vendredi 6 février 2026

¡Ya Voy! / Illegal Crowns @ Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes, jeudi 5 février 2026

Depuis quelques années, le festival Sons d'hiver accompagne le contrebassiste Thibault Cellier dans le développement de ses projets. L'année dernière, j'avais ainsi eu l'opportunité de le voir explorer des partitions inédites d'Ornette Coleman avec le groupe Researching Has No Limits. Pour cette édition 2026, il revient en quartet confronter les musiques traditionnelles de Colombie et du Vénézuela et le jazz le plus brut. Outre le contrebassiste, on retouve dans ce groupe la saxophoniste Sakina Abdou, dont le nom enfle depuis quelques années dans le maigre cercle des amateurs de musiques improvisées. A côté de ces deux éminents représentants d'une scène jazz contemporaine héritière du free jazz se trouvent deux musiciens colombiens qui apportent leur connaissance des rythmes et chansons des deux côtes, Pacifique et Caraïbe, du pays sud-américain : Alejandra Charry au chant et aux percussions et Moises Zamora Mezu au marimba, tambours et autres percussions. Le son du groupe est brut, sauvage, évitant toute frioriture. La contrebasse tellurique fait entendre un grondement boisé qui entre en résonnance avec les tambours puissants issus d'une musique ancestrale, d'avant la cumbia. Le souffle vigoureux du saxophone prolonge le chant plein d'allégresse d'Alejandra Charry. La musique oscille entre chants traditionnels et compositions propres, mais avec une approche constante dans le traitement, qui mêle danse et puissance. La chanteuse arbore un sourire constant, dégageant un enthousiasme contagieux, qui permet de faire "passer" cette musique qui semble pourtant plus faite pour être écoutée debout, à s'en dégourdire les jambes, que sagement assis dans les confortables fauteuil de ce bel auditorium boisé. Sakina Abdou alterne entre son saxophone ténor et les percussions ou le chant en soutien, Moises Zamore Mezu passe du marimba aux tambours selon les morceaux, chantant lui aussi à l'occasion, quand Alejandra Charry souffle occasionnellement dans une flute, secoue un shekere ou des maracas. Rien n'est figé, tout circule autour de l'ancre que symbolise la contrebasse de Thibault Cellier - sans que celle-ci ne soit néanmoins figée. Attaque à l'archet ou en pizzicati, discours mélodique ou pulsion implacable, il alterne les registres même si son instrument le contraint à moins circuler sur scène. Belle découverte.


Deux jours après le concert de Thumbscrew, Mary Halvorson et Tomas Fujiwara étaient de retour sur une scène du festival. Cette fois-ci, ils étaient rejoints par leur complice de toujours, le cornettiste Taylor Ho Bynum (ils se connaissent depuis l'adolescence), et par le pianiste Benoît Delbecq, soit le groupe Illegal Crowns. C'était la troisième fois que j'avais l'opportunité de voir ce groupe sur scène, après un concert au 19 Paul Fort en 2014, quand leur collaboration était encore toute fraîche, et un passage par Wels en 2017. C'est donc le groupe avec lequel j'ai le plus souvent vu Mary Halvorson sur scène ! Et ça tombe bien, car c'est incontestablement l'un de mes collectifs préférés sur la scène jazz actuelle. L'univers si singulier de Benoît Delbecq, que je cotoie désormais depuis un quart de siècle (je pense que les premiers disques sur lequel je l'ai entendu était son Pursuit de 2000 et Jyväskylä de Kartet en 2001 !), se marie à merveille avec celui des trois américains. La particularité de ce groupe est qu'il n'y a aucun leader. Chacun apporte ses propres compositions et le discours change constamment de voix soliste (quand il y en a une) au cours des morceaux. On reconnaît parfois la patte de l'un ou de l'autre à l'écriture, mais ce qui sonne avant tout c'est la grande cohésion et la fluidité sans faille de l'ensemble. 


