mercredi 1 novembre 2023

Bertolt Brecht / Kurt Weill - L'Opéra de quat'sous @ Comédie Française, dimanche 29 octobre 2023

De Bertolt Brecht, vraiment ? Alors que la pièce a commencé depuis quelques minutes, Christian Hecq (Peachum) prend à partie Sefa Yeboah pour lui demander s'il connaît Brecht. En lui expliquant qui était le fameux homme, il suggère qu'il n'a fait qu'aposer sa signature à un texte écrit par "sa petite amie de l'époque". Le programme distribué à l'entrée mentionne ainsi : texte de Bertolt Brecht, musique de Kurt Weill, avec la collaboration d'Elisabeth Hauptmann. Thomas Ostermeier, metteur en scène de cette nouvelle production du chef d'oeuvre weimarien, utilise ainsi un procédé typiquement brechtien - la distanciation, la disparation du quatrième mur - pour envoyer un clin d'oeil ironique à l'auteur et rappeler la contribution oubliée de son amante. Ce ne sera pas la seule fois que des addresses au public qui n'existent pas dans la pièce originale (qui en compte pourtant certaines) s'immisceront ainsi dans le cours du spectacle. Ainsi Stéphane Varupenne, interprète du chef de la police Tiger Brown, qui s'excuse en arrivant sur scène de ne pas être Benjamin Lavernhe, qui tient le rôle en alternance avec lui. Comme la pièce insiste par elle-même sur son caractère de représentation théâtrale, cela fonctionne comme un hommage naturel au génie brechtien.

C'est la deuxième fois que je vois une représentation de l'Opéra de quat'sous, quatorze ans après la venue du Berliner Ensemble au Théâtre de la Ville. Il est donc tentant de jouer au jeu des différences. La première, évidente, est le passage de l'allemand au français en rejoignant la maison de Molière. S'il est d'abord un peu étrange d'entendre des chansons si connues en v.o., traduites, il faut reconnaître une vraie réussite dans la nouvelle traduction proposée par Alexandre Pateau. Celui-ci a cherché à respecter à la fois la gouaille populaire du texte original et la nécessité d'une prosodie qui puisse correspondre aux mélodies de Kurt Weill. Si je notais il y a quatorze ans que les sous-titres de la version du TdV édulcoraient le propos de Brecht, rien de tel ici. On notera toutefois un parti pris étrange avec la retraduction en français moderne des textes de François Villon que Brecht avait lui même traduits en allemand, sans respecter le texte original. D'autant plus perturbant quand on a leur interprétation par Léo Ferré dans l'oreille. 

La seconde différence tient aux choix de mise en scène. Il faut dire que la version du Berliner Ensemble était confiée à Bob Wilson, dont on connaît les choix esthétiques extrêmement forts au point d'en avoir fait une marque de fabrique très personnelle. Pourtant, Ostermeier comme Wilson en profitent pour rendre hommage à des formes typiques de la période de création de la pièce (1928). Si Wilson revisitait à sa manière l'expressionisme du cinéma allemand des années 20, Ostermeier regarde lui un peu plus à l'Est et s'inspire du constructivisme russe. Placé en corbeille, sur le côté de la scène, je ne dispose cependant pas d'un angle de vue me permettant de profiter pleinement du décor, et concentre l'essentiel de mon attention sur les comédiens, qui eux me sont bien visibles. 


On sait l'équilibre de la pièce difficile à trouver pour embrasser l'ensemble de ses dimensions : pas vraiment un opéra, ni une pièce de théâtre, il faut savoir chanter, jouer, passer d'un registre à l'autre. Sur une musique qui elle-même est un syncrétisme de plusieurs genres, passant du trivial au sublime, mêlant rengaines populaires et arrangements ciselés. C'est l'orchestre Le Balcon qui assure la partie instrumentale, ayant recours à des multi-instrumentistes comme Weill l'avait imaginé à l'origine. Dans les parties vocales, les rôles sont assez inégaux. La distribution féminine brille ainsi plus que sa contrepartie masculine tout au long de la pièce. Marie Oppert, qui interprète Polly Peachum, rayonne particulièrement dans les chansons emblématiques que sont Seeräuber-Jenny (Jenny-la-flibuste ici), la Barbara-song ou le duo de la jalousie, sans doute le plus beau moment du spectacle. Elle y fait face à Claïna Clavaron, qui interprète Lucy, dans un duel vocal spectaculaire alors que les deux interprètes grimpent sur les grilles de la prison d'où Mac-la-lame (nouvelle traduction de Mackie Messer) vient de s'échapper. C'est aussi Claïna Clavaron à qui revient l'honneur d'ouvrir la pièce en interprétant la plus que célèbre complainte de Mackie Messer. Véronique Vella, en Celia Peachum, est, dans un registre différent, plus truculant, elle aussi à la hauteur dans les parties chantées. Elle forme avec Christian Hecq, égal à lui-même dans l'utilisation de son corps, un couple Peachum haut en couleurs qui fait beaucoup pour le succès comique de la pièce. Birane Ba, qui interprète Macheath, a une vraie présence dans les passages parlés, mais souffre un peu de la comparaison avec ses nombreuses conquêtes féminimes dans les parties chantées. 

