lundi 10 août 2026

Chicago Underground Duo / SML @ Fundação Calouste Gulbenkian, dimanche 9 août 2026

Déjà le dernier jour de Jazz em Agosto. Comme la veille, deux concerts sont programmés. Tout d’abord, à 18h30, dans l’auditorium de la fondation, Rob Mazurek et Chad Taylor ont poursuivi une aventure au long cours, entamée il y a presque trois décennies. Le premier disque du Chicago Underground Duo est en effet paru en 1998 (enregistré en 1997). Depuis, ils continuent de jouer régulièrement ensemble, dans ce format en duo comme dans des ensembles plus larges (trio, quartet ou plus). Je les avais ainsi vus lors de l’édition 2013 du festival lisboète, avec Pharoah Sanders et les deux orchestres « Underground » de Rob Mazurek rassemblés pour l’occasion : le Chicago Underground donc, et le São Paulo Underground. Treize ans plus tard, c’est la cellule souche de tous ces ensembles qui se produit donc. Et ils n’ont finalement besoin de personne d’autre pour nous entraîner loin avec eux. Chad Taylor est un batteur essentiel de la scène jazz contemporaine depuis les années 90, et sa prestation d’hier soir a largement démontré pourquoi. Avec un format instrumental resserré, son drumming est nécessairement plus mis en avant que dans des orchestres pour fournis. Son jeu a été une réjouissance de tous les instants. Grondements sourds, roulements puissants, polyrythmies explosives, même quand il passe un instant à la kalimba, sa sonorité nous captive. 


Sur cette base rythmique au groove obsédant, Rob Mazurek ajoute différents ingrédients. Puissants solos de trompette à plein pavillon, tels des hymnes à chanter à tue-tête. Beats électroniques et modulations synthétiques qui démultiplient l’intensité rythmique pourtant déjà bien présente. Incantations vocales et chapelet de clochettes qui semblent convoquer quelque esprit frappeur. Trompette en sourdine pour soudainement faire surgir une mélodie nocturne, presque apaisée. Spoken word déclamé avec véhémence. Les registres sont variés, mais l’excellence demeure quelque soit le moyen employé. L’excitation monte même d’un cran quand une silhouette s’avance avec un saxophone sous le bras : un invité surprise, pas annoncé au programme, mais pas n’importe lequel, James Brandon Lewis en personne qui vient souffler sur les braises pour allumer un feu spirituel dont il a le secret. On sait que Chad Taylor est le batteur de son quartet, et qu’ils jouent également souvent en duo, ce qui explique sans doute sa présence alors qu’il n’est pas à l’affiche du festival par ailleurs. Une très belle surprise, prolongée le temps d’un rappel, qui finit de faire de ce concert un souvenir qui restera longtemps en mémoire. 


Le dernier concert du festival, à 21h30 dans les jardins de la fondation, est la deuxième occasion pour moi de voir SML sur scène cette année, six mois après leur passage parisien par Sons d’hiver. Il y a nécessairement moins d’effet de surprise que la précédente fois, je sais quelque part à quoi m’attendre, mais leur capacité à créer des ambiances hypnotiques, changeantes au fur et à mesure de leurs longues plages improvisées (60 minutes d’une traite hier soir, avant un rappel d’une vingtaine de minutes complémentaires), fait toujours son effet. On retrouve ainsi avec plaisir cet amalgame de rythmes digitaux et synthétiques créés par Jeremiah Chiu avec le drumming si inventif de Booker Stardrum (quel nom prédestiné pour un batteur !), véritable propulseur de la « machine » SML. À cela, il faut ajouter la basse obsédante d’Anna Butterss, les « loops humaines » de Gregory Ulhmann à la guitare et les motifs répétitifs et filtrés de Josh Johnson au sax alto. Leur musique cherche clairement à créer des ambiances, il n’y a pas vraiment de mélodie, ne semble pas y avoir de vrai début ni de fin aux morceaux, ce sont juste des modulations autour de propositions rythmiques évolutives, dans un cousinage assumé avec les musiques électroniques ou le minimalisme. La recherche du « groove » sert de boussole, et une fois celui-ci atteint, chacun semble libre d’ajouter sa touche pour peu à peu conduire la musique dans une autre direction. C’est une musique qui se déploie sur la durée, condition nécessaire à l’abandon de soi pour ne plus que se laisser porter par le beat, comme dans un état second. Une conclusion idéale à la programmation impeccable de Jazz em Agosto, dont une caractéristique assez générale (en tout cas pour la majorité des concerts auxquels j’aurai assisté) était cette année l’imbrication naturelle entre rythmes acoustiques et ceux issus des machines. En cela, SML est sans doute une des propositions les plus réjouissantes et abouties sur la scène contemporaine, par-delà les questions de classification par genre musical. 

dimanche 9 août 2026

Pat Thomas / Tomas Fujiwara’s Dream Up @ Fundação Calouste Gulbenkian, samedi 8 août 2026

Pour sa programmation du week-end, Jazz em Agosto double la mise. Ainsi, avant le concert de 21h30 dans l’amphithéâtre extérieur, un autre rendez-vous est proposé à 18h30, cette fois-ci dans l’un des auditoriums intérieurs de la fondation. C’est la deuxième fois en l’espace de quelques mois que je vois le pianiste britannique Pat Thomas pour un concert en solo, après son passage par le Jazzfest Berlin en novembre dernier. Peut-être que je généralise mon propre ressenti, mais j’ai l’impression qu’il a une sorte de reconnaissance, tardive, à l’international, notamment depuis sa participation au quartet [ahmed] (aux côtés de Seymour Wright, Antonin Gerbal et Joel Grip), alors qu’il a déjà l’âge d’être un vétéran de la free music européenne. À Berlin, il était arrivé sur scène en boitant, s’appuyant difficilement sur une canne pour rejoindre le piano. Cette fois-ci, c’est même en fauteuil roulant qu’il s’avance, poussé par un assistant. Il commence néanmoins au quart de tour, à peine installé sur le tabouret du piano, alors que son assistant n’a pas encore fini de ranger le fauteuil sur le côté de la scène. Pas de temps mort dans les sets de Pat Thomas (c’était pareil à Berlin), la musique jaillit en continu, même les pauses entre les morceaux sont réduites au strict minimum. Le pianiste britannique vit intensément son art, pas nécessairement sur la longueur (quarante-cinq minutes plus un court rappel), mais sans accorder le moindre espace à quelques fioritures inutiles. 


Contrairement à son concert berlinois, Pat Thomas se « contente » de jouer sur les touches en ivoire. Pas d’intervention directement dans les cordes ni sur le cadre, il déroule son set en jouant selon la « norme », ou presque. On notera tout de même une corde préparée dans les aigus, sur le quatrième morceau, mais pour le reste son inventivité s’exprime autrement. Les morceaux qu’il interprète ont chacun leur couleur particulière. Très blues pour le premier, avec un groove presque dansant sur le deuxième , telle une mécanique bien huilée à la Nancarrow pour le troisième… sans pour autant se départir d’un langage hérité du free jazz qui laisse toute la place au goût de la surprise, aux clusters dissonants, aux résonances harmoniques construites par une succession rapide de notes moins aléatoires qu’il n’y parait au premier abord. Au-delà du free jazz, Pat Thomas a une dette évidente envers Thelonious Monk. Le plus récent disque du quartet [ahmed] lui est d’ailleurs consacré et, comme à Berlin, il interprète une composition de son illustre prédécesseur en guise de rappel, de manière très ramassée, sur une petite minute seulement, le temps de citer le thème et de le prolonger par quelques accords puissants au cœur de son propre langage. 

À 21h30, dans les jardins de la fondation, on retrouve un musicien déjà vu à plusieurs reprises lors des précédentes éditions de Jazz em Agosto (et à de nombreuses autres occasions), l’un de mes favoris depuis quasiment deux décennies désormais. Pour l’occasion, Tomas Fujiwara propose une formule inédite (juste entendue sur disque) avec son quartet percussif auteur du beau Dream Up (Out Of Your Head Records, 2025). Par rapport au disque, le line up est néanmoins renouvelé à moitié. Si on retrouve le leader à la batterie et Kaoru Watanabe aux tambours taiko (les tambours traditionnels japonais) et à la flûte shinobue (petite flûte traversière en bambou), le groupe est complété par Kweku Sumbry au ngoni, balafon, djembe et timbales et Ches Smith, de retour sur scène après son concert de la veille, au vibraphone et occasionnellement aux congas. Avec un groupe centré sur les percussions, on pourrait s’attendre à un déluge rythmique incessant déployé jusqu’à l’épuisement. Il n’en est rien, et Tomas Fujiwara propose au contraire une musique basée sur l’écoute mutuelle, qui laisse beaucoup de place à la retenue (à tel point qu’on a parfois l’impression que les sons des animaux nocturnes, batraciens, oiseaux ou autres insectes, font partie de la musique - en tout cas ils ne sont pas toujours recouverts), et qui ne cherche pas la « performance » démonstrative. De manière assez illustrative, les morceaux sont d’ailleurs relativement courts. 


