dimanche 26 février 2006

Seun Kuti @ Espace Lumière, Epinay-sur-Seine, samedi 25 février 2006

C'est parti pour six semaines de concerts en Seine-Saint-Denis. La vingt-troisième édition du festival Banlieues Bleues s'ouvrait hier soir à l'Espace Lumière d'Epinay-sur-Seine par une soirée afrobeat avec la présence de Seun Kuti à la tête de l'orchestre paternel Egypt 80. Le plus jeune fils du Black President a proposé un show bouillant, entre réminiscences de papa Fela et vision propre de l'afrobeat.

La descendance (nombreuse) de Fela a déjà fait parlé d'elle musicalement avec son fils aîné Femi Kuti qui a emmené l'afrobeat sur les chemins de la fusion avec les rythmes afro-américains contemporains. Seun Kuti, tout juste 23 ans, se situe lui plus nettement dans la tradition forgée par son père. De l'afrobeat pur et dur comme il se joue à Lagos. Et la première impression, visuelle, accentue ce sentiment de proximité, voire de réincarnation. Même corps élégant, à la fois filiforme et athlétique. Même façon de danser et de se déplacer sur scène. Même engagement et autoritarisme à la tête de l'orchestre (18 musiciens). A première vue, seul le visage diffère un peu. Plus rond, plus jeune chez Seun Kuti. Pour accentuer cette identification à la figure paternelle, Seun a repris le groupe fondé par son père dans les années 80 (après le mythique Africa 70 des années 70) et joue lui aussi du sax alto. Toutefois, son timbre de voix est un peu différent. Et surtout, il ne se contente pas de reprendre les tubes paternels. Si on a bien eu droit à Colonial Mentality, Kalakuta Show et Shuffering and Shmiling, l'essentiel des morceaux joués étaient signés Seun Kuti.

Le groupe, composé de cadres de la grande époque et de jeunes recrues, n'a rien perdu de sa superbe. Capable de redonner des leçons de groove à n'importe qui, James Brown inclus, il fait preuve d'une puissance de frappe, cuivrée et percussive, indépassable. Trois saxophones, deux trompettes, deux guitares, une basse, une batterie, trois choristes, un clavier et quatre percussionnistes partageaient la scène avec Seun Kuti, perpétuant le modèle musical inventé par Fela : des morceaux qui s'installent progressivement, prenant le soin de mettre en place le groove dans sa durée avant d'engager le discours instrumental et verbal des solistes. Entre jazz, funk et rythmes yoruba traditionnels, la machine musicale sert toujours des propos engagés, alors que la situation n'a malheureusement que peu évolué au Nigeria en 30 ans. Le général Obasanjo à la tête de la junte militaire nigériane fustigé par l'autocrate libertaire de la République de Kalakuta est devenu le président Obasanjo à la tête de la "démocratie" nigériane fustigé par son fils. Les paroles de Shuffering and Shmiling, qui s'en prennent aux curés et aux imams, sont toujours d'actualité dans un pays plus que jamais coupé en deux par la religion. Et la corruption, thème récurrent des morceaux de Seun, était elle aussi un thème de prédilection de Fela.

Le groupe a été rejoint sur la fin du concert par Tony Allen, batteur mythique d'Africa 70, et qui est sans doute pour autant que Fela dans la genèse de l'afrobeat. Et, sans faire injure au batteur régulier d'Egypt 80, la différence s'est tout de suite entendue. Tony Allen ne se contente pas de "tenir" le rythme. Il le dynamise, l'éclate, le redouble et fait entendre son style si reconnaissable, sans jamais cesser de maintenir le groove nécessaire à l'avancement du morceau. C'était un peu dommage, pour le coup, qu'il n'ait joué que sur deux morceaux.

