lundi 11 juillet 2005
Omar Sosa / Jimmy Bosch & Mercadonegro @ Parc Floral, dimanche 10 juillet 2005
En trois longs morceaux (vingt minutes chacun), Omar Sosa a donné un bon aperçu de ses récentes recherches musicales. Tout d'abord axées sur l'aspect rythmique des choses dans le premier morceau, avec un jeu au piano très percussif, où les bribes de mélodies n'étaient que de courte durée. Une manière originale de dynamiser le latin jazz qui a trop souvent tendance à tout sacrifier à l'aspect purement dansant. Ici, on perçoit une recherche, l'exploration de nouvelles voix. La complémentarité entre Sosa et Anga Diaz était pour beaucoup dans la réussite de ce survol des rythmes afro-cubains marqués par la santeria, ce culte synchrétique cubain proche du vaudou haïtien et du candomblé brésilien (même racine yoruba - tiens, un sample judicieux de Fela servi par le DJ au passage). Pour les deux autres morceaux, Sosa accordait plus de place à la mélodie, introspective sur les introductions et conclusions des morceaux, plus déstructurée et éclatée dans leurs développements.
Changement d'optique pour la seconde partie avec l'orchestre de salsa Mercadonegro. Exit le jazz, il s'agissait là d'une vrombissante machine à faire danser dans la plus pure tradition salsa, tous cuivres en avant. Composé de musiciens de toute l'Amérique Latine (Cuba, Pérou, Argentine, Brésil, Colombie) et même d'Italie, le groupe propose une musique efficace, même s'il lui manque le petit grain de folie qui pourrait faire dérailler le tout. Après trois morceaux en forme d'échaufement, le groupe a été rejoint par le tromboniste nuyoricain Jimmy Bosch, star incontestée de la "salsa dura". Et, de fait, au fur et à mesure du concert, s'insérant de mieux en mieux dans le son de l'orchestre, Jimmy Bosch a apporté une dimension supplémentaire, plus osée et plus libre, à la musique du groupe. Sans rien perdre de son aspect dansant, les solos et duos menés par Jimmy Bosch entrainaient le groupe vers une ivresse joyeuse et communicative, ce qui permettait de vaincre les réticences du début. Pour le rappel, il a appelé Omar Sosa et Miguel Anga Diaz a les rejoindre sur scène pour une descarga finale du plus bel effet.
dimanche 10 juillet 2005
Brian Blade Fellowship / The Bad Plus @ Parc Floral, samedi 9 juillet 2005
Le Paris Jazz Festival s'était un peu transformé en Paris Drums Festival hier. Entre Brian Blade à la tête de son groupe Fellowship et David King au sein de The Bad Plus, on a eu le droit à une démonstration de maniement des baguettes, dans deux styles très différents, mais tous les deux impressionnants.
La première partie était donc assurée par Brian Blade à la tête d'un quintet tout en souplesse et élasticité, à l'image du leader. J'ai déjà vu Brian Blade au Parc Floral. C'était il y a deux ans avec le quartet de Wayne Shorter, autrement dit un immense moment de musique. C'est peu dire qu'il m'avait fait une forte impression. J'étais donc assez impatient à l'idée de le retrouver à la tête de sa propre formation. Celle-ci est composée de Myron Walden, particulièrement brillant au sax alto et à la clarinette basse, Melvin Butler au sax ténor, Jon Cowherd au piano et Doug Weiss, qui a des faux airs de Charlie Haden physiquement, à la contrebasse. Parmi les sidemen, l'altiste est celui qui m'a le plus impressionné, aussi bien au sax qu'à la clarinette, comme sur la très belle introduction du deuxième morceau, où il était simplement accompagné par le pianiste et des clochettes agitées par Brian Blade. Le pianiste n'était pas mauvais non plus, capable de moments particulièrement lyriques, comme si sa musique jaillissait d'une source vive et continue. D'ailleurs, un bon nombre des compositions jouées par le groupe étaient de lui. Mais le meilleur c'était évidemment Brian Blade lui-même, qui a une façon de dynamiter le rythme, de l'éclater en de multiples micro-rythmes tous plus dansants les uns que les autres, que son jeu s'apparente à un perpétuel feu d'artifice joyeux et particulièrement bondissant. La musique jouée était dans l'esthétique jazz la plus pure, du jazz sans épithète, mainstream, simplement du jazz. Et du bon, du très bon. Un peu à l'image de cette nouvelle scène américaine documentée par un label comme Fresh Sound New Talent. Ni conservateurs, ni révolutionnaires, les musiciens connaissent les codes du jazz et jouent dedans et non autour. Le contraire des esthétiques fusionnelles (electro, funk, rock, world...) qui font bien souvent vivre le jazz contemporain. Et ça a du bon aussi parfois. Notamment quand tout cela est souligné par un batteur de la trempe de Brian Blade. Le public ne s'y est pas trompé qui a fait une belle standing ovation au groupe (chose très rare pour les premières parties, et pourtant je fréquente le PJF depuis pas mal d'années maintenant).