On ne voit ceci-dit pas le temps passer, et la curiosité de départ face à une version en français du Dreigroschenoper se transforme vite en enthousiasme face à la joie que dégage la troupe du Français à interpréter cet Opéra de quat'sous. La prochaine fois, il faudra peut-être aller voir comment se débrouille Mack-the-Knife dans la langue de Shakespeare ? 

dimanche 10 septembre 2023

Tom Skinner / Henri Texier @ Cité de la Musique, mardi 5 septembre 2023

Il y a depuis quelques années une certaine hype autour du renouveau du jazz britannique. Un jazz très métissé, dont les principaux acteurs sont issus des diasporas afro-descandantes de l'ex-empire colonial de Sa Majesté. Pas étonnant d'y retrouver des influences afrobeat ou caraïbéennes en nombre. Le spiritual jazz des 70s est une autre source d'inspiration de cette musique nécessairement syncrétique. On retrouve un peu de ces éléments dans la musique de Tom Skinner, mais sans doute dans un ancrage plus purement jazz - au sens où il fait référence à la source américaine beaucoup plus explicitement que d'autres groupes londoniens contemporains. Le titre du récent disque publié par le batteur avec son quintet, Voices of Bishara, renvoie ainsi directement au nom du label créé par le violoncelliste Abdul Wadud dans les 70s pour publier sa propre musique. On retrouve d'ailleurs un violoncelle, tenu par Kareem Dayes, dans l'instrumentation du groupe de Skinner. Outre ses productions comme leader, Abdul Wadud, disparu l'année dernière, est surtout célèbre pour sa collaboration avec Julius Hemphill à la même époque, et notamment sur le chef d'oeuvre Dogon A.D. paru en 1972. Là aussi, impossible de ne pas avoir en tête la musique d'Hemphill quand résonnent les compositions de Skinner. Il ne s'agit néanmoins ni d'une relecture (ce sont des compositions originales) ni d'un pastiche, plus d'une filiation assumée sur laquelle s'appuyer pour développer sa propre expression. Et ça fonctionne très bien en concert. Outre le violoncelle déjà évoqué, le groupe est constitué de deux saxophones ténor (Robert Stillman et Chelsea Carmichael, cette dernière également à la flute) et d'une contrebasse (Tom Herbert, déjà entendu par le passé au sein de Polar Bear ou d'Acoustic Ladyland). Robert Stillman assume les tourbillons free quand Chelsea Carmichael propose des contrepoints plus voyageurs. L'assise rythmique est solide, nourrie de musiques africaines comme de la tradition jazz. Kareem Dayes alterne, lui, jeu à l'archet et pizzicati selon les morceaux, tour à tour voix mélodique ou renfort rythmique selon les besoins des compositions. L'ensemble fait preuve d'une forte cohésion, concentré sur son propos, qui permet de nous emporter avec lui au cours de l'heure que dure sa prestation. 