En tout cas, ça me faisait plaisir d'entendre sur scène, dans une salle bien pleine (et grande), cette déflagration afrobeat qui a rythmé mon adolescence. Avant d'être jazz-addict, je n'avais en effet d'oreilles que pour Fela (et Bob Marley, soyons juste). Trop jeune pour avoir pu voir le Black President en concert, la venue de son plus digne héritier en ouverture de l'édition 2006 de Banlieues Bleues était l'occasion de savourer une madeleine des plus funky qui soient.

samedi 4 février 2006

Bojan Zulfikarpasic & Julien Lourau @ Espace Landowski, Boulogne-Billancourt, vendredi 3 février 2006

Cela fait déjà un certain temps que je les suis, que j'achète tous leurs disques, que je les vois régulièrement (plusieurs fois par an) en concert, chacun de leur côté ou ensemble, et pourtant ce n'était hier que la première fois que je les voyais dans le cadre dépouillé du duo. Amitié exemplaire qui se déploie musicalement depuis une quinzaine d'années, depuis l'aventure Trash Corporation, la collaboration entre Bojan Zulfikarpasic et Julien Lourau a connu de multiples rebondissements, chez l'un, chez l'autre, ou chez un tiers (Texier en tête), acoustique ou électrique, strictement jazz ou mâtinée de rythmes des Balkans ou d'Amérique latine. Le concert d'hier soir à l'Espace Landowski de Boulogne-Billancourt (belle salle au passage) a donc été l'occasion d'apprécier dans ce qu'il a de plus simple, de plus direct, et de plus évident, le dialogue au long cours entre le pianiste bosniaque et le saxophoniste français.

J'ai beau être conquis d'avance, m'attendre à ce que je vais entendre, à chaque fois c'est la même chose : je ne peux résister à ce bonheur qui monte de manière irrésistible en moi dès que Bojan effleure les touches de son piano. Que ce soit sur des morceaux inconnus ou au contraire sur ceux que je connais par cœur, la surprise est toujours au rendez-vous, le plaisir de jouer également, et mélodie, rythme et harmonie sont "tout simplement" comme j'ai toujours rêvé de les entendre. Si j'ai une passion pour Bojan, elle se transmet facilement à Julien Lourau. Encore plus sur ce répertoire élaboré en commun au fil des années, entre jazz, musiques traditionnelles d'Europe de l'Est, et éléments méditerranéens. Ce n'était en effet pas le plus mince des plaisirs que de les entendre explorer divers aspects de leurs carrières : des morceaux récents tirés de Transpacifik de Bojan (le délicat Bulgarska) ou de The Rise de Julien Lourau (le latin Ginger Bread), mais aussi des morceaux plus anciens, de la période où ils formaient un quartet merveilleux avec Marc Buronfosse et François Merville (Un demi-porc et deux caisses de bière ou le traditionnel bosniaque Grana od bora repris en rappel). On croisait également des morceaux inédits, que ce soit celui qui a ouvert le concert, présenté comme "une improvisation sans nom particulier" ou une variation libre autour du célèbre traditionnel tzigane Ederlezi. Un morceau qui a au passage permis à Bojan d'égratigner le "professionnel du spectacle" Goran Bregovic qui a repris ce morceau (pour la B.O. du Temps des Gitans de Kusturica) en le signant de son nom ! Le point commun de tous ces morceaux, c'est qu'ils sont de formidables prétextes à improvisations, variations ou digressions. Bojan, particulièrement en forme hier soir, donnait le sentiment de boxer avec son piano, et avec son Fender Rhodes dont il jouait à certains moments simultanément, le plaisir physique répondant de manière explicite à celui de la musique. Mais, évidemment, de la boxe à la Mohamed Ali et à son jeu de jambes dansant. Arpèges balkaniques, de Bojan au piano et de Lourau au soprano ; jeu rythmique, de Bojan sur les cordes et le cadre du piano et de Lourau sur les touches de son ténor ; avalanche furieuse et précise, de Bojan dans les aigus et de Lourau dans les graves ; une belle complémentarité, à bien des égards télépathique. Bref, c'était bien ! Très bien !

