dimanche 15 février 2015

Ambrose Akinmusire Quintet + Charles Altura + Theo Bleckmann / Massacre @ Maison des Arts de Créteil, vendredi 13 février 2015

En introduction du concert, Fabien Barontini, le directeur du festival Sons d'hiver, s'excuse presque de l'audace qu'il a eu de réunir deux groupes aux esthétiques en apparence aussi distinctes sur la scène de la MAC. Pour rassurer les spectateurs les plus inquiets, il précise que malgré leur nom, il est déjà sorti vivant de plusieurs concerts de Massacre, et que pour les oreilles les plus sensibles, des bouchons seront disponibles à l'entracte. Pas sûr que ces quelques précisions n'aient pas eu l'exact effet inverse sur la partie du public qui ne connaissait pas le trio free rock avant le concert. Pourtant, il n'y a pas particulièrement besoin d'être schizophrène pour apprécier dans un même élan les subtilités du groupe d'Ambrose Asinmukire et la puissance sidérante des sieurs Fred Frith, Bill Laswell et Charles Hayward.

Le programme annonçait le quintet d'Ambrose Asinmukire accompagné de deux invités. Mais c'est bien un véritable septet, et non une formule à 5+2, qui s'est produit sur scène. L'intégration de l'univers pourtant assez singulier de Theo Bleckmann à la musique du trompettiste semble ainsi couler de source. Le concert commence par une litanie de noms, énoncés à travers un vocoder par Theo Bleckmann, et renvoyer en boucle à l'aide d'un sampler. On reconnaît dans la liste les noms d'Amadou Diallo et de Michael Brown, ce qui laisse penser que cette longue énumération rappelle le sort des victimes des violences policières aux Etats-Unis. Theo Bleckmann n'est alors accompagné que par un puissant solo de trompette du leader et quelques ponctuations éparses de Sam Harris au piano. Ambrose Akinmusire connecte sa musique au contexte politique et social contemporain, reprenant le flambeau d'une longue tradition dans la culture afro-américaine. Sa musique semble d'ailleurs irriguée de plusieurs sources se fondant dans un vocabulaire commun, clairement rattaché à la tradition jazz. A la batterie, Justin Brown déploie des boucles rythmiques fortement influencées par le hip hop, mais également héritières des métriques complexes d'un Steve Coleman (aux côtés de qui Ambrose Akinmusire a débuté il y a une quinzaine d'années). Les soufflants, Walter Smith III au sax ténor et le leader à la trompette, font preuve d'un énorme feeling, déployant sans le moindre effet démonstratif de puissants solos, alliant finesse mélodique et sens narratif affirmé. Charles Altura, l'autre invité, à la guitare, se fond dans le discours collectif, créant une dynamique harmonique captivante. Et, s'il n'intervient pas sur tous les morceaux, Theo Bleckmann ajoute une dimension un peu surnaturelle avec sa voix évanescente, son traitement électronique en direct, et sa justesse mélodique qui dialogue parfaitement avec le lyrisme discret du trompettiste. Si je l'avais déjà apprécié comme sideman de-ci, de-là, je n'avais jamais pris la peine d'écouter l’œuvre d'Ambrose Akinmusire en tant que leader. Il faudra à l'avenir réparer cet oubli.

Après l'entracte, place donc aux décibels ! Et pourtant, il ne faudrait pas résumer la musique de Massacre au volume sonore. Certes, la basse de Bill Laswell, avec ses effets dub envoûtants, crée un halo surpuissant qui plonge l'auditeur dans une sorte d'état second, en prise directe avec son rythme cardiaque. Certes, Charles Hayward a une approche quasi militaire de la batterie, martelant sans interruption ses fûts avec fureur. Certes Fred Frith est capable d'attaques rock particulièrement aiguisées à la guitare. Mais à trois, ils sont aussi attachés à développer un discours mélodique, irriguant ainsi le long continuum rythmique de phrases changeantes qui maintiennent en alerte l'attention de l'auditeur. Fred Frith, sans surprise, est notamment attaché à déployer un discours qui cherche à donner sens, en l'organisant, au chaos apparent. S'il joue de l'archet, du chiffon ou de bouts de bois pour martyriser sa guitare, les sons produits font toujours sens, bien loin d'une démarche qui se satisferait du bruit pour le bruit. On ne voit alors pas le temps passé durant l'heure et demie que dure la performance, emporté par un son puissant, mais aussi par des subtilités mélodiques qui démontrent qu'il n'y avait effectivement aucun hiatus à programmer le même soir Ambrose Akinmusire et Massacre.

