samedi 4 mars 2006

Kalman Olah, Kristof Bacso, Sébastien Boisseau @ Institut Hongrois, vendredi 3 mars 2006

L'Institut Hongrois inaugurait hier soir une série de concerts mettant à l'honneur des groupes de jazz franco-hongrois. Pour l'occasion, le trio composé du pianiste Kalman Olah, du saxophoniste Kristof Bacso et du contrebassiste Sébastien Boisseau venait présenter les compositions qui constitueront son premier disque, annoncé pour l'automne par BMC Records.

C'est toujours un grand plaisir de retrouver le contrebassiste nantais, vu notamment aux côtés de Gabor Gado ou au sein du formidable Baby Boom Quintet de Daniel Humair. Le concert a d'ailleurs débuté par une de ses compositions, intitulée Lonyay utca, du nom d'une rue de Budapest (utca signifie rue en hongrois). Ce sera le morceau le plus complexe et le moins directement évident du concert. On retrouve là le goût pour le jazz contemporain à l'architecture élaborée développé par Sébastien Boisseau. En variant les angles d'attaques - trio, duos, solos - les trois musiciens sculptent le son pour élever une œuvre fragile, soulignée là par le jeu tranchant de Kristof Bacso au soprano, ici par le tendre lyrisme de Kalman Olah au piano, ou encore par l'entêtement rythmique développé par le contrebassiste, notamment dans un beau solo central. La suite du concert, avec cette fois-ci une alternance de compositions des deux Hongrois, développe une conception plus mélodique, parfois chantante, de la musique. Le jeu de Kalman Olah, véritable pivot autour duquel s'organise ce trio, tient ainsi autant du jazz à la Keith Jarrett que du répertoire romantique, avec quelques touches puisées dans l'école hongroise du début du XXe siècle. Le deuxième morceau ne s'intitule pas Bartok Impressions par hasard. On y entend comme des échos des Contrastes du grand compositeur, avec le soprano de Bacso tenant le rôle de la clarinette, et les cordes de la contrebasse répondant au violon originel. Nouvelle référence explicite pour le troisième morceau, une composition de Kristof Baco intitulée Hommage à Nino Rota. On y retrouve le tendre lyrisme mi-nostalgique mi-insouciant qui faisait la marque du musicien fétiche de Fellini. Et d'ailleurs, tout au long du concert j'ai trouvé que le jeu de Kalman Olah résonnait d'éléments qu'on a coutume d'entendre chez les jazzmen italiens : ce goût des belles mélodies, chantantes et tendres. Ont ensuite suivi un Hungarian sketch composé par Kalman Olah et un Dark forest de Kristof Bacso qui nous ramenaient vers les folklores magyars et leur traitement - toujours et encore - par Bartok et Kodaly, avec toujours une touche de jazz romantique, et un Kristof Bacso passé à l'alto. Le dernier morceau, le bien nommé Last moment composé par le pianiste, se faisait plus enlevé, avec un rythme bondissant et une mélodie joyeuse, comme pour nous inviter à quitter la salle avec le sourire et le cœur rempli de légèreté rieuse. C'était compter sans le rappel, plus court que les morceaux du concert (six, mais s'étirant pendant près d'1h45), et qui se faisait apaisant, mais toujours enclin au bonheur.

Je ne connaissais pas le pianiste avant ce concert - et m'attendait pour tout dire à un style très différent, je ne sais pas trop pourquoi - mais il m'a véritablement conquis avec son phrasé très chantant. Quant à Krsitof Bacso, je le connaissais assez peu, seulement dans le cadre de ses participations à quelques disques de Gabor Gado, et il était intéressant de pouvoir l'écouter développer son discours - surtout au soprano - dans une situation le mettant plus en avant. Pour Sébastien Boisseau, pas de surprise, mais un plaisir intact (c'est sa présence qui m'a encouragé à aller à ce concert).

mercredi 1 mars 2006

Nicole Mitchell's Indigo Trio / Martial Solal & Dave Douglas @ Espace 93 Victor Hugo, Clichy-sous-Bois, mardi 28 février 2006