Le concert commence par une introduction cotonneuse de Benoît Delbecq au piano préparé (avec ses emblématiques pinces à linge) avant qu'il ne soit rejoint pas à pas par Tomas Fujiwara aux balais, puis Mary Halvorson aux griffures économes et enfin le cornet etouffé, sous le feutre d'un chapeau, de Taylor Ho Bynum. Entrée en douceur, mais qui pourtant laisse déjà entrevoir une certaine forme de groove, comme un feu qui couverait encore sous des cendres apparentes. Le groove se fait plus explicite sur Crooked Frame, un composition de Tomas Fujiwara qui ouvre leur dernier disque en date (Unclosing, Out Of Your Head, 2023). On entend un morceau composé depuis la batterie, qui met l'accent sur un sens de la progression inéluctable qu'on retrouvait déjà avec Thumbscrew mardi. Une composition de Mary Halvorson propose un discours en apparence plus déstructuré, fait d'incises juxtaposées, mais qui révèle sa cohérence au fur et à mesure. Benoît Delbecq alterne les modes, boucles rythmiques obsédantes, clusters violemment jetés de manière aléatoire sur l'ivoire, sonorités de kalimba permises par la préparation du piano. Taylor Ho Bynum apporte une lumière directrice dans ses interventions, que celle-ci soit bleutée à la sourdine ou au contraire solaire à plein pavillon. La musique parcourt les pupitres, les combinaisons se font et se défont, à quatre, à trois, en duo, tout semble naturel et le fruit d'une écoute attentive à l'autre. Un passage révélateur voit Mary Halvorson dévorer des yeux ses partenaires, tournant la tête d'un côté à l'autre, alors qu'elle n'a pas à intervenir pendant un instant. Ce regard en dit presque autant sur ce qui anime ce collectif que la magie sonore dont ils nous abreuvent pendant tout leur set. En guise de rappel, Taylor Ho Bynum explique qu'ils vont jouer un morceau intitulé A simple ending for complex times... une mélodie simple, qui respire le blues, et qui entre en résonance avec une intervention du pianiste qui explique qu'il a dû renoncer à accompagner ses partenaires pour une tournée américaine pourtant prévue faute d'avoir pu obtenir un visa. Complex times...

Sophie Agnel & Gabby Fluke-Mogul / Thumbscrew @ Espace Jean Vilar, Arcueil, mardi 3 février 2026

Quand le programme du festival Sons d'hiver est sorti, la présence annoncée de Sophie Agnel résonnait comme une surprise et un espoir. On sait en effet que la pianiste française a été diagnostiquée l'année dernière d'une tumeur au cerveau pour laquelle elle a dû subir une lourde intervention chirurgicale suivie d'une longue convalescence et qu'elle ne s'est ainsi pas produite sur scène depuis. Jusqu'au dernier moment, j'ai craint un changement de programme signe d'un état médical toujours précaire, mais finalement Sophie Agnel était bien présente sur scène pour un duo inédit avec la violoniste américaine Gabby Fluke-Mogul. Elle arrive en fauteuil roulant avant d'être soutenue par deux assistants pour l'aider à monter les quelques marches afin de rejoindre la scène. Elle se dirige alors immédiatement en coulisses, derrière les rideaux, et laisse ainsi la violoniste commencer en solo. C'est la première fois que je vois celle-ci sur scène, ne l'ayant auparavant entendue que sur un disque sorti l'année dernière, Mama Killa (Burning Ambulance Music, 2025), où elle jouait en trio avec la guitariste Ava Mendoza et la batteuse Carolina Pérez une musique à la croisée du rock et du free jazz. Pour ce concert, elle commence à déployer une mélodie aux accents folk, mais à la géographie imprécise : irlandaise, est-européenne, americana... les frontières sont volontairement floues et, d'une phrase à l'autre, la musique semble parcourir différentes régions. La mélodie est réhaussée de ponctuations plus libres, nourries d'une pratique assidue des musiques improvisées et des rencontres impromptues. Râles étouffés, feulements, onomatopées et traits dissonants du violon viennent ainsi pimenter une performance qui captive d'entrée de jeu. 


Au bout d'une dizaine de minutes, Sophie Agnel s'avance sur scène, toujours soutenue par un assistant, et s'installe au piano alors que la violoniste n'a pas interrompu son discours. La pianiste s'insère dans l'approche proposée à l'aide de courtes phrases, de ponctuations bruitistes, de rythmes répétitifs aussi éphémères qu'obsédants ou également d'onomatopées sussurées. Le registre est souvent de l'ordre de l'infra-son, frôlant à plus d'un tour le silence, mais captivant de bout en bout. L'attention ne retombe jamais tant leur discours mêle une évidente fluidité nourrie d'écoute mutuelle et un goût de la surprise ludique qu'elles ont en partage. D'abord assise, Sophie Agnel se redresse pour se tenir debout et intervenir directement sur les cordes du piano, à son habitude. La voir ainsi est le parfait symbole de son courage et de sa détermination. Son état physique est certes marqué par les traces de la maladie, mais son approche poétique du bruit est intacte. L'accueil chaleureux qui lui est réservé par le public mêle sans doute autant un signe d'encouragement pour sa convalescence à poursuivre qu'un vrai remerciement pour ce concert précis, à la musicalité de haut vol. En guise de conclusion, la pianiste, au bord des larmes, remercie l'équipe du festival, le public et "les gentils" qui prennent soins des autres. Emotion à son maximum.


