvelle mouture du quartette n'est pas un simple décalque de l'ancienne. Et rend d'autant plus intéressante la version en quintette à trois basses. A l'archet, Falanga emprunte plus au répertoire classique (comme en a témoigné sa longue citation du prélude de la première suite pour violoncelle de Bach en introduction d'un morceau) qu'à celui des contrebassistes free qui aiment aussi à se réapproprier l'outil. Ses variations sur l'instrument sont d'une très belle complémentarité avec le jeu d'Ornette au saxophone. La beauté vénéneuse de l'altiste tranche avec délice sur le son rond et enveloppant du contrebassiste.

A la batterie, Denardo Coleman n'a pas fait évoluer son jeu en apparence toujours aussi peu maîtrisé. Mais c'est, évidemment, ce qui plait à son leader de père. Très présent sur les cymbales, on a le sentiment que tout au long du concert un fin vacarme, pas spécialement bruyant mais toujours bien audible, perturbe les mélodies si douces, si simples, si joyeusement tristes d'Ornette. On est loin d'un jeu de batterie orthodoxe qui marquerait le rythme de manière assurée. On a plutôt affaire à une sorte de tapis mouvant, pas bien régulier, qui n'en rend que plus attentive l'écoute du saxophone.

Depuis bientôt cinquante ans, les mélodies d'Ornette ont toujours la même saveur. Qu'elles aient été composées pour le quartette du tournant des années 50/60, pour le Prime Time électrique des années 70/80 ou pour l'actuelle formation, on a le sentiment qu'elles sont interchangeables, à raconter toujours, peu ou prou, la même histoire : celle d'un être solitaire, mélancolique, qui trouve quand même la joie de vivre dans sa vie en apparence banale. Cette impression est évidemment obtenue, en plus du caractère de comptine des mélodies, par le son de l'alto d'Ornette. Un mélange d'acidité tranchante et de douceur langoureuse. Une manière de ne pas jouer technique, de jouer faux, mais pourtant si juste dans l'expression des sentiments.

Hier soir, je n'ai reconnu que les deux derniers morceaux : Song X et Lonely Woman en rappel. Pour le reste, il semblait qu'il s'agissait essentiellement de nouvelles compositions qui seront peut-être présentes sur son disque à paraître prochainement, Sound Grammar. En soi, Lonely Woman est déjà un thème magnifique - l'essence du jazz selon Ornette - devenu un véritable standard du jazz contemporain, mais quand en plus il est joué par l'altiste lui-même, il y a ce je ne sais quoi en plus qui le rend absolument magique. Une fragile beauté qui semble caractériser la musique d'Ornette.

Si j'avais - un peu - préféré son concert au Châtelet il y a deux ans, sa prestation d'hier soir, toujours aussi courte (1h20 grand maximum), était quand même un délicieux moment qui venait rappeler pourquoi j'aime toujours autant écouter ses disques. J'y trouve toujours un petit quelque chose qui me parle directement, sans besoin d'intellectualiser, et qui ne sonne décidément pas comme les autres.

dimanche 27 août 2006

Zakarya / Quatuor d'Est en Ouest / Daniel Mille / Hradčany feat. Bijan Cheminari @ Parc de la Villette & Cabaret Sauvage, samedi 26 août 2006

Ce week-end, le Parc de la Villette accueillait une multitude de groupes ayant comme point commun l'accordéon. Organisée par Pascal Contet, cette manifestation donnait à voir des choses très différentes, de la musique contemporaine aux traditions chinoises ou est-européennes en passant par le jazz. J'y étais hier, tout d'abord pour le concert de Zakarya dans le parc en fin d'après-midi, puis pour la soirée organisée au Cabaret Sauvage.

J'avais déjà vu Zakarya à Vienne en 2003, en after du concert de l'Electric Masada. Ce groupe strasbourgeois est en fait le seul groupe français signé par John Zorn pour la série Radical Jewish Culture de Tzadik. Mené par l'accordéoniste Yves Weyh, Zakarya ressemble de prime abord à un groupe de rock avec guitare et basse électriques et batterie. Leur musique utilise la puissance du rock pour densifier le propos post-klezmer. Selon les morceaux, on est plus ou moins éloigné de la tradition. Au moment où le concert commence, les spectateurs les plus proches de la scène reculent d'ailleurs de quelques bons mètres, surpris par la lourdeur des attaques de la basse. A la guitare, Alexandre Wimmer ne se contente pas de riffs rock, mais utilise aussi des effets électroniques pour perturber quelque peu le déroulement des morceaux. Les dissonances et explosions bruitistes effraient une partie du public, mais ceux qui restent (nombreux quand même) se laissent emporter par ce mélange convaincant de mélodies yiddish et de rythmes lourds entre groove lancinant et éclairs rock. Ils jouent essentiellement des morceaux issus de leur nouvel album (à paraître), mais aussi quelques pièces plus anciennes comme le délicieux clin d'oeil Colère ("Zorn" auf Deutsch) basé sur une mélodie de Masada (Tzofeh).