Très beaux concerts hier soir à l'Espace 93 Victor Hugo de Clichy-sous-Bois. Tout d'abord, une découverte avec la flûtiste chicagoane Nicole Mitchell, issue de l'AACM. Elle se produisait en trio avec deux musiciens que j'ai notamment eu l'occasion de voir cette année dans le cadre de Sons d'hiver : Harrison Bankhead à la contrebasse et Hamid Drake à la batterie. Les flûtistes ne sont pas si nombreux dans le milieu du jazz, alors forcément on pense tout d'abord à Eric Dolphy ou Roland Kirk. Pourtant, la musique proposée m'a plutôt évoqué le duo Don Cherry-Ed Blackwell qu'on peut entendre sur le magnifique Mu (BYG, 1969) du trompettiste. Il est vrai qu'Hamid Drake se situe volontiers dans la descendance de Blackwell, et que le discours parfois un peu "ethnique" de Nicole Mitchell à la flûte ne pouvait que faire échos aux escapades planétaires de Don Cherry. Le style de Nicole Mitchell oscille en fait entre deux tendances : l'exploration des sonorités extra-occidentales donc, mais aussi la tradition afro-américaine entre jazz, blues et soul. On est bien dans l'esthétique de l'AACM.

Le trio nous a proposé trois longs morceaux, plus un plus court en rappel, qui montraient bien l'étendu du discours de la flûtiste. Tout d'abord puisant dans le blues sur le premier, Prophets, composé par Harrison Bankhead. La flûtiste et le contrebassiste s'accompagnaient de la voix, y compris pour Nicole Mitchell en soufflant simultanément dans ses flûtes, à la manière de Roland Kirk (ou de Magic Malik). Le deuxième morceau était plus "ethnique", cherchant son inspiration du côté des musiques africaines, et s'intitulait d'ailleurs Africa rising. Beaucoup de douceur s'échappait de ce morceau, quand le premier était plus spirituel. Le troisième voyait Hamid Drake troquer sa batterie pour un bendir et Harrison Bankhead sa contrebasse pour un violoncelle. La présence de ce dernier modifiait quelque peu le son de l'ensemble, comme jetant un pont entre traditions européenne et africaine, là aussi avec beaucoup de tendresse dans l'expression. Le rappel fut lui plus enlevé rythmiquement, tranchant singulièrement avec toute la douceur déployée auparavant. C'est aussi pour ce genre de découverte surprenante qu'on aime le festival Banlieues Bleues.

La deuxième partie était elle très attendue. Martial Solal et Dave Douglas y donnaient en effet leur unique concert en duo, suite à la sortie récente de leur disque Rue de Seine (Cam Jazz, 2006). C'était la première fois que je voyais chacun des deux musiciens en plus, autant dire que j'espérais beaucoup de ce concert. Je ne fus pas déçu. La musique jouée par le duo était en tout point magnifique. D'un Solar (de Miles) inaugural à un All the things you are (d'Oscar Hammerstein et Jerome Kern) en rappel, en passant par les compositions alternées de Solal et Douglas tout au long du concert, il y avait à peu près tout ce qui fait le jazz dans leur musique : de l'humour avant tout, mais aussi de l'émotion, comme sur le magnifique Blues to Steve Lacy composé par Douglas, de la technique époustouflante sans jamais être démonstrative (ah ! voir les mains de Solal !...), de la complicité mais aussi des petits "couacs" qui montraient la spontanéité de la démarche... Le son de trompette de Douglas est celui que je préfère sur l'instrument, et pouvoir l'entendre ici de manière si pure, si nette, seulement accompagné d'un piano, était un vrai bonheur. Quant à Martial Solal, on a le sentiment que le poids des âges (il est né en 1927) n'a pas de prise sur lui. Il est toujours aussi vif dans ses idées et dans son jeu, espiègle et joyeux, surtout dans le cadre aussi immédiatement expressif du duo. Le maître-mot de ce concert était le plaisir. Et il fut vraiment au rendez-vous. Bien là, dans ses joies simples provoquées par l'évidence d'une musique à la complexité dissimulée sous l'émotion. Une prestation qui laissera des traces.

dimanche 26 février 2006

Seun Kuti @ Espace Lumière, Epinay-sur-Seine, samedi 25 février 2006

C'est parti pour six semaines de concerts en Seine-Saint-Denis. La vingt-troisième édition du festival Banlieues Bleues s'ouvrait hier soir à l'Espace Lumière d'Epinay-sur-Seine par une soirée afrobeat avec la présence de Seun Kuti à la tête de l'orchestre paternel Egypt 80. Le plus jeune fils du Black President a proposé un show bouillant, entre réminiscences de papa Fela et vision propre de l'afrobeat.