On ne présente plus Henri Texier, depuis le temps qu'il est un pilier essentiel de la scène jazz hexagonale. Pour l'occasion, le contrebassiste introduisait un nouveau groupe et un nouveau répertoire, annonciateur d'un disque à paraître d'ici quelques semaines, comme toujours sur Label Bleu, An Indian's Life. Clin d'oeil assumé à An Indian's Week paru il y a tout juste 30 ans (1993 déjà !). Et dernier volet d'un tryptique dédié aux amérindiens, en considérant Sky Dancers (paru en 2015) comme le second. Pour l'occasion, Texier a assemblé un septet, soit son groupe le plus fourni depuis le Sonjal Septet du milieu des 90s, responsable de Mad Nomad(s), paru en 1995, sans doute l'un des disques les plus importants dans le début de mon amour pour le jazz à l'époque - et la preuve que c'était une musique vivante, contemporaine, à vivre en concert, et non juste une musique patrimoniale de légendes décédées. Henri Texier a donc eu un rôle essentiel dans mon éducation musicale, et je l'ai souvent vu sur scène. Ce retour à la Cité de la Musique fait ainsi écho à un concert au même endroit, dans le même cadre de Jazz à la Villette, lors de l'édition 2003 (il y a vingt ans !). Le contrebassiste y présentait déjà un nouveau groupe, le Strada Sextet, un peu avant la publication d'un disque dudit groupe, (V)ivre (Label Bleu, 2004). Mais si je l'ai beaucoup vu en concert à l'époque, cela a été beaucoup moins vrai récemment : la dernière fois date en effet de 2005 (dix-huit ans, une éternité !). 

Ce nouveau groupe rassemble quelques fidèles de plus ou moins longue date et des nouveaux venus dans l'univers de Texier. Du côté des fidèles, bien entendu son fils, Sébastien Texier, au sax alto et clarinettes, membre de toutes les aventures de son père depuis vingt-cinq ans. Egalement Manu Codjia à la guitare, dont la première collaboration remonte justement au Strada Sextet, il y a vingt ans donc. Plus récent mais tout aussi essentiel, le batteur Gautier Garrigue (découvert au sein des excellents Flash Pig) accompagne déjà Texier depuis cinq ans et trois disques. Du côté des nouveaux venus, le trompettiste belge Carlo Nardozza amène un instrument rarement entendu dans les ensembles du contrebassiste (depuis Michel Marre dans La Companera, en 1983 ?). Encore plus inédit, l'ajout d'une chanteuse, en la personne d'Himiko Paganotti. Enfin, le sax ténor est tenu par Sylvain Rifflet - si cet instrument n'a rien d'inédit dans un contexte texierien, il est tenu ici par l'un de ceux qui y a développé l'un des plus beaux sons sur la scène jazz hexagonale. Fidélité et renouvellement dans la composition de l'équipe, mais dès que les premières notes résonnent - solo de contrebasse, puis duo contrebasse-batterie - aucun doute n'est possible, on assiste bien à un concert d'Henri Texier. Si les compositions sont essentiellement inédites (une relecture de Dakota Mab - avec un texte de Sitting Bull récité par Himiko Paganotti en plus - et un standard de Fats Waller - Black & Blue - se glissent néanmoins dans la set list), on est en terrain extrêmement familier. On y retrouve de puissants tutti à l'unisson qui font sonner les morceaux comme des hymnes, et des solos voyageurs qui donnent différentes teintes aux morceaux. L'ajout de la voix à l'ensemble, essentiellement en vocalises (à part le standard évoqué et quelques passages récitatifs), renforce ce côté hymnique. Himiko Paganotti tient alors le rôle de ce chant dans la tête qu'en tant qu'auditeur de Texier on a forcément déjà ressenti. Un chant dans la tête qui nous accompagne nécessairement sur le chemin du retour, en attendant de pouvoir retrouver ce répertoire sur disque d'ici quelques semaines. 

dimanche 3 septembre 2023

Jose James sings Erykah Badu / Meshell Ndegeocello @ Philharmonie de Paris, vendredi 1er septembre 2023

C'est la rentrée ! et le retour d'une tradition bien ancrée. En effet, depuis qu'il a été refondé sous le nom de Jazz à la Villette en 2002 et se tient début septembre (le Villette Jazz Festival se tenait précédemment début juillet), j'ai assisté à au moins un concert de chaque édition jusqu'en 2015. Pour cette édition 2023, je commence par une double affiche sous le signe de la soul, mais pas que, dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris.