A lire ailleurs : Franck Bergerot, sur la première partie uniquement.

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Si je n'ai pas eu le temps de les chroniquer, j'ai assisté à quelques autres concerts de Sons d'hiver cette année. Notamment la remarquable prestation du quartet d'Anthony Braxton au Kremlin-Bicêtre en ouverture (avec Mary Halvorson, Taylor Ho Bynum et James Fei) qu'on peut réécouter sur le site de France Musique. Ou le concert du quartet voyageur de Louis Sclavis au Musée du Quai Branly (avec Gilles Coronado, Benjamin Moussay et Keyvan Chemirani) qu'on peut revoir sur le site d'Arte.

samedi 31 janvier 2015

Bilan 2014, dix disques

La tradition veut que l'on puisse souhaiter ses vœux jusqu'à la fin janvier. Par extension, nous décrèterons qu'il en va de même pour l'établissement du traditionnel top 10 de l'année écoulée. En ce dernier jour de janvier, retour donc sur les dix disques les plus marquants de 2014.

Je notais dans mon bilan 2012 la sur-représentation des artistes américains par rapport à ce qu'on trouvait chez certains de mes collègues blogueurs qui naviguent dans les mêmes eaux musicales que moi. Force est de constater qu'en deux ans, la tendance s'est complètement inversée chez moi. Mise à part la surprise de dernière minute - le nouveau D'Angelo après quatorze ans d'absence - les quelques autres Américains de ma sélection accompagnent des Tchèques et une Suissesse.

Si l'Europe est largement représentée cette année dans ma liste, ce n'est pas la seule caractéristique d'ensemble qu'on peut y déceler. La présence féminine y est également très forte, avec des filles qui chantent dans toutes les langues : en hongrois, en grec, en tchèque, à la trompette, au saxophone soprano ou au piano. Et, si le jazz semble toujours être l'axe autour duquel tourne mon univers, il connaît cette année une certaine extension, bien au-delà de ses limites habituelles.

Revue rapide des dix galettes en question. Comme tous les ans, le classement n'est qu'alphabétique.


  Angles 9 - Injuries (Clean Feed)

Ce grand ensemble suédois, mené par le fougueux Martin Küchen au saxophone (découvert il y a quelques années au sein d'Exploding Customer), ne cesse de grandir. D'abord sextet sur ses deux premiers opus, puis octet sur le suivant, il ajoute encore une unité cette fois-ci. On y retrouve des noms fameux de la scène scandinave (Magnus Broo, Goran Kajfes, Mats Äleklint, Mattias Stahl, Johan Berthling, Andreas Werliin...) qui servent une musique expressive, lyrique et engagée, qui puise ses racines évidentes du côté du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden.


 Airelle Besson & Nelson Veras - Prélude (Naïve)

Airelle Besson figurait déjà dans mon bilan 2007, avec le premier album de Rockingchair. On la retrouve sept ans plus tard dans le contexte plus dépouillé du duo (avec le guitariste Nelson Veras). Mais, au-delà des différences apparentes, c'est le même profond sens mélodique de ses compositions et la clarté des lignes de sa trompette qui sautent aux oreilles. Le charme opère ainsi immédiatement, bien loin de l'austérité que pourrait laisser croire la formule instrumentale retenue.


 Iva Bittova, Gyan Riley, Evan Ziporyn - Eviyan Live (Victo)

Un trio à la croisée des chemins, entre folklores, improvisation et musique contemporaine, enregistré au fameux festival de Victoriaville (Québec). La violoniste tchèque y retrouve le clarinettiste de Bang on a Can, Evan Ziporyn, et accueille un guitariste d'auguste ascendance, Gyan Riley (oui, c'est le fils de). La musique est voyageuse, légère et joyeuse, parcourue de cris et de chuchotements, de vives stridences et de soyeuses mélodies, à l'image de ce que produit Iva Bittova depuis plus de 25 ans maintenant.