jeudi 2 février 2006

Mop & Alexandre Authelain @ La Fonderie, Malakoff, mercredi 1er février 2006

Petit concert privé exclusivement sur invitation (merci au Chief Inspector !) hier soir à la Fonderie, un studio d'enregistrement situé à Malakoff. Pour l'occasion, Mop, trio emmené par Bettina Kee au piano, Jean-Philippe Morel à la contrebasse et Emiliano Turi à la batterie, invitait le clarinettiste Alexandre Authelain à se joindre à lui pour un hommage au trio Jimmy Giuffre - Paul Bley - Steve Swallow. Je ne connais malheureusement ce trio "historique" que par la littérature (notamment le fameux article de Philippe Carles "Jimmy joue free" paru dans Jazz Magazine en 1968), et n'ai jamais eu l'occasion de l'écouter sur disque, bien que l'envie m'ait titillé à plusieurs reprises. Ce concert sera certainement l'occasion d'enfin franchir le pas. Mais, tout ça pour dire qu'il m'était difficile d'évaluer l'approche adoptée par Mop vis-à-vis du modèle auquel il rendait hommage. Néanmoins, ça ne m'a pas empêché de trouver la musique proposée extrêmement stimulante. On retrouvait évidemment des éléments propres à Mop, à savoir un jeu pianistique tout en flux et reflux, extrêmement tendu, mais avec également quelques passages "naïfs" ça et là. Un goût prononcé pour les bruissements, frotements, petits clings et grands grondements sourds, notamment de la part de la section rythmique. La présence de clarinettes (sib et basse) apportait une dimension supplémentaire, avec une approche mélodique plus évidente et moins bouleversée qu'à l'habitude, mais aussi en ajoutant un peu de véhémence qui rejaillissait sur le propre jeu de Bettina Kee au piano. Ce qui me plait bien chez Mop c'est cette espèce de "free ludique", à la fois musicalement exigeant et avec toujours un esprit amusé et amusant. Le concert fut un peu court - une heure - mais à bien des égards réjouissant.

dimanche 29 janvier 2006

Roscoe Mitchell & Matana Roberts / 8 Bold Souls @ Hôtel de Ville de Saint-Mandé, samedi 28 janvier 2006

Hier, dernière soirée dans le cadre du festival Sons d'hiver pour moi cette année. Après Patricia Barber la veille, on restait à Chicago, mais dans un style fort différent, avec une soirée co-organisée avec l'AACM. J'avais hésité à y aller en raison de la salle (la salle des fêtes de l'Hôtel de Ville de Saint-Mandé) qui m'avait laissé d'assez mauvais souvenirs l'année dernière, mais l'affiche avait finalement pris le dessus. Et bien m'en a pris, car les deux concerts proposés furent vraiment excellents - et sans problème de sonorisation cette année.

La soirée a commencé par un duo de anches entre le vétéran Roscoe Mitchell et la jeune Matana Roberts. Le saxophoniste de l'Art Ensemble of Chicago était habillé très sobrement, en costume, loin des peintures de guerre d'antan, alors que Matana Roberts portait des plumes dans les cheveux, des paillettes sur la peau, et une jupe rouge très volumineuse. Contraste visuel assez amusant pour commencer. Matana Roberts joue du sax alto et de la clarinette, tandis que Roscoe Mitchell était venu avec flûte, saxos ténor, soprano et sopranino. Leur échange, qui a duré une heure, est monté progressivement en intensité. Très pointilliste au début, fait de brefs échanges de notes et de courtes phrases, il est devenu de plus en plus dense au cours du concert, jusqu'à ce que Roscoe Mitchell joue en continue - sans reprendre son souffle, ou plus exactement en le faisant tout en continuant de souffler dans son sax. Sonorités tout d'abord agressives de Roscoe Mitchell au sopranino, avant d'aller vers des tourbillons plus spirituels, au soprano et au ténor. En contrepoint, le jeu de Matana Roberts se fait haché à l'alto et plus véhément et tournoyant à la clarinette, où elle excelle vraiment. La deuxième demi-heure de leur performance a proposé des passages de toute beauté, à l'échange télépathique juste souligné par deux regards furtivement lancés par Matana Roberts vers son partenaire en guise de repère visuel sur la marche à suivre. L'essentiel était dans l'écoute réciproque. Et dans la tension continue - jamais relâchée - qui animait leur propos. Très impressionnant.

