Le festival Sons d'hiver développe depuis un certain nombre d'années désormais une relation profonde et régulière avec la scène jazz de Chicago. D'abord sous la forme d'un lien affirmé avec les héritiers de l'AACM, puis de plus en plus au fil des éditions avec les représentants d'une scène rajeunie, marquée par le décloisonnement des genres, ou plutôt leur dépassement (post-free, post-rock, les étiquettes ne font heureusement plus sens).
De son côté, le Musée du Quai Branly déploie depuis trois saisons une série de concerts sous le vocable "Bleu indigo" qui a le bon goût de proposer une exploration particulièrement pertinente des ramifications contemporaines du jazz américain. On se souvient par exemple y avoir vu dans des projets rarement programmés ailleurs dans la région Tyshawn Sorey, John Hébert, Steve Lehman ou encore Rob Mazurek. De quoi satisfaire notre appétit toujours renouvelé de surprenantes découvertes soniques.
Alors quand Sons d'hiver et Bleu indigo s'associent pour présenter un concert, on y court. D'autant plus quand sont présentes au générique quelques unes des figures chicagoanes et new-yorkaises qu'on aime le plus à suivre à travers le dédale de leurs productions discographiques entremêlées, comme en témoigne le billet sur mes disques favoris de l'année écoulée.
Living by Lanterns pourraient n'être qu'un n-ième hommage à une glorieuse figure du passé, comme on en voit bien (trop) souvent à l'affiche des festivals de jazz un peu partout sur la planète. Le projet est en effet né d'une commande faite au batteur Mike Reed par l'Experimental Sound Studio de Chicago d'élaborer quelque chose à partir des 700 heures d'archives de Sun Ra qui reposaient en son sein. Après un premier refus, Mike Reed a eu l'idée de ne sélectionner au final qu'une seule heure, une session de travail de 1961 tout sauf aboutie entre Sun Ra (piano), John Gilmore (sax ténor) et Ronnie Boykins (contrebasse). A partir de ces bribes - quelques mesures de-ci de-là, un simple accord jeté au hasard - il a composé une suite en six mouvements avec l'aide du vibraphoniste Jason Adasiewicz. Et pour l'interpréter, bien loin du format orchestral réduit de la bande originale, il a fait appel à un ensemble de neuf musiciens croisant avec bonheur son propre quintet chicagoan, Loose Assembly, avec les représentants d'une génération new-yorkaise grandie aux côtés d'Anthony Braxton.
On retrouve ainsi sur la scène du Musée du Quai Branly, la contrebasse puissante de Joshua Abrams entourée par les deux batteries de Mike Reed et Tomas Fujiwara. A eux trois ils forment une rythmique extrêmement présente tout au long du concert, qui est essentielle à l'identité du groupe. Par la polyrythmie qu'elle permet autant que par la mise en avant constante du son rond et boisé de la contrebasse dans l'équilibre des forces en présence. Sur la droite de la scène Jason Adasiewicz fait sonner son vibraphone avec véhémence, oscillant entre sonorités oniriques - clin d’œil à l'outer space cher à Sun Ra - et chevauchées percussives devant autant au minimalisme reichien qu'à une certaine esthétique typiquement chicagoane qu'on peut retrouver chez Tortoise ou dans l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek.
Sur le devant, trois soufflants jouent de tous les registres. Taylor Ho Bynum, au cornet, avance parfois derrière le son étouffé d'une sourdine, glissant quelques notes veloutées au sein de l'orage rythmique quasi permanent que nous serre la rythmique. A d'autres moments, il se fait beaucoup plus rutilant, décochant des flèches aiguës, rivalisant de vivacité avec les deux saxophones qui prennent place à ses côtés, Greg Ward à l'alto et Matt Bauder au ténor. Bop, swing, free, tout le langage du jazz est revisité dans d'intenses solos qui donnent une couleur rétro-futuriste à l'ensemble. Les frontières temporelles se brouillent, et on ne sait parfois plus trop si la musique jouée est celle de 1960, de 2010 ou de 2060.
Entre batteries et cuivres, au centre du dispositif, il y a les cordes, frottées, pincées, caressées par les deux filles de l'orchestre, Tomeka Reid au violoncelle et Mary Halvorson à la guitare. Est-ce volontaire ? dû à leur positionnement central ? en tout cas on a parfois du mal à distinguer leur voix singulière dans les passages a tutti. Entre l'avalanche percussive des batteries et du vibraphone et la vigueur des soufflants, leur apport semble complètement fondu dans la masse. Heureusement elles ont droit à quelques solos qui, pour le coup, illuminent complètement les morceaux concernés. Mary Halvorson prend ainsi le premier solo du concert, guitare saturée et claudiquante, qui place d'entrée de jeu très hauts les débats. Un peu plus tard, c'est Tomeka Reid qui fait preuve d'un tendre lyrisme, d'autant plus puissant qu'il est feutré.