Sylvie Courvoisier Trio - Double Windsor (Tzadik)

Une autre habituée de mes bilans annuels, dans un format des plus classiques (piano, contrebasse, batterie) mais pourtant inédit pour elle. La pianiste helvète est ici accompagnée par deux figures du New York downtown, Drew Gress (cb) et Kenny Wollesen (dms), et trouve un juste équilibre entre son style personnel - où semblent se mêler un goût des mécaniques bien huilées et une attention sans faille à la surprise du bruit - et la tradition du trio jazz qu'on ne l'avait encore jamais entendu toucher de si près.


D'Angelo & The Vanguard - Black Messiah (RCA)

Toute la presse est unanime - et dithyrambique - pour saluer le retour de l'enfant prodigue de la nu soul, quatorze ans après le déjà très salué Voodoo. Je me joins sans problème au chœur des louanges, tellement ce disque, sorti sans préavis courant décembre, est une nouvelle preuve du talent de chanteur, de musicien, de catalyseur d'énergies (Questlove, Q-Tip, Roy Hargrove, Pino Palladino, Chris Dave...) et d'arrangeur du soulman américain. Dans un écrin aux codes familiers, il distille ainsi mille nuances et subtiles surprises qui renouvellent et accentuent le plaisir à chaque écoute.


 Alexandra Grimal & Giovanni di Domenico - Chergui (Ayler Records)

Parmi les noms qui apparaissent régulièrement sur ce blog (enfin, quand il ne dort pas honteusement pendant plusieurs mois), il y a celui d'Alexandra Grimal. Alors qu'elle participe depuis le début de l'année à la nouvelle mouture de l'ONJ sous la direction d'Olivier Benoît, la saxophoniste poursuit en parallèle l'exploration de formats plus intimes. Le pianiste italien Giovanni di Domenico est un complice de longue date d'Alexandra (déjà un disque en quartet et un précédent duo), et cela s'entend sur ces deux CDs qui laissent une grande part au silence et à la retenue, comme pour mieux faire briller les joyaux soniques des deux musiciens. Avec notamment deux longs solos de toute beauté au soprano de la part d'Alexandra (Prana, Diotime et les lions) qui justifient à eux seuls l'acquisition de cet album.


 Roberto Negro - La Scala (Ayler Records)

Une autre production de l'excellent label Ayler Records aux couleurs franco-italiennes s'est glissée dans ce bilan 2014. Avec son jazz chambriste tour à tour débridé et mélancolique, le pianiste Roberto Negro met en valeur son sens de l'architecture et de la dynamique pour donner un caractère quasi narratif à sa musique. Les cordes des frères Ceccaldi (Théo au violon et Valentin au violoncelle) vrombissent et dérapent ici, soulignent et infléchissent le discours là, et dévoilent les contours d'une nouvelle manière d'agencer les musiques improvisées et composées. L'ensemble entre en résonance avec de multiples références, tout en réussissant à trouver le chemin de la singularité.


 Odeia - Escales (Label Wopela)

Un album de chansons, en grec et en italien, en espagnol et en français, servies par la voix chaude et d'une grande justesse d'Elsa Birgé. Les folklores d'Europe mis à l'honneur sont magnifiés par l'écrin des cordes de Lucien Alfonso (vl), Karsten Hochapfel (vcl, g) et Pierre-Yves Le Jeune (cb), habitués du champ des musiques improvisées, qui réussissent ainsi à insuffler une forte dose de fraîcheur et de surprise dans ce répertoire traditionnel. La petite fille de 9 ans qui chantait Vivan las utopias ! sur le disque hommage à Buenaventura Durruti publié par les éditions Nato en 1996 a su faire fructifier de la plus belle des manières son goût du chant, et nous le faire partager avec bonheur en 2014.


Julia Ulehla & Aram Bajakian - Dalava (Sanasar Records)

Encore des chansons, encore des musiciens qui naviguent dans les eaux troubles des musiques indéfinissables. Cette fois-ci, la langue est tchèque - celle de Julia Ulehla - et les cordes sont new-yorkaises tendance downtown. On retrouve ainsi quelques habitués des productions zorniennes, à commencer par Aram Bajakian à la guitare et Shanir Blumenkranz à la contrebasse. Deux violonistes - Tom Swafford et Skye Steele - complètent le line-up. Folklore morave ré-imaginé sur la base des travaux ethno-musicologiques de l'arrière-grand-père de la chanteuse, l'ancestral y côtoie sans heurt le contemporain.