En première partie, Jose James propose une relecture de quelques titres emblématiques de la reine de la nu soul, Erykah Badu. Il entame le concert par deux tubes majeurs de la chanteuse : On & On (extrait de Baduizm, le premier opus de Badu, qui date déjà de 1997) et Didn't Cha Know (extrait de Mama's Gun, le second album, produit par la dream team des Soulquarians en 2000). De quoi tout de suite rentrer dans le vif du sujet. Généreux avec le public - au point de descendre se balader dans la salle au cours du concert et serrer quelques mains - Jose James alterne les registres, se fait tour à tour crooner, soulman ou MC pour éclairer les compos de Badu sous différents angles. Il faut dire que, si elle est apparue comme une figure de proue du mouvement nu soul au tournant du millénaire, sa musique s'abreuve aux différentes sources du grand fleuve des musiques africaines-américaines : jazz, soul, funk, hip hop... Et c'est ce que Jose James fait magnifiquement ressortir au cours du concert. On retrouve des titres comme Green Eyes ou Bag Lady, eux aussi issus du chef d'oeuvre Mama's Gun, mais aussi des morceaux un peu plus récents comme The Healer ou Gone Baby, Don't Be Long, issus des deux volumes de New Amerykah (quand même 2007 et 2010 respectivement - on attend la suite depuis ce temps...). Sur scène, il s'entoure d'un quartet qui n'hésite pas à emmener les compositions de Badu vers des développements plus jazz lors de quelques solos instrumentaux : Ebban Dorsey, tout juste 19 ans, est au sax alto, Ashley Henry au piano et claviers, Jharis Yokley à la batterie et Josh Hari joue le remplaçant du remplaçant (d'après la présentation qu'en fait Jose James) à la basse. La voix féline de Jose James fait le reste et place les chansons d'Erykah Badu sur la vaste carte des standards.

Après la pause, c'est Meshell Ndegeocello qui se présente sur scène entourée de cinq compères : Justin Hick chante, Kyle Miles tient la basse, Jebin Bruni est aux claviers, Chris Bruce à la guitare et Abe Rounds à la batterie. C'est l'équipe au coeur de son plus récent album, le splendide The Omnichord Real Book, paru chez Blue Note cette année. Les trois derniers cités formaient aussi le groupe qui soutenait Meshell sur son précédent disque, le beau Ventriloquism (Naïve, 2018) consacré à des reprises de tubes r'n'b des 80s/90s. C'est donc sans trop de surprise un répertoire qui mêle les morceaux de ces deux disques qui nous est proposé. Les compos de Meshell alternent ainsi avec quelques reprises : Waterfalls de TLC au rythme ralenti, Smooth Operator de Sade complètement transfiguré (au point de ne pas chanter le refrain), Nite and Day d'Al B. Sure! lui aussi alangui ou un Atomic Dog méconnaissable de George Clinton. De manière générale, Meshell fait dans la retenue, dans le registre clair-obscur. Son inimitable sprachgesang soulful ne s'en trouve que plus mis en avant. Elle ne joue en effet quasiment pas de basse (ni des claviers qui lui font face) et se concentre sur le chant. On est loin de certains anciens concerts très funky auxquels on a pu assister (je garde un souvenir ému d'un passage à Sons d'Hiver en 2005 avec Steve Coleman, Dave Fiuczynski ou Chris Dave notamment). Mais ça marche tout aussi bien, et on se laisse facilement emporter, même si on regrette presque le confort de la Philharmonie et se rêve à pouvoir écouter ce type de musique dans une salle de plus petite taille, debout, afin de ne pas laisser le temps à l'attention de retomber un peu entre les morceaux. Les voix de Meshell (qui alterne chant et parlé-chanté) et de Justin Hicks (gorgée de gospel et de soul classique) offrent un beau contraste qui donne beaucoup de relief aux morceaux, notamment ceux issus de son plus récent disque - même en l'absence des nombreux invités de marque qui font aussi le succès du disque (Jeff Parker, Joel Ross, Jason Moran, Oliver Lake, Ambrose Akinmusire, Josh Johnson...). Meshell nous fait même le plaisir de revenir à la source originelle, avec une interprétation d'un des morceaux qui figurait sur son premier disque, Plantation Lullabies, sorti il y a trente ans déjà (Maverick, 1993) : "Sit back, relax"... le leitmotiv de I'm Digging You (Like An Old Soul Record) est un appel auquel on ne peut pas résister. 

samedi 20 mai 2023

Steve Coleman & Five Elements @ New Morning, mercredi 17 mai 2023

Je ne sais exactement combien de fois j'ai vu Steve Coleman sur scène. Sans doute autour d'une vingtaine depuis le début de ce siècle. C'était pour sûr la treizième fois depuis 2007, date à laquelle j'ai commencé à noter tous les concerts auxquels j'assistais. Et je me souviens d'au moins cinq concerts antérieurs. Ce qui est également certain, c'est qu'il n'y avait jamais eu un aussi long laps de temps entre deux concerts, puisque le dernier auquel j'ai assisté remonte déjà à 2017. C'était donc avec une certaine excitation que je m'avançais vers le New Morning - autre valeure sure - mercredi. 