Au final, on reste marqué par le groove incessant qui transpire de l'orchestre. Au-delà des dissonances, distorsions et digressions dont raffolent ces musiciens, ils n'oublient jamais le sens de la forme qu'ils nous proposent - celle d'une suite parfaitement maîtrisée, qui fait sens comme un tout, au-delà des plaisirs de l'instant qu'elle offre à de multiples reprises. Et c'est bien là, beaucoup plus que dans le prétexte de l'hommage à Sun Ra, que la musique de Living by Lanterns fait sens, entrant en résonance aussi bien avec les explorations trans-genres d'un Rob Mazurek qu'avec les développements du 12+1tet d'Anthony Braxton. Musique d'hier ? Musique de demain ? Au cœur des préoccupations contemporaines.
A lire ailleurs : Ludovic Florin.
A voir ailleurs : le concert filmé par Arte Live Web.
mardi 19 février 2013
mardi 1 janvier 2013
Bilan 2012, les disques
La sélection de quinze disques que je retiens de cette année 2012 a un fort parfum d'outre-atlantique. Normal vu que le jazz en est toujours le centre, mais la tendance me semble encore plus forte que les années précédentes et bien plus prononcée chez moi que certains de mes petits camarades (les élus CJ, Sun Ship, Maître Chronique, Free Jazz...). Trois européens seulement parmi les quinze signataires de mon best of 2012, mais pas n'importe lesquels : le retour de Bojan Zulfikarpasic au solo plus de dix ans après son premier témoignage, la confirmation de la vitalité de la scène hongroise - malgré Orbán - avec le quartet de Kristóf Bacsó, et le quartet... américain d'Alexandra Grimal qui tutoie les étoiles.
Si on considère le nombre d'apparitions dans cette sélection comme un juste critère de la centralité de certaines figures sur la scène jazz d'aujourd'hui, alors deux musiciens se détachent : Mary Halvorson et Ches Smith, qui interviennent chacun sur trois disques de ma playlist, et notamment ensemble sur le grand Bending Bridges de la guitariste.
Je ne résiste cependant pas au plaisir du name dropping de ceux qui apparaissent deux fois ; ils permettent de dresser les contours d'une esthétique commune qui serpente entre les trois pôles progressistes de la culture américaine, San Francisco, Chicago et New York : Carla Kihlstedt, Ben Goldberg, Fred Lonberg-Holm, Tomas Fujiwara, Taylor Ho Bynum, John Hébert, Matt Mitchell, Tim Berne, Jonathan Finlayson et Trevor Dunn. Des noms forts de belles promesses sonores.
Rapide tour d'horizon. L'ordre n'est qu'alphabétique.
Kristóf Bacsó Quartet - Nocturne (BMC Records)
Enregistré à l'occasion d'un concert à Budapest, ce disque séduit par la puissance mélodique que Kristóf Bacsó et ses compagnons insufflent à un format orchestral qui ne cesse d'évoquer Ornette (as, tp, cb, dms). Et le désir s'accroît quand l'effet se prolonge avec le pianiste Kálmán Oláh sur trois titres.
Ballister - Mechanisms (Clean Feed)
Enregistré lors d'un concert à Chicago, ce trio composé du saxophoniste Dave Rempis, du violoncelliste Fred Lonberg-Holm et du batteur Paal Nilssen-Love impose son énergie rugueuse à coup de grandes coulées de lave sonores, tout aussi mélodiques que véhémentes.
Tim Berne - Snakeoil (ECM)
Nouveau groupe et premier disque en leader chez ECM pour le saxophoniste new-yorkais. Avec Oscar Noriega (cl), Matt Mitchell (p) et Ches Smith (dms), Tim Berne continue de nous séduire à l'aide de compositions labyrinthiques, pleines de souterrains soniques inattendus.
Michael Formanek - Small Places (ECM)
On retrouve Tim Berne sur ce second disque du quartet qu'il forme avec Craig Taborn (p) et Gerald Cleaver (dms) sous la direction du bassiste Michael Formanek. Musique voisine de celle de Snakeoil, avec peut-être un attachement plus fort au groove - en héritage de Hemphill.
Tomas Fujiwara & The Hook Up - The Air is Different (482 Music)
Quintet bien charpenté, avec Mary Halvorson (g), Brian Settles (ts), Jonathan Finlayson (tp) et Trevor Dunn (cb), réuni par un des plus séduisants batteurs de la scène actuelle. Des compositions inexorables, juste chahutées ce qu'il faut par la guitare acidulée de Mary Halvorson.
Alexandra Grimal - Andromeda (Ayler Records)
Trois partenaires américains pour ce nouvel enregistrement de la jeune saxophoniste. En Todd Neufeld (g), Thomas Morgan (cb) et Tyshawn Sorrey (dms), Alexandra Grimal a trouvé les compagnons de jeu idéal pour ses explorations sensibles des sons qui entourent le silence. Inspirée par la voûte céleste, cette musique onirique - parcourue de vives stridences comme de sourdes vibrations - nous emmène vers des paysages sonores peu visités jusqu'ici.
Mary Halvorson Quintet - Bending Bridges (Firehouse 12)
Entendue sur de nombreux (très) bons disques ces dernières années - dont deux autres de cette sélection - c'est sans doute à la tête de son propre quintet que la musique si particulière de Mary Halvorson prend toute sa saveur. Ses compositions ont l'efficacité mélodique du rock et le sens de la surprise - déséquilibres, décalages, contre-champs - propre au jazz. Avec Jonathan Finlayson (tp), Jon Irabagon (as), John Hébert (cb) et Ches Smith (dms), elle grave un second opus dans la parfaite continuité de son premier - qui faisait déjà partie de ma sélection 2010.