Zsuzsanna Varkonyi - Banat / Vagabond Songs (Gabbiano)

Mon goût pour les traditions d'Europe centrale se confirme avec ce nouvel album de la chanteuse magyaro-parisienne. La langue est ici majoritairement hongroise, mais aussi anglaise, française ou romani. Là aussi violon (Frédéric Norel) et guitare (Csaba Palotaï) ont déjà été aperçus dans un contexte plus ouvertement jazz (tout comme Sylvain Lemêtre aux percussions). L'ensemble est très addictif, délicat dans ses arrangements, puissant dans son expressivité.

lundi 5 mai 2014

Soirées Tricot @ La Générale, vendredi 2 et samedi 3 mai 2014

La Générale, ancienne centrale électrique transformée en coopérative d'artistes sise avenue Parmentier (XIe), accueillait cinq soirs de suite la troisième édition du festival annuel du Tricollectif la semaine dernière. Je n'ai pas pu assister à tous les concerts, mais ai toutefois été richement gâté par le programme des deux derniers soirs. Le déroulement des soirées reposait sur un principe simple : tout d'abord, à 20h, une rencontre improvisée entre des musiciens du collectif et des figures amies, puis à 21h deux groupes issus du collectif, là aussi éventuellement augmentés par quelques renforts externes n'en partageant pas moins les choix esthétiques.

Vendredi, quand j'arrive dans la salle, le concert est déjà commencé. Je me faufile derrière le lourd rideau noir qui délimite le lobby de la salle de spectacle à proprement parlé. Celle-ci est plongée dans le noir, seuls les trois musiciens sont - légèrement - éclairés. On mettra plusieurs minutes à s'habituer à l'obscurité et à deviner le public, nombreux, qui ne manque pas une miette des échanges complices. On a à vrai dire du mal à croire qu'il s'agit d'une rencontre improvisée tant ce qu'on entend semble évident de justesse, de délicatesse et de maîtrise affirmée de la forme. Roberto Negro, piano, échange avec Jean-Brice Godet, clarinette, et Bart Maris, trompette. Au départ (enfin, au moment où je pénètre dans la salle plus exactement), ils sont en plein passage minimaliste, entre bruitisme susurré de Bart Maris et fines perles de notes aquatiques égrénées par le pianiste. Rien de bien surprenant, de prime abord. Mais cela évolue rapidement vers quelque chose qui semble beaucoup plus structuré, avec un cadre bien défini par Roberto Negro, comme s'il était là pour délimiter le terrain de jeu par quelques accords majestueux alors que les deux souffleurs déploient des trésors de tendresse pour faire vivre de belles mélodies. C'est absolument magique, et un indéniable sommet de ces deux soirées - qui n'en furent pour autant pas chiches.

Après la pause, le Trio à Lunettes prend place sur scène. Les trois binoclards qui donnent son nom au groupe sont Quentin Biardeau (ts, ss), Léo Jassef (p) et Théo Lanau (dms). Ils sortent ce soir-là leur premier disque. Leur jeu est assez typique d'un jazz européen "free chambriste", où des mélodies empruntant au format chanson et aux folklores populaires sont dynamisées par un sens de la nuance et de la surprise aussi présent dans les vifs chevauchées du ténor que dans les ponctuations plus disparates de la batterie. On ne voit pas le temps passé alors qu'ils cèdent déjà la place à La Scala, quartet emmené par Roberto Negro avec Théo Ceccaldi (vln, vla), Valentin Ceccaldi (vcl) et Adrien Chennebault (dms). J'avais déjà eu l'occasion de voir une première fois le groupe il y a un peu plus d'un an sur la péniche l'Improviste, et c'était avec un certain appétit que je les retrouvais vendredi, et ce d'autant plus qu'ils sortaient pour l'occasion eux aussi leur premier disque (chez Ayler Records, disponible d'ici quelques jours pour ceux qui n'étaient pas à La Générale). L'instrumentation du quartet pourrait plaire à Sylvie Courvoisier dont ils partagent certains traits, notamment dans un rapport ludique à la tradition chambriste classique, bien que leur musique fréquente majoritairement d'autres territoires. Ce qui frappe tout de suite, et d'autant plus en concert, c'est l'incroyable dynamisme des morceaux, propulsés par la transe vrombissante du violoncelle de Valentin Ceccaldi, terrain de jeu propice aux envolées démonstratives, mais non moins musicalement pertinentes, de son frère. Comme lors de la première partie, Roberto Negro a des allures d'architecte sonore de l'ensemble tant son jeu, dans l'économie des techniques étendues comme dans de belles cavalcades d'accords, dessine une trame qu'on ne peut prendre en défaut de cohérence et d'élégance, même dans les passages apparemment les plus débridés. Alliance superficielle des contraires - la fougue des frères Ceccaldi, la maîtrise du pianiste et du batteur - cette association révèle, en profondeur, une belle identité sonore qu'on a hâte de pouvoir réentendre bientôt live - même si, en attendant, le disque prolonge formidablement, avec quelques éclairages complémentaires, les sensations du concert.