Au fil des années Steve Coleman nous avait habitués à un répertoire en perpétuelle évolution, changeant les formats instrumentaux, renouvelant sans cesse ses sidemen pour donner la chance à de jeunes pousses prometteuses (la liste est très longue des figures aujourd'hui importantes du jazz new yorkais qui ont percé à ses côtés). A tel point qu'on sentait parfois le public un peu dubitatif face à des prestations qui s'éloignaient du souvenir brulant de ses performances des 90s. Pourtant, il y avait toujours un son et une approche (poly)rythmique propre à l'altiste qu'on ne pouvait confondre avec un autre. J'étais donc du côté de ceux qui continuaient à suivre avec intérêt son parcours en ne ratant que très rarement ses apparitions sur les scènes parisiennes. 

Pour ces retrouvailles, la petite surprise est donc un format instrumental resserré et somme toute classique : sax alto, trompette (Jonathan Finlayson), basse électrique (Rich Brown) et batterie (Sean Rickman). Pas non plus de nouvelle tête, mais au contraire des fidèles d'entre les fidèles : Sean Rickman a commencé à accompagner Coleman en 1996 et Jonathan Finlayson en 2001. Et si Rich Brown est plus récent, il n'a rien d'une jeune pousse, et fut au contraire toujours dans le second cercle de la galaxie colemanienne, jouant dans les mêmes groupes que certains sidemen emblématiques du Chicagoan comme Andy Milne ou... Sean Rickman justement. Quant au répertoire proposé, il résonne du souvenir de ses disques des 90s, plein de thèmes connus même s'il n'est pas toujours évident de s'en rappeler le titre exact. Exception faite de l'incontournable Little Girl, I'll Miss You de Bunky Green, devenu un standard du répertoire colemanien (il apparaissait dès le deuxième album de Coleman en leader, On The Edge Of Tomorrow, JMT, 1986) et l'une des plus belles mélodies de l'histoire du jazz à mes oreilles. 

Back to basics, donc, pour ce concert. Et, même si l'on n'a rien contre la découverte, ça fait un bien fou de pouvoir voir Coleman et ses associés déployer une telle approche en live. Il faut dire que la qualité des solos, la science rythmique poussée à son paroxysme, cet alliage de groove continu et de variations relançant constamment l'attention, et enfin le son des instruments si parfaitement maîtrisé placent les Five Elements toujours tout en haut de l'affiche. Je n'étais visiblement pas le seul à prendre du plaisir tellement les réactions du public ont été bouillantes d'un bout à l'autre du concert. Rarement vu un public aussi spontanément enthousiaste, dans un New Morning bondé pour l'occasion (concert sold out). De quoi définitivement donner l'envie de ne pas rater son prochain passage par Paris. Twenty times and counting !

dimanche 14 mai 2023

Herbie Hancock @ Fondation Louis Vuitton, samedi 13 mai 2023

Le chameleon des claviers se produisait trois soirs de suite dans l'auditorium de la Fondation Louis Vuitton en marge de l'exposition Basquiat x Warhol, à quatre mains. Avant d'assister au concert du troisième soir, je profite donc de la fin d'après-midi pour visiter ladite exposition qui présente sur quatre niveaux l'essentiel de la collaboration des deux icônes de l'art américain de la seconde moitié du XXe siècle. Pendant trois années (1983-85), ils ont produit une quantité assez considérable d'oeuvres à quatre mains : près de 160 dont une grande partie est présentée ici, augmentée d'autres oeuvres permettant de contextualiser la scène du NY Downtown des 80s (Keith Harring, Futura2000...), de photos d'archive et même d'une série d'oeuvres à six mains avec le renfort de celles de Francesco Clemente. A première vue les styles de Basquiat et Warhol sont assez dissonants, et le contexte de l'époque (Warhol avec l'essentiel de son oeuvre, et surtout de son impact sur l'histoire de l'art, déjà derrière lui, alors que Basquiat n'a commencé à émerger sur la scène artistique qu'en 1979) pourrait laisser craindre une rencontre par trop artificielle, mais pourtant il se dégage une vraie cohérence dans l'approche à quatre mains, tour à tour juxtaposition façon cadavre exquis, dialogue, confrontation et même véritable oeuvre commune où les styles entremêlés réussissent à transmettre sur la toile l'énergie urbaine du New York de l'époque - comme dans les rues où graffitis et publicités s'entrechoquent pour créer un univers singulier bien identifié. La quantité d'oeuvres rassemblées nécessite du temps pour bien profiter de la richesse de l'exposition et, arrivé à la fondation à 17h30, j'ai tout juste le temps de pénétrer dans l'auditorium pour le concert de Herbie Hancock prévu pour 20h30.