La deuxième partie était l'œuvre des 8 Bold Souls du saxophoniste et clarinettiste Edward Wilkerson. Formé il y a plus de vingt ans, ce groupe est une des plus belles expressions de ce que les membres de l'AACM entendent par leur concept-phare de Great Black Music. Puisant dans la tradition afro-américaine, il propose une musique qui résonne des différents aspect de cette culture : ils sonnent parfois comme un brass band, à d'autres moments comme un orchestre swing, sans oublier quelques solos venant du free. Il leur arrive également de faire penser à un orchestre de chambre qui jouerait du Kurt Weill ou à une musique cinématographique qui évoque la bande-son d'un peplum, lente et majestueuse. Sur la scène, on trouve en première ligne, et de gauche à droite, Isaiah Jackson au trombone, Mwata Bowden au sax baryton et à la clarinette, Robert Griffin à la trompette, et le leader aux saxes ténor, alto, soprano et aux clarinettes (sib et basse). En deuxième ligne, toujours de gauche à droite, se tiennent Gerald Powell au tuba, Naomi Millender au violoncelle, Harrison Bankhead à la contrebasse (vu au sein des Chicago 12 il y a deux semaines) et Duschun Mosley à la batterie. La principale originalité du groupe se trouve dans la présence du violoncelle, principalement joué à l'archet qui plus est, ce qui apporte une dimension plus douce et raffinée à la musique proposée. D'ailleurs, s'ils ne s'interdisent pas quelques passages véhéments dans leurs solos, la musique des 8 Bold Souls est avant tout magnifiquement arrangée, conduite par Edward Wilkerson comme s'il s'agissait de celle d'un orchestre de chambre. Généreux dans leur attitude (le concert a duré plus de deux heures), les musiciens dégagent une joie de vivre dansante et communicative. Le public ne s'y est pas trompé, qui a fini en grande partie debout, acclamant à tout va ce bien beau groupe. Un point d'orgue idéal pour cette édition 2006 de Sons d'hiver qui aura fait la part belle - du moins en ce qui concerne les concerts auxquels j'ai assisté - aux formes contemporaines de la tradition afro-américaine.

samedi 28 janvier 2006

Patricia Barber @ Espace Carpeaux, Courbevoie, vendredi 27 janvier 2006

Une fois n'est pas coutume, voici un peu de jazz vocal sur ce blog. Annoncé avec un quartet comprenant Dave Douglas et Joey Baron, le concert de Patricia Barber hier soir à l'Espace Carpeaux de Courbevoie m'avait tenté sur le papier bien que je ne connaisse que d'assez loin cette chanteuse chicagoane, juste entendue ça et là à la radio ou à la télé.

Contrairement à ce qui était indiqué, ni Dave Douglas ni Joey Baron n'étaient présents. En lieu et place on trouvait les habituels accompagnateurs de Patricia Barber, à savoir Neal Alger à la guitare, Michael Arnopol à la basse et Eric Montzka à la batterie. Déception évidente pour commencer. Je pouvais certes difficilement présumer du jeu de musiciens qui m'étaient inconnus, mais l'absence des deux monstres sacrés du jazz contemporain provoquait une certaine frustration. Mais bon, puisque j'étais là, autant profiter de l'occasion pour découvrir Patricia Barber et son groupe. Et, pour tout dire, la surprise fut plutôt bonne. Avant d'être chanteuse, Patricia Barber est pianiste, et vraiment douée. Les parties vocales et instrumentales s'équilibraient bien tout au long du concert. Le concert a ainsi débuté par un morceau purement instrumental, au swing contagieux, bien straight ahead. Puis, prenant le contrepied, Patricia Barber enchaine sur une adaptation d'un poème de Verlaine, Dansons la gigue, qu'elle chante en français. Et là, on sort du jazz mainstream habituel des chanteuses à la mode pour découvrir une palette assez large de combinaisons sonores, avec des passages à l'économie vraiment beau, comme une sorte de blues blanc minimaliste, et des incursions dans les rythmes binaires du rock plus enlevées, qui provoquent un regain d'attention du public. La voix de Patricia Barber n'est en rien apprêtée, elle ne cherche pas à prolonger la note ni à faire étalage de sa technique vocale, mais juste à communiquer le plus simplement ses sentiments. Son timbre assez grave donne parfois des aspects un peu fantômatiques à son interprétation, notamment quand l'accompagnement musical se fait plus retenu. Entre compositions personnelles et reprises de stantards du jazz (Dizzy Gillespie) et de la pop (Black Magic Woman de Santana), Patricia Barber dresse en fait une cartographie très personnelle du jazz vocal, un peu aux marges de ce genre - ce qui est plutôt pour me plaire. Ses musiciens sont à l'unisson, avec même un batteur, Eric Montzka, qui vaut le détour, entre swing ternaire, rock binaire et percussions afro-latines. Belle découverte.