La descendance (nombreuse) de Fela a déjà fait parlé d'elle musicalement avec son fils aîné Femi Kuti qui a emmené l'afrobeat sur les chemins de la fusion avec les rythmes afro-américains contemporains. Seun Kuti, tout juste 23 ans, se situe lui plus nettement dans la tradition forgée par son père. De l'afrobeat pur et dur comme il se joue à Lagos. Et la première impression, visuelle, accentue ce sentiment de proximité, voire de réincarnation. Même corps élégant, à la fois filiforme et athlétique. Même façon de danser et de se déplacer sur scène. Même engagement et autoritarisme à la tête de l'orchestre (18 musiciens). A première vue, seul le visage diffère un peu. Plus rond, plus jeune chez Seun Kuti. Pour accentuer cette identification à la figure paternelle, Seun a repris le groupe fondé par son père dans les années 80 (après le mythique Africa 70 des années 70) et joue lui aussi du sax alto. Toutefois, son timbre de voix est un peu différent. Et surtout, il ne se contente pas de reprendre les tubes paternels. Si on a bien eu droit à Colonial Mentality, Kalakuta Show et Shuffering and Shmiling, l'essentiel des morceaux joués étaient signés Seun Kuti.

Le groupe, composé de cadres de la grande époque et de jeunes recrues, n'a rien perdu de sa superbe. Capable de redonner des leçons de groove à n'importe qui, James Brown inclus, il fait preuve d'une puissance de frappe, cuivrée et percussive, indépassable. Trois saxophones, deux trompettes, deux guitares, une basse, une batterie, trois choristes, un clavier et quatre percussionnistes partageaient la scène avec Seun Kuti, perpétuant le modèle musical inventé par Fela : des morceaux qui s'installent progressivement, prenant le soin de mettre en place le groove dans sa durée avant d'engager le discours instrumental et verbal des solistes. Entre jazz, funk et rythmes yoruba traditionnels, la machine musicale sert toujours des propos engagés, alors que la situation n'a malheureusement que peu évolué au Nigeria en 30 ans. Le général Obasanjo à la tête de la junte militaire nigériane fustigé par l'autocrate libertaire de la République de Kalakuta est devenu le président Obasanjo à la tête de la "démocratie" nigériane fustigé par son fils. Les paroles de Shuffering and Shmiling, qui s'en prennent aux curés et aux imams, sont toujours d'actualité dans un pays plus que jamais coupé en deux par la religion. Et la corruption, thème récurrent des morceaux de Seun, était elle aussi un thème de prédilection de Fela.

Le groupe a été rejoint sur la fin du concert par Tony Allen, batteur mythique d'Africa 70, et qui est sans doute pour autant que Fela dans la genèse de l'afrobeat. Et, sans faire injure au batteur régulier d'Egypt 80, la différence s'est tout de suite entendue. Tony Allen ne se contente pas de "tenir" le rythme. Il le dynamise, l'éclate, le redouble et fait entendre son style si reconnaissable, sans jamais cesser de maintenir le groove nécessaire à l'avancement du morceau. C'était un peu dommage, pour le coup, qu'il n'ait joué que sur deux morceaux.

En tout cas, ça me faisait plaisir d'entendre sur scène, dans une salle bien pleine (et grande), cette déflagration afrobeat qui a rythmé mon adolescence. Avant d'être jazz-addict, je n'avais en effet d'oreilles que pour Fela (et Bob Marley, soyons juste). Trop jeune pour avoir pu voir le Black President en concert, la venue de son plus digne héritier en ouverture de l'édition 2006 de Banlieues Bleues était l'occasion de savourer une madeleine des plus funky qui soient.

samedi 4 février 2006

Bojan Zulfikarpasic & Julien Lourau @ Espace Landowski, Boulogne-Billancourt, vendredi 3 février 2006

Cela fait déjà un certain temps que je les suis, que j'achète tous leurs disques, que je les vois régulièrement (plusieurs fois par an) en concert, chacun de leur côté ou ensemble, et pourtant ce n'était hier que la première fois que je les voyais dans le cadre dépouillé du duo. Amitié exemplaire qui se déploie musicalement depuis une quinzaine d'années, depuis l'aventure Trash Corporation, la collaboration entre Bojan Zulfikarpasic et Julien Lourau a connu de multiples rebondissements, chez l'un, chez l'autre, ou chez un tiers (Texier en tête), acoustique ou électrique, strictement jazz ou mâtinée de rythmes des Balkans ou d'Amérique latine. Le concert d'hier soir à l'Espace Landowski de Boulogne-Billancourt (belle salle au passage) a donc été l'occasion d'apprécier dans ce qu'il a de plus simple, de plus direct, et de plus évident, le dialogue au long cours entre le pianiste bosniaque et le saxophoniste français.