Rebelote le lendemain, donc, avec une nouvelle rencontre improvisée, mettant aux prises deux fratries : les cordes des frères Ceccaldi et les anches des frères Dousteyssier (Benjamin au sax ténor et Jean à la clarinette). Le plus jeune, Jean, fait partie, comme Théo, de l'actuel ONJ quand Benjamin est un membre actif de l'autre collectif particulièrement actif sur la jeune scène jazz hexagonale, Coax. Leurs dialogues croisés font immédiatement sens : cascades, tourbillons, vrilles étourdissantes, on ne sait vite plus où donner de la tête, et on se laisse emporter par un torrent fait de respirations circulaires et de brusques montées en tension des cordes. Après cette brève, mais intense, mise en bouche, Marcel & Solange, trio composé de Gabriel Lemaire aux anches (bs, as, cl), Florian Satche à la batterie et le décidément incontournable Valentin Ceccaldi au violoncelle, rejoint la scène accompagné d'un invité de marque en la personne du tromboniste suisse Samuel Blaser. Ils déploient de belles mélodies, volontairement populaires (en ce qu'elles semblent faire référence à une culture commune faite de bals paysans et de l'allégresse des cabarets), délicieusement soulignées par un trombone qui s'intègre parfaitement à leur champ d'expression. Ce n'est vite plus un trio +1, mais un véritable quartet qui déploie une musique cohérente et charmeuse.

La soirée, et la semaine, s'achève sur une autre rencontre entre un groupe issu du Tricollectif, en l’occurrence le quartet Walabix, et une figure phare du jazz européen, le trompettiste flamand Bart Maris de retour après sa splendide prestation de la veille. Le parti pris de leur rencontre semble être de repousser, en les faisant exploser, les limites du cadre dans lequel le groupe s'était affirmé dans son premier (excellent) disque. De nombreux passages déstructurés irriguent ainsi des compositions aux mélodies moins évidentes que sur ledit disque. Autre plaisir, issu de la confrontation des sonorités des saxophones (Gabriel Lemaire, bs, as, Quentin Biardeau, ts, ss) et de la trompette, de l'exploration des différentes textures du son (Valentin Ceccaldi, encore lui, vcl, et Adrien Chennebault, dms), qui demande sans doute encore à murir un peu (c'était la première de cette rencontre, appelée à perdurer vue la tournée qui s'annonce) afin de profiter pleinement des possibles de cette association a priori alléchante. Mais, heureusement qu'il reste encore quelques promesses à concrétiser, pour que l'appétit reste, lui, intact d'ici les soirées Tricot 2015.