Emotion différente après la pause. C'est en effet la joie de retrouver Mary Halvorson, Michael Formanek et Tomas Fujiwara, soit le trio Thumbscrew, sur scène qui l'emporte. Mes (rares) fidèles lecteurs auront déjà remarqué par le passé ma passion pour la guitariste américaine. Sa double présence à l'affiche du festival cette année était par conséquent immanquable. Pour l'occasion, elle se produit avec un groupe à la présence scènique assez rare - en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique. Paradoxal quand on pense que c'est sans doute la formation avec laquelle elle a publié le plus de disques (huit au total, tous parus chez Cuneiform). Ce n'est ainsi que la deuxième fois que j'ai l'opportunité de voir Thumbscrew sur scène. La première c'était dans le cadre de l'édition 2018 du Jazzfest Belin. Un concert un peu frustrant car donné non pas sur la scène de la Festspiele, mais dans les allées, à côté du bar, avec le public circulant d'un groupe à l'autre car il y avait plusieurs performances en même temps dispersées aux différents coins du bâtiment. Bref, pas les conditions idéales pour se concentrer sur la musique. Rien de tel cette fois-ci. Placé au troisème rang, j'était au contraire dans des conditions idéales pour profiter de chaque instant. Et c'est vraiment le sentiment que j'ai eu en sortant de la salle. L'attention, comme en première partie, n'est jamais retombée tant j'ai été happé par la qualité extrême de la musique. 


Il y a d'abord des mélodies captivantes, qui semblent d'une évidence telle, qu'elles vous emportent facilement. Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir assisté il y a peu au concert de Stéphane Kerecki sur des compositions du Liberation Music Orchestra qui m'a influencé, mais j'ai eu le sentiment à plusieurs reprises d'une qualité charliehadenesque des mélodies. Des influences folk, tirant vers une Espagne fantasmée, un lyrisme d'hymne mais chanté mezzo-voce, une tendresse affirmée qui donne un caractère plaisant à l'oreille. Ces mélodies sont portées par une inventivité rythmique de tous les instants. Le drive de Tomas Fujiwara est d'une incroyable inventivité, maintenant constamment la sens de l'avancement des morceaux tout en variant sans cesse les registres, ce qui donne le sentiment d'un relief multidimensionnel, à la progression à la fois verticale et horizontale. Les effets caractéristiques de la guitare de Mary Halvorson pimentent le discours, mais sans recouvrir la lisibilité mélodique. Enfin, la contrebasse de Michael Formanek alterne ancrage rythmique et développements chantants, telle une présence boisée qui assure la cohésion d'ensemble. Cela donne ainsi l'impression d'être à la fois dans une esthétique directement connectée à l'histoire longue du jazz - comme s'ils jouaient des standards - tout en maintenant un discours qui leur est propre et contemporain - les compositions, à l'exception du rappel, sont toutes de leurs plumes respectives. En plus de la batterie, Tomas Fujiwara intervient également au vibraphone sur quelques morceaux, élargissant le spectre sonore du trio, pour des passages plus ouverts. En conclusion, ils se frottent à un vrai standard, The Peacocks de Jimmy Rowles, avec un tel naturel que cela permet d'éclairer la délicatesse mélodique de leurs propres compositions. Un immense concert !

dimanche 1 février 2026

James Brandon Lewis Quartet / Famoudou Don Moye's Diaspora Express @ Théâtre Jacques Carat, Cachan, samedi 31 janvier 2026