S’il y a bien entendu des passages à quatre, chacun frappant ses percussions de manière simultanée, ce n’est pas l’essentiel du propos, et Fujiwara laisse beaucoup de place à ses compagnons pour briller en solo ou en duo. Le registre est plus souvent medium qu’à pleine puissance. Par ailleurs, le groupe n’est pas purement percussif. Kaoru Watanabe intervient régulièrement à la flûte shinobue, à la sonorité douce et fragile, et Kweku Sumbry au ngoni. Les deux chantent aussi à l’occasion, évoquant des traditions ancestrales que leurs origines laissent paraître, japonaises pour l’un, ouest-africaines pour l’autre. C’est ainsi, me semble-t-il, la première fois que Tomas Fujiwara convoque une musique qui rappelle une part de son héritage personnel, comme son nom de famille le suggère. Mais sans en faire un programme, plutôt comme un ingrédient parmi d’autres, au service d’une vision élargie des possibles des instruments percussifs. Ches Smith, au vibraphone, ajoute bien souvent une dimension mélodique à son jeu, à base de motifs simples, presque naïfs, qui s’insèrent néanmoins dans les passages a tutti comme une couche essentielle de la résonance harmonique permise par l’accumulation des rythmes et textures. Ce qui ressort à la fin du concert, c’est donc avant tout la dimension de compositeur de Fujiwara, pleine de maîtrise pour permettre de faire vibrer les peaux harmonieusement, sans se laisser déborder par l’excitation rythmique qui pourrait facilement prendre le pas dans un tel contexte. Et c’est d’autant plus réjouissant en live, quand la vue complète l’écoute. 

samedi 8 août 2026

Ches Smith’s Clone Row @ Fundação Calouste Gulbenkian, vendredi 7 août 2026

Un concert en demi-teinte, pour tout dire. Des musiciens pourtant grandement appréciés, mais quand la musique n’est pas aussi « géniale » que celle à laquelle ils nous ont habitués, la déception pointe le bout de son nez. Sur le papier, le quartet assemblé par Ches Smith (batterie, vibraphone) avait pourtant tout pour me plaire, avec la présence de Nick Dunston à la contrebasse et Liberty Ellman et Mary Halvorson aux guitares. Mais le parti pris esthétique du leader pour ce groupe m’a laissé un peu dubitatif par moment. La première impression a été peut-être trop décisive, mais je suis resté de marbre, comme extérieur à la musique, lors du premier morceau. Comme pour la majorité des morceaux du concert, Ches Smith commence par lancer une sorte de boîte à rythme digitale aux sonorités peu plaisantes, qu’il complète par son jeu percussif à la batterie et au vibraphone, changeant régulièrement d’instrument sans du coup laisser le temps à un discours véritablement construit de se déployer. Ses acolytes entrent progressivement en jeu, mais sans donner l’impression que le morceau n’aille véritablement quelque part. Ça ressemble alors à un exercice de style assez vain. Le deuxième morceau me rassure, me laissant penser que le premier n’était peut-être qu’un tour de chauffe avant l’entrée dans le vif du sujet. La complémentarité des deux guitares fait son effet, dans un jeu de course poursuite aux multiples distorsions qu’on attend forcément vues les forces en présence. Pourtant, la suite du concert fait resurgir les doutes face à ce qui semble être un choix esthétique assumé, mais qui ne me parle pas. Les beats digitaux lancés par Ches Smith et les interventions de Nick Dunston à l’aide d’une sorte de joystick pour retraiter les sons émis par ses partenaires font trop écran pour moi et m’empêchent de rentrer pleinement dans la musique. Je ne suis pas contre par principe l’intervention d’éléments électroniques dans un cadre improvisé, comme les concerts des deux précédents soirs l’ont illustré à merveille, mais cette fois-ci j’ai le sentiment que la sauce ne prend pas complètement et les morceaux me donnent l’impression de faire du sur place. 


La seconde partie de concert corrige heureusement un peu le tir, et les quatre/cinq derniers morceaux me parlent plus. Peut-être que je m’habitue à la musique et que je suis capable d’aller y chercher les éléments qui me plaisent le plus. Ce sont surtout les deux guitaristes qui, à ce jeu-là, me réjouissent et semblent décider à faire décoller les morceaux par leur capacité à prendre le discours à leur compte et donner enfin le sentiment que la musique « avance ». Ches Smith, aussi, prend plus le temps, au vibraphone ou à la batterie, mais pas aux deux simultanément, et propose un discours qui semble plus construit. On retrouve ainsi sa réjouissante capacité à propulser un morceau tout en maintenant des breaks qui relancent constamment l’attention. Ça décolle enfin ! Dommage qu’il ait fallu attendre 45 minutes… ce qui est trop long pour dissiper complètement le goût d’inachevé à la sortie du concert. Je me demande si le cadre du concert - en plein air - ne faisait pas lui aussi un peu écran. C’est une musique qui demanderait peut-être à être écoutée dans un espace plus restreint, debout, le corps prêt à répondre à une démarche plus centrée sur le rythme que sur les mélodies ou les harmonies. Tout n’était heureusement pas à jeter, mais mes attentes étaient peut-être trop fortes, et je n’ai pas pu me défaire de ce léger goût de déception, au final. 

vendredi 7 août 2026

Anna Webber’s Shimmer Wince @ Fundação Calouste Gulbenkian, jeudi 6 août 2026

Parmi les cinq soirées de l’édition 2026 de Jazz em Agosto pour lesquelles j’ai pris des places, le concert d’Anna Webber est sans doute celui qui me motivait le plus, a priori, à faire le voyage. Non que les autres soirées n’étaient elles aussi alléchantes, mais l’album du quintet de la saxophoniste et flûtiste canadienne (Shimmer Wince, Intakt Records, 2023) est à mes oreilles l’un des tous meilleurs disques de ces dernières années, et en plus je n’avais encore jamais eu l’opportunité d’entendre Anna Webber en concert. J’ai l’impression qu’elle est assez discrète de ce côté-ci de l’Atlantique, et elle confirme en tout cas pendant le concert que c’est la première fois qu’elle vient à Lisbonne. C’est aussi la première fois que je vois la violoncelliste Mariel Roberts, quant aux autres ils me sont un tout petit peu plus familiers : ainsi de Lesley Mok à la batterie, vue en novembre dernier aux côtés de Théo Girard, ainsi d’Elias Stemeseder aux synthétiseurs, vu à deux reprises à Berlin, en solo en 2018 et aux côtés de Felix Henkelhausen en 2025, ainsi enfin d’Adam O’Farrill à la trompette, vu trois fois aux côtés de Mary Halvorson, dont une précédente fois à Lisbonne en 2019. 


La musique d’Anna Webber, si elle emprunte à différentes techniques compositionnelles qu’on peut reconnaître à tel ou tel moment, conserve néanmoins un aspect complètement inédit, très original, qui en fait tout l’intérêt. On peut y entendre des traces de musique répétitive quand un même motif semble répété ad lib. par un instrumentiste, mais elle prend alors le contrepied par des breaks soudains qui réorientent les morceaux ou suspendent le temps d’un silence une mécanique trop bien huilée. On peut y voir transparaître un attrait pour les tourneries rythmiques chères à Steve Coleman quand les instruments « solistes » (saxophone, trompette, violoncelle) ancrent finalement plus le rythme que la batterie, qui peut alors se permettre une expression plus coloriste et sur la retenue. On y retrouve un goût pour des mélodies inexorables qui semblent avancer toutes seules à travers un champ rythmique extrêmement dense, fait de multiples couches, et qui est un peu la marque de fabrique de la scène brooklynienne contemporaine. On y constate également une certaine réhabilitation des sons synthétiques, bien loin néanmoins des gimmicks trop datés des années 80, qui confrontent les sons des instruments acoustiques à des sonorités moins « propres ». Si Elias Stemeseder intervient essentiellement dans le rôle de la basse, il fait jaillir de-ci de-là des phrases qui évoquent de loin l’un de ses glorieux compatriotes adeptes des claviers en tous genres, Joe Zawinul. Tout cela donne une musique extrêmement riche, au déroulé difficile à prévoir, qui garde par conséquent une grande fraîcheur par le goût constant de la surprise qu’elle réserve. Le répertoire, déployé sur 90 minutes, alterne les morceaux qui apparaissaient sur le disque du groupe et de nouvelles compositions encore inédites. De quoi espérer un nouvel album, qui permettra de se replonger à l’envi dans ces compositions labyrinthiques qu’une seule écoute ne saurait épuiser. Cette musique est tellement riche qu’il faut y retourner encore et encore pour l’apprécier à sa juste valeur. Peut-être consciente de cela, Anna Webber propose en rappel de rejouer un des morceaux déjà joués pendant le concert (le premier, m’a-t-il semblé), promettant que ça sera néanmoins complètement différent. Car, si l’architecture compositionelle est essentielle à cette musique, elle conserve néanmoins toute la fraîcheur de l’improvisation, servie par des musiciens qui en font l’actualité sur cette dernière décennie (grand passage en duo flûte / batterie niché au cœur du concert qui l’illustre à merveille). Concert très attendu, donc, qui aura grandement été au rendez-vous de ses promesses.

jeudi 6 août 2026

The Sleep Of Reason Produces Monsters @ Fundação Calouste Gulbenkian, mercredi 5 août 2026

Avec un tel nom, emprunté au titre d’une célèbre eau-forte de Goya, il ne faut pas s’attendre à un déroulé tranquille et linéaire. TSORPM commence ainsi à fond, par une furieuse explosion sonore où le sax alto de Mette Rasmussen et la trompette piccolo de Gabriele Mitelli produisent un hymne puissant à l’unisson, alors que Lukas König frappe de tout son poids sur sa batterie et que Mariam Rezaei prépare encore sa platine. Elle les rejoint rapidement pour “perturber” encore un peu plus le son produit à l’aide de scratches agressifs qui s’immiscent comme un virus sonore dans le son des instruments traditionnels. Ce quartet européen (une Danoise, un Italien, un Autrichien et une Anglaise) emmêle et démêle les genres, mais plutôt ceux sur la frange la plus extrême des musiques de notre temps : free jazz, illbient, punk, noise. Pourtant, tout n’est pas que bruit, et on se surprend à plus d’un tour à être entraîné par cette capacité qu’ils ont, l’air de rien, à ménager des montées en tension inexorables, à soutenir un rythme lourd qui fait hocher la tête mécaniquement, à déployer des mélodies “hymniesques” servies par la folle énergie des souffleurs. Le son des instruments acoustiques est amplifié, déstructuré, recomposé, perturbé, complété par divers dispositifs synthétiques. Outre les platines, Mariam Rezaei dispose d’un laptop devant elle. Gabriele Mitelli alterne entre trompette sur le devant de la scène et machines quand il vient s’installer aux côtés de la turntablist en fond de scène. Lukas König triture aussi une bass station et des synthés modulaires. Seule Mette Rasmussen se “contente” de son saxophone, si ce n’est un chapelet de clochettes qu’elle agite en fin de concert. 