Fred Hersch Trio - Alive at the Vanguard (Palmetto)
Double CD enregistré en concert au Village Vanguard en début d'année, quelques semaines après leur passage par Paris. Nouvelles compositions, standards et répertoire des grands du jazz moderne alternent, servis par une joie de jouer toujours aussi contagieuse.
François Houle 5+1 - Genera (Songlines)
Le clarinettiste canadien confronte un quintet transatlantique plein de souffle - avec notamment Taylor Ho Bynum (cornet) et Samuel Blaser (tb) - au jeu tout en nuances de son habituel complice pianistique, Benoît Delbecq. Ambiance délicate mais néanmoins aventureuse.
Darius Jones Quartet - Book of Mae'bul (AUM Fidelity)
Matt Mitchell au piano et Ches Smith à la batterie, comme chez Tim Berne. Si on y ajoute Trevor Dunn à la basse, on voit que le jeune sax alto new-yorkais sait s'entourer. Musique nerveuse, urbaine, à la fois fidèle à une certaine tradition du free jazz et ouverte à des développements trans-genres plus actuels.
Living by Lanterns - New Myth / Old Science (Cuneiform Records)
Rencontre au sommet entre représentants émérites de la Windy City et de la Big Apple. Côté Chicago, Mike Reed (dms), Jason Adasiewicz (vib), Greg Ward (as), Tomeka Reid (vcl) et Josh Abrams (cb), soit le quintet Loose Assembly du batteur. Côté New York, Taylor Ho Bynum (cornet), Ingrid Laubrock (ts), Mary Halvorson (g) et Tomas Fujiwara (dms). A eux neuf, ils explorent des partitions inédites de Sun Ra. Galactique !
Fred Lonberg-Holm's Fast Citizens - Gather (Delmark)
Troisième opus de ce sextet chicagoan au leadership tournant. Après les saxophonistes Keefe Jackson et Aram Shelton, c'est au tour du violoncelliste Fred Lonberg-Holm de signer l'essentiel des compositions. Energie rock et esprit jazz typique de la scène chicagoane (nourri de blues, de swing et de free) constituent l'épine dorsale des sept solides thèmes que nous offre le groupe.
Aaron Novik - Secrets of Secrets (Tzadik)
A la tête d'un incroyable all-star de la Bay Area (Ben Goldberg, William Winant, Carla Kihlstedt, Fred Frith, Matthias Bossi, Lisa Mezzacappa...), ce clarinettiste relativement méconnu propose cinq ambitieuses suites où se mêlent klezmer, rock progressif, musique contemporaine, jazz et électro. Les mélodies basées sur des traditionnels yiddish se faufilent un chemin à travers des climats inquiétants, un brin oppressants. Une étonnante découverte.
Tin Hat - The Rain is a Handsome Animal (New Amsterdam Records)
Une fois n'est pas coutume, la voix - celle de Carla Kihlstedt - est au centre de ce nouveau disque de Tin Hat. Le groupe au jazz chambriste ouvert sur les musiques du monde (tendance tzigane, klezmer, americana et bien d'autres) met pour l'occasion en musique des poèmes d'e.e. cummings. Résultat délicat, délicieusement voyageur, avec une pointe d'espièglerie portée par la voix mutine de la violoniste.
Bojan Z - Soul Shelter (Anteprima Productions)
Dix compositions - certaines incorporant des mélodies issues des folklores balkaniques - et une reprise de Duke Ellington sont le terrain de jeu de Bojan Zulfikarpasic pour ce deuxième disque en solo de sa carrière. On y retrouve la joie virevoltante qui irrigue le jeu du pianiste, mais aussi l'évocation nostalgique de territoires laissés du côté de l'enfance - avant la guerre.
Si on considère le nombre d'apparitions dans cette sélection comme un juste critère de la centralité de certaines figures sur la scène jazz d'aujourd'hui, alors deux musiciens se détachent : Mary Halvorson et Ches Smith, qui interviennent chacun sur trois disques de ma playlist, et notamment ensemble sur le grand Bending Bridges de la guitariste.
Je ne résiste cependant pas au plaisir du name dropping de ceux qui apparaissent deux fois ; ils permettent de dresser les contours d'une esthétique commune qui serpente entre les trois pôles progressistes de la culture américaine, San Francisco, Chicago et New York : Carla Kihlstedt, Ben Goldberg, Fred Lonberg-Holm, Tomas Fujiwara, Taylor Ho Bynum, John Hébert, Matt Mitchell, Tim Berne, Jonathan Finlayson et Trevor Dunn. Des noms forts de belles promesses sonores.
Rapide tour d'horizon. L'ordre n'est qu'alphabétique.
Dave Rempis @ Elastic, Chicago, 2009
Enregistré à l'occasion d'un concert à Budapest, ce disque séduit par la puissance mélodique que Kristóf Bacsó et ses compagnons insufflent à un format orchestral qui ne cesse d'évoquer Ornette (as, tp, cb, dms). Et le désir s'accroît quand l'effet se prolonge avec le pianiste Kálmán Oláh sur trois titres.