C'est avec en tête le souvenir encore brûlant du concert de clôture du dernier Jazzfest Berlin, il y a à peine trois mois, que je retrouvais avec impatience le quartet de James Brandon Lewis pour entamer une série de quatre soirées dans le cadre de l'édition 2026 de Sons d'hiver. Il est peu dire que leur concert berlinois a laissé une trace indélébile dans ma mémoire tant les quatre musiciens, ce soir là, avaient livré un set d'une rare intensité. L'intensité, ils l'ont gardé pour ce concert francilien, mais l'environnement dans lequel chacun des concerts a été donné fait que je me suis attaché à des éléments différents et bien souvent complémentaires, qui fait qu'il n'y avait aucune redite malgré un répertoire commun. A Berlin, le concert avait lieu dans un club, à l'espace restreint, bas de plafond, devant un public debout, en fin de soirée. Les conditions parfaites pour se sentir comme transpercé par la musique, attentif à chaque solo, chaque disruption rythmique, et à la puissance du son. A Cachan, le concert ouvre la soirée, dans un théâtre de banlieue plus profond que large, aux sièges confortables, et forcément à plus longue distance de l'auditoire. Est-ce à dire que la musique sonne différemment ? Nécessairement, mais sans que cela n'en diminue le plaisir ; on l'entend sous un angle simplement différent. 


De Berlin, j'ai surtout le souvenir des développements des solistes, qui semblaient proposer une version beaucoup plus brute, sauvage, des thèmes enregistrés sur le dernier disque en date du quartet, Abstraction Is Delivrance (Intakt, 2025). Pour cette deuxième confrontation, je perçois plus la cohérence du propos d'ensemble, avec des mélodies inéluctables, qui semblent faire appel à une tradition centenaire des musiques africaines-américainces et sont donc, par là même, familières. Même s'ils ne sont pas absents, il semble y avoir moins de solos des uns et des autres qu'il y a trois mois. C'est peut-être le souvenir déformant d'une mémoire forcément sélective, mais j'ai le sentiment que l'essentiel du discours cette fois-ci se fait en quartet ou en trio, pour les moments où James Brandon Lewis laisse ses partenaires prendre le discours à leur compte. Il y a, bien entendu, toujours le souffle puissant du leader en première ligne, mais j'ai trouvé hier la complémentarité rythmique parfaite entre le piano d'Aruan Ortiz et la batterie de Chad Taylor particulièrement mise en avant. Plus discret, Brad Jones à la contrebasse a quand même eu le droit à un sensible solo introductif de l'un des thèmes de la soirée. Si les mélodies étaient à nouveau essentiellement issues du plus récent disque du quartet, le saxophoniste a commencé le deuxième morceau de la soirée par un solo durant lequel il citait quelques thèmes de standards, dans un zapping incéssant, en commençant par Le belle vie, comme je l'avais entendu faire lors du concert de son trio électrique à la Maison de la Radio l'année dernière. C'est en effet le troisième concert en leader de James Brandon Lewis en moins d'un an auquel j'assiste (et le cinquième en l'espace de deux ans en incluant ses prestations comme sideman de Marc Ribot et Dave Douglas en 2024), et à chaque fois c'est une nouvelle confirmation de la place centrale qu'occupe désormais le saxophoniste sur la scène jazz américaine et mondiale. Ses disques, notamment ceux de son quartet chez Intakt, le documentaient déjà, mais l'intensité de chaque instant avec lequel lui et ses partenaires jouent en concert en font un générateur de souvenirs particulièrement marquants. Ce concert de Sons d'hiver s'ajoute avec bonheur à la liste. 