Après cette mise en bouche dans le parc, direction la belle salle du Cabaret Sauvage. Avant que la soirée ne commence réellement, un accordéoniste se ballade parmi le public en reprenant quelques "tubes" de la chanson française. J'écoute d'une oreille distraite. A 21h, l'écoute se fait plus attentive quand le Quatuor d'Est en Ouest - une création - qui réunit l'accordéon de Pasacal Contet, le sheng (orgue à bouche en français) de Wu Wei, les flûtes et clarinettes exotiques de Carol Robinson et l'ordinateur de Tom Mays, entre en scène. Le concert est constitué d'une longue suite aux confins de la musique contemporaine électro-acoustique et des traditions extrême-orientales. Le programme indique que les musiciens suivent la route de la Soie, depuis la Chine jusqu'à l'Europe. Accompagnés d'une belle mise en scène - mouvante - et en lumières, ils sont particulièrement convaincants. Les sonorités explorées, entre la douceur du souffle de Wu Wei et les effets illbient de Tom Mays, sont souvent surprenantes, avec un véritable discours évolutif au cours du concert. Le sheng est en fait considéré comme l'ancêtre de l'accordéon - et c'est vrai que les sonorités des deux instruments sont étrangement proches - avec le souffle humain qui remplace celui du soufflet. Carol Robinson, en changeant régulièrement d'instruments (de flûtes orientales à la plus traditionnelle clarinette basse), semble tenir le fil d'Ariane du voyage, mais les changements de rythmes de ses collègues masculins - avec un Wu Wei qui évolue d'une approche très zen à une énergie corporelle quasi rock - ne sont pas en reste. Le résultat est en tout cas splendide pour ce qui restera comme le sommet de la soirée.

Après cela, Daniel Mille présentait un nouveau trio - une autre création - avec le saxophoniste Eric Séva (baryton, soprano et sopranino) et le violoncelliste Eric Longworth. C'est joli. Un peu trop ornemental à mon goût néanmoins. Pas vraiment de surprise dans cette musique qui semble couler naturellement, sans aspérité, pour faire entendre de belles mélodies. Quand le matériau devient connu (Oblivion de Piazzola par exemple), on se rend quand même compte qu'il manque quelque chose à cette musique - de l'énergie, de l'investissement, de la passion. Si la complémentarité entre l'accordéon et le violoncelle est belle à entendre, le saxophone reste assez discret - notamment quand Eric Séva empoigne le baryton. On se prend à imaginer ce que serait cette musique avec un Christophe Monniot à la place ! De plus, Daniel Mille, équipé d'un micro-bouche, a la fâcheuse habitude de s'accompagner par des miaulements aigus assez désagréables à mon oreille. Bref, on l'aura compris, je n'ai pas été convaincu par cette partie du concert.

La soirée s'achevait avec le trio Hradčany augmenté du percussionniste d'origine iranienne Bijan Chemirani. Comme leur nom l'indique (il désigne la colline du château de Prague en tchèque), ils puisent leur inspiration du côté des musiques populaires de l'Est européen, un peu plus au Sud que la République Tchèque ceci dit : Roumanie, Bulgarie, Turquie, Serbie sont les principaux territoires explorés. Composés de musiciens plus ou moins directement issues de la nébuleuse du Hask - Serge Adam à la trompette, Philippe Bota aux saxes et flûtes et David Venitucci à l'accordéon - c'est assez surprenant de les voir s'aventurer sur ces terres musicales. Mais le résultat est délicieux. Leur disque paru chez Quoi de neuf docteur (le label de Serge Adam) en 2003 fait partie de ces disques apparemment mineurs, qui ne font pas les gros titres de la presse spécialisée ou non, mais que j'aime écouter régulièrement. L'association avec le plus jeune du clan Chemirani (un nom qui compte dans la tradition percussive iranienne) est une riche idée. Dès ses premières frappes, il en impose par sa classe naturelle, la souplesse de ses doigts - plus pianistique que percussive - et son sens du rythme, léger et dansant. Au zarb et au bendir, il prolonge la musique du trio vers l'Orient - les traditions perses et turques ayant de nombreuses bases communes. Le concert souffre un peu des conditions avec un public plus préoccupé par l'heure du dernier métro - et qui quitte peu à peu la salle - et des organisateurs pressés d'en finir. L'ambiance n'est pas très chaleureuse, alors que la musique l'appelle. Cela gâche un peu la fête, mais ne m'empêche pas complètement d'apprécier les sonorités rauques des cuivres, la douceur du ney et l'abstraction de l'accordéon qui permet au groupe de se distinguer des traditionnels clichés de la musique de l'Est vu de l'Ouest.