Plus d’une fois, la sonorité de Gabriele Mitelli me fait penser à celle de Rob Mazurek. Ils partagent une même approche, où des mélodies puissantes déroulées à la trompette répondent à un tapis rythmique synthétique extrêmement dense. On n’est ainsi pas surpris d’apprendre qu’ils ont enregistré un disque ensemble, paru sur le label portugais Clean Feed. Des quatre musiciens présents ce soir, c’était le seul que je n’avais encore jamais vu sur scène. Mette Rasmussen et Mariam Rezaei faisaient partie du Fire! Orchestra de Mats Gustafsson vu sur scène en novembre dernier lors du Jazzfest Berlin. Quand à Lukas König, je l’avais découvert au sein de Kompost 3 à Saalfelden en 2015, avant de le revoir à deux reprises à Prague avec 5K HD (les mêmes que Kompost 3 plus la chanteuse Mira Lu Kovacs pour des chansons electro-pop-jazz de belle facture) et enfin en soutien de Moor Mother à Sons d’hiver en 2023. Un éclectisme musical encore élargi avec sa participation a TSORPM. 

Leur concert lisboète se tient d’une traite. 80 minutes d’un flot musical ininterrompu. Les registres varient néanmoins, chacun ne joue pas en continu, et les passages puissants a tutti alternent avec des plages plus sereines, qui soit mettent en valeur un soliste particulier (et à ce jeu-là, on apprécie surtout la profondeur de chant sprirituelle dont est capable le sax alto de Mette Rasmussen), soit créent des moments de répit où les sons synthétiques prennent le pas sur les instruments plus traditionnels pour déployer des plages ambient destinées à préparer la prochaine prise d’assaut sonore. Il y a tellement de moments intenses dans leur set, qu’on leur pardonne finalement facilement les quelques longueurs de-ci de-là qui s’immiscent dans leur musique. Le public ne se laisse ainsi pas prier pour leur réserver une standing ovation dès que la dernière note résonne dans le cadre enchanteur des jardins de la fondation Gulbenkian. Très peu de défections en cours de route, pour une musique qui n’est pourtant pas faite pour toutes les oreilles. Le public de Jazz em Agosto est habitué aux propositions aventureuses, et je me réjouis d’en faire partie pour une quatrième fois, après mes venues en 2013, 2018 et 2019. 

dimanche 19 juillet 2026

The Bad Plus @ New Morning, jeudi 16 juillet 2026

Reid Anderson et Dave King ont décidé de mettre fin à l'aventure de The Bad Plus. Pour l'occasion, ils ont entamé une dernière tournée mondiale qui s'achèvera chez eux, à Minneapolis, à la fin de l'année, et qui passait pour la dernière fois par Paris en ce mois de juillet. Formé en 2000, sous la forme d'un trio piano, contrebasse, batterie avec le renfort d'Ethan Iverson, le groupe qui se présente sur la scène du New Morning est un quartet. Après le départ d'Iverson en 2017, le groupe a d'abord continué sous le même format, avec l'arrivée d'Orrin Evans, avant qu'en 2021 le pianiste ne soit remplacé par Chris Speed et Ben Monder, respectivement au sax ténor et à la guitare. Leurs deux derniers disques ont ainsi été enregistrés avec le line up de cette tournée d'adieu, et la présence de Chris Speed dans le groupe avait alors, de mon côté, suscité un regain d'intérêt pour la musique de The Bad Plus. Je les avais vus trois précédentes fois en concert. Tout d'abord au Sunside, en 2003, au moment de la sortie de leur deuxième album, These Are The Vistas (Columbia, 2003), qui avait fait beaucoup pour leur exposition bien au-delà du cercle restreint des amateurs de jazz, propulsé par leur interprétation de tubes de la pop music comme Smells Like Teen Spirit de Nirvana ou Heart of Glass de Blondie. Pourtant, déjà à l'époque, cette hype cachait un peu la véritable valeur de ce groupe, à savoir, selon moi, la qualité d'écriture des compositions de ses membres. Je les avais revus deux ans plus tard, au Parc Floral, puis en 2015 à Jazz à la Villette, en sextet avec Tim Berne, Ron Miles et Sam Newsome pour réinterpréter Science Friction d'Ornette Coleman. Ornette que Reid Anderson et Dave King ont également honoré avec le groupe Broken Shadows, avec Tim Berne et... Chris Speed justement. 


La présence de Chris Speed et Ben Monder modifie nécessairement le son du groupe, mais on retrouve néanmoins la même qualité d'écriture des deux compères de la paire rythmique, la véritable signature sonore de The Bad Plus. On retrouve ainsi le caractère très imagé de leurs mélodies imparables, qui semblent autant emprunter à des gimmicks pop destinés à faire des tubes, qu'aux beautés fragiles de la simplicité ornettienne. Un entre-deux improbable qu'ils maintiennent constamment et qui donne un aspect à la fois plaisant et néanmoins inventif à leur écriture. Pour les interpréter, Reid Anderson à la contrebasse et Dave King à la batterie débordent du cadre rythmique, jouant sur les nuances et les digressions pour donner du relief aux morceaux. Dans ce contexte, Ben Monder et Chris Speed semblent prendre le contre-pied en proposant au contraire un jeu qui semble sur la retenue, dans un registre sonore medium toujours égal. On reconnaît immédiatement la patte sonore de Chris Speed au saxophone, faite d'interventions lancinantes, souvent planantes, qui s'incrustent dans l'oreille au fur et à mesure, sans esbrouffe inutile. On retrouve ainsi un cousinage avec ses propres groupes, le quartet Yeah No, le trio Iffy, mais aussi d'autres groupes marquants auxquels il a participé comme l'AlasNoAxis de Jim Black ou le Claudia Quintet de John Hollenbeck. Pas étonnant que les deux derniers groupes aient été menés par des batteurs, car c'est un peu ce qu'on retrouve avec The Bad Plus. Même si Dave King n'est pas la seule tête pensante du groupe, il a sans doute le rôle le plus prépondérant dans le qualité du rendu des morceaux. C'était sans doute amplifié par mon positionnement sur la droite de la scène ce jeudi, du côté où le batteur officiait. Mais c'est vraiment lui qui introduit le plus de variété dans son jeu et qui dynamise les mélodies que les autres servent de manière plus directe. Ben Monder semble plus discret, par caractère ou par nécessité, mais les quelques occasions où sa guitare était mise en avant démontrait son rôle souterrain mais essentiel pour densifier le propos. 


Les mélodies familières s'enchaînent pendant deux sets, régulièrement présentées par Reid Anderson en français, avant qu'il ne prenne plus longuement le micro à la fin du concert pour remercier particulièrement le public parisien. On le sent ému et sincère quand il dit qu'ils ont toujours reçu un accueil particulier dans cette ville et qu'il espère qu'ils auront d'autres occassions de revenir, dans de nouveaux formats. Dave King lui emboîte le pas, pour saluer à son tour le public, avant que celui-ci ne les rappelle par deux fois pour prolonger encore un peu le plaisir. 

dimanche 21 juin 2026

49e Concours National de Jazz de La Défense @ La Seine Musicale, samedi 20 juin 2026

Pour des raisons budgétaires, le département des Hauts-de-Seine a décidé d'annuler cette année le festival de jazz de La Défense qui se tient tous les ans, gratuitement, sur le parvis de la Grande Arche. Si les organisateurs promettent que le festival sera de retour l'an prochain, l'exécutif départemental est moins définitif dans sa communication, espérant pouvoir le faire (ainsi que pour le festival Chorus, plus orienté chanson, qui se tient en mars) mais sans le garantir. Si le festival n'a pas lieu cette année, le département a néanmoins tenu à maintenir le Concours National de Jazz, qui existe depuis 1977, et qui est devenu une véritable institution par le tremplin qu'il a permis au fil des années pour des artistes devenus depuis des piliers de la scène française. Mais, faute de festival pour lui servir de cadre, il migre cette année des tours du quartier d'affaires vers l'île Seguin, sur le parvis de la Seine Musicale. Six groupes se succédaient ainsi sur la scène installée en plein air, chacun bénéficiant de 30 minutes de concert, avec un intermède de 15 minutes entre chaque set. Pour être sélectionnés, les groupes doivent déjà avoir un statut professionnel, mais ne pas avoir sorti leur premier disque ou EP depuis plus de 5 ans. Il s'agit donc de mettre en avant des musiciens déjà confirmés, mais encore en début de carrière. A la clé, un prix de 5 000€ pour le groupe vainqueur afin de l'aider dans la diffusion de sa musique, et une certaine exposition médiatique auprès des programmateurs hexagonaux. 


A 16h30, le Blackmany Trio a la lourde tâche de lancer le bal, alors que le public est encore clairsemé - il faut dire que la scène n'a pas encore projeté son ombre sur les quelques transats installés pour l'occasion, et les quelques spectateurs préfèrent s'abriter un peu en retrait, sous des tentes qui permettent d'atténuer l'effet de la chaleur. Le trio mené par le pianiste Daniel Andele, soutenu par le contrebassiste Félix Boucaud et le batteur Isaac Odiana, n'en prend pas ombrage, et déroule sa musique aux sonorités très américaines, dans le cousinage du trio de Robert Glasper par exemple. Les influences hip hop, nu soul ou gospel transpirent dans le jeu du trio. On n'est ainsi pas étonné de les entendre méler la ligne de basse d'Electric Relaxation d'A Tribe Called Quest aux harmonies du Maiden Voyage d'Herbie Hancock dans le précisément nommé Electric Voyage. Mais le trio est aussi européen, et francophone, comme l'illustre leur appropriation d'un tube de Stromae, Formidable, qui fonctionne très bien en format piano, basse, batterie. Le reste du set est constitué de compositions du pianiste, toujours sous fortes influences. L'un des groupes les plus "récents" de la sélection, si j'en crois le descriptif disponible sur le site du concours, qui demandera sans doute à mûrir encore un peu pour s'affranchir de ses références encore très explicites, mais qui produit déjà une musique qui met en avant le plaisir de l'écoute.