La deuxième partie de soirée voyait Famoudou Don Moye, essentiel batteur de l'Art Ensemble of Chicago, qui célèbrera ses quatre-vingt ans cette année, à la tête d'un groupe fourni en percussions et en cuivres. Côté cuivres, Aquiles Navarro (d'Irreversible Entanglements) et Christophe Leloil aux trompette, Sébastien Llado au tromobone et Simon Sieger au soubassophone (mais aussi au piano et à l'orgue Hammond). Côté percussions, très diverses, Dudù Kouaté, Doussou Touré, Baba Sissoko et Blanche Lafuente (de Nout ou Three Days of Forest, entre autres), ainsi, bien sûr, que le leader d'un soir (et même les soufflants qui a plus d'un tour se retrouveront eux aussi à frapper sur peaux et métal). C'est la deuxième fois que je vois Don Moye en concert, après une soirée, là aussi au Jazzfest Berlin, mais lors de l'édition 2018. Une version en grand orchestre de l'Art Ensemble de Chicago (une vingtaine de pupitres) célèbrait le 50e anniversaire du collectif, autour des deux survivants "historiques", Roscoe Mitchell et Don Moye, donc. Le batteur n'était pas là au tout début, dans les années 1966-1968 à Chicago, mais a rejoint le groupe au moment de leur séjour parisien (1969-1971), quand fut ajouté la précision géographique à leur nom. S'il n'était pas encore là sur les enregistrements pour BYG Actuel en 1969, on le retrouve en revanche sur les mythiques Stances à Sophie, en 1970. Il n'a plus quitté le groupe depuis. Le collectif assemblé ce soir rassemble musiciens américains, français et ouest-africains, à la confluence des inspirations personnelles de Don Moye, qui a élu résidence à Marseille. Pour tout dire, la musique proposée souffre un peu d'un manque de direction claire. Une succession de morceaux et d'ambiances différentes, sans véritable colonne vertébrale, se propose à nous. Non que chaque morceau, pris individuellement, n'ait son intérêt, mais ce zapping entre morceaux purement percussifs ("more cow bells!"), standard de jazz et groove de marching band a du mal à proposer une cohérence. Cela est renforcé par quelques flottements entre les morceaux qui laissent le temps à l'attention de retomber. Sur la fin du concert, le groupe est rejoint par James Brandon Lewis venu apporter sa puissance, soutenu par Simon Sieger et Sébastien Llado aux soubassophones et tous les autres aux percussions. Et là, la magie opère enfin ! Et laisse entrevoir ce qui manquait auparavant : quelqu'un qui assume le leadership du discours et propose un déroulement aux morceaux, sans donner l'impression de faire du sur place. Pour conclure, tous les musiciens chantent a capella deux morceaux qui convoquent aussi bien les musiques racines africaines-américaines que le spiritual jazz avec un enthousiasme non feint qui réhausse un peu le souvenir mitigé laissé par ce concert. 

samedi 17 janvier 2026

Stéphane Kerecki - Liberation Songs @ Le Bal Blomet, jeudi 15 janvier 2026

C'est la première fois que je mets les pieds au Bal Blomet. Il faut dire que si la salle est centenaire (1924), ce symbole du Montparnasse (étendu) des années folles, où communauté antillaise parisienne et poètes surréalistes se mêlaient, n'a réouvert qu'en 2017, à un moment où j'étais loin de Paris. J'avais alors suivi dans la presse la polémique liée à la volonté du nouveau propriétaire d'utiliser le n-word (en français) en référence à l'appelation du lieu dans les années 30 (époque Josephine Baker) avant finalement, face notamment aux protestations du CRAN, de revenir au nom d'origine du lieu, qui se contente de faire référence à la rue du XVe arrondissement dans laquelle il se situe. Depuis que je suis revenu vivre dans la région, je me disais qu'il faudrait que j'aille voir ce que cette salle mythique donne, maintenant qu'elle a été transformée en club de jazz. Le concert du septet de Stéphane Kerecki ce jeudi était l'occasion idéale. Une belle salle au mur de briques, une scène plus large que profonde, deux étages, des tables rondes et des chaises autour façon cabaret, on sent à la fois la volonté de respecter l'histoire du lieu et d'assurer le confort d'écoute des spectateurs. En arrivant à l'heure précise annoncée du début du concert (20h00), je ne peux trouver qu'une chaise haute à l'étage, derrière les premières rangées de spectateurs, ne voyant que partiellement les musiciens. Mais la sonorisation parfaite fera que je ne bouderai pas mon plaisir tout au long du concert. 