La seconde partie était radicalement différente. Bien qu'également issus de la scène américaine contemporaine, The Bad Plus développent une approche moins strictement jazz. Ils empruntent de nombreux éléments à la culture rock : répertoire mais aussi manière de construire les morceaux, mélodiquement et rythmiquement parlant. David King, le batteur du groupe, a d'ailleurs le parfait look du rockeur énervé : corpulence qui en impose, tatouages, piercing... Le genre de mec qu'on n'aimerait pas croiser un soir dans une rue sombre. Pourtant, arborant constamment un sourire qui lui bouffe tout le visage, il a l'air tout gentil. Sa batterie ne doit pas penser la même chose, vue la manière dont il s'en occupe. Avec sa frappe lourde, très rapide, il est dans l'explosion permanente. Si le jeu de Brian Blade s'apparente à un feu d'artifice, avec David King on serait plutôt face à l'artillerie lourde. On ne parle pas de "loud jazz" pour rien à propos de The Bad Plus. Leur marque de fabrique pourrait d'ailleurs bien être cet alliage assez spécial de mélodies simples, naïves, légères et d'un rythme extrêmement présent, en intensité sonore et en vitesse d'exécution.
Le groupe a joué essentiellement des nouveaux morceaux aux titres toujours aussi improbables (j'ai retenu un joli Rhinoceros is my profession) qui devraient se retrouver sur leur prochain disque, qu'ils viennent juste d'enregistrer. Ils ont également interprété quelques morceaux tirés de leur disque These are the Vistas (Columbia, 2003) comme Big Eater et le beau Everywhere You Turn. Ou encore l'un de mes morceaux préférés de leur répertoire, lors des rappels, And Here We Test Our Powers Of Observation tiré de leur album Give (Columbia, 2004). Les compositions se répartissent de manière assez équilibrée entre les trois membres du groupe : David King donc, mais aussi Ethan Iverson au piano et Reid Anderson à la contrebasse.
Que serait enfin un concert de The Bad Plus sans reprise de tube de la pop music mondiale ? Hier, on a eu le droit à une reprise un peu anecdotique du We are the Champions de Queen, mais aussi à une belle version de Human Behavior de Björk.
samedi 2 juillet 2005
[iks] / TTPKC & Le Marin / Surnatural Orchestra @ Studio de l'Ermitage, vendredi 1er juillet 2005
Le concert a commencé par quelques morceaux joués par [iks], seul sur scène. Ce quintet canadien est composé de Sébastien Arcand-Tourigny au sax alto, de Stefan Schneider à la batterie, de Pierre-Alexandre Tremblay à la basse et aux machines, de Sylvain Pohu à la guitare et aux machines et de Nicolas Boucher aux claviers et aux machines. Il s'agit donc d'un groupe d'électro-jazz mais qui, heureusement, ne fait ni dans l'électro jazzy, ni dans la jazz "boom boom tchack". C'est un véritable quintet jazz, influencé par le M-Base ou la démarche de Tim Berne, un peu à la manière de la nébuleuse du Hask de ce côté-ci de l'Atlantique, qui retraite en direct certains éléments par ordinateur pour ajouter des effets décalés à leur musique.