Le groupe suivant est un sextet au nom anglais, Who Parked The Car, qui résonne lui aussi d'une forte influence américaine. Mais plutôt à rechercher du côté du jazz fusion et de la funk des 80s. Sous la conduite du claviériste et chanteur, Thomas Salvatore, le groupe déploie des compositions qui malheureusement ne me parlent pas vraiment. Sans doute trop éloigné de mes propres bases esthétiques. Les saxophonistes Sebastian Munoz et Felix Reneault, le guitariste César Aouillé, le bassiste Ludovic Prieur et le batteur Malo Ropers complètent le groupe. Sans remettre en cause leur investissement, la musique ne me parle pas suffisamment, et des six propositions, c'est celle qui me plait le moins. 


L'effet de contraste avec le groupe suivant est fort. On est cette fois dans des territoires qui me parlent beaucoup plus. Oscar Bineau (sax alto et ténor), Robin Nitram (guitare) et Ewen Grali (batterie) forment le Trio Brume. Ils proposent une musique voyageuse, atmosphérique, qui n'oublie néanmoins pas le sens du relief. Ils déploient ainsi des paysages soniques où les zébrures électriques de la guitare répondent à un son de sax qui évoque, de loin, les envolées de Jan Garbarek, tandis que les roulements de la batterie résonnent de rythmes contrastés. Le groupe fait déjà preuve d'une grande maîtrise dans ses compositions, à la fois lyriques et avec une certaine retenue dans leurs effets. Cette année, en plus du prix décerné par le jury professionnel, un prix du public est proposé, et ce sont eux qui emportent mon vote. 


Contrairement aux trois précédents, le groupe suivant s'articulent autour de noms que je connais déjà. Ainsi de la saxophoniste et flutiste Léa Ciechelski, déjà vue au sein de l'ONJ ou du Discobole Orchestra. Ainsi également du claviériste Etienne Manchon. Ils sont accompagnés par la tromboniste Rose Dehors et par le batteur Théo Moutou, pour former le quartet Argentique. Leur musique allie le groove des claviers électriques aux développements plus contemporains des deux souffleurs, jouant sur les dynamiques et les effets de contrastes. Comme pour le groupe précédent, on est sur un terrain qui m'est familier et qui me plait bien. 


Vient ensuite GiGiGi, un trio franco-italien qui pourrait quasiment plus se produire dans un festival pop-rock que sur une scène jazz, même si les étiquettes ont depuis longtemps perdu tout sens et intérêt. Mené par la guitariste et chanteuse Teresa Bertoni, avec à ses côtés Anna Bouchet à la clarinette basse et Matteo Stefani à la batterie, le groupe propose des chansons, en italien ou en anglais, soutenus par des riffs puissants, des loops électros et un engagement communicatif. La fin de leur set propose deux pièces purement instrumentales, et je dois avouer que je préfère quand les voix se taisent. 


Dernier groupe a passé sur scène, le trio de Noé Huchard revient au format piano, contrebasse, batterie, avec respectivement Clément Daldosso et Donald Kontomanou pour ces deux derniers instruments. Fils du batteur Stéphane Huchard, fer de lance d'un hard bop moderne sur la scène parisienne dans les années 90-2000, Noé Huchard a déjà vu son exposition médiatique bien confirmée par contraste avec les autres groupes sélectionnés pour ce concours. Il vient ainsi de recevoir la Victoire du Jazz de la révélation. Sans compter que Donald Kontomanou est un batteur déjà établi depuis longtemps sur la scène parisienne. Quasiment l'impression qu'ils ne "boxent" pas dans la même catégorie que les autres. La musique s'inscrit pleinement dans l'histoire canonique du jazz, en héritage des grands noms des 50s et 60s, juste surlignée de rythmiques plus contemporaines. Ca joue bien, mais ça me parle finalement moins que les propositions du Trio Brume et d'Argentique, à l'écriture plus singulière. 


Après le passage des six groupes sélectionnés pour cette 49e édition, la soirée se poursuit avec AMG, quartet vainqueur de la précédente édition du concours. Le groupe est constitué d'Antoine Fleury au piano, Keïta Janota au sax, Anthony Jouravsky à la contrebasse et Mailo Rakotonanahary à la batterie. Ils ont droit à un set un peu plus long (45 minutes) qui leur permet de déployer leur musique, là aussi sous forte influence US, tendance jazz spirituel des 60s, leur nom étant d'ailleurs une référence à un concept forgé par Yusef Lateef. Ils ont clairement beaucoup écouté Coltrane et McCoy Tyner, mais ne se contentent pas d'une relecture à la lettre des grandes heures passées. On entend ainsi aussi un batteur nourri aux boucles du hip hop, et leur synthèse arrive à dépasser le cadre des références plus ou moins explicites grâce à l'engagement de tous les instants qu'ils mettent dans leurs compositions. Ce qui ressort en effet avant tout de leur set, c'est la force de frappe collective, plus que telle ou telle individualité, pour une musique dense, intense, qui va droit au but. On souhaite au lauréat de cette édition 2026 (qui sera annoncé demain, je mettrai à jour ce billet) d'avoir la même opportunité qu'eux pour pouvoir développer plus largement leur musique, puisqu'en plus de la rétribution financière, le prix intègre également une résidence à la Seine Musicale pour pouvoir accompagner le déploiement et la diffusion. La soirée se terminait avec un concert de Léon Phal auquel je n'ai pas assisté, déjà largement rassasié par les près de quatre heures de musique entendues dans la journée. 

[Edit 22/06] Palmarès 

Lauréats 2026 : GiGiGi
Instrumentiste : Noé Huchard
Coup de cœur du jeune jury : Argentique
Coup de cœur du public : Trio Brume 

Ritual Riots @ Atelier du Plateau, vendredi 19 juin 2026

La Compagnie du Discobole de Stéphane Hoareau et Théo Girard investit l'Atelier du Plateau jusqu'au 4 juillet pour y présenter plusieurs projets. J'y étais pour la première soirée, avec le concert du plus récent projet des deux co-fondateurs, dont le disque vient tout juste de sortir. On connaît les racines réunionnaises du guitariste, et son goût pour confronter le maloya au jazz ou au rock. Par le passé, cela a pris différentes formes : G!rafe, honorant les textes d'Alain Peters, Transkabar, au riffs très rock, ou encore le Discobole Orchestra, avec sa couronne de cuivres. Ce nouvel ensemble rapproche la créolité réunionnaise de celle d'Haïti, dans un déluge percussif. Stéphane Hoareau (g) et Théo Girard (cb) sont en effet accompagnés pour l'occasion par David Doris (congas, kayamb), Claude Saturne (percussions haïtiennes) et David Aknin (batterie). J'avais déjà eu l'occasion de voir le percussionniste d'origine haïtienne aux côtés de Leyla McCalla à Sons d'hiver il y a deux ans, quant au batteur, son nom reste pour moi attaché à la galaxie Chief Inspector qui animait la scène parisienne il y a une vingtaine d'années, comme en témoignent dans les archives des comptes-rendus de concert du Collectif Slang et de Limousine en 2004 et 2005 respectivement. 


Le concert commence avec une guitare aux teintes blues, qui déploie une mélodie délicate, musardeuse, juste ce qu'il faut soulignée par l'accompagnement percussif. Cela fait immédiatement pensé à Ry Cooder ou à Marc Ribot époque Cubanos Postizos. La suite du concert privilégiera les ambiances up tempo, permises par la frénésie percussive du quintet. Le répertoire alterne des compositions du guitariste et quelques morceaux traditionnels haïtiens. Claude Saturne et David Doris chantent dans leurs créoles respectifs, quant Stéphane Hoareau et Théo Girard assurent les choeurs. J'aime particulièrement la voix de David Doris, imprégnée de l'héritage des grands chanteurs du maloya. L'Atelier du Plateau prend des allures tropicales, et pas seulement en raison du début de canicule qui s'abat sur la capitale. La puissance rythmique de l'ensemble ne laisse aucun répit, le déluge percussif est constant, dense et hypnotique, avec en son sein, la guitare de Stéphane Hoareau qui prend tour à tour des accents surf, rock, psyché, blues. L'écoute du disque permet sans doute de mieux apprécier l'apport de chacun grâce à un meilleur équilibre dans la sonorisation des différents instruments, mais en live, c'est l'énergie tournoyante des percussions et des choeurs qui emporte tout sur son passage, à tel point que sur la fin du concert, le directeur du lieu pousse avec entrain des chaises pour laisser la place aux danseurs qui avaient un peu de mal à rester sur place. 

samedi 13 juin 2026

Sakina Abdou, Marta Warelis & Toma Gouband @ 38Riv, vendredi 12 juin 2026

Une bienvenue session de rattrapage ! Le trio composé de Sakina Abdou (ts, as), Marta Warelis (p) et Toma Gouband (dms) s'était en effet déjà produit à la Dynamo l'automne dernier. J'avais pris une place mais, étant malade, avais à regret dû renoncer à assister à leur concert. C'est donc avec joie, et impatience, que j'avais noté qu'ils revenaient jouer à Paris en ce mois de juin. Pour l'occasion, ils se produisaient dans un endroit où je n'avais encore jamais mis les pieds, le 38Riv, un jazz club de poche situé, comme son nom le laisse transparaître, au 38 de la rue de Rivoli. Dans une cave aménagée avec une petite scène et quelques chaises, une cinquantaine de spectateurs peuvent, au grand maximum, s'entasser pour bénéficier d'une grande proximité avec la musique. Chaque soir, les artistes donnent deux concerts, l'un à 19h30, l'autre à 21h30. J'y étais pour le deuxième hier soir. Quand le trio commence, très à l'heure, il reste encore quelques places libres, mais ce n'est plus le cas au bout de 5-10 minutes. Full (small) house, donc, pour une musique intense, libre, inventive. La taille modeste de l'endroit permet de se laisse emporter facilement par le son du trio. L'attention ne retombe ainsi à aucun moment au cours de leur set d'une traite, ou presque (un long morceau d'une cinquantaine de minutes, avant un morceau conclusif plus ramassé). 