Ballister - Mechanisms (Clean Feed)
Enregistré lors d'un concert à Chicago, ce trio composé du saxophoniste Dave Rempis, du violoncelliste Fred Lonberg-Holm et du batteur Paal Nilssen-Love impose son énergie rugueuse à coup de grandes coulées de lave sonores, tout aussi mélodiques que véhémentes.
Tim Berne - Snakeoil (ECM)
Nouveau groupe et premier disque en leader chez ECM pour le saxophoniste new-yorkais. Avec Oscar Noriega (cl), Matt Mitchell (p) et Ches Smith (dms), Tim Berne continue de nous séduire à l'aide de compositions labyrinthiques, pleines de souterrains soniques inattendus.
Michael Formanek - Small Places (ECM)
On retrouve Tim Berne sur ce second disque du quartet qu'il forme avec Craig Taborn (p) et Gerald Cleaver (dms) sous la direction du bassiste Michael Formanek. Musique voisine de celle de Snakeoil, avec peut-être un attachement plus fort au groove - en héritage de Hemphill.
Tomas Fujiwara & The Hook Up - The Air is Different (482 Music)
Quintet bien charpenté, avec Mary Halvorson (g), Brian Settles (ts), Jonathan Finlayson (tp) et Trevor Dunn (cb), réuni par un des plus séduisants batteurs de la scène actuelle. Des compositions inexorables, juste chahutées ce qu'il faut par la guitare acidulée de Mary Halvorson.
Alexandra Grimal - Andromeda (Ayler Records)
Trois partenaires américains pour ce nouvel enregistrement de la jeune saxophoniste. En Todd Neufeld (g), Thomas Morgan (cb) et Tyshawn Sorrey (dms), Alexandra Grimal a trouvé les compagnons de jeu idéal pour ses explorations sensibles des sons qui entourent le silence. Inspirée par la voûte céleste, cette musique onirique - parcourue de vives stridences comme de sourdes vibrations - nous emmène vers des paysages sonores peu visités jusqu'ici.
Mary Halvorson @ Jazzfestival Saalfelden, 2010
Mary Halvorson Quintet - Bending Bridges (Firehouse 12)
Entendue sur de nombreux (très) bons disques ces dernières années - dont deux autres de cette sélection - c'est sans doute à la tête de son propre quintet que la musique si particulière de Mary Halvorson prend toute sa saveur. Ses compositions ont l'efficacité mélodique du rock et le sens de la surprise - déséquilibres, décalages, contre-champs - propre au jazz. Avec Jonathan Finlayson (tp), Jon Irabagon (as), John Hébert (cb) et Ches Smith (dms), elle grave un second opus dans la parfaite continuité de son premier - qui faisait déjà partie de ma sélection 2010.
Fred Hersch Trio - Alive at the Vanguard (Palmetto)
Double CD enregistré en concert au Village Vanguard en début d'année, quelques semaines après leur passage par Paris. Nouvelles compositions, standards et répertoire des grands du jazz moderne alternent, servis par une joie de jouer toujours aussi contagieuse.
François Houle 5+1 - Genera (Songlines)
Le clarinettiste canadien confronte un quintet transatlantique plein de souffle - avec notamment Taylor Ho Bynum (cornet) et Samuel Blaser (tb) - au jeu tout en nuances de son habituel complice pianistique, Benoît Delbecq. Ambiance délicate mais néanmoins aventureuse.
Darius Jones Quartet - Book of Mae'bul (AUM Fidelity)
Matt Mitchell au piano et Ches Smith à la batterie, comme chez Tim Berne. Si on y ajoute Trevor Dunn à la basse, on voit que le jeune sax alto new-yorkais sait s'entourer. Musique nerveuse, urbaine, à la fois fidèle à une certaine tradition du free jazz et ouverte à des développements trans-genres plus actuels.
Living by Lanterns - New Myth / Old Science (Cuneiform Records)
Rencontre au sommet entre représentants émérites de la Windy City et de la Big Apple. Côté Chicago, Mike Reed (dms), Jason Adasiewicz (vib), Greg Ward (as), Tomeka Reid (vcl) et Josh Abrams (cb), soit le quintet Loose Assembly du batteur. Côté New York, Taylor Ho Bynum (cornet), Ingrid Laubrock (ts), Mary Halvorson (g) et Tomas Fujiwara (dms). A eux neuf, ils explorent des partitions inédites de Sun Ra. Galactique !
Fred Lonberg-Holm's Fast Citizens - Gather (Delmark)
Troisième opus de ce sextet chicagoan au leadership tournant. Après les saxophonistes Keefe Jackson et Aram Shelton, c'est au tour du violoncelliste Fred Lonberg-Holm de signer l'essentiel des compositions. Energie rock et esprit jazz typique de la scène chicagoane (nourri de blues, de swing et de free) constituent l'épine dorsale des sept solides thèmes que nous offre le groupe.
Aaron Novik - Secrets of Secrets (Tzadik)
A la tête d'un incroyable all-star de la Bay Area (Ben Goldberg, William Winant, Carla Kihlstedt, Fred Frith, Matthias Bossi, Lisa Mezzacappa...), ce clarinettiste relativement méconnu propose cinq ambitieuses suites où se mêlent klezmer, rock progressif, musique contemporaine, jazz et électro. Les mélodies basées sur des traditionnels yiddish se faufilent un chemin à travers des climats inquiétants, un brin oppressants. Une étonnante découverte.
