dimanche 15 mars 2026

Meshell Ndegeocello @ Cité de la Musique, mercredi 11 mars 2026

Chaque passage de Meshell Ndegeocello à Paris est un petit évènement. Je suis loin de l'avoir vue à chaque reprise, mais c'est quand même la cinquième fois depuis un quart de siècle. La dernière n'était il n'y a pas si longtemps, en 2023, dans la salle voisine de la Philharmonie. Cette venue rapprochée sonne comme l'illustration d'une inspiration renouvelée de la bassiste depuis quelques années, notamment depuis que ses disques (les deux derniers en date) sont parus chez Blue Note. Elle s'est entourée d'une nouvelle équipe de musiciens et s'est un peu éloignée du format purement "chanson" pour des développements hors format, parfois plus atmosphériques, parfois plus libres, même si on retrouve sur certains morceaux toute sa capacité à créer des mélodies obsédantes et des refrains qui restent en tête longtemps après leur écoute. Pour l'accompagner, on retrouve donc peu ou prou la même équipe que la dernière fois, à savoir Chris Bruce à la guitare, Abraham Rounds à la batterie, Justin Hicks au chant, et un nouveau venu, Jake Sherman aux claviers (rhodes, orgue hammond, piano). Meshell quant à elle tient parfois la basse, parfois chante, et à l'occasion fait les deux en même temps. C'est le groupe qui est au coeur de son plus récent disque, No More Water: The Gospel Of James Baldwin (Blue Note, 2024) qui, comme son titre l'indique, rend hommage au grand écrivain africain-américain réfugié en France. Elle indique d'ailleurs qu'elle est particulièrement heureuse de pouvoir présenter ce répertoire à Paris (deux soirs de suite) compte-tenu des liens entre Baldwin et notre pays. 


En introduction, avant que l'ensemble du groupe n'entre en scène, Jake Sherman et Abraham Rounds jouent en duo trois morceaux extraits d'un disque qu'ils viennent d'enregistrer ensemble. Soul classique et claviers 70s sont mis à l'honneur. Le deuxième morceau, A Good Man Is Hard To Find (dont les paroles rappellent qu'un homme bien se détourne quand une femme refuse ses avances) se transforme au fur et à mesure pour finir par dire A Good President Is Hard To Find. Introduction au discours forcément en partie politique de l'hommage à l'auteur de The Fire Next Time. On reste dans une veine qui doit beaucoup à la soul, notamment par la voix de Justin Hicks, une fois que l'ensemble des musiciens est monté sur scène, même si on retrouve le kaléïdoscope d'influences de la musique de Meshell : jazz, funk, hip hop, gospel, afrobeat... La musique oscille entre développements atmosphériques et chansons plus classiques, issues du dernier album comme du précédent. C'est excellent de bout en bout, notamment grâce à la sonorisation parfaite des équipes de la Cité de la Musique. Certains morceaux restent bien en tête tels What Did I Do? (adresse à un policier pointant une arme sur le narrateur), Trouble, Eyes ou The 5th Dimension. Des hymnes renouvelés d'une expérience des populations noires américaines qui, si elle a objectivement progressé depuis l'époque de Baldwin, a considérablement régressé ces dernières années sous l'impulsion d'un pouvoir fédéral qui ne cache même pas son racisme ni ses pratiques fascistes. De l'expérience particulière africaine-américaine, on atteint néanmoins rapidement l'universel, grâce à une véritable musique de l'âme qui s'incarne parfaitement dans la dualité des voix de Justin Hicks (soul classique, gorgée de gospel) et de Meshell Ndegeocello (plus nu-soul parlée-chantée). De quoi, finalement, rendre le parfait hommage à James Baldwin qui a toujours su, dans ses écrits, lier le particularisme de l'expérience noire à l'aspiration aux valeures universelles. Pour la série de rappels (quatre morceaux), Meshell et ses musiciens se permettent ainsi de reprendre un hymne, sans doute trop souvent entendu, mais dont les paroles entrent en résonnance avec cette aspiration : Imagine de Lennon.