Toma Gouband démarre le concert en empoignant des branches d'arbre très feuillues qu'il agite dans l'air et frotte entre elles, avant de s'en servir pour frapper les toms de sa batterie. Les peaux de ces derniers sont recouvertes de toiles et de pierres, ce qui donne des sonorités très naturalistes, végétales et minérales, à son set percussif. Pourtant, nul "bruit" ici, il s'agit d'un véritable discours musical que le batteur maîtrise parfaitement et qui donne un relief particulier à ses interventions, inventives certes, mais avant tout terriblement musicales. Pendant toute la durée du concert, il continue d'utiliser matières végétales et minérales pour "préparer" sa batterie ou pour frapper les différents éléments entre eux, sans que jamais l'accessoire ne prenne le pas sur la volonté de faire sonner le plus justement la musique, au service de l'interaction avec ses partenaires. A ses côtés, la saxophoniste Sakina Abdou empoigne son ténor pour tenir un discours dense, puissant, fait de grondements et de tourbillons mélodiques, qui semblent amener l'orage après que les feuilles agitées par Toma Gouband n'ont annoncé le vent qui se lève. Si elle joue essentiellement du ténor, la saxophoniste use aussi d'un alto en cours de concert, mais je suis tellement absorbé par la musique que je réalise à la fin du set que je n'ai même pas fait vraiment attention au changement d'instrument, tellement le continuum musical est intense. C'était la deuxième fois cette année que je voyais Sakina Abdou en concert, après son passage à Sons d'hiver avec Ya Voy!. Registre bien différent cette fois-ci, plus improvisé, mais on retrouve avec plaisir un engagement de tous les instants dans la musique, qui en fait une des voix qui comptent sur la scène jazz française contemporaine. 


S'il y avait un plaisir évident à retrouver la saxophoniste sur scène, je dois avouer que mon impatience pour ce concert (le premier auquel j'assiste depuis plus de deux mois) tenait surtout à la possibilité d'enfin pouvoir voir sur scène la pianiste polonaise Marta Warelis, repérée sur un nombre croissant de disques marqués du sceau de la plus haute qualité ces dernières années. Taille réduite de la salle oblige, elle se produisait hier sur un piano droit, désossé pour laisser apparaître sa mécanique interne. Elle prépare juste une octave pour pouvoir jouer avec le son cotonneux des cordes étouffées à l'occasion, mais pour le reste elle frappe l'ivoire d'une manière conventionnelle... ou presque. Son jeu est très percussif, fait de spirales infernales et de tourbillons mélodiques ramassés, égrenant les notes rapprochées de manière frénétique, à tel point qu'il est parfois difficile de suivre de l'oeil les marteaux s'abattant sur les cordes sans avoir un train de retard. Les trois musiciens jouent ensemble depuis 2022, explique Sakina Abdou à la fin du concert, se retrouvant occassionnellement pour quelques petites tournées. Chaque set est improvisé, complète-t-elle, mais en faisant désormais appel à une mémoire commune du "jouer ensemble". Cela s'entend parfaitement, car la musique allie en effet à merveille un goût de la surprise et de l'iouï avec un attachement à développer une forme intelligible, sans jamais ne sacrifier la musicalité sur l'autel de la liberté. Petite salle, mais (très) grand concert !

samedi 4 avril 2026

Raphaël Pichon & Pygmalion - Passion selon Saint Matthieu @ Philharmonie de Paris, vendredi 3 avril 2026

Deux cent quatre vingt dix-neuvième anniversaire de cette oeuvre, créée le vendredi saint de l'an 1727 en la Thomaskirche de Leipzig, qui est sans doute le sommet de la musique sacrée occidentale, voire tout simplement de l'esprit humain. Après l'avoir gravée sur disque il y a quelques années (en 2022), l'ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon reprend le chemin des salles de concert en cette période pascale, avec une halte à la Philharmonie de Paris en ce vendredi saint de l'an 2026. Oeuvre monumentale - le concert commencé à 20h s'achève à 23h30 avec un entracte d'une vingtaine de minutes entre les deux parties - elle conserve, dans le traitement de Raphaël Pichon, un caractère particulièrement équilibré. Avec la puissance mélodique de certains des arias, les interprètes pourraient facilement se laisser déborder par les sentiments, mais il n'en est rien - tout est à juste distance, sous la direction d'un chef d'orchestre attentif à maintenir l'équilibre subtil de l'oeuvre. Deux orchestres et deux choeurs, dont se détachent par moment les solistes, se répondent tout au long de l'oratorio. Les deux ensembles instrumentaux comptent respectivement dix-huit et dix-sept pupitres : six violons, deux altos, un violoncelle, une viole de gambe, une contrebasse, deux flûtes, deux hautbois, un basson, et un orgue (ou un clavecin) de chaque côté, le premier ensemble comprenant également un théorbe. Les deux choeurs comptent quinze chanteurs chacun. L'un des ensembles se voit confier la tâche d'incarner le récit de la Passion du Christ, du dernier repas à la mise au tombeau, quand le second prend le recul nécessaire au commentaire et à la communion des croyants. 


Deux solistes principaux, qui interviennent tout au long de l'oeuvre, complètent le tout : l'Evangéliste, incarné par Julian Prégardien, et le Christ, personnifié par Stéphane Degout. S'ils sont naturellement mis en avant par leur rôle prépondérant dans le recit, il n'y a nulle volonté de les "starifier". Ils circulent sur scène, vont se fondre dans le choeur par moment, où restent sur le côté quand d'autres solistes sont mis en avant sur tel ou tel aria. Ils prennent leur juste part à l'édification de l'oeuvre, mais sans en rajouter. C'est une constante de la direction de Raphaël Pichon, qui maintient l'interprétation sur un registre assez medium, se "contentant" de faire confiance à la force naturelle de la composition de Bach. L'acoustique de la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie suffit à faire parfaitement résonner la musique. Les tousseurs habituels se taisent même pendant toute la durée du Erbarme Dich de l'alto Lucile Richardot. Souffle retenu, attention maintenue, on entend chaque détail. Parmi les solistes qui brillent particulièrement, il faudrait aussi citer la soprano Julie Roset dans l'aria de la femme de Pilate, ou la basse Christian Immler, qui incarne le grand prêtre Caïphe et Pilate. L'Evangéliste de Julian Prégardien se distingue aussi par sa diction très intelligible et son sens des nuances dans l'interprétation. Stéphane Degout, dont la réputation n'est plus à faire, incarne un Christ particulièrement humain, résigné sur son sort, victime expiatoire d'une tragédie dont il semble plus l'objet que le sujet. Cette Passion permet aussi de réaliser la force du mythe du récit des dernières heures du Christ, avec quelques climax qui tirent la dramaturgie vers l'opéra (pourtant interdit à Leipzig à l'époque de Bach, car trop trivial, trop italien, trop catholique) tels la foule hurlant Barabbas à la demande de Pilate sur l'identité du prisonnier à libérer, ou le tremblement de terre qui suit la mort du Christ. Et pourtant, c'est dans une infinie douceur que tout se termine, dans l'attente de la résurrection, avec un choeur final serein, sur une nouvelle mélodie inoubliable. 

samedi 28 mars 2026

Sylvain Rifflet solo / Aérophone @ Studio de l'Ermitage, vendredi 27 mars 2026

Réduite à sa plus simple expression, la musique de Sylvain Rifflet ne perd rien de son caractère, alliance rare du goût des tourneries rythmiques obsédantes et de l'amour du beau son au saxophone ténor ou à la clarinette. Seul en scène, le souffleur joue l'homme orchestre pour "remplacer" ses acolytes absents. Ainsi, s'il joue bien entendu tour à tour de ses deux instruments de prédilection, il active aussi régulièrement une shruti box à l'aide d'une pompe qu'il actionne de son pied. A tel point qu'il se surnomme avec humour "le shadok du jazz". La shruti box est un instrument à soufflet d'origine indienne, sorte d'harmonium rudimentaire sans clavier, mais dont l'ouverture et l'oblitération de petits trous sont permises par la présence de rivets sur le côté, que le musicien modifie d'un morceau à l'autre pour moduler la tonalité de son bourdon. A d'autres moments, il utilise un chapelet de grelots qu'il fixe à sa cheville ou un étrange instrument que je ne saurais nommer qui fait des "boiiiiing" quand il le claque entre ses genoux. Parfois, l'accompagnement rythmique se résume juste à marquer la mesure de manière appuyée en frappant du pied au sol. Mais, en tout cas, à chaque instant, Sylvain Rifflet conserve cette façon qui lui est propre - et qui parcourt toute sa discographie - de déployer de belles mélodies voyageuses sur des boucles rythmiques  rudimentaires mais très prenantes. 


Le répertoire du soir est en grande partie issu de ce son disque Troubadours (Magriff, 2019), enregistré en trio avec le trompettiste Verneri Pohjola et le percussionniste Benjamin Flament, qui cherchait son inspiration dans la musique médiévale, sans jamais chercher à la jouer à la lettre. Ce sont d'ailleurs pour la plupart des compositions originales. Un morceau me fait dire dans ma tête qu'il y a une inspiration baroque, et qu'on dirait du Bach... ce que Sylvain Rifflet confirmera en fin de concert en annonçant les morceaux qu'il a joués, puisqu'il s'agissait d'un extrait d'une Partita du cantor de Leipzig. Autre emprunt, que je reconnais cette fois-ci sans le moindre doute, le standard de Jimmy Rowles, The Peacocks... déjà entendu il y a quelques semaines lors du concert de Thumbscrew. Un an après l'avoir vu en trio au New Morning, et... vingt-et-un ans après l'avoir vu pour la première fois en concert dans cette même salle du Studio de l'Ermitage, cette soirée était une nouvelle occasion de constater que Sylvain Rifflet est l'un des plus précieux musiciens sur la scène jazz française actuelle. 