J'ai beau être conquis d'avance, m'attendre à ce que je vais entendre, à chaque fois c'est la même chose : je ne peux résister à ce bonheur qui monte de manière irrésistible en moi dès que Bojan effleure les touches de son piano. Que ce soit sur des morceaux inconnus ou au contraire sur ceux que je connais par cœur, la surprise est toujours au rendez-vous, le plaisir de jouer également, et mélodie, rythme et harmonie sont "tout simplement" comme j'ai toujours rêvé de les entendre. Si j'ai une passion pour Bojan, elle se transmet facilement à Julien Lourau. Encore plus sur ce répertoire élaboré en commun au fil des années, entre jazz, musiques traditionnelles d'Europe de l'Est, et éléments méditerranéens. Ce n'était en effet pas le plus mince des plaisirs que de les entendre explorer divers aspects de leurs carrières : des morceaux récents tirés de Transpacifik de Bojan (le délicat Bulgarska) ou de The Rise de Julien Lourau (le latin Ginger Bread), mais aussi des morceaux plus anciens, de la période où ils formaient un quartet merveilleux avec Marc Buronfosse et François Merville (Un demi-porc et deux caisses de bière ou le traditionnel bosniaque Grana od bora repris en rappel). On croisait également des morceaux inédits, que ce soit celui qui a ouvert le concert, présenté comme "une improvisation sans nom particulier" ou une variation libre autour du célèbre traditionnel tzigane Ederlezi. Un morceau qui a au passage permis à Bojan d'égratigner le "professionnel du spectacle" Goran Bregovic qui a repris ce morceau (pour la B.O. du Temps des Gitans de Kusturica) en le signant de son nom ! Le point commun de tous ces morceaux, c'est qu'ils sont de formidables prétextes à improvisations, variations ou digressions. Bojan, particulièrement en forme hier soir, donnait le sentiment de boxer avec son piano, et avec son Fender Rhodes dont il jouait à certains moments simultanément, le plaisir physique répondant de manière explicite à celui de la musique. Mais, évidemment, de la boxe à la Mohamed Ali et à son jeu de jambes dansant. Arpèges balkaniques, de Bojan au piano et de Lourau au soprano ; jeu rythmique, de Bojan sur les cordes et le cadre du piano et de Lourau sur les touches de son ténor ; avalanche furieuse et précise, de Bojan dans les aigus et de Lourau dans les graves ; une belle complémentarité, à bien des égards télépathique. Bref, c'était bien ! Très bien !

jeudi 2 février 2006

Mop & Alexandre Authelain @ La Fonderie, Malakoff, mercredi 1er février 2006

Petit concert privé exclusivement sur invitation (merci au Chief Inspector !) hier soir à la Fonderie, un studio d'enregistrement situé à Malakoff. Pour l'occasion, Mop, trio emmené par Bettina Kee au piano, Jean-Philippe Morel à la contrebasse et Emiliano Turi à la batterie, invitait le clarinettiste Alexandre Authelain à se joindre à lui pour un hommage au trio Jimmy Giuffre - Paul Bley - Steve Swallow. Je ne connais malheureusement ce trio "historique" que par la littérature (notamment le fameux article de Philippe Carles "Jimmy joue free" paru dans Jazz Magazine en 1968), et n'ai jamais eu l'occasion de l'écouter sur disque, bien que l'envie m'ait titillé à plusieurs reprises. Ce concert sera certainement l'occasion d'enfin franchir le pas. Mais, tout ça pour dire qu'il m'était difficile d'évaluer l'approche adoptée par Mop vis-à-vis du modèle auquel il rendait hommage. Néanmoins, ça ne m'a pas empêché de trouver la musique proposée extrêmement stimulante. On retrouvait évidemment des éléments propres à Mop, à savoir un jeu pianistique tout en flux et reflux, extrêmement tendu, mais avec également quelques passages "naïfs" ça et là. Un goût prononcé pour les bruissements, frotements, petits clings et grands grondements sourds, notamment de la part de la section rythmique. La présence de clarinettes (sib et basse) apportait une dimension supplémentaire, avec une approche mélodique plus évidente et moins bouleversée qu'à l'habitude, mais aussi en ajoutant un peu de véhémence qui rejaillissait sur le propre jeu de Bettina Kee au piano. Ce qui me plait bien chez Mop c'est cette espèce de "free ludique", à la fois musicalement exigeant et avec toujours un esprit amusé et amusant. Le concert fut un peu court - une heure - mais à bien des égards réjouissant.