Le contrebassiste Stéphane Kerecki fait partie de ces héros discrets de la scène jazz hexagonale. Les archives de ce blog le citent à de multiples reprises sur la période 2005-2007, notamment pour des concerts aux côtés de Yaron Herman, Alexandra Grimal ou Anne Pacéo ("génération La Fontaine"). Sa discographie a révélé depuis un leader au goût sûr, qualité d'écriture et choix de ses accompagnateurs toujours justes. Son trio avec Matthieu Donarier et Thomas Grimmonprez (augmenté de Tony Malaby et/ou Bojan Z sur certains disques) reste un plaisir d'écoute constamment renouvelé. Je le retrouvais donc avec joie sur scène pour ce premier concert de 2026. Et d'autant plus que le répertoire choisi, en écho à son plus récent disque fraîchement paru, puise aux sources d'un orchestre central de mes amours musicales : le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden (et Carla Bley serait-on tenté d'ajouter). Les six disques de l'orchestre sont de précieux jalons de ma discothèque. Le premier disque, paru en 1970 chez Impulse, fut une des pierres angulaires essentielles de ma conversion au jazz à l'adolescence. Cet alliage de chants révolutionnaires lyriques et du free jazz de l'époque (Don Cherry, Gato Barbieri, Dewey Redman, Mike Mantler, Roswell Rudd, Paul Motian !...) a été une porte d'entrée primordiale. Les deux suivants, The Ballad Of The Fallen (ECM, 1983) et Dream Keeper (DIW, 1990), ont prolongé le plaisir, parfaitement complété par le live à Montréal de 1989. Avant que, en 2005, surprise!, Charlie Haden ne reconstitue son orchestre pour protester contre la politique américaine au Moyen-Orient : Not In Our Name. La boucle sera bouclée de manière posthume par Carla Bley en 2016 avec Time/Life qui regroupe deux extraits de concert de l'orchestre avec Haden et trois morceaux enregistrés sans lui, après sa disparition en 2014. 

Stéphane Kerecki a donc décidé de reprendre certains des morceaux iconiques de l'orchestre avec un groupe un peu plus restreint, mais tout de même suffisamment fourni en pupitres pour pouvoir rendre hommage à la force de frappe lyrique qui caractérisait le LMO. A ses côtés, on retouve sur scène d'autres noms essentiels de la scène française de ces vingt dernières années : Airelle Besson à la trompette, Emile Parisien au saxophone soprano, Thomas Savy à la clarinette basse, Enzo Carniel au piano, Federico Casagrande à la guitare et Fabrice Moreau à la batterie. Le plaisir d'un tel concert vient autant de la familiarité des thèmes joués, qu'on peut fredonner dans sa tête, que de l'intérêt des arrangements qui leur sont apportés pour les faire sonner un peu différemment de l'original. De manière générale, le groupe se montre assez respectueux de leur forme, dans un traitement parfois un peu plus chambriste que pour la référence américaine, mais sans renier les deux grandes caractéristiques du matériel de base : le lyrisme enflammé hérité des luttes collectives et la tendresse mélodique des compositions de Charlie Haden. Le répertoire alterne en effet des hymnes populaires issus des luttes majeures du XXe siècle et les morceaux de la plume du grand contrebassiste. Pour les premiers : le Einheitsfrontlied anti-fasciste de Hanns Eisler et Bertolt Brecht, le chant chilien anti-Pinochet de Sergio Ortega, El Pueblo Unido Jamas Sera Vencido, ou l'hymne de la lutte pour les droits civiques, We Shall Overcome. Pour les seconds : La Pasionaria, en hommage à Dolores Ibarruri, Spiritual, qui puise aux sources de la musique afro-américaine, Sandino, en référence au révolutionnaire nicaraguayen, Song for Che, au titre explicite, ou Silence, le commencement et la fin de tout disait Haden. On pourrait penser qu'il s'agit d'un répertoire un peu poussiéreux, ancré dans le XXe siècle révolu, mais la fin de l'histoire n'a pas eu lieu et les périls fascistes et impérialistes semblent malheureusement plus que jamais une question d'actualité.

Au-delà de leur message nécessairement politique, ces morceaux conservent une qualité musicale indépassable. Et les musiciens assemblés par Kerecki le démontrent à merveille. Le leader fait fructifier l'héritage de Charlie Haden : même capacité à faire chanter la contrebasse, voix mélodique souvent mise en avant, bien loin du rôle rythmique habituel auquel est souvent cantoné l'instrument. Fabrice Moreau alterne les rythmes de marche et les ponctuations plus libres. Enzo Carniel et Federico Cassagrande sont le socle harmonique de l'orchestre qui permet aux soufflants d'exprimer lyrisme, rage ou tendresse sans retenue. Emile Parisien part en respiration circulaire, balancement du buste d'avant en arrière, jambe qui se cabre et pied qui frappe le sol pour incarner La Pasionaria. La clarinette basse de Thomas Savy se fait obstinante sur le Einheitsfrontlied. La profonde douceur de la trompette d'Airelle Besson iradie sur Sandino. L'orchestre a aussi la bonne idée de reprendre Throughout, une composition de Bill Frisell que le LMO avait enregistré sur Not In Our Name. Le duo Kerecki/Carniel évoque plus que jamais celui entre Haden et Bley sur ce morceau où les deux instruments ancrent l'orchestre par un motif répétitif pendant que les autres proposent des développements de traverse à la sublime mélodie de Frisell. Il y a une vidéo disponible sur Youtube du LMO jouant ce morceau en concert, avec des solos magiques de Chris Cheek et Tony Malaby, qui est sans doute la vidéo que j'ai le plus souvent regardée sur ladite plateforme. Alors l'entendre interprétée de la sorte en concert ne pouvait que conclure magnifiquement cette soirée qui donne tout autant envie de se replonger dans la discographie du Liberation Music Orchestra que dans celle de Stéphane Kerecki. 