Tin Hat - The Rain is a Handsome Animal (New Amsterdam Records)
Une fois n'est pas coutume, la voix - celle de Carla Kihlstedt - est au centre de ce nouveau disque de Tin Hat. Le groupe au jazz chambriste ouvert sur les musiques du monde (tendance tzigane, klezmer, americana et bien d'autres) met pour l'occasion en musique des poèmes d'e.e. cummings. Résultat délicat, délicieusement voyageur, avec une pointe d'espièglerie portée par la voix mutine de la violoniste.
Bojan Z - Soul Shelter (Anteprima Productions)
Dix compositions - certaines incorporant des mélodies issues des folklores balkaniques - et une reprise de Duke Ellington sont le terrain de jeu de Bojan Zulfikarpasic pour ce deuxième disque en solo de sa carrière. On y retrouve la joie virevoltante qui irrigue le jeu du pianiste, mais aussi l'évocation nostalgique de territoires laissés du côté de l'enfance - avant la guerre.
dimanche 30 décembre 2012
Bilan 2012, les scènes
Je n'aurai pas été très prolixe en cette année 2012 dans mes
compte-rendus de concerts et autres scènes. Deux petits billets
seulement à se mettre sous la dent. Même si ma fréquentation des salles
de spectacles s'est fortement réduite par rapport à il y a quelques
années (22 concerts vus cette année quand c'était souvent plus de 100
par an il n'y a pas si longtemps), j'aurais pu - j'aurais dû - évoquer ici
les quelques moments forts de la saison. Séance de rattrapage express.
Côté théâtre, on retiendra Bloed & Rozen, puissante évocation des destins croisés de Jeanne d'Arc et Gilles de Rais par Guy Cassiers (mise en scène) et Tom Lanoye (texte) à l'Odéon en février. Les deux flamands prolongent leur exploration des brûlures du pouvoir, mêlant victime et bourreau dans une ronde sanglante à l'incroyable maîtrise formelle, servie par une langue très poétique (si, si, le néerlandais peut l'être !).
Côté danse, la rencontre du chant flamenco d'Inés Bacán et du piano libre de Sylvie Courvoisier pour servir la chorégraphie d'Israel Galván aura illuminé La Curva en juillet à l'Athénée. Au-delà des codes attachés à la tradition gitane, Galván embrase le flamenco, toujours en tension entre une fière rigidité andalouse et toutes les souplesses que lui imposent les élans libertaires de la pianiste suisse. Un spectacle intense. L'attention ne retombe à aucun instant.
Côté opéra, beau souvenir laissé du côté de Nixon in China de John Adams en avril au Châtelet. Malgré l'esthétique minimaliste typique d'Adams, la musique m'a emporté tout au long du spectacle. Subtiles variations qui évitent les impressions de redites tout en maintenant l'unité forte du spectacle. Beaucoup d'humour dans le livret, tout en s'appuyant sur la réalité de la visite de Nixon à Mao en 1972 et ce qu'elle nous dit des faux-semblants du pouvoir. Ou quand l'histoire immédiate prend des allures de fable intemporelle.
Enfin, parmi les différents concerts auxquels j'ai assisté, celui du quartet de Wayne Shorter à la Salle Pleyel en novembre conserve une saveur particulière. Ce n'était certes pas la première fois que je voyais le groupe sur scène (plutôt la sixième en l'espace de dix ans) mais, encore une fois, je me suis laissé prendre sans retenue par la puissance émotive de la musique. Avec la sensation, encore renouvelée, d'entendre quelque chose de totalement différent des fois précédentes. Ce qui m'aura particulièrement frappé cette fois-ci, c'est la puissance et l'ampleur du son. De Shorter aux saxophones, mais surtout du groupe comme un tout incroyablement uni.
Et 2013 devrait bien commencer : Blue Note annonce en effet un enregistrement live du quartet à paraître en février !
Côté théâtre, on retiendra Bloed & Rozen, puissante évocation des destins croisés de Jeanne d'Arc et Gilles de Rais par Guy Cassiers (mise en scène) et Tom Lanoye (texte) à l'Odéon en février. Les deux flamands prolongent leur exploration des brûlures du pouvoir, mêlant victime et bourreau dans une ronde sanglante à l'incroyable maîtrise formelle, servie par une langue très poétique (si, si, le néerlandais peut l'être !).
Côté danse, la rencontre du chant flamenco d'Inés Bacán et du piano libre de Sylvie Courvoisier pour servir la chorégraphie d'Israel Galván aura illuminé La Curva en juillet à l'Athénée. Au-delà des codes attachés à la tradition gitane, Galván embrase le flamenco, toujours en tension entre une fière rigidité andalouse et toutes les souplesses que lui imposent les élans libertaires de la pianiste suisse. Un spectacle intense. L'attention ne retombe à aucun instant.
Côté opéra, beau souvenir laissé du côté de Nixon in China de John Adams en avril au Châtelet. Malgré l'esthétique minimaliste typique d'Adams, la musique m'a emporté tout au long du spectacle. Subtiles variations qui évitent les impressions de redites tout en maintenant l'unité forte du spectacle. Beaucoup d'humour dans le livret, tout en s'appuyant sur la réalité de la visite de Nixon à Mao en 1972 et ce qu'elle nous dit des faux-semblants du pouvoir. Ou quand l'histoire immédiate prend des allures de fable intemporelle.