C'est la cinquième fois que je vois Herbie Hancock sur scène. Par le passé, je n'ai pas toujours été pleinement convaincu mais le bon souvenir du dernier concert à Prague en 2017 et le line-up prométeur qui l'accompagnait m'ont décidé à franchir le pas. La salle de l'auditorium n'est pas immense, on profite donc d'un concert dans un contexte presque intimiste, ce qui est un autre avantage peu commun pour une légende de cet acabit. Du concert de Prague d'il y a six ans, Herbie Hancock a conservé la section rythmique : James Genus à la basse électrique (entendu notamment auprès de Dave Douglas, Uri Caine ou encore Elysian Fields) et Trevor Lawrence Jr. à la batterie (plutôt actif auprès de stars pop, r'n'b ou hip hop - Kendrick Lamar, Dr. Dre, Alicia Keys...). Pour compléter le quintet il a fait appel au fidèle guitariste béninois Lionel Loueke (vu auprès de Michel Portal ou du saxophoniste Luboš Soukup pendant mes années praguoises) et à la jeune flutiste Elena Pinderhughes (entendu, elle, sur disque, auprès d'Ambrose Akinmusire ou Common). Bref un casting qui navigue alègrement entre les genres, du jazz le plus classique au hip hop, à la manière du pianiste au cours de ses plus de soixante ans de carrière.

Soixante ans : l'année 2023 marque l'anniversaire de la rencontre de Herbie Hancock avec Miles Davis, alors qu'il n'avait que 23 ans. Il deviendra son pianiste attitré jusqu'à la fin des 60s. Ce sont aussi les cinquante ans de l'album Head Hunters, explosion funk qui a défini le son d'une époque. Mais aussi les quarante ans de Future Shock et son tube Rockit aux sonorités hip hop et électro, contemporain des premières toiles communes de Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol !

C'est ce grand melting-pot de sons que nous propose Herbie Hancock avec son groupe ce soir. Il annonce d'ailleurs en franglais en introduction qu'ils vont jouer une "ouverture" sous forme de medley de "petits morceaux", voyage à travers quelques uns des thèmes composés par le pianiste au cours de sa carrière. Ca commence par des textures cosmiques au synthé avant que des harmonies plus jazz ne résonnent au piano. Durant tout le concert, Herbie alternera ainsi les types de claviers. Le morceau de bravoure de cette ouverture est sans doute le solo de Lionel Loueke autour du thème de Rockit à la guitare et aux onomatopées alors que ses compagnons se sont tus un moment. Incroyable transcription des sonorités électroniques et des scratches d'origine. Ca commence fort. Hancock annonce ensuite un hommage à son "best friend" récemment disparu, Wayne Shorter, à travers une interprétation d'un des thèmes les plus iconiques du saxophoniste, Footprints. Là aussi, si tous les musiciens apportent leur pierre à l'édifice, c'est encore une fois Lionel Loueke qui se distingue particulièrement au moment de son solo. Celui-ci superpose le thème de Vera Cruz de Milton Nascimento aux harmonies du morceau d'origine maintenues par le pianiste pendant ce temps-là. Pour la suite du concert, Herbie puise dans son répertoire des 70s avec notamment Actual Proof (album Thrust, 1974) et Come Running To Me (album Sunlight, 1978). Chaque morceau est généreusement étendu pour laisser le groove prendre toute sa place. En conclusion, les accords funky de l'introduction de Chameleon confirment leur incroyable pouvoir de séduction - comment y résister ? A le voir danser sur scène avec son synthé à bretelles en bandoulière, on a du mal à croire qu'il vient de célébrer ses 83 printemps le mois dernier. Définitivement le meilleur concert de Herbie Hancock auquel j'aurai eu la chance d'assister !