Après deux suites en forme de medley pour présenter leur musique, ils ont été rejoints par les quatre membres de TTPKC & Le Marin (3 saxes, 1 batteur) pour quelques morceaux particulièrement prenants. Installant des climats entêtants, tourbillonnants, d'abord assez planants, puis montant petit à petit en régime, de manière très sinueuse (c'est là qu'on voit l'influence de Tim Berne), les morceaux finissaient par des aopthéoses de saxes déchaînés au son retraité par ordinateur assez exceptionnelles. C'était vraiment dommage que ça s'arrête.
Le deuxième set à vu la confrontation de [iks] et du Surnatural Orchestra, groupe qui inclut les musiciens de TTPKC & Le Marin. La première chose qui frappe, c'est le contraste. Les membres du Surnatural sont déguisés façon cirque, alors que les musiciens canadiens semblent prendre assez au sérieux leur musique. Choc des cultures. Le Surnatural klezmerise à tout va, alors que [iks] cherche plutôt à installer des climats sur le long terme. Pourtant, leur collaboration n'a pas été dénuée d'intérêt, les Canadiens se prenant peu à peu au jeu, en malaxant électroniquement les solos endiablés des membres du Surnatural. Si au début les morceaux étaient assez abstraits, puisant dans le jazz comtemporain, petit à petit des citations klezmer se sont introduites dans la musique de l'ensemble pour finir façon fanfare balkanique, tous cuivres en avant, les membres de [iks] sautillant tout autant que leurs rigolards collègues parisiens.
Excellent concert qui aura permis de découvrir un groupe vraiment intéressant. Ils seront d'ailleurs encore en concert le samedi 9 juillet, toujours à l'Ermitage, pour rencontrer Momo Erectus cette fois-ci, un autre groupe issu du collectif Surnatural. Avis aux amateurs.
jeudi 30 juin 2005
Grupa Palotaï / Wildmimi Antigroove Syndicate / Taranta-Babu @ Studio de l'Ermitage, mercredi 29 juin 2005
Le concert a commencé par un set du Grupa Palotaï, sans batteur. Nicolas Mathuriau, qui tient d'habitude la batterie du groupe, étant en convalescence suite à de mauvaises rencontres du côté de Marignane (les rapports de certains avec la musique "dégénérée" ne se sont visiblement pas améliorés en 70 ans...). Les quatre autres membres du groupe étaient bien là eux, c'est à dire toujours Csaba Palotaï à la guitare, Didier Havet au soubassophone, et Rémi Sciuto et Thomas de Pourquery aux divers saxophones. Plaisir renouvelé à l'écoute de cette musique joyeuse, pleine d'humour, entre jazz et effluves est-européennes, avec même quelques nouveaux morceaux.
Le deuxième set était assuré par le Wildmimi Antigroove Syndicate, un trio qui regroupe Rémi Sciuto aux saxes, Boris Boublil au piano et à l'orgue, et Antonin Leymarie (de TTPKC & Le Marin) à la batterie. Là aussi la musique puise dans les danses populaires vues à travers le prisme du jazz contemporain. Ce groupe pourrait être une sorte de cousin de la Campagnie des Musiques à Ouïr et de son jazz rural. D'ailleurs, il est souvent question d'animaux dans les morceaux du groupe. On croise ainsi poulet, calamar et poney dans les titres de plusieurs morceaux. Contrairement à ce que leur nom laisse paraître, ils savent aussi bien groover, notamment Boris Boublil aux claviers électriques. Mais ce n'est pas leur seule référence. Les musiques de cabaret pointent aussi le bout de leur nez dans leur démarche festive.
Le troisième set était l'oeuvre de Taranta-Babu, quintet qui puise lui plutôt son inspiration dans les musiques du Sud (Italie, Maghreb). Composé de Fabien Kisoka aux saxes, Matthias Mahler au trombone, Tarik Chaouach au fender rhodes et au mélodica, François Puyalto à la basse et Tatiana Mladenovitch à la batterie (et tout le monde aux percussions), le groupe mélange un jazz énergique, voire énervé, avec les rythmes des transes gnawa notamment, à grand renfort de qarqabous (ces castagnettes métaliques typiques de la musique gnawa), et avec une basse qui prend parfois des accents de guembri. Un groupe qui ne fait pas dans la dentelle (un peu moins subtil que les deux autres), mais qui dégage une bonne dose d'énergie.