Enfin, parmi les différents concerts auxquels j'ai assisté, celui du quartet de Wayne Shorter à la Salle Pleyel en novembre conserve une saveur particulière. Ce n'était certes pas la première fois que je voyais le groupe sur scène (plutôt la sixième en l'espace de dix ans) mais, encore une fois, je me suis laissé prendre sans retenue par la puissance émotive de la musique. Avec la sensation, encore renouvelée, d'entendre quelque chose de totalement différent des fois précédentes. Ce qui m'aura particulièrement frappé cette fois-ci, c'est la puissance et l'ampleur du son. De Shorter aux saxophones, mais surtout du groupe comme un tout incroyablement uni.
Et 2013 devrait bien commencer : Blue Note annonce en effet un enregistrement live du quartet à paraître en février !
jeudi 1 novembre 2012
Herbie Hancock @ Salle Pleyel, mercredi 31 octobre 2012
Sur la scène, les claviers forment un cercle. A l'Est, un Fazioli. Aux autres points cardinaux, divers synthétiseurs, surmontés pour certains de quelques iPads accrochés à des pieds en métal. L'arsenal à la disposition du pianiste caméléon n'est-il pas sur-dimensionné pour une échappée solitaire ? On connaît la réticence d'Hancock à se produire seul face au grand piano. En cinquante ans, sa discographie ne compte qu'une unique trace d'un solo tout acoustique (The Piano, Sony Japan 1978). Avant qu'il n'entre en scène, beaucoup de questions hantent mon esprit. Je sais par avance qu'il faudra savoir saisir les moments de magie et ne pas se laisser prendre au piège de la dispersion.
Après quelques saluts appuyés au public, Herbie Hancock s'assoit face au Fazioli. Il plaque quelques accords puissants, graves, hésitants entre solennité et dissonances. Peu à peu une assise rythmique se met en place. Des réminiscences de Ravel semblent enrichir le discours. Enfin émerge la mélodie entêtante de Footprints, un des titres phares de Wayne Shorter, au répertoire du second quintet de Miles (Miles Smiles, Columbia 1966). Hancock étire le temps, entame un voyage au long cours à travers la composition d'un de ses plus proches compagnons d'aventure. Beau clin d’œil pour entamer le concert avant d'enchaîner ses "tubes". Ce sera la seule pièce tout acoustique du concert.
Pour le deuxième morceau, Hancock reste néanmoins au piano. La mélodie sucrée de Sonrisa, qui évoque les arrangements d'une musique de film, lui sert de fil rouge tandis qu'il lance des samples à l'aide d'un des iPads à sa disposition. D'abord quelques légers arpèges de harpe et éléments percussifs qui m'évoquent les sonorités de Björk (tendance Vespertine) et qui se marient bien avec le côté quasi pop de la composition. La fin du morceau, avec des samples symphoniques beaucoup plus envahissants, est plus éprouvante. On atteint assez vite la dose limite de calories, et de sucrée la mélodie devient écœurante.
Hancock annonce ensuite Maiden Voyage. Ovation. Pourtant, cette si belle mélodie se retrouve comme vidée progressivement de sa sève. Tout d'abord par une approche plus que minimaliste, au rythme ultra-dilaté, au piano, puis par un passage aux claviers électriques et au vocoder qui entraîne le tout vers la musique d'ambiance, au risque de l'ennui. Sans doute conscient de l'effet produit, Hancock reprend le micro à la fin du morceau et propose quelque chose de plus rythmique. Le public approuve cette sage décision. Suit un morceau aux sonorités vaguement disco (le seul morceau que je n'identifie pas). Mais, seul sur la grande scène de Pleyel et avec un public confortablement assis dans les beaux fauteuils rouges mis à sa disposition, ça ne prend pas vraiment.
De retour au Fazioli, Hancock sort sa botte secrète pour - enfin - sortir le public de son écoute polie. Dès les premiers accords de Cantaloup Island - piano et boîtes à rythme iPadiennes - on sent un frisson de plaisir parcourir la salle. Les machines n'apportent, comme d'habitude, rien, mais la joie mise par le pianiste dans son jeu rehausse enfin de couleurs chatoyantes un concert qui en manquait sérieusement passé le premier morceau. Malheureusement, il est déjà 21h45 et le chicagoan quitte la scène. Après quelques minutes de silence, les scratches si caractéristiques de Rock it résonnent dans l'obscurité de Pleyel. Armé d'un synthé à bretelles, Hancock revient sur scène sous les vivas au milieu du fatras électro-funk de son tube interplanétaire de 1983. Pour finir son "best of" personnel, il enchaîne sur le rythme de basse obsédant de Chameleon. Toujours mis en boîte. Comme si ce concert était surtout, pour Herbie, le moyen d'illustrer qu'il avait besoin des autres pour s'épanouir pleinement. Et que leurs fantômes reconstitués par la technologie ne pouvaient guère faire illusion bien longtemps.
A lire ailleurs : Le Digitalophone.