dimanche 6 avril 2014

Banlieues Bleues 2014

The Necks @ La Dynamo, Pantin, jeudi 20 mars 2014

Cela fait longtemps que leur nom apparaît régulièrement dans la presse anglo-saxonne dédiée aux musiques aventureuses (The Wire, Signal to Noise...). J'allais donc avec une certaine curiosité à ce rare concert parisien du trio australien, formé en 1987, sans n'avoir jamais rien entendu de leur part. La forme ne surprend pas - deux morceaux d'une heure chacun - quand on sait que tous leurs disques et concerts sont construits de la même façon, autour de motifs répétitifs déployés sur une longue durée. Mais de la théorie à la pratique, on découvre que si cela fait vingt-cinq ans qu'ils n'ont pas changé de formule, les deux simples exemples proposés ce soir-là ont eu sur moi un effet diamétralement opposé. En effet, à la pause, après le premier morceau j'ai hésité à quitter la salle. Après le second, je me suis finalement félicité de leur avoir laissé une deuxième chance. Le premier set m'est ainsi apparu particulièrement soporifique, avec des phrases naïves de Chris Abrahams au piano répétées à l'envi, sans jamais que n'en émerge la moindre petite aspérité qui accrocherait l'attention. Tony Buck à la batterie n'intervenait que de manière très parcimonieuse, coloriste minimaliste, ajoutant quelques virgules de-ci de-là au discours du pianiste, et évitant surtout toute dynamique rythmique qui aurait pu donner un peu d'allant au morceau. Lloyd Swanton, enfin, promenait sa contrebasse d'une manière qui semblait si peu articulée avec les interventions de ses acolytes, que cela finissait de saper tous les repères auxquels on aurait pu s'accrocher pour tenter de suivre avec intérêt la prestation du trio. A l'inverse, le second set réussissait, par l'effet d'un groove inéluctable construit patiemment, à transformer des éléments semblables à ceux de la première partie en tournerie rythmique entêtante. Ce qui leur faisait défaut au début avait en fait pour nom densité. Plus présents les uns aux autres, avec un son plus fourni (archet vrombissant de Lloyd Swanton, foisonnement rythmique de Tony Buck), ils justifiaient enfin les louanges lues auparavant et qui m'avaient conduit dans la salle ce soir-là. Toujours minimaliste, loin de tout effet accrocheur, le lent crescendo rythmique qui émergeait de leurs phrases entêtées avait un indéniable pouvoir hypnotique qui transformait les somnolences du premier set en un délicieux abandon de soi à la musique. Envoûtant.


Surnatural Orchestra - Profondo Rosso @ Maison de la Musique, Nanterre, dimanche 23 mars 2014

Le festival déborde du 9-3 pour faire une halte à deux pas de chez moi en ce dimanche après-midi. Au programme, ciné-concert avec Profondo Rosso (Les frissons de l'angoisse en v.f.) de Dario Argento remis en musique par le Surnat'. Chef d’œuvre du giallo, sorte de blaxploitation à l'italienne mêlant enquêtes policières et épouvante, il est profondément rouge par le sang versé à l'écran comme par son époque marquée par la violence politique. Cela transparaît clairement dans cette version "commentée" où, au-delà de la musique proposée, les principaux dialogues laissés à entendre et les interventions extra-filmiques du comédien Hanno Baumfelder ont un contenu fortement politique. Ce dernier, avec une habileté comique remarquable, fait passer, l'air de rien, tout le contexte idéologique de l'époque - celle de l'assassinat de Pasolini la même année, 1975, que la sortie de ce film - par ses interventions. Les tensions du scénario et de l'époque portent l'orchestre à incandescence à bien des moments, avec des airs de fanfare free, entre le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et Carla Bley et les maîtres italiens de la musique de film, Ennio Morricone en tête (mais revue par une génération biberonnée à sa relecture par John Zorn). L'enquête policière avance ainsi au rythme effréné d'une partition particulièrement dynamique qui ne cherche pas à appuyer ce qu'il y a à l'image, mais bien à proposer un autre niveau de lecture au film. Et c'est franchement réussi.


Tomeka Reid Quartet / Charles Tolliver's Music Inc. @ Salle Pablo Neruda, Bobigny, vendredi 4 avril 2014

La première partie de ce concert devait accueillir l'Ice Crystal Quartet de Nicole Mitchell, auteur d'un magnifique disque qui figurait dans mon top 10 de l'année dernière. Malheureusement, la flutiste chicagoane a dû annuler sa venue au festival pour des raisons personnelles. Le programme n'a toutefois pas été complètement chamboulé puisque les trois musiciens qui devaient l'entourer sont venus, accompagnés par une autre musicienne originaire de la Windy City, habituée du répertoire de la flutiste, la violoncelliste Tomeka Reid. Sur un répertoire composé par les quatre membres du quartet, débuté par deux compositions de la grande absente de la soirée, ce groupe inédit a proposé une performance éblouissante, pleine de vie, de couleurs, de dynamisme. Il faut dire que, si sous cette forme, leur association est à ma connaissance inédite, les quatre membres de ce quartet éphémère se sont déjà côtoyés, par exemple au sein du nonet Living by Lanterns vu l'année dernière au Quai Branly. Jason Adasiewicz (vibraphone), Joshua Abrams (contrebasse) et Tomas Fujiwara (batterie) sont ainsi des maîtres dans leur manière de donner beaucoup de relief à des compositions chatoyantes, sur lesquelles chacun peut briller, par quelques intenses solos mais surtout par une dynamique orchestrale d'ensemble admirable pour une petite formation. Jason Adasiewicz m'impressionne particulièrement, arrivant à me faire oublier mes habituelles réticences face au vibraphone. Avec lui, l'instrument devient un terrain de jeu aux sonorités enchanteresses, aussi bien dans des passages rythmiques extrêmement denses que dans des développements oniriques qui se marient à merveilles aux délicats accents blues du violoncelle de Tomeka Reid. Tomas Fujiwara, habituel complice de Taylor Ho Bynum ou Mary Halvorson, s'immisce parfaitement dans cette réunion de chicagoans, promenant son habituelle et subtile classe rythmique au cours de compositions variées, mais toutes marquées par un sens appuyé de la narration dynamique. On ressort de leur performance plein d'allégresse, un peu moins déçu du forfait de Nicole Mitchell.