Pour le rappel, les musiciens des trois groupes sont venus jouer un morceau ensemble, inspiré des musiques populaires du Sud de l'Italie (fanfare sicilienne, chanson napolitaine...), qui finissait de démontrer qu'il n'était pas tout à fait impossible de danser sur ces musiques, ou à tout le moins de fortement bouger tête, jambes et bras.
mercredi 29 juin 2005
M. Ward / Arto Lindsay @ Cité de la Musique, mardi 28 juin 2005
La performance de M. Ward a confirmé que, décidément, folk, country, rock et genres assimilés m'ennuient profondément. Dès le troisième morceau, j'en avais marre. J'avais l'impression qu'il ne se passait rien dans cette musique. En plus, la voix de M. Ward n'est pas très agréable, un peu nasillarde et pas toujours très juste. Même sa reprise du Let's Dance de Bowie n'a pas réussi à éveiller plus de deux secondes mon attention.
Heureusement, ce qui a suivi a été radicalement - c'est le moins que l'on puisse dire - différent. Dès ses premières "notes" (ou plutôt dès ses premiers bruits), Arto Lindsay a surpris tout l'auditoire. Il ne joue pas de la guitare, il la tape, la triture dans tous les sens, la pousse à bout, à grand renfort d'amplification électrique. On était plus proche de la no wave de DNA que de ses récentes aventures en terres brésiliennes. Mais, dès qu'il a commencé à chanter, de sa voix douce et aigue, un retour vers la langueur bossa a eu lieu. Pendant tout le concert il a ainsi joué sur les contrastes entre la douceur de sa voix, toute en délicatesse lusophone, et son "jeu" de guitare pour le moins bruitiste. Comme un condensé de ses aventures soniques depuis 30 ans.
Il faut dire qu'Arto Lindsay est un personnage musical paradoxal comme seul New York en engendre. Grandi au Brésil, ce dandy américain a toujours eu un pied au Nord et l'autre au Sud du continent américain. Producteur de Caetano Veloso, Marisa Monte, Vinicius Cantuaria ou encore Carlinhos Brown, il a aussi été à la pointe du bruitisme no wave avec DNA ou aux côtés de John Zorn (dans Locus Solus par exemple). Depuis une petite décénie maintenant, il explore avec quelques fidèles la bossa et la samba à travers les prismes bruitistes et électroniques. Sur disque, ça donne quelque chose de très délicat, les éléments perturbateurs étant distillés avec parcimonie. Sur scène hier, en solo il est vrai, c'était beaucoup plus radical - mais avec beaucoup d'humour. Comme cette reprise du standard brésilien Beija-me, en conclusion du concert, avec un accompagnement minimaliste à la guitare. Belle ligne mélodique vocale parasitée par un rythme guitaristique déglingué. Un excellent résumé de la démarche d'Arto Lindsay qui confronte constamment musique et bruit, un "moyen efficace de lutte contre le conservatisme" comme titrait Véronique Mortaigne dans Le Monde il y a quelques années à propos du guitariste new-yorkais.
Si j'évoque Véronique Mortaigne, ce n'est pas tout à fait un hasard. C'est en effet suite à un autre de ses articles, que je me suis intéressé à Bashung (l'auteur de la programmation de la Cité de la Musique cette semaine). Avant de lire cet article, Bashung n'était pour moi qu'un chanteur de variétés de plus, dont je ne connaissais que quelques tubes passés à la radio. Mais, dans son article, au sujet du disque L'imprudence (Barclay, 2002), Véronique Mortaigne soulignait la présence de Marc Ribot, Arto Lindsay, Steve Nieve ou encore Mino Cinelu parmi les musiciens qui entouraient le chanteur. Premier intérêt : que pouvaient bien faire Ribot et Lindsay chez Bashung ? L'article étant également très élogieux sur le reste, comparant le disque aux meilleurs Gainsbourg et Ferré (mes deux chanteurs français préférés), je me suis décidé à l'acheter. Et, effectivement, ce disque est un petit bijou. Pourtant je n'écoute pas beaucoup de chanson française d'habitude, mais là c'est superbe. La chanson française qui s'inspire de la Downtown Scene, ça ne se voit pas tous les jours. Et quand, en plus, Bashung a la bonne idée d'inviter Arto Lindsay pour un concert aussi étonnant que superbe, ne boudons pas notre plaisir.