Après quelques saluts appuyés au public, Herbie Hancock s'assoit face au Fazioli. Il plaque quelques accords puissants, graves, hésitants entre solennité et dissonances. Peu à peu une assise rythmique se met en place. Des réminiscences de Ravel semblent enrichir le discours. Enfin émerge la mélodie entêtante de Footprints, un des titres phares de Wayne Shorter, au répertoire du second quintet de Miles (Miles Smiles, Columbia 1966). Hancock étire le temps, entame un voyage au long cours à travers la composition d'un de ses plus proches compagnons d'aventure. Beau clin d’œil pour entamer le concert avant d'enchaîner ses "tubes". Ce sera la seule pièce tout acoustique du concert.
Pour le deuxième morceau, Hancock reste néanmoins au piano. La mélodie sucrée de Sonrisa, qui évoque les arrangements d'une musique de film, lui sert de fil rouge tandis qu'il lance des samples à l'aide d'un des iPads à sa disposition. D'abord quelques légers arpèges de harpe et éléments percussifs qui m'évoquent les sonorités de Björk (tendance Vespertine) et qui se marient bien avec le côté quasi pop de la composition. La fin du morceau, avec des samples symphoniques beaucoup plus envahissants, est plus éprouvante. On atteint assez vite la dose limite de calories, et de sucrée la mélodie devient écœurante.
Hancock annonce ensuite Maiden Voyage. Ovation. Pourtant, cette si belle mélodie se retrouve comme vidée progressivement de sa sève. Tout d'abord par une approche plus que minimaliste, au rythme ultra-dilaté, au piano, puis par un passage aux claviers électriques et au vocoder qui entraîne le tout vers la musique d'ambiance, au risque de l'ennui. Sans doute conscient de l'effet produit, Hancock reprend le micro à la fin du morceau et propose quelque chose de plus rythmique. Le public approuve cette sage décision. Suit un morceau aux sonorités vaguement disco (le seul morceau que je n'identifie pas). Mais, seul sur la grande scène de Pleyel et avec un public confortablement assis dans les beaux fauteuils rouges mis à sa disposition, ça ne prend pas vraiment.
De retour au Fazioli, Hancock sort sa botte secrète pour - enfin - sortir le public de son écoute polie. Dès les premiers accords de Cantaloup Island - piano et boîtes à rythme iPadiennes - on sent un frisson de plaisir parcourir la salle. Les machines n'apportent, comme d'habitude, rien, mais la joie mise par le pianiste dans son jeu rehausse enfin de couleurs chatoyantes un concert qui en manquait sérieusement passé le premier morceau. Malheureusement, il est déjà 21h45 et le chicagoan quitte la scène. Après quelques minutes de silence, les scratches si caractéristiques de Rock it résonnent dans l'obscurité de Pleyel. Armé d'un synthé à bretelles, Hancock revient sur scène sous les vivas au milieu du fatras électro-funk de son tube interplanétaire de 1983. Pour finir son "best of" personnel, il enchaîne sur le rythme de basse obsédant de Chameleon. Toujours mis en boîte. Comme si ce concert était surtout, pour Herbie, le moyen d'illustrer qu'il avait besoin des autres pour s'épanouir pleinement. Et que leurs fantômes reconstitués par la technologie ne pouvaient guère faire illusion bien longtemps.
A lire ailleurs : Le Digitalophone.
dimanche 2 septembre 2012
Jeanne Added / Maja Ratkje & Poing @ La Dynamo, samedi 1er septembre 2012
Rituel immuable : chaque nouvelle saison commence par une visite du côté de Jazz à la Villette. Hier soir, le festival franchissait le périphérique pour prendre possession de La Dynamo, à Pantin. Seule en scène, Jeanne Added s'accompagne à la basse. Elle commence en allemand, par un poème de Robert Walser, portée par une ligne de basse fantomatique, obsédante et dépouillée. L'instrument principal de Jeanne Added, c'est sa voix. C'est avec elle qu'elle établit la mélodie, qu'elle nous emporte pour un voyage fait de doux râles, de puissants susurrements, et d'intenses poèmes mis en musique par ses soins. Si elle débute en allemand, le reste de son répertoire - ce soir-là en tout cas - est en anglais, tels les très beaux Drinking du poète élisabéthain Abraham Cowley ou The Ballad of Camden Town de James Elroy Flecker. La voix de Jeanne Added allie avec bonheur une sorte de fragilité dépouillée et une puissance expressive dû à un engagement total du corps de la jeune femme dans sa musique. On sent que cela vient du ventre, des tripes, sans pour autant que tout sens des nuances n'en soit effacé. Après l'avoir vue et entendue dans des contextes variés, mais souvent plus ouvertement jazz (Le Bruit du [sign], Vincent Courtois, Poète vos papiers !, Yes is a pleasant country), c'est un vrai plaisir de découvrir cette nouvelle facette, sans doute plus pop, au plus près de sa voix. Si elle passe l'essentiel du concert en solo, elle invite à la rejoindre sur scène pour les quatre derniers morceaux Marielle Chatain. Celle-ci joue sur deux d'entre eux du saxophone baryton et sur les deux autres elle chante avec Jeanne en jouant du synthé. Cela permet d'habiller un peu différemment les chansons, sans pour autant remettre en cause l'approche volontairement squelettique de l'accompagnement instrumental. Car l'essentiel, ce soir, c'est la voix.