La seconde partie de la soirée voyait Charles Tolliver, trompettiste aperçu lors du dernier concert parisien d'Andrew Hill, à la tête d'une version rajeunie de son groupe Music Inc., formé à la fin des années 60. Le répertoire de ce groupe mêle un jazz issu du hard bop et des développements modaux de l'époque à une approche rythmique plus directement héritée de la soul et du funk. Charles Tolliver déploie ainsi de puissantes phrases pour démarrer tous les morceaux de la soirée avant de laisser beaucoup de place à ses sidemen. Le pianiste Theo Hill évoque McCoy Tyner dans ses enchaînements d'accords dynamiques quand le guitariste Bruce Edwards promène son goût pour le rhythm'n'blues au cours de longs développements soutenus par la paire rythmique formée de Gene Jackson (dms) et Devin Starks (cb). Tous les morceaux se ressemblent un peu, avec des interventions du trompettiste en ouverture et en clôture, et un jeu puissant sans interruption de ses acolytes. Cela manque de respiration. On a l'impression de courir un sprint sur la durée d'un semi-marathon, ce qui finit par être épuisant. Si, sur le papier, l'esthétique proposée pouvait paraître alléchante, son exécution stéréoïdée gâche le plaisir. On préfère alors rester sur le souvenir de la première partie, l'un des plus beaux concerts de ce début d'année 2014.

lundi 3 février 2014

Dave Burrell & William Parker / Orchestre National de Jazz @ Espace Culturel André Malraux, Le Kremlin-Bicêtre, samedi 1er février 2014

Le festival Sons d'hiver se poursuivait samedi avec le concert inaugural du nouvel ONJ, dont les rênes ont été confiées jusqu'en 2017 à Olivier Benoit. Pour l'occasion tout le microcosme du jazz hexagonal avait fait le déplacement : musiciens, programmateurs, journalistes... et même quelques simples spectateurs comme moi. La première partie avait été confiée à un fidèle du festival (cela doit faire plus de dix ans qu'il est là chaque année), William Parker. Le contrebassiste retrouvait le pianiste Dave Burrell avec lequel il avait déjà pu échanger au sein de son orchestre dédié à la musique de Curtis Mayfield (vu à La Villette en 2006 par exemple). Loin des sonorités du soulman, les deux Américains ont proposé une suite ininterrompue, longue improvisation où la contrebasse vrombit en continu tandis que Dave Burrell jette en vrac des accords teintés de bleu dans la mêlée. Le caractère ininterrompu n'aide pas l'auditeur a trouvé une porte d'entrée dans cette musique assez abstraite - sans être pour autant déstructurée. Tout semble un peu monochrome, il n'y a pas de variation rythmique qui donnerait du relief à la performance. Du coup, on essaie de s'accrocher, on lutte pour maintenir l'attention, mais finalement on a le sentiment d'avoir laissé passer le train, sans avoir pu monter dedans. Dommage, surtout que Dave Burrell reste associé à l'un de mes disques préférés, Blasé d'Archie Shepp.