Si son nom ne m'est pas inconnu, j'avais un peu bêtement catégorisé le trompettiste, et bugliste, Yoann Loustalot dans la catégorie des sidemen, et n'avais donc jamais pris le temps d'écouter sa propre musique. Jusqu'à présent j'avais eu l'occasion de le voir sur scène aux côtés d'Alexandre Saada à La Fontaine en 2005, puis l'année suivante au sein du Grand Rateau lors de la première édition du festival Grands Formats. Plus récemment, je l'avais recroisé lors du concert de Sylvain Rifflet au New Morning l'année dernière, puisqu'il avait rejoint le groupe le temps d'un morceau en fin de concert. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils se succèdent sur la scène du Studio de l'Ermitage. Pour l'occasion, il se présente au sein du trio Aérophone qu'il forme avec le contrebassiste Blaise Chevallier et le batteur Fred Pasqua. Format certes plus fourni que le solo de la première partie, mais qui reste concentré sur une cellule souche particulièrement soudée. Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la qualité de la restitution sonore du trio, vraiment équilatéral. Il ne s'agit pas de mettre en avant un instrument soliste au détriment de la rythmique. La contrebasse de Blaise Chevallier brille particulièrement dans ce contexe, avec une sonorité parfaitement claire, qui permet de démontrer qu'elle est loin de se résumer à un métronome de luxe, mais contribue au contraire pleinement à l'évolution du discours. On constate d'ailleurs que plusieurs des morceaux joués sont signés du contrebassiste. La majorité des compositions revient néanmoins à Yoann Loustalot, dont une magnifique suite à la mélodie voyageuse, sorte de folklore imaginaire sans attache identifiable, espièglement nommée Serment d'hippocampe. La musique alterne des passages vifs, aux montées en tension inéluctables, et des moments plus pastoraux, où la mélodie serpente autour des inventions de la paire rythmique. Très belle qualité d'écriture, servie par des interprètes habitués à jouer ensemble, et cela s'entend. Le concert célébrait ainsi la sortie de leur quatrième disque en commun, le bien nommé Quatrième Souffle (Bruit Chic, 2025). 


A propos de support, Sylvain Rifflet laisse le choix aux spectateurs de repartir avec un CD pour 15€ ou de cliquer tous les jours pendant quinze ans sur un de ses albums sur Spotify... ce qui lui rapportera la même chose. Ayant déjà tous les CD de Sylvain dans mes étagères, je me rabats sur celui d'Aérophone... n'étant pas utilisateur de Spotify ! En guise de rappel, le saxophoniste rejoint le trio pour interpréter Sénégal, un morceau de Don Cherry, ce qui finit de placer ce double plateau sous le signe du voyage.

dimanche 15 mars 2026

Meshell Ndegeocello @ Cité de la Musique, mercredi 11 mars 2026

Chaque passage de Meshell Ndegeocello à Paris est un petit évènement. Je suis loin de l'avoir vue à chaque reprise, mais c'est quand même la cinquième fois depuis un quart de siècle. La dernière n'était il n'y a pas si longtemps, en 2023, dans la salle voisine de la Philharmonie. Cette venue rapprochée sonne comme l'illustration d'une inspiration renouvelée de la bassiste depuis quelques années, notamment depuis que ses disques (les deux derniers en date) sont parus chez Blue Note. Elle s'est entourée d'une nouvelle équipe de musiciens et s'est un peu éloignée du format purement "chanson" pour des développements hors format, parfois plus atmosphériques, parfois plus libres, même si on retrouve sur certains morceaux toute sa capacité à créer des mélodies obsédantes et des refrains qui restent en tête longtemps après leur écoute. Pour l'accompagner, on retrouve donc peu ou prou la même équipe que la dernière fois, à savoir Chris Bruce à la guitare, Abraham Rounds à la batterie, Justin Hicks au chant, et un nouveau venu, Jake Sherman aux claviers (rhodes, orgue hammond, piano). Meshell quant à elle tient parfois la basse, parfois chante, et à l'occasion fait les deux en même temps. C'est le groupe qui est au coeur de son plus récent disque, No More Water: The Gospel Of James Baldwin (Blue Note, 2024) qui, comme son titre l'indique, rend hommage au grand écrivain africain-américain réfugié en France. Elle indique d'ailleurs qu'elle est particulièrement heureuse de pouvoir présenter ce répertoire à Paris (deux soirs de suite) compte-tenu des liens entre Baldwin et notre pays. 


En introduction, avant que l'ensemble du groupe n'entre en scène, Jake Sherman et Abraham Rounds jouent en duo trois morceaux extraits d'un disque qu'ils viennent d'enregistrer ensemble. Soul classique et claviers 70s sont mis à l'honneur. Le deuxième morceau, A Good Man Is Hard To Find (dont les paroles rappellent qu'un homme bien se détourne quand une femme refuse ses avances) se transforme au fur et à mesure pour finir par dire A Good President Is Hard To Find. Introduction au discours forcément en partie politique de l'hommage à l'auteur de The Fire Next Time. On reste dans une veine qui doit beaucoup à la soul, notamment par la voix de Justin Hicks, une fois que l'ensemble des musiciens est monté sur scène, même si on retrouve le kaléïdoscope d'influences de la musique de Meshell : jazz, funk, hip hop, gospel, afrobeat... La musique oscille entre développements atmosphériques et chansons plus classiques, issues du dernier album comme du précédent. C'est excellent de bout en bout, notamment grâce à la sonorisation parfaite des équipes de la Cité de la Musique. Certains morceaux restent bien en tête tels What Did I Do? (adresse à un policier pointant une arme sur le narrateur), Trouble, Eyes ou The 5th Dimension. Des hymnes renouvelés d'une expérience des populations noires américaines qui, si elle a objectivement progressé depuis l'époque de Baldwin, a considérablement régressé ces dernières années sous l'impulsion d'un pouvoir fédéral qui ne cache même pas son racisme ni ses pratiques fascistes. De l'expérience particulière africaine-américaine, on atteint néanmoins rapidement l'universel, grâce à une véritable musique de l'âme qui s'incarne parfaitement dans la dualité des voix de Justin Hicks (soul classique, gorgée de gospel) et de Meshell Ndegeocello (plus nu-soul parlée-chantée). De quoi, finalement, rendre le parfait hommage à James Baldwin qui a toujours su, dans ses écrits, lier le particularisme de l'expérience noire à l'aspiration aux valeures universelles. Pour la série de rappels (quatre morceaux), Meshell et ses musiciens se permettent ainsi de reprendre un hymne, sans doute trop souvent entendu, mais dont les paroles entrent en résonnance avec cette aspiration : Imagine de Lennon. 

samedi 7 février 2026

Jeremiah Chiu / Anna Butterss / SML @ Théâtre de la Cité Internationale, vendredi 6 février 2026

Quatrième soirée, et dernière pour mois cette année, dans le cadre du festival Sons d'hiver. Sous l'intitulé Los Angeles Sound System, le festival programme trois propositions inédites en France. Des artistes dont les disques sont sortis sur International Anthem, le label américain basé à Chicago à qui l'on doit notamment la découverte de Jaimie Branch ou d'Irreversible Entanglements, ou l'enregistrement des plus récents disques de l'Exploding Star Orchestra de Rob Mazurek ou de groupes menés par Jeff Parker. Le guitariste de Tortoise fait le lien entre la Windy City et la cité des anges. S'il a été un pilier des scènes jazz et post-rock des rives du lac Michigan pendant plus de vingt ans, il s'est relocalisé sur la côte Pacifique il y a maintenant une dizaine d'années. C'est dans un club de la ville, le Enfield Tennis Academy, qu'il a tenu une résidence tous les lundis soirs, entre 2016 et 2023, pour y jouer avec un quartet composé de musiciens locaux : le saxophoniste Josh Johnson, la bassiste Anna Butterss et le batteur Jay Bellerose. Deux disques enregistrés live en témoignent, dont le deuxième publié par International Anthem (The Way Out of Easy, 2024). Autour de ce groupe et de ce club (désormais fermé), une communauté de musiciens aux préoccupations esthétiques communes a commencé à émerger. Ce sont eux que l'on retrouve sur la scène du Théâtre de la Cité Internationale pour cette soirée inédite. Anna Butterss indiquera même que c'est la première fois que son groupe joue en dehors des Etats-Unis.


En introduction, Jeremiah Chiu est seul sur scène avec ses synthétiseurs modulaires. Pendant une trentaine de minutes, il produit une musique au rythme régulier à l'aide de différents sons synthétiques en tournant quelques boutons sur ses machines. Visuellement il ne se passe pas grand chose, mais les boucles rythmiques hypnotisent et les modulations permettent à cette musique de ne pas faire du surplace. Une manière d'introduction aux deux groupes suivants, qui s'inscrivent eux aussi dans un goût prononcé pour les boucles rythmiques issues des musiques électroniques. 


De sa fréquentation du quartet de Jeff Parker, la bassiste australienne Anna Butterss a conservé un goût pour des morceaux au long cours, qui se déploient sur des rythmiques obsédantes, au-delà des genres bien définis. Il y a des éléments post-rock, jazz, électro, mais surtout un feeling constant qui donne l'impression d'une plongée dans un atelier de création en action devant nos oreilles. La section rythmique qu'elle forme avec le batteur Ben Lumsdaine est au coeur de la musique. A eux deux, ils maitiennent constant un groove downtempo autour duquel la guitare de Gregory Uhlmann et le saxophone alto de Josh Johnson enroulent leurs interventions filtrées à l'aide de multiples pédales d'effets. J'avais bien aimé le disque de ce groupe, publié par International Anthem en 2024, Mighty Vertebrate, et, si l'on retrouve la même esthétique en concert, les morceaux semblent étendus sur la durée, combinés entre eux, ce qui donne l'impression d'un flux sonore permanent qui nous enveloppe et nous transporte. On n'est jamais loin d'une forme d'hypnose. C'est très prenant en live.