La deuxième partie de la soirée fait la part belle à la voix d'une autre étrange sirène. Vue il y a quelques années à Banlieues Bleues (2007) au sein de Spunk, quatuor norvégien, féminin et bruitiste, Maja Ratkje est cette fois accompagnée par Poing, à la tête d'un quatuor norvégien, weimarien et socialiste. Au mur, derrière les musiciens, une banderole avec le nom du groupe et un poing serré (d'où le nom) dessiné. Sur le devant de la scène, un drapeau rouge frappé de la tête de Vladimir Ilitch Oulianov sert de nappe à une table sur laquelle est posé un kleiner Radioapparat. Pour le premier morceau, une composition de Maja Ratkje, seul les trois membres de Poing sont présents sur scène, soit Frode Haltli à l'accordéon, Hakon Thelin à la contrebasse et Rolf-Erik Nystrom au sax alto. Ambiance cabaret contemporain, parcouru d'éléments jazz, bruitistes et folk pour commencer. La suite du répertoire fait la part belle aux textes de Brecht et aux musiques de Kurt Weill et Hanns Eisler. Des extraits de l'Opéra de Quat'sous (Die Seeräuberjenny, Der Morgenchoral des Peachum, Kanonensong...) suivent le Solidaritätslied d'Eisler. Ce dernier, en ouverture de concert, illustre bien les orientations esthétiques du groupe : tout en conservant tout le lyrisme romantique contenu dans ces hymnes révolutionnaires, ils s'en amusent et les font entrer en collision les uns avec les autres (Plaine, ma plaine et le Solidaritätslied, puis Je t'aime moi non plus de Gainsbourg et Der Song von Mandeley de Weill, ou encore les Fables of Faubus de Mingus et une chanson norvégienne). Même quand ils semblent s'éloigner du répertoire weimarien, c'est pour y revenir rapidement, par la bande (Tow Waits). Du cabaret allemand de l'entre-deux-guerres, ils ont conservé l'expressionnisme et l'ont enrichi des expériences du jazz et des musiques aventureuses d'après guerre. Armée tour à tour d'un mégaphone et d'un kazoo, Maja Ratkje parcourt ces hymnes bien connus à l'aide de gazouillis joyeux, de râles inquiétants, de feulements extatiques, de slogans magnifiques ; et leur redonne une nouvelle fraîcheur. On ressort du concert des mélodies entrainantes plein la tête. Sur le chemin du retour, il faut se retenir de ne pas hurler à tue-tête dans les rues désertes, à l'heure où les braves gens dorment, peut-être bercés de doux rêves révolutionnaires.
La deuxième partie de la soirée fait la part belle à la voix d'une autre étrange sirène. Vue il y a quelques années à Banlieues Bleues (2007) au sein de Spunk, quatuor norvégien, féminin et bruitiste, Maja Ratkje est cette fois accompagnée par Poing, à la tête d'un quatuor norvégien, weimarien et socialiste. Au mur, derrière les musiciens, une banderole avec le nom du groupe et un poing serré (d'où le nom) dessiné. Sur le devant de la scène, un drapeau rouge frappé de la tête de Vladimir Ilitch Oulianov sert de nappe à une table sur laquelle est posé un kleiner Radioapparat. Pour le premier morceau, une composition de Maja Ratkje, seul les trois membres de Poing sont présents sur scène, soit Frode Haltli à l'accordéon, Hakon Thelin à la contrebasse et Rolf-Erik Nystrom au sax alto. Ambiance cabaret contemporain, parcouru d'éléments jazz, bruitistes et folk pour commencer. La suite du répertoire fait la part belle aux textes de Brecht et aux musiques de Kurt Weill et Hanns Eisler. Des extraits de l'Opéra de Quat'sous (Die Seeräuberjenny, Der Morgenchoral des Peachum, Kanonensong...) suivent le Solidaritätslied d'Eisler. Ce dernier, en ouverture de concert, illustre bien les orientations esthétiques du groupe : tout en conservant tout le lyrisme romantique contenu dans ces hymnes révolutionnaires, ils s'en amusent et les font entrer en collision les uns avec les autres (Plaine, ma plaine et le Solidaritätslied, puis Je t'aime moi non plus de Gainsbourg et Der Song von Mandeley de Weill, ou encore les Fables of Faubus de Mingus et une chanson norvégienne). Même quand ils semblent s'éloigner du répertoire weimarien, c'est pour y revenir rapidement, par la bande (Tow Waits). Du cabaret allemand de l'entre-deux-guerres, ils ont conservé l'expressionnisme et l'ont enrichi des expériences du jazz et des musiques aventureuses d'après guerre. Armée tour à tour d'un mégaphone et d'un kazoo, Maja Ratkje parcourt ces hymnes bien connus à l'aide de gazouillis joyeux, de râles inquiétants, de feulements extatiques, de slogans magnifiques ; et leur redonne une nouvelle fraîcheur. On ressort du concert des mélodies entrainantes plein la tête. Sur le chemin du retour, il faut se retenir de ne pas hurler à tue-tête dans les rues désertes, à l'heure où les braves gens dorment, peut-être bercés de doux rêves révolutionnaires.
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