Après l'entracte, place donc au nouvel Orchestre National de Jazz. Le choix des musiciens opéré par Olivier Benoit nous faisait saliver d'avance. En effet, sur les onze membres de l'orchestre, il n'y en a que deux que je n'avais pas eu l'occasion de voir en concert jusqu'à présent, le trompettiste Fabrice Martinez et le tout jeune clarinettiste Jean Dousteyssier. Pour les autres, ce sont des valeurs sûres des musiques créatives d'aujourd'hui. On remarquera - et cela s'entendra à certains moments - qu'ils sont nombreux à avoir croisé la route de Marc Ducret ces dernières années, ce qui en dit long à la fois sur la centralité du guitariste et sur l'exigence musicale de ce nouvel ONJ. Pour ce premier concert du mandat d'Olivier Benoit, l'orchestre a joué une longue suite intitulée Paris. Il s'agit de la première étape du programme Europa que le directeur artistique souhaite développer tout au long de son passage à la tête de l'ensemble. Berlin et Rome devraient suivre. Portraits de villes, ce programme cherche à capter les climats musicaux qui émergent des grandes métropoles européennes, loin de toute volonté patrimoniale. Pour Paris, Olivier Benoit n'a eu en quelques sortes qu'à faire la synthèse des parcours croisés des membres de l'orchestre, tous actifs sur la scène parisienne. On entendra ainsi comme des échos de quelques grandes formations essentielles de ces dernières années comme Radiation 10 (Hugues Mayot et Fidel Fourneyron en partage), comme Le Sens de la Marche de Marc Ducret (Bruno Chevillon, Eric Echampard, Paul Brousseau et Hugues Mayot en commun) ou comme le Circum Grand Orchestra lillois, auquel Olivier Benoit participe activement.

La musique de l'ONJ partage ainsi avec ces ensembles des préoccupations esthétiques typiques de la génération des trentenaires et quadra du jazz hexagonal : soit un jazz nourri de minimalisme, de rock tendances prog et métal, rythmiquement structuré par les expériences post-Steve Coleman et la rigidité des machines, tout en maintenant vivace un héritage free et bruitiste qui permet de s'affranchir sans cesse de ses propres carcans. Pas étonnant d'entendre ainsi, sur quasiment toute la durée du concert, un rythme qui semble issu d'une composition de Steve Reich parcourir les différents pupitres les uns après les autres dans un tourbillon obsessionnel qui fait le lien entre les différents climats parcourus.

Le dispositif scénique place la rythmique un peu surélevée en arrière. Olivier Benoit (g) et Bruno Chevillon (cb, elb) encadrent ainsi Eric Echampard (dms) qui trône au centre du dispositif. Mêmes s'ils ne jouent pas tous en permanence, on ressort du concert avec un tel foisonnement rythmique dans la tête, que leur rôle est vraiment primordial dans la propulsion du morceau (qui donne, effectivement, l'impression d'avancer - ou, peut-être, de parcourir les rues de Paris, mais plutôt de façon motorisée alors). Les claviers sont disposés à chaque extrémité de la scène. Sur la gauche, Sophie Agnel oscille au grand piano entre soutien rythmique répétitif et grandes déflagrations bruitistes, accentuées par sa maîtrise sans faille des techniques étendues. Sur la droite, Paul Brousseau jouent avec ses claviers électriques, dans d'étonnants dédoublements rythmiques des interventions du piano ou dans des ornementations percussives très liquides qui offrent de beaux écrins aux souffleurs. Enfin, sur le devant de la scène sont alignés les instruments mélodiques avec, de gauche à droite, Théo Ceccaldi (vln, vla), Jean Dousteyssier (cl, bcl), Hugues Mayot (as), Alexandra Grimal (ts, ss), Fabrice Martinez (tp) et Fidel Fourneyron (tb, tuba). Soient de nombreuses possibilités offertes à l'orchestre de briller, en alternant avec bonheur les passages collectifs surpuissants et les combinaisons sonores plus intimes à quelques uns. La musique de Paris offre ainsi beaucoup de relief, sans jamais perdre le lien rythmique qui unifie cette longue suite.

Après la démarche parfois un peu trop "revisiteuse" (en tout cas à mon goût) du précédent ONJ, on découvre avec plaisir les ambitions d'Olivier Benoit comme compositeur, soucieux dès le départ d'inscrire l'orchestre dans une confluence des présents des musiques créatives. Et, vu le résultat enthousiasmant dès leur premier concert, la suite promet déjà beaucoup !

A lire dans les archives : Sophie Agnel et Olivier Benoit en trio avec Daunik Lazro en 2006.