Après la pause, on retrouve peu ou prou les mêmes musiciens. Le groupe SML (pour Small, Medium, Large) comprend en effet Jemeriah Chiu aux synthétiseurs, Anna Butterss à la basse, Josh Johnson au saxophone et Gregory Uhlmann à la guitare. Seul le batteur, Booker Stardrum, n'était pas encore intervenu sur scène. Si l'esthétique reste au-delà des genres, fusion contemporaine d'électro, de jazz, de rock, l'énergie mise par les musiciens fait sonner la musique différemment. Beaucoup plus uptempo que le groupe précédent, on passe ici de l'hypnose à la transe. Le batteur, notamment, me fait grosse impression, donnant l'impression de concasser le rythme constamment en complément des beats synthétiques produits par Jemeriah Chiu. Rythmique tendue qui démultiplie le groove, avec la basse obsédante d'Anna Butterss pour assurer le hochement de tête régulier. Comme dans le précédent groupe, Josh Johnson passe le son de son saxophone au filtre de multiples pédales, crée des boucles à l'aide d'un sampler, et cherche plus à créer des climats qu'à jouer des solos. Il se fond dans la masse sonore du groupe, comme le guitariste, y ajoutant des couches visant à densifier encore un peu plus le propos. On a beau être confortablement assis dans son fauteuil, il est impossible de rester stoïque face à un tel déferlement de beats puissants, proche de l'ambiance d'une rave party. Merci au festival Sons d'hiver d'avoir permis de voir ces musiciens pour la première fois sur scène à Paris. En espérant qu'il y aura d'autres occasions.

vendredi 6 février 2026

¡Ya Voy! / Illegal Crowns @ Auditorium Jean-Pierre Miquel, Vincennes, jeudi 5 février 2026

Depuis quelques années, le festival Sons d'hiver accompagne le contrebassiste Thibault Cellier dans le développement de ses projets. L'année dernière, j'avais ainsi eu l'opportunité de le voir explorer des partitions inédites d'Ornette Coleman avec le groupe Researching Has No Limits. Pour cette édition 2026, il revient en quartet confronter les musiques traditionnelles de Colombie et du Vénézuela et le jazz le plus brut. Outre le contrebassiste, on retouve dans ce groupe la saxophoniste Sakina Abdou, dont le nom enfle depuis quelques années dans le maigre cercle des amateurs de musiques improvisées. A côté de ces deux éminents représentants d'une scène jazz contemporaine héritière du free jazz se trouvent deux musiciens colombiens qui apportent leur connaissance des rythmes et chansons des deux côtes, Pacifique et Caraïbe, du pays sud-américain : Alejandra Charry au chant et aux percussions et Moises Zamora Mezu au marimba, tambours et autres percussions. Le son du groupe est brut, sauvage, évitant toute frioriture. La contrebasse tellurique fait entendre un grondement boisé qui entre en résonnance avec les tambours puissants issus d'une musique ancestrale, d'avant la cumbia. Le souffle vigoureux du saxophone prolonge le chant plein d'allégresse d'Alejandra Charry. La musique oscille entre chants traditionnels et compositions propres, mais avec une approche constante dans le traitement, qui mêle danse et puissance. La chanteuse arbore un sourire permanent, dégageant un enthousiasme contagieux, qui permet de faire "passer" cette musique qui semble pourtant plus faite pour être écoutée debout, à s'en dégourdire les jambes, que sagement assis dans les confortables fauteuils de ce bel auditorium boisé. Sakina Abdou alterne entre son saxophone ténor et les percussions ou le chant en soutien, Moises Zamore Mezu passe du marimba aux tambours selon les morceaux, chantant lui aussi à l'occasion, quand Alejandra Charry souffle occasionnellement dans une flute, secoue un shekere ou des maracas. Rien n'est figé, tout circule autour de l'ancre que symbolise la contrebasse de Thibault Cellier - sans que celle-ci ne soit néanmoins fixe. Attaque à l'archet ou en pizzicati, discours mélodique ou pulsion implacable, il alterne les registres même si son instrument le contraint à moins circuler sur scène. Belle découverte.


Deux jours après le concert de Thumbscrew, Mary Halvorson et Tomas Fujiwara étaient de retour sur une scène du festival. Cette fois-ci, ils étaient rejoints par leur complice de toujours, le cornettiste Taylor Ho Bynum (ils se connaissent depuis l'adolescence), et par le pianiste Benoît Delbecq, soit le groupe Illegal Crowns. C'était la troisième fois que j'avais l'opportunité de voir ce groupe sur scène, après un concert au 19 Paul Fort en 2014, quand leur collaboration était encore toute fraîche, et un passage par Wels en 2017. C'est donc le groupe avec lequel j'ai le plus souvent vu Mary Halvorson sur scène ! Et ça tombe bien, car c'est incontestablement l'un de mes collectifs préférés sur la scène jazz actuelle. L'univers si singulier de Benoît Delbecq, que je cotoie désormais depuis un quart de siècle (je pense que les premiers disques sur lequel je l'ai entendu était son Pursuit de 2000 et Jyväskylä de Kartet en 2001 !), se marie à merveille avec celui des trois américains. La particularité de ce groupe est qu'il n'y a aucun leader. Chacun apporte ses propres compositions et le discours change constamment de voix soliste (quand il y en a une) au cours des morceaux. On reconnaît parfois la patte de l'un ou de l'autre à l'écriture, mais ce qui sonne avant tout c'est la grande cohésion et la fluidité sans faille de l'ensemble. 


Le concert commence par une introduction cotonneuse de Benoît Delbecq au piano préparé (avec ses emblématiques pinces à linge) avant qu'il ne soit rejoint pas à pas par Tomas Fujiwara aux balais, puis Mary Halvorson aux griffures économes et enfin le cornet etouffé, sous le feutre d'un chapeau, de Taylor Ho Bynum. Entrée en douceur, mais qui pourtant laisse déjà entrevoir une certaine forme de groove, comme un feu qui couverait encore sous des cendres apparentes. Le groove se fait plus explicite sur Crooked Frame, un composition de Tomas Fujiwara qui ouvre leur dernier disque en date (Unclosing, Out Of Your Head, 2023). On entend un morceau composé depuis la batterie, qui met l'accent sur un sens de la progression inéluctable qu'on retrouvait déjà avec Thumbscrew mardi. Une composition de Mary Halvorson propose un discours en apparence plus déstructuré, fait d'incises juxtaposées, mais qui révèle sa cohérence au fur et à mesure. Benoît Delbecq alterne les modes, boucles rythmiques obsédantes, clusters violemment jetés de manière aléatoire sur l'ivoire, sonorités de kalimba permises par la préparation du piano. Taylor Ho Bynum apporte une lumière directrice dans ses interventions, que celle-ci soit bleutée à la sourdine ou au contraire solaire à plein pavillon. La musique parcourt les pupitres, les combinaisons se font et se défont, à quatre, à trois, en duo, tout semble naturel et le fruit d'une écoute attentive à l'autre. Un passage révélateur voit Mary Halvorson dévorer des yeux ses partenaires, tournant la tête d'un côté à l'autre, alors qu'elle n'a pas à intervenir pendant un instant. Ce regard en dit presque autant sur ce qui anime ce collectif que la magie sonore dont ils nous abreuvent pendant tout leur set. En guise de rappel, Taylor Ho Bynum explique qu'ils vont jouer un morceau intitulé A simple ending for complex times... une mélodie simple, qui respire le blues, et qui entre en résonance avec une intervention du pianiste qui explique qu'il a dû renoncer à accompagner ses partenaires pour une tournée américaine pourtant prévue faute d'avoir pu obtenir un visa. Complex times...

Sophie Agnel & Gabby Fluke-Mogul / Thumbscrew @ Espace Jean Vilar, Arcueil, mardi 3 février 2026

Quand le programme du festival Sons d'hiver est sorti, la présence annoncée de Sophie Agnel résonnait comme une surprise et un espoir. On sait en effet que la pianiste française a été diagnostiquée l'année dernière d'une tumeur au cerveau pour laquelle elle a dû subir une lourde intervention chirurgicale suivie d'une longue convalescence et qu'elle ne s'est ainsi pas produite sur scène depuis. Jusqu'au dernier moment, j'ai craint un changement de programme signe d'un état médical toujours précaire, mais finalement Sophie Agnel était bien présente sur scène pour un duo inédit avec la violoniste américaine Gabby Fluke-Mogul. Elle arrive en fauteuil roulant avant d'être soutenue par deux assistants pour l'aider à monter les quelques marches afin de rejoindre la scène. Elle se dirige alors immédiatement en coulisses, derrière les rideaux, et laisse ainsi la violoniste commencer en solo. C'est la première fois que je vois celle-ci sur scène, ne l'ayant auparavant entendue que sur un disque sorti l'année dernière, Mama Killa (Burning Ambulance Music, 2025), où elle jouait en trio avec la guitariste Ava Mendoza et la batteuse Carolina Pérez une musique à la croisée du rock et du free jazz. Pour ce concert, elle commence à déployer une mélodie aux accents folk, mais à la géographie imprécise : irlandaise, est-européenne, americana... les frontières sont volontairement floues et, d'une phrase à l'autre, la musique semble parcourir différentes régions. La mélodie est réhaussée de ponctuations plus libres, nourries d'une pratique assidue des musiques improvisées et des rencontres impromptues. Râles étouffés, feulements, onomatopées et traits dissonants du violon viennent ainsi pimenter une performance qui captive d'entrée de jeu. 


Au bout d'une dizaine de minutes, Sophie Agnel s'avance sur scène, toujours soutenue par un assistant, et s'installe au piano alors que la violoniste n'a pas interrompu son discours. La pianiste s'insère dans l'approche proposée à l'aide de courtes phrases, de ponctuations bruitistes, de rythmes répétitifs aussi éphémères qu'obsédants ou également d'onomatopées sussurées. Le registre est souvent de l'ordre de l'infra-son, frôlant à plus d'un tour le silence, mais captivant de bout en bout. L'attention ne retombe jamais tant leur discours mêle une évidente fluidité nourrie d'écoute mutuelle et un goût de la surprise ludique qu'elles ont en partage. D'abord assise, Sophie Agnel se redresse pour se tenir debout et intervenir directement sur les cordes du piano, à son habitude. La voir ainsi est le parfait symbole de son courage et de sa détermination. Son état physique est certes marqué par les traces de la maladie, mais son approche poétique du bruit est intacte. L'accueil chaleureux qui lui est réservé par le public mêle sans doute autant un signe d'encouragement pour sa convalescence à poursuivre qu'un vrai remerciement pour ce concert précis, à la musicalité de haut vol. En guise de conclusion, la pianiste, au bord des larmes, remercie l'équipe du festival, le public et "les gentils" qui prennent soin des autres. Emotion à son maximum.