dimanche 7 décembre 2025

Christophe Imbs Trio @ Le Triton, samedi 6 décembre 2025

Dernier concert de l'année 2025. Et pour l'occasion, un petit goût d'inédit. Tout d'abord, parce que c'était le premier concert de ce nouveau trio. Ensuite, parce que c'était la première fois que je voyais chacun des trois musiciens sur scène. Enfin, parce que si les noms de Christophe Imbs (piano) et Etienne Renard (contrebasse) ne m'étaient pas inconnus, je n'avais jusqu'à présent pas vraiment eu l'occasion de les écouter attentivement. Il n'en allait pas de même pour Sun-Mi Hong, batteuse amstellodamoise d'origine coréenne, déjà entendue sur disque, aussi bien comme leader que comme sidewoman, dans des contextes variés, d'un jazz mélodique élégant à des territoires plus free. Sa présence était la motivation principale de ma venue. J'arrivais néanmoins à ce concert sans beaucoup de références par rapport à la musique qui allait être jouée. 

L'instrumention piano, contrebasse, batterie est un canon de l'histoire du jazz, mais les trois musiciens arrivent néanmoins à proposer une approche loin des repères habituels. Pour dire ce qu'elle est, peut-être est-il plus simple de dire ce que cette musique n'est pas. Il ne s'agit pas d'un jazz patrimonial ancré dans les références post-bop. Ici, pas d'exposition de thèmes ni de succession de solos. Plutôt des mélodies qui serpentent via des chemins de traverse, dont on ne peut pas toujours deviner à l'avance les virages. Il ne s'agit pas non plus d'un groupe de free jazz. Sa liberté se situe plutôt dans une variation des climats, au sein de chaque morceau, que dans un jeu affranchi des repères tonaux ou rythmiques. Pas non plus un power trio qui appliquerait une recette attendue à base de boucles obsédantes et de crescendo inéluctable. Le trio module les vitesses et les puissances, s'autorise groove et passages "catchy", mais est loin de s'en contenter ni de s'y résumer. 


Christophe Imbs installe souvent des boucles rythmiques avec sa main gauche, alors que sa main droite déploie des mélodies non linéaires. Sun-Mi Hong alterne les registres, offrant une palette rythmique large autour de laquelle le pianiste enroule ses mélodies. Sur la première moitié du concert, Etienne Renard semble un peu en retrait, assise centrale qui ancre une musique qui se résume surtout à un dialogue plein de surprises entre piano et batterie. Mais sa présence gagne en épaisseur au cours du concert, et il se retrouve finalement lui aussi à proposer des passages moins prévisibles, plus variés, qui renforcent l'approche décadrée du trio. Les titres des morceaux font référence à des morceaux de vie, que Christophe Imbs présente avec humour au public, d'abord en anglais pour que la batteuse comprenne, puis au fur et à mesure de plus en plus en français. La musique n'est en rien illustrative, mais elle conserve cette approche joyeuse et ludique, pleine d'inattendu, que le leader retient de réflexions de sa fille ou de quiproquo expérimenté sur la route ou dans le train. 

Sur la fin du concert, Christophe Imbs utilise également des effets électroniques qui distordent le son du grand piano, donnant une couleur plus rock, au son brut, à ses explorations mélodiques et rythmiques. Ses complices répondent par une accélération du tempo, faisant battre du pied et dodéliner de la tête, mais en se tenant toujours à distance des formules toutes-faites qu'embrassent bien souvent les power trios à l'instrumentation similaire qui lorgnent vers le succès pop. C'est sans doute là une des clés de l'intérêt de ce nouveau trio à qui l'on souhaite d'autres occasions de partager en concert sa musique originale et réjouissante.