Emotion différente après la pause. C'est en effet la joie de retrouver Mary Halvorson, Michael Formanek et Tomas Fujiwara, soit le trio Thumbscrew, sur scène qui l'emporte. Mes (rares) fidèles lecteurs auront déjà remarqué par le passé ma passion pour la guitariste américaine. Sa double présence à l'affiche du festival cette année était par conséquent immanquable. Pour l'occasion, elle se produit avec un groupe à la présence scènique assez rare - en tout cas de ce côté-ci de l'Atlantique. Paradoxal quand on pense que c'est sans doute la formation avec laquelle elle a publié le plus de disques (huit au total, tous parus chez Cuneiform). Ce n'est ainsi que la deuxième fois que j'ai l'opportunité de voir Thumbscrew sur scène. La première c'était dans le cadre de l'édition 2018 du Jazzfest Berlin. Un concert un peu frustrant car donné non pas sur la scène de la Festspiele, mais dans les allées, à côté du bar, avec le public circulant d'un groupe à l'autre car il y avait plusieurs performances en même temps dispersées aux différents coins du bâtiment. Bref, pas les conditions idéales pour se concentrer sur la musique. Rien de tel cette fois-ci. Placé au troisème rang, j'était au contraire dans des conditions idéales pour profiter de chaque instant. Et c'est vraiment le sentiment que j'ai eu en sortant de la salle. L'attention, comme en première partie, n'est jamais retombée tant j'ai été happé par la qualité extrême de la musique. 


Il y a d'abord des mélodies captivantes, qui semblent d'une évidence telle, qu'elles vous emportent facilement. Je ne sais pas si c'est le fait d'avoir assisté il y a peu au concert de Stéphane Kerecki sur des compositions du Liberation Music Orchestra qui m'a influencé, mais j'ai eu le sentiment à plusieurs reprises d'une qualité charliehadenesque des mélodies. Des influences folk, tirant vers une Espagne fantasmée, un lyrisme d'hymne mais chanté mezzo-voce, une tendresse affirmée qui donne un caractère plaisant à l'oreille. Ces mélodies sont portées par une inventivité rythmique de tous les instants. Le drive de Tomas Fujiwara est d'une incroyable inventivité, maintenant constamment la sens de l'avancement des morceaux tout en variant sans cesse les registres, ce qui donne le sentiment d'un relief multidimensionnel, à la progression à la fois verticale et horizontale. Les effets caractéristiques de la guitare de Mary Halvorson pimentent le discours, mais sans recouvrir la lisibilité mélodique. Enfin, la contrebasse de Michael Formanek alterne ancrage rythmique et développements chantants, telle une présence boisée qui assure la cohésion d'ensemble. Cela donne ainsi l'impression d'être à la fois dans une esthétique directement connectée à l'histoire longue du jazz - comme s'ils jouaient des standards - tout en maintenant un discours qui leur est propre et contemporain - les compositions, à l'exception du rappel, sont toutes de leurs plumes respectives. En plus de la batterie, Tomas Fujiwara intervient également au vibraphone sur quelques morceaux, élargissant le spectre sonore du trio, pour des passages plus ouverts. En conclusion, ils se frottent à un vrai standard, The Peacocks de Jimmy Rowles, avec un tel naturel que cela permet d'éclairer la délicatesse mélodique de leurs propres compositions. Un immense concert !

dimanche 1 février 2026

James Brandon Lewis Quartet / Famoudou Don Moye's Diaspora Express @ Théâtre Jacques Carat, Cachan, samedi 31 janvier 2026

C'est avec en tête le souvenir encore brûlant du concert de clôture du dernier Jazzfest Berlin, il y a à peine trois mois, que je retrouvais avec impatience le quartet de James Brandon Lewis pour entamer une série de quatre soirées dans le cadre de l'édition 2026 de Sons d'hiver. Il est peu dire que leur concert berlinois a laissé une trace indélébile dans ma mémoire tant les quatre musiciens, ce soir là, avaient livré un set d'une rare intensité. L'intensité, ils l'ont gardé pour ce concert francilien, mais l'environnement dans lequel chacun des concerts a été donné fait que je me suis attaché à des éléments différents et bien souvent complémentaires, qui fait qu'il n'y avait aucune redite malgré un répertoire commun. A Berlin, le concert avait lieu dans un club, à l'espace restreint, bas de plafond, devant un public debout, en fin de soirée. Les conditions parfaites pour se sentir comme transpercé par la musique, attentif à chaque solo, chaque disruption rythmique, et à la puissance du son. A Cachan, le concert ouvre la soirée, dans un théâtre de banlieue plus profond que large, aux sièges confortables, et forcément à plus longue distance de l'auditoire. Est-ce à dire que la musique sonne différemment ? Nécessairement, mais sans que cela n'en diminue le plaisir ; on l'entend sous un angle simplement différent. 


De Berlin, j'ai surtout le souvenir des développements des solistes, qui semblaient proposer une version beaucoup plus brute, sauvage, des thèmes enregistrés sur le dernier disque en date du quartet, Abstraction Is Delivrance (Intakt, 2025). Pour cette deuxième confrontation, je perçois plus la cohérence du propos d'ensemble, avec des mélodies inéluctables, qui semblent faire appel à une tradition centenaire des musiques africaines-américainces et sont donc, par là même, familières. Même s'ils ne sont pas absents, il semble y avoir moins de solos des uns et des autres qu'il y a trois mois. C'est peut-être le souvenir déformant d'une mémoire forcément sélective, mais j'ai le sentiment que l'essentiel du discours cette fois-ci se fait en quartet ou en trio, pour les moments où James Brandon Lewis laisse ses partenaires prendre le discours à leur compte. Il y a, bien entendu, toujours le souffle puissant du leader en première ligne, mais j'ai trouvé hier la complémentarité rythmique parfaite entre le piano d'Aruan Ortiz et la batterie de Chad Taylor particulièrement mise en avant. Plus discret, Brad Jones à la contrebasse a quand même eu le droit à un sensible solo introductif de l'un des thèmes de la soirée. Si les mélodies étaient à nouveau essentiellement issues du plus récent disque du quartet, le saxophoniste a commencé le deuxième morceau de la soirée par un solo durant lequel il citait quelques thèmes de standards, dans un zapping incéssant, en commençant par Le belle vie, comme je l'avais entendu faire lors du concert de son trio électrique à la Maison de la Radio l'année dernière. C'est en effet le troisième concert en leader de James Brandon Lewis en moins d'un an auquel j'assiste (et le cinquième en l'espace de deux ans en incluant ses prestations comme sideman de Marc Ribot et Dave Douglas en 2024), et à chaque fois c'est une nouvelle confirmation de la place centrale qu'occupe désormais le saxophoniste sur la scène jazz américaine et mondiale. Ses disques, notamment ceux de son quartet chez Intakt, le documentaient déjà, mais l'intensité de chaque instant avec lequel lui et ses partenaires jouent en concert en font un générateur de souvenirs particulièrement marquants. Ce concert de Sons d'hiver s'ajoute avec bonheur à la liste. 


La deuxième partie de soirée voyait Famoudou Don Moye, essentiel batteur de l'Art Ensemble of Chicago, qui célèbrera ses quatre-vingts ans cette année, à la tête d'un groupe fourni en percussions et en cuivres. Côté cuivres, Aquiles Navarro (d'Irreversible Entanglements) et Christophe Leloil aux trompettes, Sébastien Llado au trombone et Simon Sieger au soubassophone (mais aussi au piano et à l'orgue Hammond). Côté percussions, très diverses, Dudù Kouaté, Doussou Touré, Baba Sissoko et Blanche Lafuente (de Nout ou Three Days of Forest, entre autres), ainsi, bien sûr, que le leader d'un soir (et même les soufflants qui a plus d'un tour se retrouveront eux aussi à frapper sur peaux et métal). C'est la deuxième fois que je vois Don Moye en concert, après une soirée, là aussi au Jazzfest Berlin, mais lors de l'édition 2018. Une version en grand orchestre de l'Art Ensemble de Chicago (une vingtaine de pupitres) célèbrait le 50e anniversaire du collectif, autour des deux survivants "historiques", Roscoe Mitchell et Don Moye, donc. Le batteur n'était pas là au tout début, dans les années 1966-1968 à Chicago, mais a rejoint le groupe au moment de leur séjour parisien (1969-1971), quand fut ajouté la précision géographique à leur nom. S'il n'était pas encore là sur les enregistrements pour BYG Actuel en 1969, on le retrouve en revanche sur les mythiques Stances à Sophie, en 1970. Il n'a plus quitté le groupe depuis. Le collectif assemblé ce soir rassemble musiciens américains, français et ouest-africains, à la confluence des inspirations personnelles de Don Moye, qui a élu résidence à Marseille. Pour tout dire, la musique proposée souffre un peu d'un manque de direction claire. Une succession de morceaux et d'ambiances différentes, sans véritable colonne vertébrale, se propose à nous. Non que chaque morceau, pris individuellement, n'ait son intérêt, mais ce zapping entre morceaux purement percussifs ("more cow bells!"), standard de jazz et groove de marching band a du mal à proposer une cohérence. Cela est renforcé par quelques flottements entre les morceaux qui laissent le temps à l'attention de retomber. Sur la fin du concert, le groupe est rejoint par James Brandon Lewis venu apporter sa puissance, soutenu par Simon Sieger et Sébastien Llado aux soubassophones et tous les autres aux percussions. Et là, la magie opère enfin ! Et laisse entrevoir ce qui manquait auparavant : quelqu'un qui assume le leadership du discours et propose un déroulement aux morceaux, sans donner l'impression de faire du sur place. Pour conclure, tous les musiciens chantent a capella deux morceaux qui convoquent aussi bien les musiques racines africaines-américaines que le spiritual jazz avec un enthousiasme non feint qui réhausse un peu le souvenir mitigé laissé par ce concert.